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Je me souviens, cela devait être il y a une
quinzaine d’années. J’effectuais une promenade nocturne non loin de l’Institut
du Monde Arabe avec un ami tout aussi noctambule que moi, lorsque nous
abordâmes, dans notre conversation, les cas réciproques d’Elvis Presley et de
Michael Jackson. Sans doute était-ce peu après le mariage de ce dernier avec
Lise Marie Presley. Mon ami faisait un parallèle entre la fin de carrière
d’Elvis avec la fin de carrière annoncée de Michael Jackson, dont les multiples
opérations faciales pouvaient être comparées au costume blanc chatoyant et kitschissime
de son prestigieux beau-père. Dans les deux cas, on repérait la même dérive
mégalomane qui confinait au ridicule, le même désir de se modifier, de se
transformer pour mieux incarner un mythe. Dans les deux cas, ces artistes au summum de
leur carrière se trouvaient mêlés à une histoire de pédophilie (On a tendance à
l’occulter depuis, mais Elvis Presley avait défrayé la chronique quelques
années avant sa mort pour une sordide histoire avec des gamines de 12 ans).
Cette nuit-là, au cours de notre discussion, j’étais allé plus loin dans cette
comparaison en affirmant qu’il y avait des chances que les deux stars partagent
un même destin final. Michael Jackson est quelqu’un que l’on n’imaginait pas
vieillir, et lui-même ne devait pas se projeter non plus en patriarche aux
cheveux blancs. Et je me rappelle très nettement avoir dit que j’étais certain
qu’on le retrouverait un jour mort dans sa propriété du Neverland, victime d’un
mauvais mélange de médicaments, et peut-être même le pantalon sur les chevilles
comme son glorieux aîné (Ca aussi, on l’oublie quelque peu, mais le cœur d’Elvis
a lâché suite à des efforts dus à une constipation un peu intense).
Quinze ans plus tard, à quelques détails près, je me trouve soudain pris en
flagrant délit de clairvoyance. Et même si tout ça ne me rend pas spécialement
joyeux, je trouve que selon cette bonne vieille loi selon laquelle les morts
sont toujours des braves types, on a tendance à prêter à Michael Jackson une
réputation et une carrière qu’il était loin d’avoir, tout en misant sur une
postérité qui me semble tout autant discutable. Bref, face à tous ces gens qui
hurlent au génie, peut-être n’est-il pas inutile de remettre les pendules à
l’heure.
A LA BONNE SOUPE
Car Michael Jackson était avant tout un faiseur de soupe, inutile de s’en
cacher. Celui qu’on dépeint soi-disant comme l’homme qui a fait rentrer la
musique noire dans les foyers des blancs a en fait connu le succès à partir du
moment où il a précisément cessé de faire de la musique noire. Il faut savoir
que le premier tube de Michael Jackson, « Don’t
Stop Til You Get Enough » (1979) est extrait de son sixième album studio – les cinq précédents étant purement des albums funk/soul n’ayant connu qu’un succès
d’estime.
Il faut tout de même être conscient que la première musique noire à être entrée
dans les foyers des blancs, c’est le jazz. Après cela, c’est le rock’n’roll de Chuck Berry ou les chansons de
soul music des Supremes, le premier
groupe de Diana Ross, qui ont fait
l’unanimité chez la population blanche des Etats-Unis, puis du monde entier. On pourra à la rigueur reconnaître aux Jackson 5 le fait d’avoir touché une
certaine jeunesse blanche, et encore, en tablant sur une image très
caricaturale des Noirs, strictement obligatoire à l’époque. Il fallait avoir
l’air gentil, chanter des chansons positives et ensoleillées, et si en plus on
avait comme interprètes des enfants ou des adolescents, c’était encore mieux, car ils attisaient
généralement moins la haine raciste que les adultes.
Vous trouvez que c’était une politique ignoble, typique des Etats-Unis ?
Rassurez-vous, en France, on ne faisait pas mieux. Rappelez-vous les pitreries
d’Henri Salvador ou même, apparus avant les Jackson 5 et jouant sur le même
concept de groupe vocal familial, nous avions déniché Les Surfs, qui connurent une
carrière fulgurante dans les années 1963-1965 en adaptant en français des
standards du rock américain. A cette époque, partout dans le monde, être Noir
et célèbre nécessitait soit d’être un comique un peu débile, soit de prolonger une vision
coloniale occidentale façon "Banania", ce qui constituait pour ceux qui entraient dans l'élite artistique une façon de se faire pardonner d’être Noir. En ce sens,
les Jackson 5 ont poussé à l'extrême le succès de ce genre de formation, mais
ils n’ont rien fait vraiment pourincarner une vision différente du peuple afro-américain.
A l’origine et jusqu’à sa finalité, la famille Jackson s’est toujours conformée
à l’image que les Blancs voulaient avoir des Noirs. Il n’y a jamais eu chez eux
le moindre souci révolutionnaire ou militant. En faire aujourd’hui des fers de
lance de la cause noire serait une totale hypocrisie, voire du pur
révisionnisme.
Mais si cela même vaut pour les Jackson 5, on atteint des sommets dans
l’opportunisme le plus dénué de scrupules avec la carrière solo de Michael
Jackson. Déjà, après une poignée d’albums sans doute un peu trop dans la lignée
de son groupe, Michael Jackson quitta Motown, le mythique label de musiques
noires, en 1979 pour signer sur Epic, une succursale de CBS, l’un des plus gros
labels de l’époque.
Michael Jackson fut confié à Quincy Jones, qui va lentement le sortir de son
personnage enfantin pour en faire un jeune homme moderne des années 80. Ainsi, « Off
The Wall » est un album plus orienté disco, accueillant des
participations d’artistes ou de musiciens blancs, dont les plus prestigieux seront
Paul et Linda Mc Cartney. Quincy Jones va également rendre un grand service à
son protégé en lui permettant de participer, pour la première fois, aux
compositions et à la production de ses albums. Il n’empêche que Michael Jackson
n’étant pas le moins du monde musicien, il n’écrira jamais que les mélodies
vocales de ses chansons, laissant à des armées de producteurs aguerris, le soin
d’en tirer des morceaux aboutis.
Enfin, l’album « Thriller » va amener Michael Jackson à intégrer dans
sa musique des sonorités new wave très tendance et une importante touche de
rock FM authentiquement blanche. La présence de Steve Lukather, bassiste du groupe FM TOTO et celle d'Eddie Van Halen, guitariste du groupe hard-rock VAN HALEN va
donner une couleur rock totalement dans l’air du temps, mais très éloignée des
canons de la musique noire. « Thriller » marque le
détournement assumé de Michael Jackson de ses origines noires pour s’investir
dans un métissage musical commercial et racoleur, qui va néanmoins faire sa
fortune.
En ce sens, Michael Jackson est effectivement un pionnier. Il est le premier à
chercher ce métissage dilué dans sa musique, et il ne tardera plus longtemps à
l’appliquer à son propre corps. Michael Jackson est
hélas prêt à tous les compromis pour rester l’enfant-star qu’il a été, tout en brisant
définitivement avec son image de gentil petit noir souriant.
L’une des stratégies les plus marquantes de ce changement d’image va se
traduire par une importante série de clips vidéo où l’ex-enfant roi de la soul
va essayer de nous convaincre qu’il est un bad boy de la pire espèce. Si le
clip de « Billie Jean »
reste dans la continuité de l’image quelque peu angélique que donne Michael
Jackson, son rôle de conciliateur un peu brutal dans le clip de « Beat It », de mort-vivant
groovy dans celui de « Thriller »,
puis, pour l’album « Bad », le clip cuir et chaînes de « Bad », celui de harceleur
sexuel des rues dans « The Way You
Make Me Feel » ou celui encore de parrain mafioso de « Smooth Criminal », Michael
Jackson n’aura de cesse de vouloir prouver qu’il est un vilain garçon des
quartiers chauds, ce à quoi, définitivement, on ne croira jamais.
