10.
Lorsque je m'éveille le lendemain matin, dans la chaleur douillette de mon lit, c'est pour sentir un douloureux étau entre mes deux tempes. A la migraine lancinante qui m'enserre le crâne, s'ajoute l'étrange sensation d'avoir la tête qui a doublé de poids. Je prends le temps de m'habituer à cette désagréable sensation, afin d'accumuler la force de me lever. Au bout d'une vingtaine de minutes, je trouve le courage de m'asseoir sur le bord du lit, non sans que le passage de la position horizontale à une relative position verticale ne se fasse avec la pénible sensation d'avoir un shaker à cocktails à l'intérieur de ma boîte crânienne.
Je me dirige d'instinct vers la salle de bain, mais après avoir appuyé sur l'interrupteur à l'entrée, j'ai une courte hésitation. Sera-t-elle là ? Sinon, y'aura-t-il le vide dans le miroir ou ma tête enfarinée ? En pensant à cette dernière, j'ai soudain honte de la montrer telle quelle à Marine. Déjà qu'avec toute notre discussion d'hier matin je n'avais pas trouvé le temps de me raser, là, j'affiche une barbe de trois jours assez peu ragoûtante. Enfin bon, je ne vais pas en arriver à m'apprêter en cachette avant de me rendre présenter à mon reflet, ça deviendrait ridicule...
J'entre dans la salle de bains, et jette un oeil rapide vers le miroir. Marine est là. Elle porte aujourd'hui une jolie robe noire, aux manches courtes, qui descend jusqu'à mi-cuisses. Une petite ceinture de soie rose marque sa taille si fine, et j'aperçois, au niveau de son cou, un pendentif en forme de soleil. Elle croise les bras sur sa poitrine en une pose qui se voudrait plus virile qu'elle n'est et me regarde avec un air mi-amusé, mi-fâché.
Je lui dis bonjour, j'ouvre l'armoire à pharmacie et en extrais un gobelet de plastique et un tube d'aspirine. Tandis que je me place face à l'évier, et face à elle donc, pour remplir mon gobelet, Marine me dit d'un ton un peu sec :
- « Tu es fier de toi ? »
Je la regarde, et je lui fais un sourire charmeur qui, apparemment, la surprend quelque peu.
- « Ce n'était pas l'objectif premier... », réponds-je d'un ton détaché.
Marine tente de cacher sa perplexité. Elle dit encore :
- « En tout cas, ça ne te va pas, la picole. J'aimerais autant que tu en restes là. »
Je me détourne pour m'asseoir sur le rebord de la baignoire. J'ouvre le tube d'aspirine, je prends un cachet effervescent que je plonge dans le gobelet. Le doux crissement d'insecte qui s'en échappe soudain me fait penser, allez savoir pourquoi, au bruit d'un interminable baiser.
- « Evidemment que j'en resterai là. Tu vois que c'est bien, des fois, d'être trop sérieux. »
- « C'est clair que quand tu ne l'es pas, ça se voit tout de suite. », maugrée Marine. « Et en parlant de sérieux, as-tu une idée de l'heure qu'il est ? »
- « Pas la moindre ! Je n'ai même pas songé à regarder mon radio-réveil en me levant. »
- « Il est 16h30. Compte tenu du fait que tu es rentré vers 4h du matin, tu as donc dormi pendant plus de douze heures ! »
- « C'est donc que j'étais fatigué ! », conclus-je philosophiquement.
- « C'est tout ce que tu trouves à dire ? », demande Marine, déjà passablement énervée.
- « Cela résume le fond de ma pensée, je ne te le cache pas, mais il y a quelques précisions complémentaires que je peux néanmoins apporter... », dis-je d'une voix sereine, tout en regardant les myriades de petites bulles effectuer leurs éphémères transhumances depuis le fond du verre d'aspirine jusqu'à la surface de l'eau. Je reprends la parole
- « D'abord, je n'ai pas dormi douze heures car, comme pour chacune de mes nuits, j'ai bien passé au moins deux heures à cogiter dans mon lit. »
- « Deux heures ? Tu plaisantes ? Avec ce que tu avais bu, tu ne pouvais que t'effondrer comme une masse. »
- « Hélas non, je mets toujours beaucoup de temps à m'endormir. Dans la journée, il y a mille choses qui captent l'attention, mais le soir, plongé dans le noir et allongé dans un lit, rien ne peut me détourner de la pensée pure. Je réfléchis, je me repasse les évènements de la journée, je déploie les intrigues et les scénarios de mes histoires, je fais resurgir d'anciens souvenirs, bref, je ne m'ennuie pas un seul instant, mais je me perds fatalement dans le labyrinthe de mes pensées jusqu'à ce que cette débauche de cérébralité finisse par m'hypnotiser, et là, je m'endors enfin.
Mais cette nuit, particulièrement, ces réflexions ont été très instructives. »
- « Tiens donc ! », commente Marine, peu crédule.
- « Durant toute la journée d'hier, j'ai été un peu... dépassé par les évènements. Tout était si étrange, toi qui apparais dans mes miroirs, qui confronte à mes rêves, puis ensuite à ma réalité, puis face au regard des autres, et enfin, face à ton propre regard... Autant de miroirs sans tain, reflétant trop de choses et ne reflétant rien, tout à la fois...
Je n'ai pas eu le temps de réfléchir à ce qui m'arrivait. Emotionnellement, j'étais sur des montagnes russes, et je ne pouvais rien faire d'autre que de me cramponner. Et donc, le soir, je pouvais enfin revivre méthodiquement, un par un, chacun des évènements de la journée et j'ai alors réalisé quelque chose d'essentiel.
Tu m'as dit, hier et même aujourd'hui, beaucoup de propos désagréables, volontairement ou non. Tu as eu des gestes, des attitudes, des regards qui m'ont énormément blessé. Tu m'as malmené, Marine, mais ce que je n'avais pas compris, c'est que chaque mot, chaque geste, chaque attitude; que ce soit quand tu me plaquais au mur de la tour ou que tu me demandes ce que je pense de ton copain, que ce soit ton hystérie quand je raconte la façon dont j'aimerais t'embrasser ou ta colère quand tu me soupçonnes d'avoir dit à quelqu'un que tu étais ma petite amie, tout cela, Marine, ce sont des choses que j'ai déjà vécues, que des femmes m'ont dites ou faites, parfois il y a très longtemps. Des choses que je n'ai pas reconnues parce qu'elles ont transité hier par ton visage adoré, et qu'il n'était pas possible, dans mon esprit, que tu puisses tomber aussi bas que ces femmes, perdues aux confins de ma mémoire comme des caricatures acariâtres. Mais néanmoins, chacune de tes paroles, chacun de tes actes était la reproduction fidèle des paroles et des actes d'une autre femme. Ou plus exactement, elles en étaient le reflet. »
Je lève les yeux vers Marine, qui semble troublée par mes révélations. Je mets son silence à propos, en buvant mon aspirine enfin prête. Puis je poursuis mon raisonnement.
- « Il y a une chose à laquelle ni toi ni moi n'avons pensé, Marine. Tu es devenue mon reflet, un reflet indépendant, comme tu dis... Un reflet qui ne me renvoie pas mon image, un reflet qui fait tout ce qu'il veut... Mais il n'empêche, Marine, tu es tout de même un reflet. Alors, il est logique que tu reflètes fatalement quelque chose de moi. Si ce n'est mon image, c'est mon esprit. Et si ce n'est mon esprit, c'est ma mémoire. Et dans cette mémoire, il y a des femmes dont, instinctivement, tu es devenue le reflet, puisque tu es une femme toi aussi, puisque mon amour pour toi est l’aboutissement de toutes ces passions mortes.
Nous avons été les jouets du miroir, Marine. Nous nous sommes laissés berner par lui. Tu y évoluais physiquement en toute liberté, mais psychologiquement tu étais sous influence. Tu reflétais des dizaines de femmes, dont, hélas, j'ai gardé plus de mauvais souvenirs que de bons. Alors, de ta bouche, de tes gestes, Marine, sont nés des fantômes capricieux de femmes stupides, égoïstes, mégalomanes, jalouses, méprisantes, possessives, castratrices... J'ai souvent eu des femmes intelligentes dans ma vie, mais les plus intelligentes ne sont pas les plus vertueuses. Tu as été le miroir de leurs vices, et je n'en ai que plus apprécié tes vertus par comparaison. Je t'ai aimée malgré cela comme au premier jour. J'ai gagné la partie, Marine, j'ai battu mon passé sur son propre terrain : le miroir acide des souvenirs sans regrets. »
Marine porte la main à son front, ses yeux errent dans le vague, quelque chose de terrible luit au fond de ses yeux sombres...
- « Bon sang ! »
Marine monte à quatre pattes sur le reflet de l'évier, puis passe de mon côté du miroir. Elle descend de l'évier, et vient s'asseoir à côté de moi. Je la regarde, ému. Marine ne me rend pas mon regard, elle regarde droit devant elle, avec un air de profonde surprise comme si elle découvrait tout d'un coup le reste de l'appartement.
- « Tu as raison, Dorian. » finit-elle par dire d'une voix étonnamment fragile. « Tu as raison sur toute la ligne ! Je le sentais, en fait. A plusieurs reprises, je me suis dis : pourquoi je lui ai balancé un truc pareil ? Pourquoi j'ai fait ça ? Pourquoi je ressens une telle jalousie quand il regarde une autre fille ? Pourquoi j’ai une telle jouissance à le plaquer contre le mur et à le faire souffrir ? Pourquoi j'ai envie qu'il m'embrasse ? Pourquoi je suis furieuse qu'il ne le fasse pas ? Et pourquoi je suis plus furieuse encore qu'il ait compris que j'ai peur de lui ?
... Et la rupture ! Je me doutais bien que tu n'avais rien dit à ce type... Mais le prétexte était trop beau. Je finissais par me dire que c'était toi qui me rendais comme ça. C'était lâche de faire ça, ça ne me ressemble pas, je te jure. Et je ne me sentais pas moi-même quand je le faisais. »
- « Tu ne l'étais pas. Ceci aussi était le reflet d'une scène que j'ai réellement vécue. », lui dis-je.
- « Oh, je suis désolée vraiment... Si j'avais su... »
- « Ce n'est pas ta faute, Marine. C'est moi aussi qui conserve dans ma mémoire trop de souvenirs cyniques dont je fais un mémorial grotesque. C'est mon Nuremberg à moi... "N'oublions jamais !", tu vois ? Et cesser progressivement de faire confiance aux femmes, alors que c'est peut-être parce que je ne leur faisais déjà pas confiance qu'elles se montraient aussi blessantes. Je me suis enfoncé moi-même dans une situation inextricable... »
Marine tourne vers moi un regard étonnamment doux.
- « Et tu as confiance en moi ?», me demande-t-elle.
- « A peu près autant que toi en moi... », réponds-je avec un sourire entendu. « C'est-à-dire un peu, mais pas tellement... Ceci dit, la façon dont je me livre à toi, le fait que j'essaye de dire qui je suis, sans fards, sans masque, quitte même à ce que cela te donne une impression négative de moi, oui, je dois bien avouer que c'est la plus grande marque de confiance que j'ai jamais donnée à une femme. En même temps, ce n'est pas autant un effort pour moi, je le fais naturellement. Mais je garde une appréhension quant à la façon dont tu le perçois, surtout que tu te gardes bien de m'en faire part. »
- « Que veux-tu ? Une artiste doit garder une distance avec son public. », dit Marine, avec un petit air ironique.
- « Finement observé ! Je saurai m'en souvenir quand je serai plus célèbre que toi. »
- « Toi, plus célèbre que moi ? Non mais oh ! », proteste-t-elle avec un grand sourire incrédule.
- « Ne parie pas !... Être écrivain, c'est comme être un homme politique : c'est quand on commence à grisonner qu'on est pris au sérieux, on est connu même par les gens qui ne s'intéressent pas à ce qu'on raconte et il n'y a pas de limite d'âge ! Alors que des chanteuses à guitare qui sont encore actives après la ménopause, excuse-moi de te le dire, mais c'est déjà beaucoup plus rare ! D'ailleurs, mon attaché de presse te dira tout ça en temps et en heure, avant de te signifier que je suis vraiment débordé et injoignable... », conclus-je avec un grand sourire insolent.
- « Pfff... Gogol, va !... », me lance-t-elle, faussement fâchée, en remuant la tête.
Je la regarde à nouveau. Je la trouve de plus en plus belle, au fur et à mesure que le temps passe. Serait-ce aussi beau, si nous étions vraiment ensemble ? Oui, j'ai envie d'y croire...
- « Tu vois, là, on discute, on se vanne gentiment et ça ne dégénère pas en mélodrame... On a dépassé les mauvaises influences qui nous minaient. A présent que l'on a conscience de ce qui s'est passé, on ne se prend plus la tronche. Et ça me va ! Je n'ai vraiment plus envie d'aller me saouler au bistrot, là, tu peux en être sûre...
Tu sais, je n'ai connu que ça, des relations conflictuelles. Je suis un mec super ouvert au dialogue. Tellement ouvert au dialogue que j'en suis devenu un professionnel. J'ai toujours les bons arguments, toujours la bonne rhétorique pour expliquer la logique d'un raisonnement, d'une opposition, d'un conflit. Et ça, les filles, ça ne leur plait vraiment pas du tout... Elles sont impulsives, elles. Quand elles veulent quelque chose, ça les attrape au fond des tripes, et elles n'ont souvent rien d'autre à dire que "je veux ça parce que !". Et moi, comme un con, je raisonne, je déduis, je replace dans son contexte, je cherche la logique qui prouve par A+B qu'elles ont tort de penser cela, et là, elles m'en mettent plein la gueule pour que je la boucle... Et moi... Ben, je les vire, fatalement !
Ce n'est pas original, comme problème, je le sais bien. C'est parce qu'entre hommes et femmes, on ne se comprend pas, que l'on se craint, qu'on se redoute, qu'on se griffe, qu'on se trompe, au propre comme au figuré...
Avec toi, je sais que je ne veux pas revivre quelque chose comme ça. J'ai envie de te comprendre sans chercher la raison pour cela. J'ai envie de t'offrir des choses que tu veux vraiment, sans me demander à quoi ça sert, juste parce que ça te rend heureuse. J'ai même envie que tu me traînes dans des endroits où je me ferai chier comme un rat mort, avec des gens mondains et ennuyeux, des pisseuses qui font des grimaces devant les appareils photos parce que c'est trop délire, des mecs qui se croient arrivés quelque part parce qu'ils connaissent Machin qui a bossé avec Truc qui est le cousin éloigné du maquettiste des Inrocks, des midinettes en fin de parcours qui répètent à qui veut l'entendre qu'elles sont en train d'enregistrer un album, que ça va sortir, là, là, bientôt, mais que si j'ai le phone d'un producteur, ça l'intéresserait carrément...
J'ai envie de me retrouver comme un con au milieu de tous ces gens qui passent leur vie à essayer d'exister, et de sentir cette terrible solitude pendant que tu parles aux uns et aux autres, et à un moment, tu te retournerais vers moi, pour me faire un petit regard complice, un petit regard tendre, et là, ce serait à mon tour d'exister, et je me sentirais tout revigoré, et tout ce ramassis de toquards me semblerait infiniment sympathique, parce qu'avec toi, même l'Enfer aurait l'air d'une kermesse... Et puis...Et puis, tu reviendrais vers moi, à un instant, un verre à la main, tu me caresserais les cheveux et je te dirais que tous ces gens sont géniaux, et qu'il faut absolument que j'écrive un long texte sur eux, et tu me répondrais : ah non, par pitié, j'ai des amis, moi, ici, j'ai pas envie d'avoir des problèmes avec eux à cause de toi ... »
Marine fait la moue, cachant difficilement son amusement, et me dit :
- « T'es vraiment grave !... »
- « Mais bien sûr que je suis grave ! Pour te dire les choses avec exactitude, je suis grave de toi !... »
Marine baisse les yeux, toujours un peu gênée par mes déclarations intempestives, aussi déguisées soient-elles. Je reprends quelque peu mes esprits...