Difficile de dire encore aujourd’hui qu’est-ce qui amenait chez Michael Jackson,
surtout connu pour son message d’amour universel d’une grande niaiserie, à
cultiver avec autant de soin des pulsions violentes et morbides qui
transparaissent même dans les titres de ses albums et maxis (« Thriller »,
« Bad »,
« Dangerous »,
« Blood
On The Dance Floor », « Ghosts »). D’aucuns y
verront justement une forme d’émancipation, d’affirmation d’une personnalité
tourmentée en opposition directe avec la vision coloniale des Blancs
occidentaux. Reste qu’il y avait des moyens plus subtils et plus intelligents
d’affirmer sa différence, et qu’en dehors de cela, Michael Jackson ne s’est
jamais engagé véritablement dans une forme de militantisme actif, se contentant
de parler d’égalité, d’universalité dans des termes aussi flous que
viscéralement naïfs.
Paradoxe artistique ? Stratégie commerciale très personnelle ?
Certes, Michael vient du pays où est né Halloween, et où le fantastique et
l’horreur ont une dimension beaucoup plus ludique que pour nous autres,
européens. Il n’empêche, Michael Jackson n’est même pas passé encore sur le
billard qu’il est déjà un nœud de paradoxes.
Que reste-t-il aujourd’hui de sa musique ? Peu de choses, en fait. Ayant
chaque fois, grâce à des armées de producteurs zélés, réalisé des instantanés
de chacune des époques qu’il traversait, Michael Jackson possède un répertoire
très daté, auquel on trouvera surtout une couleur nostalgique. Ses albums ont
tellement mal vieilli qu’ils sont devenus rétro avant même d’être ringards.
Comme leur auteur, les chansons de Michael Jackson ont surtout valeur de
curiosités, de bizarreries de la nature, elles cristallisent, avec une telle
précision, les plus éphémères des modes qu’on en vient à se demander si ces
modes ont vraiment existé un jour.
Les âmes simples s’y retrouveront, mais les âmes simples se retrouvent toujours
dans à peu près n’importe quoi d'un peu voyant. De là viendra ce surnom de « King of Pop », une
appellation qui peut nous surprendre, car le mot « pop » s’applique, pour nous européens, à une musique entre rock et folk,
héritée des Beatles, alors qu’aux Etats-Unis, le terme « pop » désigne ce que l’on appelle de par chez nous les
« variétés ». Cela même prouve que Michael Jackson n’était plus perçu
par personne comme un chanteur de musique noire, mais comme un chanteur de
variétés.
PORTRAIT D’UN CLOWN
Depuis son premier rôle au cinéma, celui de l’épouvantail dans « The
Wiz » en 1978, Michael Jackson va tout faire pour devenir
inhumain. Il est d’ailleurs étonnant que ses talents de danseurs, révérés par
tant de fans, n’aient pas mis plus tôt la puce à l’oreille. La plupart des
gestuelles inventées par Michael Jackson sont robotiques, saccadées, mécaniques
et inhumaines. Peu de sensualité dans sa danse, quoi qu'on en dise. Michael Jackson cherche clairement au
travers de cette danse aride à échapper aux contingences terrestres, à fonctionner à l'envers, comme avec son "moonwalk", dont personne ne semble avoir mesuré toute la symbolique du fait de reculer tout en ayant l'air d'avancer. Les
imbéciles, avec cette parfaite unité qui leur fait applaudir les phénomènes de
foire, n’en finissent pas d’encenser Michael Jackson le danseur, le "moonwalker", dont chaque démonstration publique suscitait d'assez incompréhensibles crises d'hystérie.
C’est vers le milieu des années 80 que Michael Jackson découvre l’ivresse du
bistouri. Le début d’une longue série de transformations physiques purement
narcissiques et qui l’amèneront à être à la fin de sa vie plus terrifiant sans
maquillage que grimé en zombie dans le clip de « Thriller ». Jusqu’au bout, Michael Jackson
niera cette transformation, se justifiera d’accidents divers ou d’une maladie
de peau tenace (et terriblement blanchissante).
A une époque, il sera surnommé Bambi,
tant on a l’impression que ses transformations visent à le rapprocher
physiquement du personnage de Walt Disney. Cela n’ira pas jusqu’à se faire
implanter des poils roux, mais ce sera limite.
Viendra alors le temps de l’aventure « Moonwalker », première
marque de mégalomanie galopante. Ce film, collage de clips vidéos et d’extraits
live, reliés entre eux par une improbable histoire de trafic de drogue, fut
considéré à sa sortie comme l’une des plus grosses bouses cinématographiques de
tous les temps. Seuls les fans de Michael Jackson y retrouvèrent tout ce qu’ils
aimaient. « Moonwalker » va
néanmoins changer totalement l’image qu’avait Michael Jackson dans les médias.
Pour la première fois, on se gausse du personnage, de sa mégalomanie
boursouflée, de son moralisme démagogique et simpliste à l’extrême. On commence
aussi à se rendre compte que Michael Jackson est mentalement atteint, que l’on
est plus dans la démarche commerciale foireuse, mais dans le caprice de star
pathologique. Michael Jackson va être durant les cinq années suivantes la risée
de toutes les personnes ayant un minimum de cervelle. Très logiquement, son
public va se décerveler de plus en plus. Le succès du clip « Black & White », et ses effets numériques inédits à
l’époque, va un temps inverser la tendance, mais cela n’empêchera bien
évidemment pas les critiques de faire remarquer avec justesse que l’on est mal
placé pour encenser l’égalité entre Blancs et Noirs lorsque soi-même on est un
Noir qui a dépensé des fortunes pour devenir Blanc.
Michael Jackson vit avec « Dangerous » ce qui sera
son dernier succès commercial. L’année 1993 marquera le début d’une longue
chute qui s’est achevée jeudi dernier.
LAISSEZ VENIR A MOI LES PETITS ENFANTS
Michael Jackson s’est toujours réclamé un grand enfant, ami des petits enfants.
Jusqu’à l’affaire du petit Jordan Chandler, personne n’avait sérieusement
envisagé que Michael Jackson puisse être autre chose que ce qu’il prétendait être. Peut-être parce qu’il avait été star dès son plus jeune âge, le
public avait continué à voir en lui cet enfant prodige qui ne semblait vivre
que pour la musique. Lui-même, en ne s’affichant jamais avec une compagne, n’avait
pas laissé soupçonner le fait que sa puberté puisse s'être un jour éveillé. La question
ne se posait pas. Au pire, comme toute vedette mondiale, il pouvait toujours
entretenir une discrétion sans faille sur sa vie privée, ou avoir des liaisons trop instables pour qu’elles puissent sérieusement alimenter les tabloïds.
En 1993, on apprend donc que la luxueuse propriété nommée « Neverland » que sa fortune lui a permis d’acquérir,
sert de théâtre à d’étranges soirées passées en compagnie de jeunes enfants
avoisinants. Dix ans plus tard, Michael Jackson reconnaîttra sans scrupules excessifs dormir
en leur compagnie. Hélas pour lui, le petit Jordan Chandler présentera une toute autre version, parlant de masturbation et de fllations réciproques. L'enfant donne même une description parfaitement exacte des organes sexuels de Michael Jackson. Une pensée émue pour les enquêteurs qui ont dû obliger le King Of Pop à baisser son slip pour chercher les sept différences... Des rumeurs auraient également couru à propos de Macaulay Culkin, héros du film "Maman, J'ai Raté l'Avion", et que l'on aperçoit au début du clip de "Black & White". Tout ça a été très rapidement étouffé, mais peut-être n'était-ce dans ce cas que de simples rumeurs. Michael Jackson clamera son innocence sans faillir, et la payera rubis sur
l’ongle. Par la suite, la Justice californienne changera même un certain nombre
de ses règlements, afin de mieux empêcher par des voies légales l’achat de
plaignants ou de témoins par un prévenu fortuné.
En 2003, Michael Jackson sera à nouveau accusé par d’abus sexuels sur la
personnalité de deux très jeunes adolescents, Gavin Arvizo et son frère. Les
détails sont beaucoup plus croustillants, mais ce sera finalement la mère de
ces deux enfants, une habituée des tentatives d’extorsion de fonds par des
voies judiciaires, qui fera échouer le procès, son manque de crédibilité et les
incohérences de ses témoignages avec ceux de ses enfants faisant naître le
doute, d’autant plus qu’elle prétend avoir été elle-même séquestrée à « Neverland » pendant que ses
enfants étaient régulièrement violés, ce qui devient un peu trop grandguignolesque. De
plus, miss Arvizo est soupçonnée d’avoir été manipulée elle-même par Thomas
Sneddon, le juge d’instruction chargé de l’affaire, qui se trouve avoir été
aussi celui qui fut contraint de classer l’affaire du petit Jordan Chandler.
Alors Michael Jackson ne serait finalement qu’une victime d’amateurs de gros
sous ou d'un juge revanchard ? Pas certain. Il est possible que le juge Sneddon ait voulu
orchestrer une fausse histoire pour empêcher un homme de se placer impunément au-dessus de
la loi. Méthode plus que discutable, mais intention louable, en tout cas plus
digne d’un juge d’instruction que la simple vengeance envers un prévenu qui lui
aurait glissé entre les doigts dix ans auparavant.
Pour ma part, je ne pense pas qu’il y ait de fumée sans feu. Le mariage bidon
avec Lise Marie Presley en 1994 (que la fille du King Of Rock elle-même déclara à
l’époque ne jamais avoir été consommé), plus les deux enfants eus avec Debbie
Rowe en 1997 et 1998, tous deux parfaitement blancs et arrachés à leur mère en
échange d’une somme colossale et d’une rente à vie de 40 000 $ par mois, montrent
en tout cas que Michael Jackson semblait peu se soucier des femmes, et plus se
passionner pour les enfants. Enfin, à conditions qu’il ne soient pas noirs, cela va de soi...
Qui plus est, nous avons là aussi le portrait d’un homme prêt à dépenser des
sommes hallucinantes pour obtenir ce qu’il veut, et sans se poser la question
des conséquences ou de la morale. Ce qui est plutôt un trait de caractère
récurrent chez les pédophiles.
Toujours est-il que la mégalomanie de Michael Jackson arrivera à son point
culminant, avec la sortie de « HIStory », un faux
double album, proposant une sorte de best of plus ou moins remixé et un nouvel
album à l’imagerie quasiment fasciste, qui brillera par un grand nombre de
morceaux aux rythmiques plutôt martiales, dont on retiendra essentiellement le clip
ultra-mégalomane de « Earth
Song » et celui encore plus malsain de « They Don’t Care About Us ». Pour la première fois, le
succès commercial n’est pas au rendez-vous. Michael Jackson en fait trop, sa
mégalomanie est trop apparente, son message moraliste sonne faux et l’esthétique
de l’album dérange vraiment. Même la ballade « You Are Not Alone », célébrant prétendument sa love
story avec Lise Marie Presley, ne donnera pas le change. Huit ans plus tard,
lors de la sortie d’ « Invincible », qui se
vendra encore moins, Michael Jackson ne trouvera rien d’autre à faire
qu’injurier le directeur de son label, responsable selon lui de son échec
commercial. Preuve que le doute et l'assumation de l'échec étaient loin d'être les principales qualités de Michael Jackson.
Personne en tout cas ne peut nier aujourd’hui que celui qui a prétendu si
longtemps avoir conservé en lui toute la pureté de l’enfance était finalement tombé
dans une perversité qui n’avait plus rien d’innocent. Penser à Michael Jackson
aujourd’hui est aussi malaisé que de regarder son visage de son vivant. Cette
esthétique artificielle et aseptisée qui fit de lui un monstre hideux et
inhumain, ne fut-elle appliquée qu’à son corps ? Difficile à croire…
« PETER PAN M’A TUER »
Aujourd’hui, maintenant que les limites de l’âge se sont rappelées
définitivement à Michael Jackson, peut-être faut-il ouvrir les yeux sur « le syndrome de Peter Pan »,
cette pathologie mentale considérée guère plus aujourd’hui que comme un tic
générationnel et dont Michael Jackson fut à la fois l’initiateur et la première
victime tragique.
Refuser l’âge adulte, c’est refuser la réalité même de la vie. L’enfance est
bercée d’imaginaire, et vouloir perpétuer cette enfance, c’est aussi vivre dans
l’imaginaire. Deux dimensions d’imaginaire pèsent lourd face à une réalité qui
n’a que faire de nos attentes. Néanmoins, il faut l’accepter parce qu’il n’y a
pas d’autre alternative. On peut trouver ça injuste, mais l’injustice est une
notion purement humaine. Elle n’existe nulle part ailleurs sur Terre ou dans
l’univers. Le sentiment d’injustice est cependant une vraie qualité, une vraie
vertu, il nous pousse à la civilisation. Mais il ne doit pas se heurter en
toute chose avec la réalité. Être adulte, précisément, c’est apprendre à
concilier, c’est faire la paix avec le monde et avec soi-même.
Il est de bon ton en ce moment de pleurer l’enfance brisée de Michael Jackson,
et de puiser là l’origine de toutes ses déviances. Je ne doute pas que
l’enfance de Michael Jackson ait été difficile. Mais à ce qu’il me semble, elle
n’a pas été non plus douloureuse. Être une star à 8 ans, ça a tout de même pas
mal d’avantages. Combien d’entre nous ont eu une enfance heureuse et vivent
aujourd’hui une vie qui ne leur convient pas ? Combien d’entre nous
auraient volontiers échangé leur place contre celle de Michael Jackson, quitte
à se prendre une discipline de fer et à être Noir dans un pays franchement raciste à l'époque ? Le destin de Michael Jackson est un destin
doré. C’est lui, et personne d’autre, qui en a fait trois décennies de
cauchemar. Il a regretté amèrement, à plusieurs reprises, le manque d’affection
de son père. Mais l’affection d’un père pèse-t-elle lourd face à la destinée que
Michael Jackson a eu ? Des centaines de millions de gens étaient prêts à
lui donner tout l’amour dont il avait manqué. Parmi ceux qui me lisent,
lesquels oseraient dire qu’ils n’auraient pour rien au monde échangé leur propre père, aussi aimant fut-il, contre une jeunesse de bébé star isolé ?
L’enfance est une étape cruciale dans l’existence, mais il ne faut pas en faire
autre chose que l’antichambre de la vie. C’est lorsque l’on sort de l’enfance
que la vie commence réellement, que la personnalité se développe, que la
sensibilité s’affine. Se réfugier dans l’enfance, refuser d’en sortir, c’est
être un lâche, c’est détester la vie avant même de la connaître. C’est consacrer
son existence au plus indigne des caprices.