- « Plus sérieusement, Marine, j'ai simplement envie de vivre avec toi des choses différentes de ce que j'ai vécu, et je ne pourrai le faire qu'en ayant moi-même une attitude, une éthique différentes. Je crois que je réalise à quel point j'ai trop focalisé sur des erreurs de jeunesse que nous faisons tous, plus ou moins. Il faut hélas des années avant de réaliser à quel point on a une pleine responsabilité dans tout ce que l'on vit. Et même quand on subit la perte d'une compagne ou le départ brutal et inexpliqué d'une femme aimée, ce que j'ai hélas vécu de plein fouet sans rien pouvoir faire, il faut avoir la maturité et l'intelligence de ne pas se crucifier avec le souvenir, de ne pas imposer sa douleur et son amertume à des personnes qui n'ont pas à en essuyer les frais... C'est bien, finalement, que tout cela soit ressorti par ton reflet. Ca me permet de faire du vide. Quand on est jeune, on court après chaque expérience pour en goûter l'intensité, pour s'en faire une médaille, une cicatrice ou même une blessure de guerre. On garde tout, on est fier de tout, ne serait-ce que parce qu'on y a survécu. Arrivé à un certain âge, il faut se débarrasser de ce fatras sans quoi on n'arrive pas à avancer. Alors voilà... A sentiment nouveau, philosophie nouvelle et vie nouvelle... Assez des romances de cave ! De la lumière, plus de lumière ! Et puis amène tes couleurs, c'est un peu grisâtre dans ma vie... »
Marine fait un peu la grimace, mais désormais sans colère, ni défiance.
- « Tu me connais pas en privé, Dorian ! Tu me trouverais peut-être insupportable ! Faut pas voir que l'artiste, en moi ! Je suis une fille... J'ai des trips de fille de mon âge... Je craque sur des gadgets tout pourris, sur des ustensiles de cuisine, sur des meubles déco qui te donneraient la nausée, je me vide la tête devant des émissions débiles que tu supporterais pas trois minutes... »
- « Quel rapport avec ce que je disais ? », je demande, surpris.
- « Ben... Mes couleurs, tu risques de les trouver un peu toc... »
Je souris.
- « Marine, ça ne me dérange pas que tu sois superficielle, tant que tu n'es pas SEULEMENT superficielle... Ce qui me dérange dans le monde d'aujourd'hui, ça n'est pas qu'il soit tourné vers la médiocrité, c'est que cette médiocrité soit exclusive et addictive. Le nombre de gens qui me disent se vider la tête tous les soirs devant je ne sais quelle connerie à la télé, alors qu'ils ont déjà pas grand-chose en tête au naturel, c'est impressionnant. Quel intérêt de vider une tête déjà vide ? Toi, je suis désolé, tu es dans la musique, tu lis Fante et Bukowski, tu aimes les vieux films d'auteurs... Grands dieux, si tu veux te regarder le soir "Qui Veut Epouser Greg Le Millionnaire à Koh-Lanta ?", je t'assure que je vais bien le vivre. »
- « Ah oui ? Et si je te dis qu'après, je passe toute la soirée à commenter l'émission avec mes copines online sur Messenger ?... »
- « Ah... Et bien... Euh... Quelle magnifique occasion de travailler à mon roman, pendant ce temps-là ! »
Marine me regarde, souriante, en secouant négligemment la tête...
- « T'es pas facile à décourager, vraiment... », dit-elle, plus amusée que navrée, au final.
- « Ne m'en parle pas, c'est une catastrophe ! Je tombe très rarement amoureux, alors forcément, je pense que j'ai toujours raison de le faire... »
Marine détourne la tête, un peu songeuse, puis relevant sur moi ses yeux sombres mais vivaces, elle me dit, avec une voix enfantine un peu forcée :
- « Et je pourrais pas faire quelque chose pour que tu sois un tout petit peu moins amoureux de moi ?... »
Et joignant le geste à la parole, elle lève sa main devant son visage, montrant le pouce et l'index qui se rejoignent presque, en un petit geste bref et touchant.
"Pas en étant aussi adorable", pensé-je à cet instant.
Je réfléchissais néanmoins à une réponse plus pertinente, moins préoccupé de trouver un réel antidote à mon amour pour Marine, que parce que ma foi, c'est une excellente question à la base, et que cela mérite qu'on y réfléchisse.
- « Peut-être que si tu publiais sur ton blog plus de photos où tu te mets le doigt dans le nez ?... »
Marine me regarde interdite.
- « Pardon ?... »
- « Tu sais, les photos où tu poses comme ça... », lui dis-je, hésitant à mimer le geste. « Avec la webcam... Tu as dû en publier une ou deux... Avec une espèce de grimace bizarre... Je n'ai jamais pu m'y faire. »
Marine me regarde toujours muette, les yeux écarquillés, visiblement ébahie.
- « Que veux-tu ? Un vieux reliquat de mon romantisme classique, sans doute... »
Elle garde encore la même position quelques secondes, puis doucement, lève la main et plante son index dans une narine, tout en adoptant une grimace totalement odieuse qui lui donne un air de trisomique.
- « GUA GUIN ?... », éructe-t-elle d'une voix de débile fortement marquée par l'obstruction déterminée de sa voie respiratoire.
- « Ah non !... », fais-je, en détournant la tête et en reculant un peu le buste.
Mais Marine s'avance encore, se presse contre moi jusqu'à ce que son visage recommence à entrer dans mon champ visuel.
- « GUA GUIN ?... », répète-t-elle avec la même voix épouvantable.
Je me recule encore davantage, mais je sens tout de même une terrible envie de rire qui monte :
- « Non, je te dis ! Arrête !... »
- « GUA GUIN ?... »
- « Oh, mais c'est pas bientôt term… AAAAH !... »
A force de reculer le buste, j'ai brusquement basculé dans la baignoire où je m'effondre avec un bruit de tôle sur laquelle on aurait laissé tomber un marteau. Sous la surprise, Marine s'est brusquement levée, et une aspiration un peu paniquée lui a échappé. Nous nous regardons ainsi en chiens de faïence, moi allongé dans la baignoire, le mollet encore posé sur le rebord où nous étions assis, elle debout, n'osant encore rejeter l'air dont elle a soudainement empli ses poumons, et projetant se deux mains, paumes tournées vers moi, en un geste incertain où l'on peut deviner à la fois un réflexe tardif pour me rattraper et la crainte irrationnelle que je rebondisse au fond de la baignoire et que je sois projeté sur elle.
Nous nous regardons ainsi une dizaine de secondes, et soudain, au même moment, nous éclatons d'un fou-rire irrépressible. Je finis par m'extirper tant bien que mal de la baignoire.
- « C'est malin !... », fais-je semblant de pester.
Quand je parviens à me rasseoir sur le bord, Marine est encore sous l'emprise de son fou-rire, et son gloussement quelque peu volailler, il faut le reconnaître, emplit comme une clameur ce triste appartement d'intellectuel sobre et discret.
Même ainsi, je la trouve belle. A entendre ainsi la fraîcheur candide de son hilarité, quelque chose en moi se dégèle à jamais. Je me souviens, lors de mes primes années de lycée, ressentir un agacement profond à entendre les rires hystériques de pucelles à fleur de peau, dont le bonheur simple et collectif me semblait une atteinte à ma farouche solitude d'élève rebelle, se sentant depuis toujours à l'école comme le gladiateur dans l'arène des jeux.
Et mon propre rire se ternit alors, en repensant à toutes ces années de dépit, durant lesquelles il m'a été si dur de réaliser qu'il faut apprendre à aimer les femmes pour ce qu'elles sont, y compris dans cette gaieté stupide et explosive, qui apaise comme un instinct les lourdeurs mégalomanes de nos cervelles de mâles, sérieuses comme des bêtes, tant il est vrai que si les absurdes hilarités des femmes nous semblent si souvent le comble de la bêtise, le plus évolué des animaux est pourtant incapable de rire. Le rire n’est pas que le propre de l'homme, et donc de la femme, il est aussi le signe d'une civilisation, l'augure d'une harmonie. Et pourtant, nous nous agaçons plus souvent du rire d'une femme que de la face sinistre d'un dictateur. L'homme est un fieffé comique qui ne songe qu'à se prendre au sérieux.
Et moi, que suis-je ?
Cet homme épris d'une femme inaccessible dont l'hilarité même cède le pas à la contemplation sereine du bonheur, du premier bonheur, peut-être même le dernier, qu'il procure à la femme qu'il aime.
Et à cette pensée, mon coeur se serre, à me dire que déjà, cette petite Marine dont le long rire collégien résonne à mes oreilles comme le chant d'une sirène, m'emporte tout entier à sa suite, et j'en suis à me demander, avec extase, avec angoisse aussi, si je pourrais un jour arriver à vivre sans elle.
- « Espèce de petite mal élevée !... », lui dis-je d'un ton railleur.
Marine finit par se rasseoir à mes côtés. Elle hésite à me regarder, sans doute de crainte que ça ne relance son fou rire.
- « Tu vois qu'on peut passer des moments sympas, toi et moi... », lui dis-je alors.
Elle a alors un petit regard triste, qui traîne à terre, un peu fautif.
- « Je n'ai jamais prétendu le contraire... C'est juste qu'il ne vaut mieux pas... Tu ne crois pas ? »
- « Je ne sais pas... Ca te pose problème ? »
- « Tout ce qui n'est pas clair pose toujours problème. Si ce n'est pas à toi, c'est à moi. Si ce n'est pas à moi, c'est aux autres. »
- « Oui, je comprends... », dis-je en baissant un peu la tête...
Un silence, puis elle ajoute :
- « En même temps, ça ne veut pas dire qu'il faut que tu t'éloignes, hein ?... »
- « Non, il faut juste que je reste à ma place, c'est ça ?... », réponds-je avec un demi-sourire.
- « Mais non... Tu exagères. C'est juste que toi, tu es prêt à n'être qu'un ami pour moi, mais tu ne te poses pas la question si moi, ça ne me dérange pas d'avoir un ami que je sais être amoureux fou de moi. »
Je la regarde, surpris.
- « Ca te dérangerait vraiment ? »
- « Evidemment. Imagine-toi dans la situation inverse... »
- « Et bien ?... »
- « Tu ne serais pas gêné ?... »
- « Ben non... Enfin, si une amie amoureuse me faisait des crises ou des ultimatums, je serais gêné, bien sûr, mais si être mon amie lui suffisait, je n'y verrais pas d'inconvénient. Je serais même touché, je pense, qu'elle arrive à dépasser le caractère primaire de son désir, qu'elle estime que j'en vaille la peine. Et puis, c'est agréable d'être aimé, si c'est pour de bonnes raisons. »
Marine se tourne alors vers moi, l'air très absorbée.
- « Je crois que je commence à comprendre pourquoi tu énervais autant tes ex... C'est vrai que tu as toujours réponse à tout ! C'est dur de te coincer... »
- « J'en suis désolé... Mais tu te doutes bien que concernant tout ce qui relève des sentiments que j'ai pour toi, Marine, il n'est pas possible qu'il te vienne, là, maintenant, une idée que je n'ai pas déjà eue, et à laquelle je n'ai pas pris soin de longuement réfléchir, et ce pour la simple raison que je pense tout le temps à toi, mais que toi, tu ne penses sans doute à moi que très occasionnellement. »
- « Je n'ai pas envie que tu penses tout le temps à moi, Dorian... »
- « Les choses se passent rarement comme on en a envie, Marine. J'en sais quelque chose... Je me passerais de tout ça, tu sais, si je le pouvais... C'est bien parce que je pense trop à toi que ça a toujours un peu débordé sur le papier. Je me dis juste que ça sert à quelque chose. Si je ne me disais pas ça, sans doute n'irais-je pas bien du tout... »
- « Tu vois bien que ça n'est pas sain... »
- « L'amour est toujours sain, Marine. C'est tout ce qu'on fait pour y échapper qui ne l'est pas... »
- « Pourquoi… Pourquoi tu n'essaies pas de forcer un peu le destin ? », demande Marine, avec des yeux suppliants.
Je la regarde, décontenancé, en fronçant les sourcils.
- « Oh ben non ! C'est pas possible, je ne peux pas faire ça... »
- « Faire quoi ? », demande-t-elle, presque aussi surprise que moi.
- « Ben, je ne peux pas... Je... Je ne peux pas te sauter dessus comme ça... »
Marine écarquille les yeux.
- « Ah mais non! Mais c'est pas ça du tout que je voulais dire ! »
- « Ah pardon... Enfin, ceci dit, j'aime autant... Je ne suis pas bon dans ce genre de rôle... »
- « T'as pas besoin de le préciser, va... », me dit Marine, d'un ton railleur qui laisse perler, me semble-t-il, un très lointain regret. « Ce que je voulais dire, c'est qu'il y a plein de filles qui craqueraient pour un garçon capable de dire des mots d'amour comme tu le fais. Pourquoi tu ne tentes pas ta chance ailleurs ? Même si tu n'es pas motivé... Ca viendra peut-être... »
- « Marine, si j'écris autant sur toi, c'est que tu m'inspires... Je ne fais pas ça sur commande à propos de n'importe qui. Et justement, parce que je fais tout ce travail sur toi, je ne le ferai jamais pour une autre. Les mots, tu sais, sont une musique sans partition, leur harmonie ne vit qu'une fois. On peut les recopier à l'infini, mais on ne peut pas les reproduire. Tu es mon Aube Marine. Une mâtinée qui se lève sur une vie nouvelle, mais qui jamais ne reviendra. Pas de retour en arrière, pas de voie de garage. Il n'y a plus qu'à attendre que la journée se passe... »
- « Il y'aura d'autres mâtinées, d'autres journées... »
- « Non, il n'y en aura pas... », lui dis-je avec un sourire triste.
Marine garde les yeux baissés au sol. Elle demande néanmoins :
- « Pourquoi ?... »
- « Tu es jeune, Marine, très jeune... Ce n'est pas un reproche, ça n'est pas un défaut, bien au contraire. C'est juste que... »
Je cherche mes mots... J'ai une terrible envie de prendre Marine dans mes bras, mais comme un grand frère le ferait de sa petite soeur. Sans malice, sans luxure, juste pour l'étreindre en une consolation vaine et pourtant nécessaire des aléas de la vie.
- « C'est juste qu'en amour, tu as certainement beaucoup à donner... Tu n'imagines pas un jour ne plus être en mesure de donner de l'amour. Mais tu vois, des fois, ça arrive. Quand tu as vécu des histoires douloureuses, déchirantes, ou simplement des drames ordinaires que tu n'as pas su gérer comme il fallait, tu arrives à une sorte... de dessèchement. Tu voudrais continuer à aimer, mais ça ne vient pas. C'est mort. Le rêve brisé a brisé aussi ce qui donnait vie au rêve. Plus d'envie, plus de perspectives, on se renferme sur soi, sur son petit confort. On devient égoïste, on ne pense qu'à soi, simplement parce qu'on n’attend plus rien des autres, et plus rien de l'amour. L'amour, ça fait mal et ça ne sert à rien. Chaque moment de bonheur, on le paye au centuple en souffrances diverses. A quoi bon ?
Et je ne parle pas que de moi, là. Tous les gens que je connais, de mon âge, hommes et femmes, traversent plus ou moins cette phase-là. Ils veulent bien vivre quelque chose, mais si ce n'est pas compliqué et s'il n'y a pas trop de choses à donner. Personne n'a envie de se casser le cul. On est aussi bien tout seul. Ce n'est pas toujours vrai, mais on se le dit quand même, parce que sinon ce serait trop idiot.
Ces dernières années, je n'ai pas tellement fait mieux. C'est toi qui m’as sorti de ce marasme. Sans le vouloir, par ailleurs, mais le fait est là. J'ai retrouvé toute ma fougue amoureuse d'adolescent, et j'ai l'extrême chance de pouvoir la vivre avec la maturité qui me faisait défaut avant, et qui me permet aujourd'hui de me protéger et de bien vivre l'impossibilité d'accomplir mon amour pour toi dans l'immédiat. Ceci dit, c'est une chance exceptionnelle que je ne vivrai pas deux fois, ne serait-ce que parce que tu m'as pris par surprise, avec ton joli regard. Le coup de foudre, c'était de l'inédit pour moi. Je ne pouvais pas lutter. Si cela arrivait de nouveau, avec une autre personne, je me bloquerais immédiatement. Je rejetterais le sentiment de toutes mes forces. J'étranglerais l'amour avant qu'il ne se présente. »
- « Mais pourquoi ? Puisque l'amour que tu ressens pour moi t'apporte tant de choses ? Pourquoi ne pas le revivre dans de meilleures conditions ?... »
- « Mais parce que c'est fait, tout bonnement... Ce qu'il y avait à prendre dans l'amour que je ressens pour toi, je l'ai pris, je le prends encore... C'est l'envie de te plaire, de m'améliorer physiquement, de m'inspirer de ta joie de vivre pour réveiller la mienne. C'est l'envie d'être un homme qui puisse au moins te faire hésiter, qui puisse te donner un peu envie de vivre quelque chose avec lui. C'est le bout de mon chemin, Marine. Quand je me sentirai physiquement et psychologiquement prêt à vivre quelque chose avec toi, décidé à te rendre heureuse, quand j'aurais réussi à être au maximum de moi-même, alors là, oui, tu auras droit à une déclaration en bonne et due forme, sans que je rougisse, sans que je bégaye, et avec un regard qui ne cille pas.
Ce jour-là, quelle que soit ta réponse, je serais allé au bout de moi-même, et ce sera la fin d'une étape. Ou mon amour toi sera sublimé, et j'aurais d'une certaine façon réussi ma vie. Ou il devra être rangé au grenier, sans que pour autant ce soit un échec destructeur, puisque je me serais tout de même reconstruit et que je conserverais tous mes acquis. Mais le jour où je dois faire le deuil de mon amour pour toi, je ferai le deuil de tous les autres. »
- « Mais c'est ridicule, enfin, c'est un caprice !... »
- « Non, c'est de la pure logique... Si la passion que j'ai eue pour toi ne sert qu'à me reconstruire, il n'y a pas d'intérêt à la revivre à nouveau, à partir du moment où je suis totalement reconstruit. »
- « Mais si ! Avec une fille qui, elle, te dira oui... »
- « Ca, je ne peux pas le savoir à l'avance... »
- « Il faut te donner les moyens pour ça... »
- « Mais puisque je l'aurais fait avec toi, et que ça n'aura pas marché... »
- « Mais ça ne voudra rien dire... »
- « Evidemment que si !... Moi, je suis sûr que si ça n'a jamais marché jusqu'ici, ça ne marchera jamais. J'avais de gros problèmes dans ma tête et je me laissais aller physiquement. Je suis en train de régler tout ça. Quand ce sera fait, si ça ne change rien à ma vie sentimentale, est-ce que tu crois sincèrement que je vais passer les quinze prochaines années de ma vie à courir après d’autres Marines ? Il y a des choses qui n'ont plus aucune valeur s'il faut un chemin de croix pour les acquérir.
Oui, tu vas me dire que je vais finir tout seul. Ce n'est pas impossible, et je pense même que l'idée ne me déplaît pas. Ces derniers temps, je caresse un rêve, le seul rêve dont tu ne fasse pas partie. L'idée, d'ici dix ou quinze ans d'utiliser mes faibles économies pour acheter une petite maison isolée dans la campagne. Un truc vraiment paumé, limite si on peut y aller en voiture. Et là, je m'installe et je ne bouge plus. Je ne veux plus voir personne, et je ne communique plus que par Internet. Je me fais livrer les courses, je cultive quelques légumes dans un jardin. Je lis, j'écoute de la musique, je continue à écrire, bien sûr, et je me fais quelques longues promenades dans la campagne environnante. Voilà, comme ça, jusqu'à la fin. Et j'aimerais d'ailleurs qu'on trouve mon cadavre des semaines, voire des mois après ma mort. Ce sera mon testament laissé à l'humanité, une façon de dire : je n'ai pas eu besoin de vous pour vivre, je n'ai pas eu besoin de vous pour mourir... »
Et très satisfait de ma trouvaille, je fais un grand sourire à Marine. Cette dernière me regarde affligée, puis baisse brusquement les yeux, gênée, sans doute quelque peu furieuse de cette évocation complaisante de mon trépas qui heurte ses principes, mais qui pourrait aussi créer un malentendu, me donner l’impression qu’elle tient plus à moi que ne le voudrait.
- « C’est débile de penser ça… », lâche-t-elle amère, regrettant sans doute de ne pas pouvoir trouver quelque chose de plus clinquant, de plus définitif.
- « Ce n’est pas débile, non… », je lui réponds. « Mais ça n’est pas très intelligent, je le sais bien».
Je marque un temps, puis j’ajoute :
- « Et en même temps, quand je te vois là, juste à côté de moi, je me dis que si tu ne deviens jamais ma femme, alors… »
- « Ca non plus, ce n’est pas très intelligent. », me coupe-t-elle, en regardant fixement un point imaginaire, droit devant elle.
Je baisse la tête, vaincu.
11.
C’est vrai, je me sens bête. Pas pour ce que j’ai dit à Marine, non, mais pour la peine que ça peut lui faire. Je me rends compte que je me désavoue, que je la pourris de mon désespoir, de mon humour cynique et morbide, qui n’est rien d’autre que de l’amertume un peu stylée. Je ne respecte pas ce que j’aime le plus en elle, sa jeunesse, sa fraîcheur, son amour dévorant de vie, d’amitié, de prestige et de ferveur. Je lui impose ma déchéance comme si elle en était la cause, alors qu’au contraire, elle en est l’antidote. Je lui en veux de me sauver, de m’amener malgré elle à faire des efforts pour retrouver ma dignité, alors qu’il eût été si facile de tout lâcher.
C’est ça que je ne dis pas, dans ma longue tirade. A quel point au-delà du caractère extrémiste, suicidaire, romantique ou nihiliste des dernières années de ma vie, il ne se trouve rien d’autre qu’une pitoyable excuse pour de la facilité. Comment ai-je pu imaginer un seul instant que mon propre renoncement à la vie pourrait impressionner une jeune femme qui ne rêve que de conquérir sa place au soleil ?
Marine est jeune, de cette jeunesse qui espère tout et qui ne sait rien, qui ne sait tellement pas les choses qu’elle les invente, et qu’elle les balance à la figure de ceux qui meurent à petit feu de trop savoir le mal que la vie inflige. J’ai honte d’être un survivant qui n’a su que survivre, face à cette jeune femme qui avance dans la vie la fleur au fusil, cachant ses peurs, niant ses doutes, professionnelle, affirmée. Qu’on la voie foncer vers un mur, et chacun aura la certitude que le mur cèdera sous sa poussée. Et pourtant, moi, j’ai peur pour elle, parce que je ne connais que trop la cruauté aveugle de certains murs. J’ai envie de la retenir, de lui dire de ne pas foncer si vite, de préparer sa course, de se protéger le corps et l’esprit. Et je sens que si je lui disais ça, elle me tapoterait sur l’épaule, elle me dirait : « Du calme, coco ! Tout va bien pour moi, j’en explose tous les jours des murs, même des que tu connais pas. Je suis déjà plus loin que tu n’as jamais été, assieds-toi donc et détends-toi ».
Et elle n’aurait pas tort de me dire ça…
Son regard me fascine, parce qu’il voit au-delà des murs, au-delà des règles. Il y a comme un fanatisme froid, une détermination kamikaze tournée vers la réussite, mais sans se courber totalement face aux règles en place, en apportant les siennes, en les faisant passer pour d’autres, avec cette force morale que peut insuffler ce sentiment naïf d’être une porte-parole de sa génération.
Ce regard m’a balayé un soir comme il balaye tous les obstacles. Il m’a traversé de part en part, en a fouillé tous les recoins en quelques secondes, et j’ai eu cette sensation étrange, inexprimable, qu’en quelques secondes, elle avait tout compris de moi, du pire, du meilleur, de la chute et de la résignation. Oui, il me semble que c’est ça que semblait dire ce regard ce soir-là : « Ce garçon, mon dieu, quand il était jeune, avec le talent qu’il avait, la passion qui était la sienne, il aurait pu être quelqu’un que j’aime… Quel dommage !... ».
Il m’a jeté par terre, ce « Quel dommage ! », même s’il ne fut jamais prononcé. Il m’a jeté par terre parce qu’il était vrai dans ses moindres détails, et qu’il y a déjà tellement longtemps qu’une femme aurait dû me dire ça, une femme comme elle, une femme au caractère aussi tranchant que le mien, ou désireuse de l’avoir, car c’est ainsi que ça commence, et qui m’aurait fait cette si belle déclaration d’amour, qu’on redoute tant, et qui consiste à dire à la personne que l’on aime : « Je voudrais que tu sois un chef d’œuvre. »
Je l’ai sentie, cette déclaration, bien qu’elle ne m’était sans doute pas personnellement destinée. Les yeux de Marine sont débordants d’amour, d’un amour infini, quelque chose qui mettrait presque mal à l’aise tant je suis habitué à en être privé. J’ai suffisamment contemplé les yeux des femmes pour en être certain. Ce qui m’a été adressé fut probablement un débordement, comme un trop plein d’émotion, émanant d’une jeune femme heureuse, épanouie, qui a réalisé son rêve, et qui pose sur le monde un regard humide et doux, qui regrette quelque part de ne pouvoir tirer tous ces gens avec elle vers ce bonheur sans nuage qui est le sien.
Mais même cette gouttelette de passion reconnaissante, c’était trop pour moi. Du reste, Marine l’a compris, et ne m’a plus jamais laissé voir cette lumière fabuleuse qui dort en elle. Autant pour m’épargner d’inutiles espérances que parce qu’elle est consciente que ce que je peux lire en elle, d’autres peuvent le lire à leur tour, pas fatalement bien intentionnés. A l’âge qu’elle a, Marine veut avoir le contrôle de l’homme qu’elle aime. Elle veut le savoir inoffensif, mais elle veut aussi qu’il la défie de l’être, la victoire en est plus belle. L’homme, ce sauvage domestiqué, cette bête emportée, qu’on excite d’une tape, qu’on apaise d’une caresse. C’est terrible, une caresse. Quand on est vraiment très en colère contre une femme, parce qu’elle nous trahit, parce qu’elle nous fait mal, parce qu’elle nous abandonne; qu’à ce moment où on se sent capable de choses terribles, violentes, définitives, elle nous caresse alors avec cette légèreté de plume, nous gratifie d’un plaisir qu’on refuse mais auquel on ne saurait résister, tant ce plaisir à cet instant chagrin est l’unique source de notre existence. Il me semble qu’il n’y a que dans ces moments-là, où ne nous sommes plus que des gorilles de chiffons, que nous pouvons comprendre la terrible humiliation que peut ressentir une femme lorsqu’elle est violée.
Marine, je le sens, connaît ce terrible secret, que toutes ne maîtrisent pourtant pas. Sa main n’est sans doute pas encore sûre, ses victimes ne comptent probablement pas parmi les plus résistantes, mais elle porte sur les hommes un indiscutable regard de souveraine; pas de ces reines viriles que seule la hauteur d’un trône autorise à toiser ses sujets, mais de ces aristocrates nées, à l’aisance soigneusement pensée, dont le pouvoir sobre et épris de justice s’appuie sur une passion assumée, qui préfère à la domination le poison doucereux de la taquinerie. Il y a encore en elle quelque chose de la petite fille qui aime tirer les cheveux des garçons ou leur enfoncer violemment un doigt dans les côtes par surprise, puis qui se sauve en courant lorsqu’ils veulent l’attraper. Je la crois capable d’avoir atteint des vitesses phénoménales pour échapper à ses poursuivants, pour valider précocement cette prise de pouvoir sur ces créatures mâles qui se vantent trop souvent d’avoir l’exclusivité de la performance physique. Peut-être est-elle encore fière de ne jamais avoir été rattrapée. Peut-être a-t-elle honte de l’avoir été quelquefois.
Peut-être aussi n’a-t-elle jamais fait de choses pareilles, mais je suis prêt à parier qu’elle en a ardemment rêvé. Marine est aussi, paradoxalement, une jeune femme étonnamment sage, jusque dans sa turbulence, cherchant l’effet maximal sans jamais sombrer dans l’exubérance ou une rock’n’roll attitude trop prononcée.
Elle a pour acolytes occasionnelles quelques jeunes filles de son âge, dont la préoccupation première dans l’existence semble être la quête effrénée de poser pour des photos provocantes, à la décadence chic et hyper tendance, qu’elles étalent en books de mannequins sur des blogs étrangers, en les soulignant de commentaires en anglais, évoquant le caractère international de ce narcissisme virtuel. Elles sont pourtant moins admirables pour leurs charismes doucereux de mannequins satisfaits que pour le soin impeccable qu’elles apportent à chacun de leurs mouvements, maîtrisant parfaitement leur personnage unique et uniforme d’inaccessible chipie, à la fois adorable et détestable, superficielle et branchée. Le top absolu de cet étonnant snobisme teenager étant de se faire immortaliser en polaroïds, dont le grain médiocre et les couleurs maladives permettent non seulement de sublimer dans le vague une beauté adolescente somme toute ordinaire, mais offrent aussi à ces enthousiastes modèles, souvent nostalgiques d’un idéal en papier glacé des années 60 ou 70, le cachet d’une ambiguïté temporelle qui les identifient sans grande peine à leurs idoles.
Dans cet embourgeoisement du rock, Marine tient sa place avec une relative sobriété, se fiant plus au regard expert de photographes complices qu’en sa propre capacité à se mettre en valeur. Elle doute de son propre narcissisme. Peut-être doute-t-elle aussi de sa beauté. Si elle pouvait se voir avec mes yeux à moi, elle n’aurait plus de doute. Encore que… Que vaut-il, au final, le regard de ce presque quadragénaire aux yeux enamourés ? Que voit-il de réel, au travers de son voile passionnel ? Je voudrais pouvoir lui dire qu’il y a plein de femmes en elles, des femmes différentes et qui pourtant se ressemblent comme des sœurs. J’aurais tendance à chercher laquelle est la vraie, mais toutes sont vraies au final, même celles qui ont des lentilles, même celles qui ont des couronnes de fleurs dans les cheveux, même celles qui vont faire les boutiques de fringues en gloussant avec les copines…
Ah, les copines…
- « Ne dis pas de mal de mes copines ! »
Non, je n’en dis pas de mal, je ne les connais pas de toutes manières. Je trouve qu’elles ne te ressemblent pas, mais c’est peut-être moi qui te trouve plus unique que tu n’es. On les sent fières d’elles-mêmes, elles regardent l’objectif sans ciller. Pour un peu, on croirait que ce sont elles, les stars…
Du reste, je pense que c’est vraiment ce que tu recherches, à ce qu’elles ne se sentent pas des faire-valoir. Dans chacune des photos où tu figures, tu prends soin de ne jamais te mettre au centre. Tu es toujours dans un coin, sur la gauche de préférence, un peu en retrait de quelques centimètres. Je me demande souvent si c‘est calculé ou si c’est instinctif. Tu leur laisses le beau rôle, et elles s’en emparent avec fébrilité, et soudain, c’est comme si chaque photo se mettait en mouvement, dans un brouhaha de joies adolescentes, délires de filles, rires envolés, ragots odieux, regards coquins, avec un bon whisky, de marque, parce qu’on est rock’n’roll, merde, à la fin…
"Fuck off, on fait toutes un gros doigt d’honneur bien en face de l’objectif, avec le vernis à ongles noir ébène, qui reflète impassible la lumière du flash ! Yeh, les filles, on fait un photoshooting ! Déconne pas, on se fait un vrai fashion shoot ! Vas-y, je te fais ma plus belle grimace ! Je suis suffisamment belle pour me le permettre ! Comme dans les clips de rap, yo, les deux doigts bien en avant, en paire de ciseaux inconsistante. Et celle-là, t’as vu ? Je tire la langue, avec le majeur d’un côté de la bouche, l’index de l’autre. J’ai vu Machine – Ouais, celle qui est lesbienne - faire ça un jour, c’est super vulgaire, c’est l’éclate totale ! Ambiance trash sexy, glamour crade ! J’ai tellement la classe, faut bien que je me lâche, des fois, hein ? Crache le pola, sista ! Top, la tof ! Mais attends, attends, t’es folle, je ne peux pas mettre ça sur mon blog… Si mon père voit ça… Ah, mon père à moi, ça le fait marrer, mes albums photos. Tu sais, il n’a pas l’air comme ça mais il est cool, mon père…"
Au-delà de ce caquètement imaginaire, mais extrêmement probable, moi, Marine, je ne vois que toi. Toutes ces demoiselles aux prénoms fleurant bon la nouvelle vague et la vieille France, je ne sais que trop qu’elles vivent là leur unique heure de gloire. Dans dix ans, elles seront mariées, avec une très bonne situation, des enfants aux layettes coûteuses, des maris très chics, prestigieux même, mais souvent absents. Il n’importe, ce confort-là vaut bien que l’on troque ses rêves de stars. On ne se brade pas, on reste en haut, c’est le principal…
- « Tu vois que tu dis du mal. »
- « Mais non, voyons, je t’ai dit que je ne les connaissais pas. »
Comme si c’était mieux entre mecs… J’en parlerai d’ailleurs. Pas maintenant, plus tard… Les mecs entre eux, ça n’est pas drôle, c’est juste pitoyable…
Je peux paraître caustique envers cette génération narcissique, mais en fait, je suis plutôt charmé par ces jeunes filles. A mon époque, le rock était une musique prolétaire, dont jamais les aficionados n’auraient voulu ressembler à des gravures de mode. Le rock en France fut d’autant plus rebelle qu’il ne fut jamais vraiment accepté comme un genre à part. Le rock français était, par définition, francophobe, révolutionnaire (verbalement, s’entend), noyé dans la bière et la catharsis primaire. Il n’y a guère que dans la new-wave que l’on s’autorisait le raffinement, mais la scène rock ne la regarda longtemps – trop longtemps – que comme une minable resucée disco.