Et surtout, en dehors de tout jugement moral, c’est quelque chose qui ne marche
pas, qui ne fonctionne pas, et qui vous amène doucement vers la mort. Michael
Jackson vient d’en faire la tragique expérience, et nous devrions tous en tirer
une leçon définitive.
Car le trait majeur qui demeurera de Michael Jackson, celui qui effacera à mon
sens toute sa postérité, c’est sa terrible inconséquence. Tout ce qu’il a
refusé d’accepter durant toute son existence va éclabousser tous ses proches
durant encore de nombreuses années. Ne nous y trompons pas, le véritable
héritage de Michael Jackson, c’est la souffrance.
UN MAUSOLÉE DE BOUE
A l’heure où j’écris ces lignes, l’origine de l’arrêt cardiaque de Michael
Jackson n’est pas encore connue. Son autopsie, révélant d’affreux détails sur
son état de délabrement physique, est sujette à des doutes et des dénis, qui
amèneront probablement d’autres autopsies. La famille Jackson veut déjà procéder à une autopsie avec un médecin choisi
par elle, sans doute pour mieux dissimuler ce qui doit l’être. Les
médias, les policiers et la famille du défunt se débattent au milieu des
lambeaux d’une existence fondamentalement basée sur la folie et le mensonge.
Malgré le mal que se donnent les intéressés, les prochaines années vont voir de
plus en plus de révélations apparaître sur ce que fut la vraie vie de Michael
Jackson. Toute la boue sordide de son existence secrète va lentement émerger à
la lumière et laisser à toutes les générations qui ont grandi sur sa musique un souvenir
amer, malaisé, et sans doute un écoeurement irréversible.
Parmi tous les petits garçons qui ont partagé la couche de Michael, il s’en
trouvera sans doute un bon nombre qui, parvenus à l’âge adulte, auront besoin
de raconter ce qui s’est passé.
Les propres enfants de Michael, parvenus eux-mêmes à l’adolescence,
comprendront rapidement en se regardant dans le miroir qu’ils n’ont pas une
goutte de sang noir, que leur grand-mère n’est pas leur grand-mère, que
l’empire dont ils hériteront, ils ne le devront qu’à la folie d’un homme qui
n’a jamais été leur père.
Lise Marie Presley et Debbie Rowe auront sûrement elles aussi, un jour, de
sacrées révélations à faire sur les circonstances de leurs noces avec Michael
Jackson.
Nous ne sommes qu’au début de ce qui restera probablement l’un des plus
monstrueux scandales de l’histoire des Etats-Unis. Derrière Michael Jackson, se
profilent d’étranges spectres malsains issus de l’aspect le plus obscur du patrimoine
de l’humanité : Caligula, Lucrèce Borgia, Erzsébet Báthory, Gilles de
Rais…
Il y a effectivement quelques uns de ces sacrés monstres derrière la
personnalité de ce monstre sacré. D’ailleurs, sacré pour combien de temps ?
Qu’est-ce qui survivra de Michael Jackson, exactement ? Parmi cette foule
de gens endeuillés, qui pleurent aux quatre coins du globes et qui se
réunissent pour déposer des fleurs et des bougies à des endroits symboliques
(ils ont tous vu à la télé que c’est comme ça qu’on fait), combien
véritablement feront encore tourner un disque de Michael Jackson dans vingt ans ?
Parlera-t-on seulement encore de sa musique, alors que ses enfants et ce qui
restera de sa famille se déchireront son titanesque héritage pour le plus grand plaisir des journaux à scandales ?
Certes, Michael Jackson n’aura tué personne, mais il est plus que probable
qu’il aura gâché l’existence de bien des gens, à commencer par la sienne.
L’histoire tranchera, même si dans un premier temps, en égard au disparu, on se
tentera au possible d’arrondir les angles. Et puis, au-delà du respect dû au mort, la disparition soudaine
de Michael Jackson a boosté ses ventes de disques. C'est une assez étrange réaction
que de s’acheter brutalement les disques d’un chanteur parce qu’il vient de
mourir. C’est quelque chose qui arrive toujours plus ou moins, mais, en ce qui
concerne Michael Jackson, cela atteint une intensité jamais vue auparavant.
D’où la question que je poserai comme conclusion de ce court pamphlet :
les fans de Michael Jackson ne seraient-ils pas finalement largement aussi
malsains que lui ?
Je ne suis pas un homme libre, je suis un numéro.
Je suis fiché, estampillé, enregistré, classé, déclassé et numéroté. Et je ne
peux même pas démissionner. J’étais à peine né que j’alimentais déjà une base
de données. Chaque jour, chaque semaine, des doigts anonymes tapaient mon nom,
mon prénom, ma date de naissance sur un papier blanc, bleu, rose, sur des
machines à écrire, puis sur des claviers d’ordinateurs. Et comme c’est fatigant
de taper tout cela, comme cela suggère l’éventualité de l’unicité d’un individu,
alors on m’a codifié; je suis devenu une série de chiffres, puis une deuxième
série de chiffres complémentaire de la première, puis une troisième encore, et
ainsi de suite. Je suis ligoté de numéros à en étouffer de vivre.
Mais ce ne sont pas les chiffres en eux-mêmes qui m’étouffent, c’est le fait que
le numéro soit la norme. On ne vous cachera jamais votre numéro, au contraire,
il va de soi. C’est tellement évident qu’on ne vous demande même pas votre
avis. Il n’y a pas d’avis à avoir sur les évidences.
Il y a un peu plus de 40 ans, quand un numéro 6 s’est retrouvé prisonnier dans
le Village, il s’est finalement assez rapidement évadé. Le concept était encore
un peu balbutiant. On truquait sottement les cartes, on plaçait en des lieux
stratégiques des sphères redoutables, mais tout cela n’empêchait pas les plus
astucieux de passer tôt ou tard en zone libre. C’était ça, le point
faible : la zone libre. Et donc le village s’est considérablement élargi à
toute la planète, jusqu’à éradiquer toute zone libre ou alternative. Certes on
a un peu rogné sur l’architecture, mais il fallait penser en termes de rapidité
et de rentabilité. L’ordinateur nous a beaucoup aidés, il nous a suggéré ces
formes pures, élancées, empilées. C’est pour ça que nos villes ressemblent à
des circuits imprimés. C’est pour ça que la grisaille de nos édifices évoque la
bakélite de nos Impersonnels Computers. C’est pour ça que nous sommes tous
aussi libres et épanouis que des Sims.
Le numéro 2 a également développé ses activités. Il n’a plus dix-sept visages,
il en adésormais des millions. Quand je
sors de ma geôle, je peux voir les milliers d’affiches colorées qu’il a collées
un peu partout à mon intention. Il est très expansif, il soigne sa
communication. Je reçois beaucoup de courriers de sa part, des e-mails aussi et
même des coups de téléphone. Il appelle ça du marketing direct. C’est un joli
nom. Mais le numéro 2 n’a pas beaucoup changé. Il veut toujours des
renseignements, des renseignements ! Des renseignements ! Enfin,
maintenant, il ne veut plus savoir qu’une seule chose : combien je suis
prêt à payer.
Quant au numéro 1, il a lui aussi plusieurs visages, mais on le reconnaît à son
discours quelque peu statique. Lorsqu’on lui demande : « Que
comptez-vous faire pour résoudre la crise mondiale ? » ou « Comment
combattre les inégalités de notre société ? » ou encore «
Pouvons-nous mettre fin aux guerres fratricides et religieuses qui coûtent la
vie à tant d’innocents ? », le numéro 1 ne donne jamais
qu’une seule réponse : « Bonjour. Encore une merveilleuse
journée qui commence. Le parfum du jour est : fraise ».