Les tendances se sont très récemment inversées, et j’ai beau m’en féliciter, je ne peux manquer d’être constamment surpris de certains rapprochements, et de voir de jeunes filles qu’on croirait échappées d’un club house ou sous perfusion de chanteurs romantiques, se réclamer désormais des Kinks, des Ramones ou de Motorhead, autant de groupes qui ne comptèrent tout au long de leurs carrières qu’un public de motards ventrus et poilus au dernier degré. Les camarades de classe qui partageaient avec moi le goût prononcé pour ces musiques viriles, s’ils ne se destinaient pas forcément à adopter le look de « Easy Rider », n’auraient pour rien au monde sacrifié à une attirance pour quoi que ce soit de l’establishment, sauf pour le dénigrer ouvertement. Certains de ma connaissance se moquaient d’ailleurs de moi, car j’avais la faiblesse de coller dans mon cahier de texte quelques photos de top models, même pas déshabillées, par pure émotion esthétique, ce qui me rendait fatalement coupable à leurs yeux de bourgeoisie, de frigidité masculine, et par extension, d’homosexualité latente.
Pourtant, j’aimais déjà beaucoup les femmes, même si je m’arrêtais très naïvement à leur beauté physique. A une époque ou les « hardos » (on ne parlait pas encore de « métalleux ») faisaient leur éducation sexuelle en face des posters de Lita Ford, tous les autres garçons se rejouaient, à chaque récréation, le jugement de Pâris entre les compétences mammaires de Samantha Fox et de Sabrina. Lorsque l’on me demandait d’exprimer mon opinion sur le sujet, je ne cachais pas ma perplexité douteuse face à ces mamelles débraillées et je confessais timidement que mon idéal était la chanteuse allemande Sandra, assez en vogue à l’époque. J’aimais son visage atypique, son nez un peu fort et un peu large, ses longs cheveux mordorés qui descendaient dans le dos… J’ai l’impression d’ailleurs de retrouver ces caractères chez Marine, même si Marine ne ressemble pas le moins du monde à cette chanteuse. Elle partage peut-être avec elle ce simple fait d’avoir une beauté qui ne doit rien à un équilibre de proportions, à une régularité ou une finesse absolue des traits, à un visage poupin et infantile que le monde entier s’accorderait à vouloir considérer comme le summum de la féminité. Il y a quelque chose d’insolent dans la beauté de Marine, de même que dans sa double nature de petite bourgeoise sophistiquée et de rockeuse un peu bourrine, qui semble être comme une transgression mûrement réfléchie afin de déconcerter les regards masculins. En se tenant à cheval entre deux clichés, Marine contraint la plupart des hommes à rengainer leurs attitudes mécaniques et leurs plans dragues éprouvés. Elle leur donne ainsi l’occasion de faire un faux pas, une maladresse qui révèlerait au grand jour le caractère égoïste ou vaniteux de leur approche. L’inconvénient, hélas, de son attitude, c’est d’abord que le domaine musical dans lequel elle souhaite s’exprimer ne se fie qu’aux artistes-clichés, et qu’en se tenant ainsi à cheval entre plusieurs images différentes ou opposées, en brouillant les pistes, le public ne peut se reconnaître en elle, et n’est pas disposé à faire un effort pour s’intéresser à son univers. En chanson française, hélas, à l’époque où Marine lance sa carrière, on admet que trois sortes de chanteuses : le boudin-mémère sublimé avec le cœur débordant d’amour, la prolétaire gouailleuse façon années 50 et la nympho mélancolique vaguement bobo. La première catégorie touche un public de ménopausées et d'obèses en manque affectif, la deuxième catégorie séduit à la fois les trentenaires molles et quelques mecs un peu timides et prenant la vulgarité affichée pour une force de caractère, et la troisième catégorie touche principalement une génération de machos protecteurs, à qui l’approche de la quarantaine confère une urgence sensuelle légèrement condescendante.
Marine ne correspond à aucun de ses clichés, et sa carrière en est d’autant plus incertaine, indépendamment du fait qu’elle ait du talent ou pas. Le talent est d’ailleurs quelque chose de très accessoire dans la chanson française, où les producteurs et les labels ont une terreur bleue des artistes pouvant être trop bons pour le public ciblé. Il faut vendre, il faut chanter comme ceux qui vendent et il faut parler au public de la seule chose qui l’intéresse : lui-même.
Si j’avais de l’argent, je produirais Marine, je lui ferais un label, j’enregistrerais ses chansons, je les mixerais, j’irais presser les CD moi-même s’il le fallait, je le jure, même si elle ne m’aime pas, même si je lui fais peur, je réaliserais son rêve, puisque j’aurais fracassé le mien… Que je n’aie pas fait tout ça en vain…
Je repense à cet héritage familial, qu’on a dispatché au sein de différentes actions, valeurs immobilières et autres prête-noms éloquents, qu’on fait travailler pour dix ans, vingt ans, afin qu’il engraisse, parce que ça n’est jamais assez, ça n’est jamais suffisant, l’argent qu’on accumule, n’est-ce pas ?…
Oh, on ne me le refuserait pas, à moi, le fils indigne, si l’envie me prenait de le réclamer… S’il y a bien une valeur familiale qu’on comprendrait chez les Wybot, c’est la cupidité. Mais attention, il faut y mettre les formes ! Montrer patte blanche… Il faut avoir un vrai métier, et couper ces cheveux-là… A ton âge, tu n’as pas honte… Et puis l’argent, il faut qu’on en parle, il ne faut pas en faire n’importe quoi…
Et bien si, justement, il s’agit bien d’en faire n’importe quoi… De le foutre en l’air dans un truc pas rentable, qui ne marchera pas, parce que les gens sont cons et préfèrent écouter Zaz… Ah oui, vous aimez bien, Zaz, vous, n’est-ce pas ? Et bien justement, je veux lancer une chanteuse, une jeune chanteuse. Je suis fou d’elle, je la connais à peine, mais elle me fait rêver. Non, elle ne chante pas comme Zaz, elle a une jolie voix, elle. Je ne sais pas ce qu’elle va chanter exactement, mais il y a peu de chances que ça empeste le terroir dont vous êtes sortis…
Ah, je n’ai pas changé, non… Toujours les mêmes phrases blessantes, n’est-ce pas ?… Hein ? Je ne sais pas, 50 000€ ou 60 000€, ça devrait suffire… Je ne sais pas trop combien il faut, mais ce sera la promo qui coûtera le plus cher, je pense. Quoi ? C’est un projet démentiel ? C’est n’importe quoi ? Naturellement... Et alors ? Vous avez vu la gueule que ça vous a donné, d’être rationnels ? Vous croyez que j’ai envie de vous ressembler ? Et le médaillon de la vierge, avec le petit crucifix à côté, le tout plaqué or, qui se balance au cou de ma génitrice, c’est du rationnel, ça peut-être ?…
Cette jeune fille, c’est du sérieux ? Je couche avec ? Oui, c’est du sérieux, mais je ne couche pas avec. Je sais que ça vous rassure, l’idée de l’artiste qui couche avec son producteur. Ca a un petit air de garantie. Mais là, ça ne va pas se passer comme ça…
Pardon ? De quel milieu vient-elle ? J’attendais cette question. La réponse va vous plaire : bourgeoisie, probablement de province. Ah, ça fait mouche, là, hein ? Ah non, non, non, pas une famille comme la vôtre. Elle, elle a une vraie famille. Elle l’a dit une fois dans une interview : elle peut compter sur sa famille, elle sera toujours derrière elle. Quelle chance elle a ! Moi, ce n’est pas derrière que je vous ai, c’est devant. Vous m’empêchez d’avancer, vous me tenez par le fric. Vous attendez que je me retrouve à la rue pour me récupérer, pour me tirer dans ce giron familial qui est votre seule raison de vivre. Vous ne m’aimez pas, vous ne supportez rien de ce que je suis, mais parce que je porte votre nom de famille, vous vous couperiez un bras pour moi si cela pouvait me garder près de vous… Sale race !
Non, en fait, j’exagère…
Je ne sais pas s’ils ont encore l’espoir que je revienne. Il y en a que je n’ai pas vu depuis plus de quinze ans. Ma cousine, tiens… Ecole privée, bac à 17 ans avec mention très bien, prestigieuse école de journalisme, copine de classe avec Sophie Davant, rédactrice à France 3 Aquitaine, puis à Télé Poche. Ca valait le coup, hein, de casquer 2500€ par an pour une école de journalisme ? Même à Télé Poche, elle n’avait pas le niveau, on l’a éjectée, et elle a fini sa carrière dans une feuille de chou mensuelle et gratuite de l’Education Nationale. Et puis deux ou trois ans avant la ménopause, elle s’est faite épouser par un vieux richard avec propriété en Amérique, et elle a posé définitivement sa plume pour prendre le biberon.
Elle a longtemps eu une pensée pour moi, toujours la même d’ailleurs. Une fois par an, un petit mot insipide accompagné d’un chèque de 200 francs (30€), envoyé généralement deux ou trois mois après mon anniversaire, faute de s’en rappeler la date exacte, mais censé toutefois le célébrer. Elle a commencé à m’en envoyer quand j’avais 5 ans. Elle ne s’est jamais doutée qu’un enfant, même très jeune, comprend assez bien que lorsqu’on envoie un chèque, c’est que l’on n’a pas envie de se faire chier à lui chercher un cadeau. Mais je l’aimais bien, moi, ma cousine. Je me disais qu’elle devait être très occupée, puisque c’était une grrrrrrrrrrrrrande journaliste, tout le monde le disait dans la famille. C’est pour ça que quand moi, je suis devenu rédacteur-en-chef d’un magazine à 28 ans, avec mon bac mention médiocre, passé en candidat libre, vu que je m’étais fait virer du lycée, et sans avoir fait par la suite la moindre école de journalisme, je lui ai envoyé un exemplaire du dernier numéro de mon mensuel en me disant qu’elle serait fière de voir que le petit cousin suivait ses traces.
Apparemment, elle ne le fut pas. Je n’eus plus jamais de ses nouvelles.
Ceci dit, il parait que ce qui l’avait surtout vexée, c’est que j’avais profité de cet envoi pour lui renvoyer son chèque annuel, en lui expliquant que j’avais 28 ans et qu’elle pouvait désormais m’écrire sans se sentir obligée de m’envoyer un chèque comme lorsque j’étais enfant. Dans le milieu d’où je viens, ça ne se fait pas de refuser de l’argent, c’est très impoli. C’est vrai que je ne l’ai jamais vu faire autour de moi. Il n’y a vraiment que moi pour avoir des idées pareilles…
Mais laissons ce sujet, Marine. Toi, ta famille est toujours derrière toi, mais moi, la mienne, c’est moi qui la laisse derrière moi, et sans regret. Désolé pour ton album, j’aurais tellement aimé t’aider…
- « N’écris pas des choses comme ça, Dorian. Dans ce métier, il ne faut pas dire qu’on galère pour sortir son disque. Soit tu racontes que tu vas le sortir l’année prochaine, soit que tu es en train de l’écrire. L’essentiel, tu vois, c’est que tu donnes toujours l’impression d’être actif. »
Oui, tu as raison, excuse-moi. Tu sais, je n’aime pas beaucoup ces choses-là, moi… Quand j’étais jeune, je pensais que les stars étaient vraiment des stars. Je pensais qu’un artiste ne se préoccupait que de créer. Je ne savais pas qu’en fait, il passe les trois quarts de sa carrière à essayer de convaincre tout le monde qu’il est déjà au top, ceci afin de pouvoir un jour y arriver véritablement. Ca s’appelle être professionnel. Ce n’est pas de la mythomanie, puisque le menteur lui-même ne croit pas en ses mensonges. C’est juste qu’il montre sa motivation et son endurance à des gens qui n’en sont pas dupes, mais qui veulent être certains que ce petit jeunot est vraiment sérieux dans la fausseté. Avant même de vouloir, il faut qu’il montre qu’il en veut… C’est comme ça que l’on apprend le métier. Ainsi, dans notre joli monde ludique, les amateurs sont tellement enragés d’avoir l’air professionnel qu’on ne fait plus trop la différence avec les vrais professionnels… S’il en reste encore… S’il y en a jamais eu… Et d’ailleurs, c’est quoi être professionnel, sinon faire ce que l’on attend de toi ?
Le journalisme musical, c’est très professionnel aussi. C’est tellement professionnel, que ça repompe fidèlement les dossiers de presse et que ça s’adapte automatiquement aux impératifs publicitaires. Un artiste génial, c’est un artiste dont le label a pris la couverture et une page intérieure. Et son album est grave une tuerie, puisqu’on a des free pass pour le concert. La reconnaissance du ventre tient ici lieu d’oreilles, c’est là une spécificité anatomique insoupçonnée.
J’en ai écrit des conneries de ce genre, à 200 francs la chronique, 600 francs la page d’interview, même s’il n’y a que deux lignes sur la dernière page. Quand l’argent rentre à flots, pourquoi chicaner ?…
Ce n’était pas mon truc tout ça. Je me sentais mal à l’aise, et c’est terrible, plus je gagnais de fric, plus j’étais mal à l’aise. En 2000, Cradle Of Filth m’a payé mes vacances. Deux interviews, un blind test et deux chroniques. Pas mal, pour un mec qui a une sainte horreur du black metal, non ?
Un jour, on m’a demandé de signer de mon nom une interview qui était la traduction d’un mensuel allemand, équivalent de celui où je travaillais. J’ai refusé. Question de principe. Et pourtant, on me payait ! Moins que si j’avais vraiment fait l’interview, cela va de soi, mais une somme substantielle honorable… Le salaire de la honte…
Je n’ai pas été professionnel. On me l’a fait sentir instantanément en oubliant mon numéro de téléphone. Ca s’est néanmoins su, un autre mensuel m’a proposé le même job, encoreplus dans un trip métal. Je n’aime pas le métal. On a trouvé ça un peu snob de la part du mec qui avait fait au total douze pages sur Cradle Of Filth. On n’avait pas complètement tort, mais ce n’était pas du snobisme non plus…
Je savais bien qu’en refusant cette proposition, je mettais fin à ma carrière… Ma carrière de quoi, d’ailleurs ? De rédacteur-pub ? De bonimenteur à la ligne pour chefs de produit ?
Moi, je voulais juste être journaliste musical. Je ne savais pas, moi, que ça n’existait plus, ce métier-là. J’ai tout envoyé balader, et là, je le regrette, maintenant que j’aimerais tant pouvoir faire bénéficier Marine de mon réseau, d’un espace dans un magazine, d’un producteur de mes amis, d’un ingénieur du son, qui pourrait ouvrir son studio la nuit, quand il n’y a personne… D’un directeur de label, qui ferait confiance en mes coups de cœur, qui la contacterait, qui lui demanderait une maquette… Ca tient à tellement peu de choses, une carrière, des fois… L’ami d’un ami d’un ami… Bon sang, j’en connaissais des gens dans le temps. J’ai usé de mon influence pour offrir au groupe de mon ex-compagne sa première scène parisienne. Je l’aimais, cette fille, je lui ai offert la Loco sur un plateau. Pouvait-on rêver d’un plus beau cadeau de rupture ?
Qu’est-ce que je pourrais bien offrir à Marine, qui soit encore plus formidable ? Une opportunité exceptionnelle, qui me permette d’être la chance de sa vie, qu’elle me soit reconnaissante pour cela et qu’elle me pardonne tout le reste…
- « Tu m’écoutes ? »
Je m’arrache à mes rêveries. Marine à côté de moi me regarde avec inquiétude. Je souris d’un air un peu gêné :
- « Excuse-moi, j’étais perdu dans mes pensées. »
Elle se fend d’un petit sourire.
- « Ah ben, ça me rassure. J’étais justement en train de te dire que je trouvais que tu pensais trop souvent à moi. Mais en même temps, si tu penses à autre chose quand je te parle, c’est que tu es moins atteint que je le supposais. »
Je rougis un peu, tout en me disant intérieurement : « … ou plus encore que tu ne le crois… ».
- « Moins je te vois, plus je pense à toi. Donc si tu es là, dans mon miroir, je penserai moins à toi. C’est logique… », démontré-je hypocritement.
A demi convaincue, Marine me dit :
- « Il y a une chose aussi que je voudrais te dire… Mais il ne faudrait pas que tu te vexes ou que tu le prennes mal… »
Aussitôt, des sonneries d’alarme retentissent dans ma tête, mon rythme cardiaque s’accélère brutalement et mes mains se crispent sur le bord de la baignoire. Je contrains tant bien que mal mes sourcils à ne pas froncer, je garde les yeux obstinément braqués vers le sol, puis je finis par dire d’une voix faussement dégagée, que je peine à empêcher de chevroter :
- « Non, ne t’inquiète pas, je t’écoute… »
Marine inspire un bon coup, puis se lance, de sa petite voix colorée et sautillante.
- « Je vais essayer de dire les choses comme elles viennent. Je n’ai pas ton aisance avec les mots, tu vois, alors il ne faudra pas m’en vouloir si je dis des choses qui te font mal, parce que je ne veux pas te faire mal, tu comprends ? »
Oui, je comprends, et je suis touché par la sollicitude de ce préambule. Quelle différence avec la Marine d’hier, manipulée par mes fantômes. J’ai enfin cette impression qu’on arrive à communiquer, à parler, à se comprendre, moi qui l’ai tant souhaité, tant espéré. Plus même que de vivre une histoire d’amour avec elle, j’aspirais profondément à cette simple conversation où l’on se dit des choses justes, des choses vraies, en faisant attention, mais sans tricher, sans mentir, sans se craindre. J’ai presque envie de la prendre dans mes bras, de la serrer fort, comme ça, juste pour la remercier, d’être enfin la petite sœur que j’aurais tant aimé avoir. A ce moment-là, je ne sais plus si je l’aime comme un homme ou comme un frère. Peut-être que face à cette jeune fille en qui dorment tant de femmes différentes, j’ai envie, moi aussi, d’être tous les hommes qui peuvent compter pour elle.
J’en sourirais presque d’extase, si je ne pressentais que, malgré toutes ses délicieuses précautions, Marine allait me faire mal, fatalement… Néanmoins, je lui souris pour lui donner du courage, priant intérieurement pour que je puisse garder cette expression souriante le plus longtemps possible.
- « Voilà… Je pense… J’ai le sentiment que… tu cours après quelque chose d’impossible. »
- « Confidentiellement, c’est aussi l’idée que je m’en fais, tu sais ? », réponds-je mornement.
- « Non, ce n’est pas ça que je veux dire. C’est sans rapport avec moi. Enfin, sans rapport direct. Ce que tu veux vivre avec moi… C’est un idéal. Ca n’existe pas. Même si nous étions ensemble, tu serais sans doute déçu. Tu es trop emporté, trop lyrique, trop… littéraire... Une histoire d’amour, même passionnée, même intense, ça se nourrit du quotidien, de choses banales, ordinaires… Quand je me lève le matin, j’ai une tête pas possible. Si j’ai bu la veille, je suis de mauvaise humeur et j’ai une migraine qui me tient jusqu’à midi. Je passe l’aspirateur chez moi pendant des heures, il y a quasiment tout le temps une lessive en marche, je reste des heures parfois sur le canapé à cajoler mon chat comme une vieille mamie gâteuse, je me promène des journées entières avec des bigoudis sur la tête quand je fais mes mèches, je passe des soirées à chatter avec mes copines, je suis grave pas sexy quand je mange un cheeseburger… »
- « Oh oui, encore ! », dis-je dans un murmure sensuel.
Marine s’arrête, et me jette un regard inquiet avant de se reprendre :
- « Non, mais je suis sérieuse là, Dorian… »
- « Mais moi aussi, je suis sérieux. Tu crois que je n’ai jamais pensé à tout ça ? Tu crois que je n’ai jamais vécu avec une fille ? Tu crois que l’amour que j’ai pour toi, c’est un rêve de midinette ? Je sais, ces choses-là. Je peux même aussi t’imaginer dans quinze ans ou avec 20 kilos de plus. Je peux même t’imaginer en fauteuil roulant, si j’ai envie. Ce n’est pas très gai, mais bon… Au final, je me dis que je t’aimerais toujours, même dans ces conditions-là. »
- « Tu m’aimerais autant si j’étais dans un fauteuil roulant ? »
- « Bien sûr ! »
- « Et tu m’as imaginée en fauteuil roulant, pour en être sûr ? »
- « Oui. »
- « T’es un peu taré, quand même. »
- « J’ai une ex qui est morte dans un accident domestique. Je ne l’avais jamais imaginée morte, avant. Ca m’aurait peut-être aidé à affronter la douleur, si je l’avais fait. »
Marine détourne le regard, puis murmure d’un ton sec.
- « Désolée. »
- « Il n’y a pas de mal, Marine…. Tu sais, je ne suis pas vraiment né sous une bonne étoile. J’ai eu la chance de le comprendre assez tôt, et de me rendre compte que la chose la plus essentielle pour survivre le mieux possible à un malheur, c’est de le voir arriver de loin. Ca permet de s’y préparer, ça permet éventuellement aussi de trouver une parade. Je crois que toute mon intelligence, toute mon érudition et même cette imagination délirante qui nourrit mes écrits n’ont été motivées que par l’instinct de comprendre la raison de mes malheurs et de voir venir le plus tôt possible le prochain à me tomber dessus. Il ne fallait rien laisser au hasard. J’ai eu une enfance très difficile, très conflictuelle, avec tout le monde. Je suis vraiment né là où il ne fallait pas. A tel point qu’à 7 ou 8 ans, j’étais certain d’être un enfant adopté. J’avais dû voir un film ou un reportage sur des orphelins, j’étais persuadé que j’en étais un, et que je me retrouvais dans une famille étrangère. Tu imagines ce que pouvait être mon enfance pour que j’en arrive là ? »
Marine ne répond rien, mais son visage est peiné. Oui, elle imagine, sans doute…
- « Ceci pour te dire que la réalité des choses, je la connais bien, trop bien même. Alors quand je suis tombé amoureux de toi, oui, évidemment, j’ai gambergé, j’ai projeté, j’ai imaginé… Et j’ai surtout imaginé le pire. J’ai passé ma vie à imaginer le pire, avant d’y foncer tête baissée pour le traverser de part en part.
Mais je ne sais pas, avec toi, pour la première fois, j’ai envie d’imaginer le meilleur, j’ai envie de taillader à grands coups de rayons de soleil toute cette noirceur que j’ai fini par m’imposer à moi-même. Finalement, le pire que j’imaginais était devenu un rideau noir qui me recouvrait. Tu as fait voler tout ça en miettes. Enfin, presque… Comme tu vois, il me reste quelques bribes… »
- « Comme le fauteuil roulant ? », demande Marine.
- « Oui, par exemple. »
Marine reste silencieuse quelques instants. Elle semble réfléchir à quleque chose, et je n’ose pas l’interrompre. Puis, faiblement, elle demande :
- « Tu m’aimerais vraiment toujours autant ? »
- « Evidemment. Mais je préfère que tu sois sur tes deux jambes, tu te doutes bien. Et puis, j’ai tellement envie que tu te réalises. Je crois même que si tu n’y arrivais pas, je me sentirais responsable, je me dirais que c’est ma mauvaise étoile qui t’a contaminée. Je crois que j’adorerais même pouvoir jouer un rôle secret, donner tes coordonnées à un producteur ou à un directeur de label, lui donner envie de t’écouter, de te proposer quelque chose, et en même temps, lui dire de ne pas parler de moi, de faire croire qu’il a entendu parler de toi par quelqu’un d’autre. »
- « Pourquoi ne voudrais-tu pas que je le sache ? »
- « Je ne sais pas. Pour que tu ne te sentes pas en dette envers moi, pour que tu ne sois pas tentée de changer ton comportement à mon égard, de te montrer plus mondaine, plus amicale que tu n’en as réellement envie. Je ne veux pas de reconnaissance, les gens sont tous malades de vouloir être sans cesse reconnus, considérés, admirés. Moi, j’ai juste envie de me rendre utile. C’est une préoccupation légitime chez un orphelin. »
- « T’es pas un orphelin ! »
- « Un peu quand même… »
Nous restons silencieux quelques secondes, tous les deux fixant le sol, y quêtant l’improbable dénouement de nos mystères, puis je reprends, en guise de conclusion :
- « Enfin, tout ça pour dire que si j’étais parti sur cette histoire de fauteuil roulant, c’était pour te faire comprendre que si je suis même prêt à t’aimer en fauteuil roulant, alors tu vois, les bigoudis et les copines en tchat, ce serait vraiment étonnant que ça me pose problème… »
- « Oui, mais ce n’est pas romantique, les bigoudis. Même ton histoire de fauteuil roulant, c’est romantique, en fin de compte... »
- « Le romantisme, c’est un plaisir solitaire, Marine. C’est une forme de masturbation, sans début ni fin, sans érection ni orgasme. Un frottement ininterrompu et lancinant, sans doute pour qu’il s’harmonise avec les battements du cœur. Le romantisme, c’est une promesse faite au vide. Si j’étais ton homme, j’aurais probablement trop de choses à vivre avec toi pour pouvoir encore me demander si elles sont romantiques ou pas. Et puis, ce serait tellement beau pour moi que tu me laisses seulement t’aimer à la folie. Qu’est-ce que je pourrais souhaiter de plus ? »
- « Que je t’aime moi aussi à la folie, par exemple ? »
Je m’accorde un temps de réflexion. Je me rends compte que je n’avais jamais vraiment envisagé sérieusement cette possibilité…
- « Ca me ferait bizarre… J’ai du mal à imaginer. On m’a parfois aimé jusqu’à la connerie, mais jamais jusqu’à la folie. Tu me fais rêver, là… Mais je ne sais pas, je crois que je ne me suis jamais vraiment préoccupé ni d’aimer, ni d’être aimé. Ca m’apparaît un peu absurde, en fait. C’est comme s’il fallait courir des kilomètres pour cueillir une pomme dans une campagne où il n’y a pas de pommiers. Dans la vie, on marche, on marche sans cesse. A force d’arpenter, on finit fatalement par arriver dans un parc d’arbres fruitiers. C’est à ce moment qu’il faut avoir des envies de pommes. Quand on est en plein désert, il vaut mieux songer à trouver de l’eau. »
Marine me regarde en haussant les sourcils.
- « Tu veux dire quoi exactement ? »
- « Qu’il faut être soi-même en immersion amoureuse pour avoir cette préoccupation. Quelqu’un qui veut être aimé, parce que ça le rassure, parce que ça le flatte ou simplement parce qu’il trouve injuste de ne pas être aimé, est totalement dans l’erreur, et il court à l’échec. Il faut attendre de se trouver dans un contexte qui justifie une telle envie. Si tu étais ma compagne, oui, j’aurais probablement envie que tu m’aimes à la folie, mais peut-être plus dans un souci d’harmonie que réellement parce que ça aurait une importance particulière pour moi. En fait, je crois que je n’aurais pas envie que tu changes quoi que ce soit pour moi. Peut-être parce que j’ai eu un coup de foudre pour toi. Je t’ai aimée comme ça, d’un coup, sans rien doser, sans rien maîtriser. Tu es pour moi une entité à part, un univers parallèle. J’aime bien cette idée-là. J’aime qu’une femme soit passionnée, déterminée et indépendante. Je suis comme cela moi-même, mais j’ai souvent attiré des filles un peu creuses, à l’existence désertique, qui se raccrochaient à moi, qui tombaient dans une sorte d’addiction totale. Elles m’aimaient comme un sauveur, alors que personne d’autre qu’elles-mêmes ne pouvait les sauver. Et moi, je me disais que l’important, c’est qu’elles aiment, que l’amour les sortirait de leur léthargie. Mais non, elles étaient passives, statiques… Ca ne servait même pas à quelque chose que je me laisse aimer… Je ne leur donnais pas envie de dépasser leurs problèmes. Je ne faisais que les anesthésier, et je n’étais même pas sûr que ça leur rende service… »
- « Tu vois que tu peux avoir envie qu’une fille change pour toi. »
- « Non, c’est qu’elle change pour elle-même qui me plaît, et que je puisse lui en donner la force ou la motivation. Qu’elle fasse exactement ce que je fais : moi, l’amour que tu m’inspires m’amène à changer beaucoup de choses en moi, mais je le fais parce que j’ai conscience de ne pas être heureux à la base. Si j’étais un homme heureux et bien dans sa peau, je ne le ferai pas. Si nous étions ensemble, j’en serais certainement très heureux, mais je n’aurais pas réglé ces problèmes-là, et donc ils pourraient empoisonner malgré tout le bonheur que j’aurais d’être avec toi. Alors, je les règle tout de suite ! Maintenant ! Ca prendra le temps qu’il faudra mais je serai guéri, et ce sera définitif… Tu me donnes envie d’y croire, Marine, vraiment… Tu vois, il n’y a pas si longtemps, je voulais obstinément comprendre pourquoi je t’aimais autant. Maintenant, je ne me pose plus la question. Je me dis juste que c’est une chance à ne pas laisser passer et que je dois cesser d’avoir peur de toi, et de tout ce que tu représentes. Je ne suis pas l’homme de ta vie, Marine, mais tu ne peux pas imaginer à quel point j’ai envie de l’être, à quel point je veux évoluer dans ce sens-là. Je ne veux même pas être ton idéal, je veux être au-delà de cet idéal, pour t’apporter même un bonheur que tu ne soupçonnes pas. »
Marine fait une petite moue ironique :
- « Quel programme ! », dit-elle avec moquerie.
- « Oui, un sacré programme ! », réponds-je sans m’offusquer. « Mais on ne combat pas des années de ténèbres et de résignation avec des rêves de sitcom. J’ai besoin de beaucoup de lumière pour m’arracher de l’ombre. Je sais bien que même si je te plaisais, tu ne me demanderais rien d’extraordinaire. Peut-être même, en un autre contexte, tu m’aurais pris comme je suis. Qui sait d’ailleurs si, au début, tu n’avais pas juste envie d’un plan cul ? Qui sait si je ne t’ai pas inspiré, comme à pas mal d’autres femmes que j’ai pu aimer, quelque chose de strictement charnel ? Je ne le saurai jamais, de toutes manières…
Je ne t’idéalise pas, Marine. J’aime rêver de toi, à tous propos, j’aime la façon dont tu inspires mon imagination, j’aime écrire toutes les histoires qui me passent par la tête, dont tu es à la fois la muse et l’héroïne, mais je sais bien que tu n’es ni la femme parfaite, ni forcément celle qui me correspondrait le mieux. Il n’est pas exclu non plus que tu ne comprennes rien à ce que je raconte, et je ne pourrais même pas t’en vouloir car moi-même, je ne comprends pas tout.