Alors, forcément, la tentation est grande pour chacun d’entre nous de
démissionner de cette peu reluisante profession de citoyen, mais hélas, il n’y
a plus aucun bureau où aller taper du poing sur la table sous des déchaînements
de tonnerre. Démissionner n’existe pas. On peut juste courir droit devant soi, le
long des plages désertes, sans crainte désormais d’être poursuivi par un
Gardien. On courra jusqu’à en être essoufflé et sans espoir d’emplir à nouveau
ses poumons d’un air pur, d’un air sain, alors que les fumées du Village
crachent leurs haines vaporeuses vers le ciel, dans l’attente agressive de le
numéroter lui aussi. Le Village est désormais un décor sans envers.
Ce pamphlet a été écrit spécifiquement pour la soirée poétique "Le Langage des Viscères"
du 30 mai 2008, et a été lu publiquement pour l'occasion. Merci à
Dust
Of My Dust pour son indéfectible confiance, à Mickael Pradines pour avoir filmé ma prestation, à L'Archipel, pour
nous avoir accueillis et à tous ceux qui ont
partagé cette nouvelle aventure avec nous.
Je suis invité à la sixième édition de la soirée de lectures poétiques "Le Langage des
Viscères", qui aura lieu le samedi 30 mai au cinéma L'Archipel, 17 boulevard de Strasbourg, Paris 10 - Métro Strasbourg Saint-Denis. La soirée commencera à 20h00, débutera par un concert et
s'achèvera vers 2h du matin. Bien entendu, tout cela est gratuit, mais les spectateurs motivés pourront soutenir l'association du montant de leur choix. Un bar sera présent pour le confort du public.
Je lirai à cette occasion un pamphlet inédit, "Be Seeing You", qui sera publié sur
ce blog et sur ma page MySpace quelques jours plus tard. Ma
lecture sera filmée et proposée également sur mon blog en complément du texte. N'y voyez aucun narcissisme exacerbé de ma part, j'ai au
contraire une certaine phobie à me voir en photo ou en film, mais je
pense que cela peut véritablement donner une idée plus fidèle de mes
lectures publiques. Cela permettra aussi à ceux qui ne peuvent pas se
déplacer ce soir-là d'avoir tout de même l'occasion de me voir en
action. Outre mon intervention, vous pourrez également écouter lors de cette soirée celles de Dust Of My Dust et de Cendre, dont les blogs respectifs sont directement accessibles dans ma liste de liens "Bon Voisinage".
Ci-dessous, le flyer de cette soirée.
Merci aussi de faire
passer le message, si vous
connaissez des personnes qui, de près ou de loin, seraient intéressées
par le
concept général de la soirée, en tant que spectateurs ou en tant que
participants (dans ce dernier cas, pour une soirée ultérieure,
naturellement). Au plaisir de vous croiser à cette occasion.
Il fallait
les voir, ces hommes orgueilleux, ces calculateurs meurtris, ces parieurs sots.
Ils promenaient autour d’eux des regards incertains, comme si le monde qui les
entoure vacillait à contretemps. L’humiliation leur était une ivresse
malheureuse. Ils tournaient ensuite leurs visages fatigués vers ces milliers de
caméras venues leur demander des explications, voire des solutions. Gauchement,
ils tentaient de se montrer rationnels, rassurants, la main dans les cheveux
caressant nerveusement leur coiffure impeccable, dont le gel croûteux rendait
un peu plus les armes à chaque passage. Ils avaient tombé la veste, dénoué la
cravate, et leurs chemises de marque se teintaient d’auréoles suspectes. Ils
étaient les joueurs, les investisseurs, ceux qui construisaient le monde jour
après jour. Ni des saints, ni des célébrités, juste des circuits à visage
humain, des mécanismes mégalomanes. Des hommes avides des cimes vertigineuses,
pour qui courber l’échine est le privilège de ceux qui regardent les autres
d’en haut.
Ils étaient les Dieux vivants, ils sont aujourd’hui des flambeurs en faillite. Le
véritable flambeur entraîne toujours son petit monde à la ruine. Il pense que
perdre au jeu est un accident regrettable, il suffit de remettre des jetons sur
le tapis vert et tout va revenir à la normale. Et des jetons, il est facile
d’en trouver, il n’y a qu’à les prendre là où ils sont. Et s’il n’y en a plus,
il se trouvera bien quelque prêteur à l’âme candide ou aux dents longues.
Retour des fonds garanti, bénéfice assuré, laissez-vous tenter. Il n’est pourtant
pas de pires fous que ceux qui se veulent émissaires de l’espoir.
L’argent
leur coule des mains, même s’il ne s’y trouve jamais vraiment. Ils ne composent
pas de liasses, ils n’accumulent pas de pièces. Ils jouent avec des nombres,
sur leurs ordinateurs, sur le grand panneau lumineux des temples du capital. Ils
brassent du vent, du symbole, ils déforment des mots, leur imaginent toute une
géométrie dans l’espace. Les actions sont immobiles, les placements se
déplacent, l’épargne est rarement épargnée, les plus-values sont des plaies
voulues. On dira tout et son contraire, les bonimenteurs s’adaptent au client,
c’est là leur essence, mais ce n’est pas parce que le croupier vous invite dans
son bureau que la martingale est au bout de la poignée de main. Certains l’ont
compris un peu tard.
Car on pourra pester sans fin contre les spéculateurs, il n’en demeure pas
moins qu’ils n’en seraient pas là sans leurs complices, leurs fournisseurs. Les
petits épargnants qui veulent devenir gros, le rentier qui aime que l’on
s’agite pour lui, le petit commerçant qui démarre bien, le haut fonctionnaire
qui souhaite justifier sa promotion, le bourgeois traditionaliste pour qui
l’argent, comme la famille, se doit de faire des petits. Chacun d’entre nous a
fatalement un exemplaire dans son entourage, ce ne sont pas des cas isolés, ni
des nantis intouchables. C’est la classe aisée aux mille visages, séculaire ou
parvenue, qui trouve toujours mesquin de se contenter de ce que l’on a, qui ne
sait pas ou qui ne veut pas savoir que son petit bonus de fin d’année se
négocie dans des diminutions de salaires, des suppressions de primes, des
licenciements économiques, des misères délibérées.
Faut-il les haïr, tous ces loups qui se mangent si bien entre eux ?
Faut-il les déboulonner de leurs sièges par la violence ? Faut-il leur
offrir de force un aller simple pour les cités dortoirs ? Bien des mères
de familles nombreuses, cloîtrées dans leurs tours de béton, pourraient enrôler
comme comptables ces génies économiques incompris et les admirer chaque mois
dans leur pratique méticuleuse de l’optimisation d’un budget à 3 chiffres,
principalement alloué par les Assedic. Etrangement pourtant, les
flambeurs du millénaire se découragent face à de tels défis. On ne peut que le
déplorer.
Et pendant ce temps-là, le sillon se creuse dans le système des hommes. Dans un
monde surpeuplé où l’on peine à exister, l’égalité est un cauchemar que l’on
fuit à grands coups de carte bleue. La place de parking réservée, la voiture
silencieuse et personnalisée, la porte blindée, la maison protégée par des murs
infranchissables, la résidence secondaire dans une campagne isolée, des chiens
à peine moins enragés que leurs maîtres, les barbelés électrifiés, le digicode,
la télécommande, l’alarme. L’argent se sert qu’à acheter sa fuite au fond d’un
terrier de lapin, un terrier que l’on tapissera d’or et d’argent pour oublier
que c’est la peur et le dégoût de l’humain qui nous
confinent au confort animal.