La seule chose dont je sois sûr, au final, c’est que je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne dans toute ma vie. J’ai tellement envie de vivre une grande et belle histoire d’amour avec toi, que je ne supporte plus tout ce qui pourrait psychologiquement et physiquement m’entraver. Je sens le poids de mes traumas, de mes angoisses, de mes complexes, de mes rancoeurs, et j’ai envie d’attraper tout ça et de le jeter au loin. J’ai envie d’être libre, d’être confiant, d’être apaisé. J’ai envie de t’offrir le meilleur de moi-même. Je sais que se libérer de tout ça, c’est dur, c’est long, mais c’est faisable. Et que même en dehors de toi, ça ne peut que m’être profitable. Mais le temps joue contre moi, et souvent le désespoir me rattrape. Et il y a aussi les autres femmes qui pensent que je suis fou, les copains qui font tout pour me remettre sur ce qu’ils estiment être le droit chemin… Tout ça est déprimant, et m'oblige parfois à m’isoler, à couper mon téléphone, ou à sortir faire un tour en pleine nuit, parce que je ne peux pas dormir… Ou que je suis triste… Dans ces moments-là, des fois, j’aimerais pouvoir parler avec toi, pas forcément de ça, mais d’autre chose, de musique, de cinéma, de n’importe quoi. Il me semble que ça me calmerait, que toutes mes idées noires s’évaporeraient. J’adore ta voix en plus, tes intonations, tes petites phrases sèches et chantantes à la fois. C’est comme une musique pour moi... Ca me manque, lorsque je suis au cœur du silence, et lorsque le silence se fait dans mon coeur… Tout ton être est comme une tendresse brumeuse, une rosée multicolore qui perle sur ma peau quand je m’éveille. Je vis dans un matin de printemps, je vis dans une Aube Marine, dans l’espérance d’une journée ensoleillée, dans la crainte du soir qui tombe.
Et pourtant, au fond de moi, je suis heureux comme ça, tu sais ? Heureux comme je ne l’ai jamais été auparavant. Il me semble que je suis au début d’un long chemin, périlleux et sauvage, qui me mènera un jour à tes bigoudis et à tes lendemains de cuite, et j’ai hâte d’y être… »
Marine ne dit rien, et détourne la tête quelques instants, de sorte que je ne peux voir son visage. Puis, quelques minutes après, elle se retourne, et toujours badine, me lance
- « N’empêche que tu ne m’as jamais vue en train de manger un cheeseburger, et que je ne suis pas sûr que tu m’aimes à la folie dans ce moment-là. »
- « Et quand tu manges des craquinettes à la framboise, ça donne quoi ? »
Marine hausse les sourcils et s’exclame :
- « Comment tu sais ça ??? »
Je me fends d’un sourire ironique et mystérieux, mais je me garde bien de répondre.
Marine me regarde avec un terrible soupçon.
- « Tu es en contact avec une copine à moi ? »
- « Non. »
- « Si, forcément, c’est pas possible autrement. »
- « Je te jure que non. Je suis obligé de mettre un mur entre tes amis et moi. Non seulement parce que, bon, on ne va pas aborder les sujets qui fâchent, mais la seule copine à toi qui s’est adressée à moi, elle n’a pas été très glorieuse, et ça m’a bien refroidi. Et ensuite, parce que sinon tu vas t’imaginer que je cherche à m’imposer dans ton entourage pour pouvoir me rapprocher de toi subrepticement. Donc je suis obligé de rester tout seul dans mon coin quand je viens te voir, ce qui me rend encore plus suspect mais je ne peux rien faire d’autre sans que ça suscite une éventuelle parano. J’en profite d’ailleurs pour dire que c’est bien la dernière fois que je tombe amoureux d’une artiste, ça demande des stratégies de comportement digne d’un espion de troisième zone, et ça me gonfle à un point que tu peux difficilement imaginer. »
- « Personne ne te force à venir, tu sais… »
- « Non, mais j’ai terriblement envie de te voir… C’est plus irrésistible que n’importe quelle obligation, et en fin de compte, bien plus agréable. »
- « Tu viens m’espionner, surtout. »
- « Non, sinon je me cacherais pour faire ça, comme le font les vrais espions. Or, je ne veux pas me cacher, je ne veux pas tricher. Je suis là, c’est tout. Je regarde, je note, j’apprends, et puis le plus souvent, j’aime juste te regarder, et j’essaye de le faire sans que tu le sentes. Si je te gêne, dis-le moi et je m’en irai. »
- « Et alors tu as vu une fois un paquet de craquinettes ? », demande Marine, éludant ma réponse.
- « Non, jamais. »
Marine est agacée, mais ne veut pas le montrer, elle balaye le sol du regard avec insistance. Je me félicite de ne pas avoir d’instruments de torture chez moi, je la soupçonnerais presque de vouloir les utiliser afin de me faire cracher la vérité.
- « Mon dieu, il y a un défaut dans la forteresse ! Faites fouetter l’architecte ! », fais-je ironiquement.
- « Ca ne m’amuse pas. Dis-moi comment tu le sais. »
Je lève les yeux au ciel.
- « Tu l’as écrit toi-même sur ta page Facebook. »
Marine fronce les sourcils puis dit :
- « Quand ça ? »
- « Il doit y avoir dans les deux ans, à peu près. »
- « Tu te souviens d’un truc que j’ai écrit sur mon mur il y a deux ans ? »
- « Marine… Je me souviens de tout ce qui te concerne. »
Je me rapproche d’elle, j’enlève mes lunettes et la regarde bien en face.
- « L’œil du peintre, tu te rappelles ? L’œil du peintre, associé à ces mains pataudes qui ne savent pas tenir un pinceau, mais qui se débrouillent plutôt pas mal sur un clavier… Je vois beaucoup de choses, Marine, j’en lis aussi pas mal. J’ai même vu et entendu des choses qui ont été dites ou faites dans ton dos, dont au moins une qui ne te ferait vraiment pas plaisir si tu la savais. Je ne suis pas un voyeur, je ne vais pas chercher dans les coins sombres quelque chose qui s’y cacherait. Je ne suis témoin que de ce qui est ouvertement montré, c’est-à-dire de ce qui s’offre à mon regard et à celui de bien d’autres gens. Ca suffit largement comme réalité pour alimenter mes écrits. Mon but, d’ailleurs, est d’écrire à ton sujet ce que je vois, et seulement ce que je vois, à la stricte condition que ça ne te nuise en rien et que ça ne révèle rien de confidentiel sur toi.
Je veux faire le portrait fidèle de la femme que j’aime et immortaliser tout ce qui me fascine en elle, rien de plus. Je voudrais que sur ce point-là au moins, tu me fasses confiance… »
Marine semble soucieuse et hésitante :
- « Mets-toi un peu à ma place, aussi. Ce n’est pas très agréable de se sentir ainsi surveillée. »
- « Je ne surveille personne. Je regarde. »
- « Non, tu ne regardes pas, tu vois. C’est pire. Tu vois des choses que je n’ai pas envie que l’on sache. Et je n’ai pas envie non plus qu’on les écrive. »
Je baisse la tête, un peu gêné.
- « Je fais attention à ce que j’écris, tu sais… Le coup des craquinettes, hein, c’est quand même pas du secret défense… »
- « Non, évidemment. Mais ce sera quoi après les craquinettes ? Le quartier où j’habite ? Le fond d’écran de mon téléphone ? Le talon usé d’une de mes chaussures ? Le vernis craquelé de mes ongles ? Mon tour de poitrine ? »
- « Non, tu exagères, encore que le vernis craquelé, je t’avoue que j’y ai pensé... Mais tu sais, tous ces petits détails, ce sont des choses extrêmement touchantes. Je peux en faire quelque chose de très beau, littérairement. Je sais que ça te gêne aujourd’hui, mais je sais aussi que plus tard, d’ici quelques années, quand tu seras plus… Euh… Enfin, quand tu auras un peu plus de recul, tu vois ? Et bien, je suis sûr que tu reliras tout ça avec attendrissement, et que ça ne te semblera plus aussi impudique à ce moment-là. »
Marine fronce à nouveau les sourcils, je la sens énervée et pourtant désireuse de rester diplomate. Elle hésite un moment sur la phrase qui lui brûle les lèvres puis finit par me dire, doucement :
- « Dorian… Je n’ai pas envie que l’on sache les choses à ma place. A l’avance ou pas. Tu comprends ? »
Celle-ci fait particulièrement mal, car elle est sans appel. Je baisse la tête, empreint de remords.
- « Oui, tu as raison. Excuse-moi… Ce n’est pas toujours facile de faire la part des choses… J’ai tellement envie d’écrire notr… mon histoire d’amour que des fois, je ne me rends plus compte, je suis complètement absorbé dans mon récit, totalement en dehors de la réalité. C’est à cette occasion, d’ailleurs, que j’ai réagi une fois de manière complètement parano à une citation que tu avais mise en ligne. Au moment où je l’avais lue, j’étais en train de rédiger notre rupture d’hier à la Défense. Pour écrire avec un maximum de justesse des choses comme ça, il n’y a pas trente-six manières de procéder, même si on a une bonne plume. Il faut vivre la scène, se la projeter, en subir les souffrances, et pour cela, faire resurgir des souvenirs similaires, et encore douloureux. C’est extrêmement perturbant, mais c’est là que je vais au-delà même de ce que je projette d’écrire. C’est là que je peux accoucher d’un écrit parfait, qui ne nécessitera même aucune correction à la relecture, sinon quelques fautes de frappe dues à la fébrilité de mon état. Le problème, c’est qu’il me faut du temps pour redescendre, et si à ce moment, je passe sur ta page, et que j’y lis quelque chose que j’aurais pu te faire dire dans mon propre récit ou que je redoute de t’entendre dire un jour, alors dans ma tête, il y a un sacré télescopage entre le réel et la fiction, et là, le désespoir m’emporte. Je suis partagé entre des envies de me justifier et l’impulsion de me griller définitivement. Une partie de moi aurait voulu que tu bloques ma page ce soir-là, une autre partie en aurait été malade à crever. J’ai été idiot de réagir comme ça. Mais j’avais tellement mal que j’en étais arrivé à penser que tu l’avais voulu. Tout était de ma faute. Je te promets que ça n’arrivera plus jamais. Ne serait-ce que parce que je vais cesser de me torturer à ce point-là. Cette scène, il fallait que je l’écrive, c’était nécessaire dans mon travail. Il fallait décrire une douleur future – ou du moins conditionnelle – en puisant dans mes douleurs du passé. C’était vraiment atroce d’imaginer ça, c’était encore plus douloureux de t’y inclure, mais maintenant c’est fait. Je suis débarrassé, c’est le principal. »
Marine ne dit rien. Puis, elle laisse tomber, étrangement amère :
- « Tu n’arrives pas à m’imaginer t’aimant à la folie, mais tu arrives à imaginer que je te largue… »
Je souris.
- « N’y vois rien de personnel, Marine. Ca fait partie de la logique du pire qui mène ma vie, et c’est une des choses que je veux corriger chez moi et sur lesquelles je travaille. Ceci dit, dans ce contexte-ci, ça n’est pas facile car si on regarde la chose sous l’angle des probabilités, il y a quand même plus de chances pour que tu me largues. »
Marine se fend d’un grand sourire triomphant.
- « Faux. Chacune des deux propositions ont un nombre de chances équivalent, puisque les deux nécessitent que nous formions préalablement un couple, ce qui, sous l’angle des probabilités, est encore plus catastrophique que tu ne l’imagines. »
Je regarde Marine, interdit.
- « Ah oui, c’est vrai que tu étais en S, toi… », marmonné-je dans ma barbe.
- « Chut… Tais-toi. », répond-elle doucement en me barrant les lèvres de son index.
Le contact de son doigt sur ma bouche m’électrise, et je fais appel à toute ma volonté pour ne pas entrouvrir les lèvres, en un appel au baiser qui ne serait pas bien forcément très opportun.
Marine sent-elle mon trouble ? Il me semble que son index reste ainsi apposé durant un long moment, tandis que ses yeux demeurent fixés sur mon visage, à la recherche d’un signe avant-coureur d’une fébrilité sensuelle. Mais peut-être est-ce moi qui imagine cela, peut-être que tout cela est très bref, finalement.
Lorsqu’elle retire son doigt, elle arbore néanmoins un sourire ironique, puis me dit :
- « Logique du pire ou non, je pense que tu fais fausse route avec moi. Je suis romantique, c’est vrai, mais pas d’un romantisme académique comme le tien. J’aime lire des livres, mais pas de la littérature classique. Je ne m’intéresse pas à la politique, à l’actualité, comme tu le fais, je n’ai pas comme toi de phobie pour la religion. Je n’ai pas du tout la même sensibilité que toi, en fait. Il te faudrait une fille qui partage ton goût pour la littérature, pour l’érudition, pour l’histoire. Pour le passé, même. Tu penses souvent au passé, moi j’y pense très rarement. C’est demain qui m’intéresse. J’aime les années 60, c’est vrai, mais j’y puise de quoi me construire aujourd’hui, de quoi façonner mon univers, mais cet univers, il est dans le présent. Moi, je l’aime bien mon époque. J’aime bien ma passion pour la mode, qui te semble certainement banale. J’aime bien les mondanités que toi, tu détestes. J’aime tout un tas de choses complètement idiotes que tu ne supporterais pas chez une autre fille que moi.
Je ne veux pas dire que tu ne m’accepterais pas comme je suis. Je suis même certaine que tu ferais des efforts énormes pour moi. Mais je pense qu’il vaut mieux que tu trouves quelqu’un qui te corresponde, qui soit dans les mêmes trips que toi. C’est quand même important, d’avoir des affinités ? »
Je la regarde, un peu ennuyé :
- « On a des affinités, tout de même, toi et moi, non ? »
Marine baisse un peu les yeux.
- « Quelques unes, mais pas forcément de quoi justifier une histoire d’amour. »
- « Ce n’est pas mon avis. », laissé-je tomber.
Marine se tourne alors vers moi, avec un air faussement excédé.
- « Dorian, il faudrait vraiment que tu te rendes compte, quand même… »
Mes yeux se perdent à contempler son visage. C’est terrible, quand on y réfléchit. Même quand elle me jette, je la trouve craquante…
Je détourne pourtant mon regard, ressassant des pensées complexes. Comment la convaincre ? Comment lui expliquer ? Il y a des choses que je ne voulais pas dire, mais je ne vais pas pouvoir lui cacher cela non plus, je le sens bien. Pourtant, je commence à me lasser de raconter mes vieilles histoires. Elles me semblent d’un autre temps. Je voulais garder celle-ci pour une autre fois, parce qu’elle est particulière, parce qu’elle est difficile à croire, parce qu’il m’est aussi difficile d’en parler. Pourtant, de cela aussi, il faut que je me délivre. Je dois aller jusqu’au bout, évacuer le passé, changer de vie, et aussi de regard sur la vie. Marine ne comprend sans doute pas totalement à quel point je suis en train de devenir quelqu’un d’autre, et pas uniquement à cause d’elle, mais que tout cela est le fruit d’une lente maturation planifiée sur plusieurs années.
Je me retourne vers elle, et je lui dis simplement :
- « Et si je me rendais tout de même compte ? »
Elle soutient mon regard, de cet air passif et fermé qu'elle affiche parfois quand elle ne veut pas que je sache ce qu'elle pense. Etrange, comme on se comprend toujours mieux du regard que lorsque l’on dialogue. C’est comme s’il y avait une connexion particulière qui volait en éclat, dès lors qu’on essayait de la concrétiser avec des mots. Hélas, lorsqu’elle est loin de moi, comme c’est toujours plus ou moins le cas, les mots sont mon dernier recours. Alors, je continue à parler, à écrire, à me livrer, davantage encore :
- « Si je me rendais compte bien plus que tu ne l’imagines ? Si ce que tu penses être la personne qui me conviendrait, je l’avais déjà rencontrée ? Si avec celle que tu penses être ma femme idéale, j’avais déjà vécu une histoire sublime, une histoire arrivée à terme, une histoire belle mais terriblement triste ? Une autre histoire de miroir, entre un homme et une femme qui lisent les mêmes livres, écoutent les mêmes musiques, rêvent aux mêmes siècles passés, flirtent avec les mêmes abîmes et se fracassent dans des éclats de verres brisés ? T’en penserais quoi, de ça, dis-moi ? »
Marine continue à me regarder, sans rien dire, cherchant au fond de mes yeux si mes propos s’appuient sur quelque chose de réel ou s’il ne s’agit que d’une pirouette. Peut-être aussi réalise-t-elle avec agacement que l’idée d’une autre femme, que j’aurais aimée avant elle, lui déplaît instinctivement. Sait-on jamais ce que nous sommes pour une femme, lorsque nous ne sommes pas celui qu’elle a choisi ? Qui peut dire quelle parcelle d’affection farouche elle nous dispense, en nous fixant tels des pions sur un échiquier secret dont elle seule connaît la disposition, et quel sacrilège nous provoquons lorsque nous ne nous révélons pas tels qu’elle nous supposait ?
Marine, j’en suis sûr, est émue par l’enfant que je suis resté, mais elle se méfie avec raideur de l’homme que je suis. Comme si l’un était l’antithèse de l’autre, comme si l’un pouvait se passer de l’autre. Je fais profil bas, je me soumets. Ca n’est hélas ni la première femme, et probablement pas la dernière, envers laquelle je dois me faire pardonner d’être un mâle…
- « Mais tu ne m’as jamais dit… », articule-t-elle, méfiante.
- « Je t’ai raconté beaucoup de choses que j’ai vécues il y a longtemps, dix ans, quinze ans. Je ne t’ai jamais parlé de la femme qui t’a précédée dans ma vie… Encore que toi, tu n’es pas dans ma vie… Dans mon cœur, disons… Je ne l’ai jamais fait parce qu’il m’est difficile d’en parler, même encore aujourd’hui. Et en même temps, il va falloir que j’en parle, parce qu’il y a dans cette passion, comme dans chaque histoire d’amour, les origines de ce qui me mènera ensuite vers la suivante. T’aurais-je aimée si je n’avais pas d’abord aimé cette fille-là ? Va savoir… »
J’avale ma salive, je prends mon inspiration, puis, nerveux, je jette des regards anxieux autour de moi, puis, changeant d’idée, je me tourne vers Marine, et je lui dis :
- « T’as pas envie qu’on bouge ? »
- « Qu’on bouge ? C’est-à-dire ? »
- « Qu’on sorte, qu’on aille quelque part. Je commence à en avoir marre de faire un sit in dans ma salle de bain… Et puis, il y a trop de souvenirs ici… Je vais prendre ma douche, et puis on s’arrache… »
- « On ne va pas retourner à La Défense, au moins ? », demande Marine d’un air navré.
- « Non, non, ne t’inquiète pas. Il y a un endroit parfait pour cela, là où pour moi tout s’est terminé et tout à recommencé. Je ne crois pas que tu connaisses. »
En un tournemain, j’ôte mon pyjama, le fait voler dans les coins de la pièce, et monte dans la baignoire, à la grande surprise de Marine qui, sans doute étonnée de cette brusque mobilité et ce déshabillage éclair, me jette un regard perplexe. Tandis que je tourne les robinets, elle se lève, se hisse sur l’évier, et après, un dernier regard intrigué sur ma savonneuse personne, réintègre docilement le miroir.
12.
Une vingtaine de minutes plus tard, hâtivement restauré, habillé dans l’urgence, je sors de chez moi, l’esprit serein, le cœur tranquille. Avant de m’engouffrer dans le métro, je fais un détour jusqu’au magasin Sephora où je me suis rendu la veille. En y entrant, je croise le même vendeur qui me regarde d’un œil effaré. Apparemment, il ne pensait pas me revoir aussi vite.
Je me souviens où se trouve le rayon des miroirs. Je fais un bref sourire au vendeur, puis je m’y dirige. Mais l’homme, sans doute inquiet de mes intentions éventuelles, presse le pas pour arriver à mon niveau, et me coupe la route. De l’air affable, soumis mais ferme, du parfait petit laquais serviable, il me demande :
- « Un problème avec votre achat d’hier ? »
- « Non, non, pas du tout. », lui réponds-je. « Mais finalement, je vais en prendre un autre. »
- « Très bien, monsieur. Vous avez conservé le ticket de caisse pour qu’on fasse l’échange ? »
- « Euh… Non, mais en fait, je ne veux pas faire d’échange. J’en achète un autre. Celui d’hier, je l’ai brisé bêtement dans un geste de colère. »
- « Dans… un geste de… colère ? », demande le vendeur, en levant un sourcil craintif.
Je lis dans son regard qu’il me prend réellement pour un fou furieux. Hélas pour lui, je suis de bonne humeur, et donc je me sens suffisamment taquin pour le conforter dans cette opinion au-delà même de ce qu’il est en mesure d’imaginer. Et je n’ai même pas besoin d’affabuler, en plus.
- « Oui. Vous savez, elle était partie, elle m’avait laissé tout seul, au pied de cette tour froide. J’ai ressenti le besoin de casser ce qui ne me servait plus à rien, vous comprenez ? »
- « Euh… Pas totalement. Vous parlez de votre petite amie ? »
- « Non, non, Marine n’est pas ma petite amie ! C’est bon, là, je ne vais pas me faire avoir deux fois ! Et je vous interdis de dire ça devant elle ! Comment voulez-vous qu’elle ait confiance en moi, sinon ? »
L’homme, quelque peu paniqué, s’empresse de me rassurer :
- « Désolé, désolé, je ne dirai rien de tel. Mais c’est… C’est une cliente de notre enseigne, votre… amie ? »
- « Non, amie, non plus, ça ne va pas. En même temps, je sèche un peu sur le qualificatif adéquat. Gardons "amie" mais comme approximation… Vous me demandiez quoi, déjà ? Ah oui, si c’est une cliente de Sephora ? Ecoutez, je ne sais pas. Venez, on va lui demander. »
Et prenant le vendeur interloqué par l’épaule, je l’entraîne vers le rayon des miroirs. Une fois que nous y sommes, je prends un petit miroir rond pliable, et l’ouvre bien en face de mon visage.
- « Tenez-vous bien derrière moi », dis-je au vendeur, « sinon vous ne verrez rien. »
J’ouvre alors le miroir devant nos deux paires d’yeux émerveillés, et le visage de Marine y apparaît alors avec une surprenante netteté, quoique de manière légèrement évasée sur les côtés.
Un long silence succède à cette merveilleuse apparition, brisé par la voix, ou plutôt par le souffle du vendeur que j’entends chuchoter à mon oreille, non sans un indéniable tremblement d’émotion :
- « Comment faites-vous ça ? »
Je tourne ma tête vers lui :
- « Vous n’avez jamais été amoureux ? »
Il marque un temps d’hésitation puis dit :
- « Si, bien sûr, mais… Enfin, je n’ai jamais vu une chose pareille… »
- « Et bien, c’est que vous n’avez pas assez aimé. Ou alors que vous avez mal regardé dans le miroir. »
Dans le reflet argenté au creux de ma main, Marine sourit puis dit :
- « Allez, Dorian, arrête donc d’embêter ce pauvre garçon ! »
- « C’est lui qui a commencé ! », me défends-je, avec un demi sourire. « Tiens, d’ailleurs, il voulait savoir si tu étais cliente de chez Sephora. »
Marine fait une petite moue paresseuse, puis réponds :
- « Ouais, ça m’arrive… »
- « Ce magasin-ci ? », demande timidement le vendeur.
Marine en modèle réduit penche alors la tête en dehors du miroir pour regarder tout autour d’elle. Instinctivement, le vendeur a un geste de recul, effrayé par ce nouveau prodige. Mais Marine réintègre vite le petit cadre rond et déclare, sans passion :
- « Non, je ne le connais pas celui-ci. »
Puis s’adressant à moi :
- « Mais c’est celui qu’il y a à côté de là où tu habites, non ? »
- « Oui. », confirmé-je.
- « Non, il est trop loin de chez moi. Et puis de toutes façons, ils se ressemblent tous. »
- « C’est également mon avis. », ajouté-je.
Mais pour le vendeur, l’instinct marketing est plus fort. Il s’avance un peu tout en restant derrière mon épaule et dit :
- « Permettez, mademoiselle, notre magasin offre des promotions régulières et que nous sommes seuls à faire. Si vous le souhaitez, nous pouvons vous tenir informée de nos opérations. »
Marine hausse les sourcils d’un air las puis dit :
- « Non, merci, je reçois déjà beaucoup de pubs par la Poste ou dans ma boîte mail. Je n’ai pas envie d’en recevoir en plus à travers les miroirs... »
Face à cette réponse inattendue, le vendeur reste muet. J’ajoute à son encontre :
- « Reconnaissez que c’est un argument tout à fait défendable. »
- « Absolument… Absolument… », dit-il totalement dépassé, et sans paraître y croire pour autant.
Je referme le miroir d’un geste sec, et je dis :
- « Par contre, l’image de celui-ci est trop concave. Je vais vous en prendre un plutôt rectangulaire. »
Je repose le miroir rond, mais à peine l’ai-je laissé dans son emplacement que le vendeur s’en empare, l’ouvre fébrilement et contemple, amer et désemparé, sa propre image reflétée.
Je me saisis d’un miroir d’une quinzaine de centimètres de longueur, entouré d’un cadre noir de plastique ouvragé, en une imitation peu convaincante d’un objet d’art-déco. Il n’empêche, c’est de loin le modèle le plus esthétique du rayon.
La glace du miroir me renvoie elle aussi l’image du visage de Marine, et comme à chaque fois, je sens mon coeur battre plus fort, presque douloureusement, comme à chaque fois que je vois une nouvelle photo d’elle, comme si je redécouvrais en permanence cet adorable minois et que je ressentais le même bouleversement que le premier jour. Pourquoi ce visage m’émeut-il autant, quel que soit le maquillage qui le recouvre ou la coiffure qui l’encadre ? Pourquoi cette certitude qu’aucun autre ne me touchera jamais autant ? Qu’est-ce qui m’ensorcelle donc autant dans ces yeux, ce nez, cette bouche, cette peau fine couleur de cannelle ? Qu’est-ce qui me donne autant envie de le toucher, de le caresser, de l’embrasser, comme si ma vie même en dépendait ?
Le vendeur s’est rapproché et contemple à nouveau incrédule le visage de Marine dans le miroir que je tiens dans mes mains.
- « Elle est belle, n’est-ce pas ? », lui dis-je, un peu ému.
- « Pas mal… », laisse-t-il tomber.
Je me retourne brusquement vers lui.
- « Comment ça, pas mal ? », demandé-je d’un ton hautain et scandalisé.
L’homme est troublé, à tel point qu’il ne songe même plus à flatter son client. Il me jette un regard de détresse profonde, semblant s’excuser sans trop savoir pourquoi. Il finit par dire du bout des lèvres :
- « Je n’aime pas trop les filles avec des franges. »
Je le considère avec un léger mépris, bien vite dissipé par le caractère finalement fort distrayant de sa remarque. Je finis par en rire.
- « Une frange suffit donc à vous obstruer la vision ? C’est bien dommage, surtout que ça n’est pas vous qui la portez… Moi, je l’aime beaucoup sa frange. J’aime la voir bouger, j’aurais envie d’y passer les doigts, de la soulever, ou d’en séparer les mèches en plein milieu, comme s’il s’agissait d’un rideau de théâtre ou du drapé d’un baldaquin. J’aimerais les écarter délicatement avec mes doigts et poser mes lèvres sur le front, doucement, tendrement, puis reculer la tête, lâcher les mèches, et regarder la frange se remettre toute seule en place, la regarder se refermer sur mon baiser comme un écrin de cheveux… »
Le vendeur me regarde bizarrement, tandis que mes yeux restent baissés sur l’image du miroir. Marine, elle, sans doute émue par mes paroles, tourne ses prunelles vers sa gauche, contemplant un point connu d’elle seule. Ainsi nos regards s’évitent et se perdent dans la brume vaporeuse des non-dits… Le vendeur est le premier à briser le silence.
- « Mais alors, cette jeune femme, c’est votre… »
- « Non, taisez-vous ! », dis-je d’un ton plus brusque que je ne l’ai voulu.
L’homme obtempère, mais je le sens perturbé. Je laisse passer un silence, puis je dis :
- « Marine est la fille que j’aime, elle est la lumière de mon existence, elle est très probablement la femme de ma vie, mais c’est tout. Rien de plus. Il faut se méfier des conclusions hâtives. »
- « Bon, c’est fini, tous les deux ? », dit Marine d’un ton légèrement excédé. « Je vous trouve bien intimes pour un vendeur et un client. »
Je tourne la tête vers le vendeur et je lui dis :
- « Elle n’a pas tort, vous savez… »
Le vendeur semble reprendre ses esprits, ou du moins son self-control. D’un ton plus professionnel, il reprend :
- « En effet, monsieur, toutes mes excuses. Le modèle vous plaît ? Il vous fallait autre chose ? »
- « Oui, ce modèle me plaît beaucoup, je le prends. Et non, je n’ai besoin de rien d’autre. Je vais donc le régler en caisse. Merci pour vos conseils avisés. »
Je le salue d’un sourire poli puis je me détourne en direction des caisses. Mais soudain, le vendeur me rappelle :
- « S’il-vous-plaît ! »
Je me retourne vers lui. Ses yeux expriment une profonde détresse. Il hésite à parler, puis finit par demander :
- « Comment je peux faire pour que… ça m’arrive à moi aussi ? »
Il attend ma réponse avec anxiété. Je ne sais trop quoi lui dire. Est-ce que je sais seulement comment cela m’est arrivé à moi ? Je sens pourtant poindre derrière son regard apeuré quelque chose de beau qu’on lui a défendu de cultiver. Je ne me sens pas le droit de le laisser dans cet état-là. Je reviens vers lui, et je lui dis :
- « Vous ne pouvez rien faire POUR que ça arrive. L’amour nous prend quand il le veut, s’il le veut et sans nous demander notre avis. La seule question que vous devez vous poser, c’est comment faire LORSQUE cela arrive. Et moi, je vous conseille juste de faire avec celle que vous aimerez le contraire de tout ce que vous faites ici : ne vendez rien, ne calculez rien, ne dissimulez rien, ne vous faites passer pour personne… Soyez vous-même et donnez tout ! Tout ce que vous avez ! Ne pensez pas à vous, ni à votre orgueil. Ne vous préoccupez pas de quoi vous avez l’air ou ce que vos amis en pensent. Essayez d’être présent sans être envahissant. Méfiez-vous, la frontière est plus mince qu’on ne le croit. Trouvez la juste distance. Sachez vous y tenir. Et surtout soyez patient et luttez de toutes vos forces contre le désespoir, le doute ou la rancoeur… Tirez de votre amour toutes les extases possibles, réalisez-vous à travers lui. Apprenez à aimer passionnément, même si ça doit prendre des mois, des années, une vie entière. Le temps n’a pas d’importance. Ne pensez pas en termes de rentabilité, ne cherchez pas à être sûr que vous arriverez à vos fins. Donnez tout ce que vous avez au fond du cœur, et laissez la femme que vous aimez en juger par elle-même. Avant même de l’aimer, croyez en elle, même si vous ne croyez pas en vous. C’est une des plus belles preuves d’amour que vous pourrez lui donner. »
- « Non, mais je voulais dire : comment je peux faire pour avoir une fille dans mon miroir, moi aussi ? », m’interrompt-il brusquement. Un large sourire s’illumine sur sa face, et ses yeux pétillent de concupiscence.