De l’autre
côté du terrier, on rampe, on cherche, on serre les dents. L’argent y est
encore un objet, un papier froissé, une rondelle de métal, que l’on échangera
contre une nourriture à peine meilleure que celle qui se décompose au fond des
poubelles. Certains sont bien placés pour comparer. Ici, ce n’est pas le monde
que l’on fuit, c’est soi-même. On noie son existence dans des alcools frelatés,
on part en fumée dans des cigarettes exotiques, on se perfuse de la charité
gouvernementale, on accumule pour chasser le vide ou on oublie tout en tapant
dans des ballons, tout en rêvant à ceux qui sont arrivés à quelque chose comme
ça.
Ainsi dérivent, au gré des aléas de la vie, les suzerains d’aujourd’hui et les
serfs de toujours, chacun alternant à tour de rôle sadisme orgueilleux et
masochisme geignard, dans des existences pétries d’ennui, dont ils ont coloré
le monde d’une patte malhabile. Car l’ennui naquit un jour de l’alternance des
plaisirs codifiés et des souffrances institutionnelles. Les plaies voulues sont
devenues des plus-values et l’argent trouve aujourd’hui son sens dans une
mortification d’opérette qui nous ferait presque oublier que la courte vie qui
nous est accordée regorge d’extases qui ne se vendent pas, qui ne s’achètent
pas, et qui se cueillent sans malice au détour du chemin.
Ce pamphlet a été écrit spécifiquement pour la soirée poétique "Le Langage des Viscères"
du 20 mars 2009, et a été lu publiquement pour l'occasion. Merci à
Dust
Of My Dust pour son indéfectible confiance, à la Cantada, pour
nous avoir accueillis et à tous ceux qui ont
partagé cette nouvelle aventure avec nous.
Je suis invité à la cinquième édition de la soirée de lectures poétiques "Le Langage des
Viscères", qui aura lieu le vendredi 20 mars au sous-sol du bar punk/rock "La Cantada", 13 rue Moret, Paris 11 - Métro Ménilmontant ou Couronnes.
Comme pour les précédentes fois, la soirée commencera à 19h00, débutera par une performance musicale et
s'achèvera vers 23h, moment où les DJ Dust Of My Dust et Paul Toupet
débuteront un mix rock/métal/gothique qui
devrait durer jusqu'à 4h du matin. Bien entendu, tout cela est gratuit,
et les consommations à la Cantada sont à un tarif plus que raisonnable.
Je lirai à cette occasion un poème en prose inédit, "Les Plaies Voulues", qui sera publié sur
ce blog et sur ma page MySpace quelques jours plus tard. Ma lecture sera filmée et proposée également sur mon blog en complément du poème. N'y voyez aucun narcissisme exacerbé de ma part, j'ai au contraire une certaine phobie à me voir en photo ou en film, mais je pense que cela peut véritablement donner une idée plus fidèle de mes lectures publiques. Cela permettra aussi à ceux qui ne peuvent pas se déplacer ce soir-là d'avoir tout de même l'occasion de me voir en action. Outre mon intervention, vous pourrez également écouter lors de cette soirée celles de Dust Of My Dust et de Cendre, dont les blogs respectifs sont directement accessibles dans ma liste de liens "Bon Voisinage".
Ci-dessous, le flyer de cette soirée.
Merci aussi de faire
passer le message, si vous
connaissez des personnes qui, de près ou de loin, seraient intéressées
par le
concept général de la soirée, en tant que spectateurs ou en tant que
participants (dans ce dernier cas, pour une soirée ultérieure,
naturellement). Au plaisir de vous croiser à cette occasion.
Cordialement.
Dorian Wybot
Site Internet de la Cantada : http://www.cantada.net(Ne
vous fiez pas aux hideux dessins de l'interface, le lieu est très
sympathique et les décorations de mauvais goûts ne descendent pas
jusqu'au sous-sol)
L’année 2008 fut une année terriblement meurtrière
pour mon porte-monnaie, musicalement parlant. Quand je pense que dans les
années 90, je n’achetais que trois ou quatre nouveaux albums par an, je me dis
que cette décennie valait quand même la peine d’être vécue. Certes, dans les
années 90, j’écoutais moins de musiques différentes, et Il n’y avait pas
Internet pour me permettre d’acheter des disques à un prix enfin raisonnable.
Il n’empêche que cette année, j’ai eu d’excellentes choses à me mettre entre les
oreilles, dans un peu tous les styles, et cette troisième édition de mon
Millésime reflèteà la fois cette richesse et cet éclectisme. En 2006, j’avais fait 20 chroniques ; en
2007, j’en ai fait 25 ; cette année, il n’y en a pas moins de 30. C’est énormément
de travail, et je finis par me demander si pour mes lecteurs, ça n’est pas un
minimum rébarbatif. Mais je me dis que tout cela ne durera peut-être pas, et
qu’il vaut mieux abuser des bonnes choses tant qu’on le peut encore.
De ce fait, j’ai essayé néanmoins, quand je le pouvais, de faire des chroniques
plus courtes, d’aller à l’essentiel et de faire un peu moins de littérature.
J’espère que cela vous conviendra autant que moi.
Au programme : de la pop, du rock, du métal, de la folk, de la techno et
même de la chanson française. Certains artistes sont très connus, d’autres
totalement anonymes. Ces derniers ont les plus nombreux, car c’est aussi à ça
que sert ce Millésime annuel : à vous faire découvrir des talents dont ni
la presse, ni la radio ne vous parleront jamais. Je n’ai parlé des artistes
« stars » que lorsque j’avais l’impression que je pouvais dire
sur eux quelque chose que personne d’autre n’avait dit, ou que leur musique pouvait
représenter une influence ou une proximité par rapport à mon travail littéraire. J’ai pas mal écouté les
albums d’Alizée et de Katy Perry, également, mais il me paraît
difficile d’y relier mon travail d’écriture. Mylène Farmer ou METALLICA,
cela peut déjà plus se comprendre. J’ai adoré “I Kissed A Girl“, mais ça
ne m’a rien inspiré, ou du moins rien de littéraire ou même d’avouable. :-)
Je terminerai ce préambule en vous rappelant que le téléchargement illégal
accélère la chute, et donc la ruine, de Christophe Maé, Diam’s, Laurent
Wolf ou Britney Spears. N’hésitez donc pas à les spolier de droits
d’auteurs bien immérités, d’autant plus que vous effacerez tout ça au bout de
deux mois en vous demandant ce qui vous a pris de télécharger un truc pareil - mais
respectez les vrais artistes, à plus forte raison si leur public ne se compte
qu’en milliers de fans. Et pas de sermon sur l’argent qui se fait rare. Un
rédacteur-en-chef d’une revue pour laquelle j’ai travaillé nous disait
régulièrement : « Un vrai fan de musique est comme un
junkie : il trouve toujours de quoi s’acheter sa dose ». Le
propos est brutal, mais il est on ne peut plus vrai. Je vis avec moins de 800
euros par mois, et j’ai pu m’acheter tous les CD dont je vous parle ici, et
bien d’autres encore. Des sites comme Amazon ou eBay proposent des tarifs bien
inférieurs aux disquaires officiels, ou même au site de la FNAC. Contournez les
requins au maximum, mais donnez aux artistes une somme raisonnable au regard de
tout ce qu’ils vous donnent. Et faites passer le message…
AUTECHRE. - Quaristice (Warp Records)
Débutons ce Millésime par une véritable institution
de la musique électronique. En quinze ans d’existence, AUTECHRE a su
s’imposer à la fois comme une des formations fondatrices du genre électronica,
mais en plus comme l’indétrônable chef de file de ses rénovateurs. Apparu en
1992 sur la fameuse compilation « Artificial Intelligence »
de chez Warp – une compilation en forme de manifeste plaidant pour une musique techno
qui ne soit pas forcément dansante et puisse s’écouter tranquillement assis
dans un fauteuil – Sean Booth et Rob Brown, les deux membres d’AUTECHRE,
ont commencé une carrière entre électronica et ambient, avant d’effectuer un
virage brutal en 1995 vers une musique introspective très inspirée de
l’industriel et de la musique concrète. AUTECHRE distille donc depuis une musique difficile d’accès, mais dont
chaque réécoute aide à saisir toute la finesse et la subtilité. Se disant
principalement inspiré de SKINNY PUPPY et BERNARD PARMEGIANI, le
duo ne s’est pourtant jamais écarté de ses racines techno, et a toujours
cherché à concilier une démarche perpétuellement expérimentale et un souci
harmonique réel, ne tombant ni dans le ghetto de la musique électro-acoustique
ni dans un compromis commercial.
Un exercice périlleux mené durant dix ans, au sein d’une discographie
foisonnante où quantité rime avec qualité - une dizaine d’albums de près de 70
minutes chacun et presque autant de maxis avoisinant les 35 minutes. Points
d’orgue de cette exceptionnelle carrière, les albums « Chiastic
Slide » (1997) et « LP 5 » (1998), ainsi
que les maxis « Anvil Vapre » (1995), « Envane »
(1997) et « Cichlisuite » (1997), forment le haut du
panier d’une musique électronique inventive et indémodable.
Cependant, tout à une fin, même les inspirations qui semblent inépuisables. En
2005, AUTECHRE sort son neuvième album (si l’on compte le « EP7 »
(1999) qui est un faux maxi comptant 11 morceaux et plus d’une heure de
musique), nommé « Untilted ». C’est le premier disque
du groupe à ne pas faire l’unanimité, et c’est en soi assez justifié. Pour la
première fois, AUTECHRE délaisse l’aspect harmonique pour se concentrer
sur un travail essentiellement rythmique, le long de morceaux interminables,
dont le plus long frôle les 17 minutes, autant de temps que l’on passe à
écouter d’incessantes boîtes à rythmes superposées se court-circuiter les unes
aux autres.
C’est donc avec appréhension que l’on attendait ce nouvel opus. Peut-être pour
cette raison, « Quaristice » a bénéficié d’une
couverture médiatique assez exceptionnelle pour un album d’AUTECHRE. Il
était clairement dit que l’album se voulait l’antithèse totale de « Untilted ».
Hélas, le problème, c’est que non seulement il en est l’antithèse jusqu’à
l’absurde, mais il n’est à peu près rien d’autre que cela.
Premier souci : « Untilted » présentait huit
titres fort longs, « Quaristice » en offre pas moins de
vingt, la plupart n’excédant pas trois minutes. Et là, pour une musique se
voulant expérimentale, c’est tout de même un format un peu juste. Certes les
morceaux s’enchaînent comme autant de mouvements d’une unique symphonie, mais
tout cela restant très séquencé, on a presque l’impression d’écouter une sorte
de catalogue sonore ou de CD de samples. Forcément, il est difficile
d’installer une structure complexe en si peu de temps, donc chaque morceau
présente une rythmique un peu multiple, accompagnée d’un embryon de mélodie
tournant irrégulièrement en boucle. Je parle bien d’un embryon de mélodie, car AUTECHRE
donne dans « Quaristice » dans une politique de
l’ébauche assez déconcertante, sans que l’on soit en mesure de trancher s’il
s’agit d’un concept malheureux ou d’un bâclage malhonnête.
Et c’est là le deuxième souci : Car si « Untilted »
souffrait d’un certain manque d’inspiration sous la forme de huit morceaux de
10 minutes chacun, on comprendra vite que le même manque d’inspiration, mais
présenté sous la forme de 20 morceaux de 3 minutes, n’est pas spécialement plus
passionnant. Et c’est le souci de « Quaristice », dont
on retiendra finalement les quatre derniers titres un peu plus longs et aboutis
que les autres, dont “Chenc9”,
qui permet de retrouver AUTECHRE en grande forme, et “Outh9X”,
dernier titre de l’album et incontestablement le meilleur. A noter au passage
que ce dernier titre et celui qui précède, “Notwo“, marquent un retour à
un style purement ambient que le duo avait abandonné depuis plus de dix ans.
Le reste de l’album s’écoute sans grande passion, mais sans ennui insurmontable
non plus. AUTECHRE semble en fait s’être contenté du minimum syndical,
offrant une palette démonstrative de ses talents au cours de morceaux
suffisamment brefs pour que le technophile moyen n’ait pas le temps d’avoir la
migraine. Mission accomplie, mais j’espère qu’ils ne nous en voudront pas de ne
pas nous sentir très concernés.
Tout cela ne dissimule effectivement pas qu’AUTECHRE connaît une
certaine traversée du désert sur le plan de la créativité. « Quaristice »
vaut certainement l’argent que vous y mettrez, mais il ne squattera votre
platine que le temps d’une dizaine d’écoutes. Pour certains, ce sera déjà plus
avantageux qu’ « Untilted ». Pour les autres, il leur
faudra attendre le prochain album d’AUTECHRE, en espérant que le duo de
légende se ressaisisse…
Poursuivons dans l’électronica avec l’un des retours
les plus inattendus de cette année 2008, même s’il est loin d’être le plus
médiatisé : celui du duo B12, compose de Steve Rutter et Michael
Golding. Ce duo britannique, apparu lui aussi en 1992 sur la compilation « Artificial
Intelligence », mais sous le nom de MUSICOLOGY, est lui aussi un des
fondateurs du genre électronica. B12 a publié sur Warp Records deux
albums essentiels, « Electro-Soma » (1993) et « Time
Tourist » (1996), avant de tirer assez précocement sa révérence
après un excellent maxi « 3EP » (1998).
Rien n’expliquait vraiment cette brutale fin de carrière, et nombreux furent
les amateurs d’électronica à regretter cette disparition. Dix ans de silence, à
peine entamés par quelques discrets maxis, sortis en format vinyle uniquement
sur leur propre label développé en 2005. Et puis, cette année, un surprenant
troisième album a fait son apparition sans que personne n’en parle.
Intitulé ironiquement « Last Days Of Silence », ce
nouvel album démarre sur une assez inutile reprise de “Hall Of Mirrors“,
un titre extrait d’ « Electro-Soma » interprété ici
avec un quatuor de cordes, avant de bifurquer sur une électronica extrêmement
bien produite mais très inspirée de PLAID, groupe contemporain de B12
et qui reste encore aujourd’hui la référence la plus cotée de ce genre musical
en fin de parcours.
Et là on comprend un peu mal ce qui a pu pousser un groupe à l’identité aussi
forte que B12 à se tourner vers une production somme toute assez dans
l’air du temps, extrêmement bien travaillée et produite, avec une recherche
sonore bien plus poussée que sur les premiers albums, mais à laquelle manque un
semblant d’âme. Certes, quelques très bons titres nous ramènent avec plaisir au
B12 des débuts : “Magnetic Fields”, “One”, “In Control”
et “More Than One” demeurent les pièces maîtresses de ce « Last
Days Of Silence ». Mais on ne peut s’empêcher de regretter le son
clinique et épuré du B12 des débuts, et ses mélodies simples mais
entêtantes. En se mettant à la page, B12 effectue un retour convaincant
mais sans faire oublier ses précédents albums.