Je le regarde, ébahi, et je le détaille de haut en bas, comme si sa présence même était une faute de goût. Des insultes et des phrases blessantes naissent sur mes lèvres, mais s’y évaporent aussitôt, comme si aucune d’entre elle n’était assez forte pour stigmatiser la sottise de cet homme. Moi-même, je me sens soudain ridicule à philosopher dans un magasin Sephora avec un vendeur formaté en costume trois-pièces. Et qu’est-ce qui me prend, d’abord, à donner des leçons d’amour, comme si j’avais fait cela toute ma vie ?
Il n’empêche, je fais demi-tour sans répondre, puis, avec une hésitation, je me retourne vers le vendeur, puis par pitié sans doute, je lui dis :
- « Pour la fille dans le miroir, la méthode est la même. »
Je me dirige ensuite vers la caisse, mon miroir en mains. Une fois que j’ai payé, je sors du magasin, dubitatif, plus très sûr de moi. J’ai beau dire, j’ai beau faire, je n’ai pas encore tout réglé avec ma vie amoureuse, et il me reste encore une formalité à accomplir.
Je serre le miroir contre mon cœur, faute de ne pouvoir y serrer celle qui s’y trouve, puis je me dirige vers le métro, où un long trajet m’attend encore avant d’achever ce dramatique retour sur moi-même.
Au sud de la Défense, mais toujours à l’ouest, peut-être parce que je suis moi-même un peu à l’ouest, se trouve l’endroit où je me rends à présent, une sorte de jardin unique à Paris, un jardin tout à la fois fascinant et cauchemardesque, aussi biscornu que la ville elle-même, rencontre d’un futurisme révolu et de la forme la plus extrême de cette étrange névrose bien parisienne qui pousse les architectes paysagistes à ne concevoir dans la capitale que des coins de natures savamment contenus, taillés, confinés, en de géométriques aberrations. Peut-être que tout cela a commencé à Versailles, à l’époque où Le Nôtre a trouvé que rien ne serait trop beau pour le Roi Soleil et qu’arbres et buissons se devaient perpétuellement se tenir au garde-à-vous à grands coups de cisailles, en des mutilations végétales dont la perspective en rectitude absolue devait conférer je ne sais quelle sensation de force surnaturelle, qui prétendait sublimer la nature en la reniant avec une perversité maladive.
Aujourd’hui encore, on se pâme d’admiration devant cette arboriculture ennemie du chaos, qui tente désespérément de fixer l’infixable, d’arrêter sournoisement la vie et le temps, en une tradition sysiphéenne, vaine, comme toutes les traditions.
Néanmoins, ce siècle où je suis né, fatigué d’autres longs siècles passés à modeler l’organique, a découvert les surfaces infiniment polissables des bétons grisâtres, des plastiques immaculés et des aciers chromés luisants, reflets de nos petits absolus, miroirs de nos peurs, miroirs, miroirs, encore des miroirs, à perte de vue…
On cessa de modeler la nature pour créer des matériaux nés de la géométrie, et l’on créa des formes pures, sottement prétendues indémodables. Il s’est trouvé en notre beau pays quelques souverains peu inspirés qui, faute de laisser leurs noms dans l’histoire par la noblesse de leurs actes, lièrent à jamais leurs patronymes à des cubes, des boules, des arcs de cercle et des pyramides, toutes de proportions démentes, qu’ils dressèrent un peu partout dans Paris comme des symboles vides de sens, érigés en des hommages cryptés avec une détermination dans le mauvais goût artistique qui dépasse hélas de loin les clivages politiques et les stigmatisations permanentes du ridicule.
Mais si les rêves de fer et de gravats des conquérants d’aujourd’hui rivalisent sans complexes avec l’horizon, le public est largement moins bien informé des petites prétentions d’industriels oisifs, des indécents caprices de millionnaires parvenus, pour qui la retraite même dorée est une insolente mise au placard, révélant avec un indigne formalisme que nul n’est indispensable en ce bas monde, pas même des petits ouvriers qui ont su mener leur barque jusqu’à devenir de grands patrons, et qui ne se remettent pas de ne pas être pour autant des grands hommes.
Tel était le cas d’André Citroën, créateur de la marque de voitures qui porte son nom, et qui décéda en 1935 après une faillite historique due en partie à la crise de 1929, mais aussi à sa mégalomanie personnelle qui l’avait poussé à envisager une expansion européenne pour laquelle il s’était partiellement ruiné en faisant construire à grands frais une usine en Belgique censée être une sorte de cathédrale de verre. André Citroën fit partie de ces esprits malades et fondamentalement médiocres qui s’évertuaient à partir en quête d’une esthétique industrielle douteuse, censée amener l’humanité à une sorte d’âge d’or de la révolution industrielle, nourri tout à la fois de délires staliniens et de rêves nazis, et auquel nous avons fort heureusement échappés.
Contre toute attente, les rêves fous d’André Citroën n’ont pas péri avec lui, puisqu’à la fin des années 80, une dizaine d’années après que la marque Citroën ait été rachetée par le groupe Peugeot, il fut question de détruire la toute première usine Citroën, sise sur le quai de Javel, que l’on rebaptisa pour l’occasion quai André Citroën. La Mairie de Paris fut chargée de créer, à l’emplacement de cette ancienne usine, un jardin public inspiré par le glorieux industriel.
Ils ne furent pas moins de cinq architectes et paysagistes pour accoucher d’un projet totalement halluciné, censé être l’incarnation la plus juste, la plus pertinente, de l’esprit d’André Citroën. Inauguré en 1992, le Parc André Citroën pourrait parfaitement passer pour le rêve bucolique et champêtre d’un fabricant de voitures, la vision d’un square fleuri reflété dans un pare-choc ou dans une flaque d’huile, et ce en dépit du choix délibéré des concepteurs pour que l’industriel s’efface derrière le grand homme et qu’aucun élément visible ne rappelle l’univers automobile. Exit la ferraille, exit les chromes, choisissons à la place cette matière noble et on ne peut plus harmonieuse qu’est le béton armé.
Le Parc André Citroën est l’un des endroits les plus hideux de la capitale, mais sa grande particularité étant d’être d’une hideur perverse, soigneusement conçue pour n’évoquer que lointainement le caractère d’un jardin public, quêtant l’avant-gardisme dans des délires géométriques agencés sans harmonie aucune, mariant le béton froid d’un reliquat de Bauhaus d’un goût fort ambigu (les architectes ne semblent pas avoir songé que l’architecture des années 30 évoquait moins dans l’inconscient collectif l’âge d’or de l’industrie automobile que les diktats néo-romains d’un despote germanique auquel le XXème siècle doit les pages les plus sombres de son histoire) avec une flore exotique et dépareillée, enfermée dans des serres glacées aux allures de chambre à gaz ou maladivement taillée en des buissons cubiques que l’on croirait jaillis d’une gravure d’Escher.
Plus loin, une sorte de labyrinthe en spirale, recouvert d’un lierre caoutchouteux perpétuellement en état de sommeil, s’enfonce progressivement dans la terre pour mener nulle part, sinon à quelques niches d’intimités où sont implantés, avec la grâce fonctionnelle de leurs cousins des vestiaires, des bancs de bois durs aux formes gondolées, censées épouser des fessiers organiques qui répugnent plus à s’y asseoir qu’à y dormir d’épuisement.
Pourtant, on aurait tort de se figurer le Parc André Citroën comme une collection de promenades bétonneuses disposées en bretelles d’autoroutes. 80 % de la surface du parc est constituée d’une surface plane, majoritairement herbeuse, mais de ce gazon industriel qui pousse à travers des filets en plastique, et où même les fourmis n’osent s’aventurer. La fonction de cette herbe étrange que jamais aucune tondeuse n’a besoin d’égaliser est ni plus ni moins que de servir de moquette écologique à une multitude de bobos fatigués d’être nés, de banlieusards glauques et de familles turbulentes qui viennent y comater lors des jours ensoleillés, en essayant d’éviter les volants de jokari et autres gadgets volants en plastique colorés parfaitement inutiles mais jugés indispensables à toute activité vacancière.
Pour une raison inexpliquée à ce jour, cette large clairière est traversée en diagonale par un étroit chemin de béton, aussi rectiligne qu’inutile, qui tranche le gazon comme le ferait la lame d’un cutter sur une feuille de papier. Sur la droite, on a crée avec le même souci de géométrie, des bassins rectangulaires, d’une vingtaine de centimètres de profondeur à peine, et remplis irrégulièrement d’une eau sale et verdâtre. Il semble que cette profondeur ait été spécialement étudiée pour ôter toute fonction virtuelle à un tel bassin : certes, on ne peut s’y noyer, mais on ne peut pas non plus y mettre des poissons, d’autant plus qu’à la moindre canicule, l’eau s’évapore en une journée à peine. Mieux encore : évaporée en été, l’eau est également évacuée en hiver, afin qu’en cas de gelée, ces bassins ne se transforment pas en patinoires dangereuses. On ne trouve donc ces vingt centimètres d’eau que deux saisons sur quatre, durant lesquelles les bassins sont assez régulièrement remplis de notonectes, une punaise d’eau particulièrement prolifique qui se tient à l’envers sous la surface de l’eau et se nourrit des insectes volants qui y tombent. Seul problème à cette faune quasiment unique : la notonecte se jette sur tout ce qui touche la surface de l’eau pour le dévorer, et bien qu’elle fasse moins d’un centimètre de long, sa piqûre venimeuse est aussi brutale et douloureuse que celle d’une abeille. On imagine donc sans peine, en presque vingt ans d’existence, le nombre de jeunes enfants en visite au Parc Citroën, qui ont pu vouloir s’amuser à mettre un doigt dans l’eau pour savoir ce que ça fait…
Les enfants ont néanmoins un endroit qui leur est officieusement consacré, à la pointe sud-est du parc : il s’agit d’un parterre de jets d’eau qui jaillissent ponctuellement jusqu’à deux ou trois mètres de haut et qui, l’été, lorsqu’ils sont en activités, servent de douches municipales à un grand nombre d’enfants qui s’ébattent en plein milieu, la plupart en slips de bain, pour la plus grande joie des spectateurs pédophiles qui connaissent bien le lieu, parait-il.
A la gauche de cette plaine centrale, on trouve des massifs enfermés dans des gigantesques plots de bétons, curieusement munis d’escaliers, ou de mini-jardins cloisonnés, en pente et tout en longueur, où l’on peut parfois apercevoir, lors des beaux jours, quelques fleurs colorées qui n’ont pas encore été piétinées ou arrachées. A droite, au-delà d’une sorte de promenade sous des arches de tôles sombres absolument sinistres, on pourra suivre un chemin insipide situé entre des murs inclinés servant de supports à des chutes d’eau au débit assez surnaturel, dont la principale fonction semble être de parodier un gave des montagnes en une démarche terriblement urbanisante sans doute pas totalement dénuée d’ironie.
Plus loin, un escalier permet de monter au-dessus de la promenade en tôle noire, le long d’une autre promenade à ciel ouvert qui, elle, ne mène nulle part, et ne semble pas aspirer à autre chose que de permettre un point de vue sur la place centrale. Si l’on se retourne, on a également une très belle vue sur le siège de Canal+.
Dans le Parc André Citroën, l’idée maîtresse des architectes étaient visiblement de créer une sorte d’espace aéré au milieu d’un quartier cerné de toutes parts par de hauts immeubles anciens d’un côté, et des tours de verre futuristes de l’autre côté. Pour bien insister sur ce côté "à ciel ouvert", la direction du parc a installé, depuis quelques années, au centre de la clairière, une montgolfière grosse comme un château d’eau et d’un blanc immaculé tatoué de différent logos, dont la forme et les teintes évoquent une chasse d’eau de chez Jacob Delafon. Ponctuellement, et moyennant une somme forfaitaire que je devine fort abusive, les couillons de passage peuvent grimper dans la gigantesque nacelle circulaire pour se faire transporter quinze mètres plus haut pendant environ une demi-heure.
Je dis bien : transporter. Car il s’agit d’une montgolfière qui ne voyage pas. Reliée au sol par un gigantesque câble, l'aérostat se contente de monter et de descendre, offrant à quelques différences près la même attraction que les ascenseurs de la Tour Eiffel ou de la Tour Montparnasse, en un lieu qui se trouve, contrairement aux monuments précités, totalement excentré de Paris et n’offrant qu’un point de vue renversant sur l’immeuble de TF1 et le camembert croûteux de la Maison de la Radio.
Toujours est-il que cette montgolfière, qui semble plus souvent dans le ciel que sur terre, a la particularité de défigurer l’horizon, particulièrement les jours de beau temps, où cette rotondité semi-gazeuse tranche avec le bleu immaculé de l’azur, comme un statuaire élégiaque flottant, défiant les royaumes célestes, tel un hymne vibrant au suppositoire, jeté à la face du monde comme le drapeau sacré d’un dictateur fou.
Beaucoup plus pas, en ce jardin, à un endroit bien en vue, vaguement surélevé, je me retrouve là de nouveau, pour la première fois depuis quatre ans. Je tourne mon miroir de poche vers le paysage qui m’entoure, en faisant lentement un tour complet sur moi-même, afin que Marine puisse avoir une vue d’ensemble de l’endroit où je me trouve. Lorsque j’ai fini, je retourne le miroir vers moi. A l’intérieur, une Marine miniature m’y regarde un peu perplexe :
- « C’est nul, cet endroit ! Pourquoi, tu m’as amenée là ? »
- « C’est un lieu qui a marqué une étape particulière dans ma vie, mais je te dirai plus tard de quelle manière exactement. En dehors de cela, ce jardin m’a toujours semblé un symbole extrêmement pertinent de la société actuelle, par sa rigueur moderniste, ses concepts absurdes et paradoxaux, sa végétation maladive trop dirigée ou à l’abandon, son gigantisme inutile et presque angoissant. Tout ici sent la décadence d’un monde, décadence morale, intellectuelle et spirituelle, une décadence qui n’a même pas le caractère grandiose et romantique d’une chute brutale, mais qui traîne en longueur comme une corrosion sournoise, comme un cancer qui prend son temps. La lente agonie de l’homme et de ses petits rêves de grandeur… »
- « Je ne sais pas. », répond Marine. « Moi, je ne trouve pas que ça ressemble au monde, je trouve juste que c’est moche. »
- « La vie est belle, Marine », lui dis-je avec tristesse, « mais le monde est moche, pour qui le regarde tel qu’il est et non tel qu’il se prétend. En même temps, la beauté n’est jamais que dans notre regard, ce n’est pas quelque chose qui existe dans la nature. C’est peut-être parce qu’elle s’éteint justement en nous que nous nous éteignons avec elle…
Mais je ne t’ai pas fait venir ici pour philosopher, Marine. Je suis venu pour te raconter une histoire. La toute dernière de mes histoires, la plus douloureuse aussi… Celle qui a mis fin à tout une partie de ma vie, et qui m’a amené sur un autre chemin, un chemin qui a fini par me mener jusqu’à toi, sans que je le veuille, sans que j’ai même la certitude que je ne vais pas tomber plus bas encore… »
Je m’interrompt, glisse le miroir dans ma poche, puis d’un pas résolu, je me dirige vers le petit escalier à l’ouest, celui qui permet de monter à la promenade supérieure. Je traverse les massifs de buissons carrés puis je parviens tout en haut, et je m’asseois en tailleur sur le bord du tout premier bassin, au même endroit et dans la même position que lors de ma précédente venue. Je sors le miroir de ma poche, et je regarde ma petite Marine, ma Marine miniature, mon bon génie, ma jolie conscience.
Elle me jette un regard d’appréhension. Elle en a marre de mes histoires, de mon passé véreux, mais elle fait bonne figure. C’est une chic fille, Marine. Je voudrais tant ne pas en abuser, mais il y a tellement de choses dont j’ai besoin de me délivrer à tout jamais. J’aimerais pourtant avoir tellement mieux à lui offrir. La seule chose qui me donne le courage d’aller jusqu’au bout de tout cela, c’est de me dire que si un jour elle s’abaisse jusqu’à moi, par-delà les miroirs et les écrans faux-fuyants, si elle pose enfin ses lèvres sur les miennes, alors je sais que rien ne nous empêchera plus jamais d’être heureux…
(A SUIVRE...)

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