Une autre bizarrerie de cet album, c’est qu’il offre un CD bonus présentant
soi-disant 5 titres live inédits. Vu le genre de musique que c’est, on peut se
demander ce qu’une version live apporte vraiment. En fait, pratiquement rien
puisque les prises d’enregistrements sont faites directement sur la platine de
mixage. Pas de public en liesse, pas de bruit de fond, juste une sélection de
titres plus dancefloors, moins produits, qui sont assez ordinaires, là aussi.
Pour conclure, disons que tout à l’idée de revenir reprendre le trône qui est
le sien, B12 se l’est joué un poil arrogant, tellement pressé de montrer
qu’il n’était pas un groupe technologiquement dépassé qu’il s’est efforcé de
sonner un peu comme tout le monde. Pour autant, « Last Days Of
Silence » n’est pas un mauvais album non plus. Plus complexe, plus
travaillé que ses prédécesseurs, il se laisse moins facilement apprivoiser et
demeure avant tout un bon disque d’électronica conçu par des vieux routiers qui
savent parfaitement installer une structure électronique susceptible de
procurer un plaisir cérébral tout à fait jouissif. Alors, certes l’électronica
n’est plus aujourd’hui cette musique déshumanisée et minimale qui a tant marqué
la première moitié des années 90, mais elle reste un genre musical délicieux et
hautement recommandé aux neurones. Et sur ce plan-là, « Last Days Of
Silence » accomplira très correctement son office.
A noter que la fin de l’année 2008 a vu B12 sortir également « Last
Days Of Silence – Remixes », la version remixée de l’album, avec
en cadeau bonus deux titres inédits. Décidément pressé de rattraper leur
retard, B12 a aussi publié les deux
premiers volumes des archives de B12 Records, présentant les tous premiers
titres de B12 et d’AS ONE initialement sortis en format vinyle
uniquement en 1991 et 1992. Le concept de ces compilations est assez étrange (chaque
volume est un double CD, mais chaque CD ne fait que 30 minutes) mais devrait à
terme publier tous les titres inédits du groupe et du label en sept volumes. Bref,
on n’a pas fini d’entendre parler de B12 ! (Enfin, sur ce blog,
parce qu’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’on en fasse tant que ça des gorges
chaudes…)
Restons encore un peu dans l’électronica, avec le
quatrième album de Chris Clark, devenu simplement CLARK, depuis
le précédent opus « Body Riddle » (2006).
Techniquement, « Turning Dragon »reste
dans la continuité de « Body Riddle », mais avec un
souci de distorsion sonore et un caractère rythmique plus ouvertement
dancefloor. Mêlant électronica, minimal techno et une sorte de drum’n’bass
sursaturée et malsaine, CLARK fait une plongée organique dans des
ténèbres digitales aux frontières de l’industriel. Chacun pourra apprécier à
divers degrés la radicalité de ce parti pris sonore, mais il faut admettre
qu’il est totalement réussi. Bien que reposant essentiellement sur des textures
sonores particulièrement soignées, l’album fascine immédiatement par la
noirceur de son climat, et ses ambiances d’un futurisme glauque qui ne
dépareraient pas dans un jeu vidéo du genre « Doom 3 » ou « Bioshock ».
Bien que les titres soient relativement courts, dépassant rarement les 5
minutes, le minimalisme soigné des compositions et le travail exceptionnel de
l’atmosphère en font un album dans lequel il est aisé de s’immerger comme dans
une boue noirâtre et tressautante. Le voyage n’a rien d’une croisière
romantique, il peut même sembler glauque et déprimant mais incontestablement,
c’est une expérience extrême et inédite. Moins rentre-dedans que de la
techno-hardore, moins bruitiste que de l’industriel, moins superficiel qu’une
musique de jeux vidéo, « Turning Dragon » est une sorte
de symphonie cyberpunk en 11 mouvements à se passer en boucle dans le métro, en
allant au travail. Une telle musique ne peut que vous motiver à accomplir votre
tâche ou à assassiner votre supérieur. Dans tous les cas, ça ne peut vous être
que profitable.
Alors ne laissez pas passer une si belle occasion, et dévorez par les oreilles
le superbe album de CLARK, probablement le plus abouti qu’il ait signé à
ce jour.
Les plus anciens de mes lecteurs se souviennent
peut-être d’avoir lu dans mon Millésime 2006 une chronique sur ce quintette
brésilien projeté sur la scène internationale comme le plus naïf des contes de
fées. J’avais été l’un des premiers en France à m’intéresser à ce jeune groupe
héritier de MARTHA & THE MUFFINS et du TOM TOM CLUB, qui
apportait au post-punk international une énergie et une fraîcheur qui lui
faisaient tout de même sérieusement défaut à la base. « Cansei De Ser Sexy » (2006) était un premier album
sincère et spontané, réussi du début à la fin et qui débordait d’une vitalité
contagieuse, incarnée par le tube mondial “Let’s Make Love And Listen To
Death From Above”, et par l’autre tube malheureusement indiffusable « Paris
Hilton », traînant plus bas que terre une personnalité publique qui ne
se tenait déjà pas bien haut.
Deux ans plus tard, et après le départ de la claviériste, CSS effectue
un virage sensible vers la new-wave et le funk 80’s mécanique. « Donkey »
est le produit de cette métamorphose inattendue, et si l’album s’avère très
inférieur au précédent, il demeure léger et enjoué et se laisse écouter sans
déplaisir.
Certes, c’est en vain que l’on chercherait un tube au milieu de ces onze
morceaux un peu trop linéaires et surtout beaucoup trop sages. Certes, le
single « Move » est entraînant, et l’on trouve quelques très
bons titres qui relancent ponctuellement l’attention, comme “Left Behind”,
“Let’s Reggae All Night”, “How I Became Paranoid” ou le très
électronique “Believe Achieve”. Mais tout cela n’empêche pas que la
folie du groupe semble s’être quelque peu évaporée au fur et à mesure que la
musique devient plus travaillée, plus écrite, mais aussi plus formatée, plus
banalisée. Les petites Brésiliennes deviennent grandes et perdent leur joie de
vivre dans le sérieux du monde des adultes et probablement aussi celui des
majors, puisque cette fois-ci, la Warner est de la partie.
Pourtant, si « Donkey » a un peu ce côté guindé que
l’on voit aux enfants qui essayent d’avoir l’air sérieux auprès des adultes,
l’album est véritablement plaisant à écouter et conserve cette énergie
revigorante à laquelle le groupe nous a habitués jusqu’à aujourd’hui.
Paradoxalement, le soin extrême de ses arrangements fait qu’on le mémorise
moins facilement que « Cansei de Ser Sexy » et qu’il y
a de grandes chances qu’il tourne finalement plus souvent dans les platines. Moins
jouissif mais plus profond, « Donkey » est finalement
loin de mériter le bonnet d’âne, et c’est même sans appréhension aucune que
l’on attend impatiemment le troisième opus d’un groupe inclassable et
inimitable qui devrait marquer l’histoire du rock.
Pour les aficionados du téléchargement, je signale que l’album de CSS
vaut largement l’achat en CD, car le livret est absolument magnifique, tiré sur
un papier de haute qualité et avec de superbes photos. Cela peut sembler
accessoire de dire ça, mais je tends à penser que si les CD étaient des objets
d’art excellemment travaillés dans leur présentation, quitte à en augmenter le
prix d’achat, les gens auraient un peu plus envie de se les offrir. Après tout,
qui achèterait encore un tableau de maître sans son cadre ?
Ecouter : La page MySpace de CSS Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip mi-beauf, mi taré de "Move", où on apprend que c'est trop rigolo de faire des photos pas drôles .
Un très beau souvenir de jeunesse aussi que le
groupe anglais CRANES, mené par Jim Shaw et sa soeur Alison,
et qui fête ses vingt ans d’existence avec cet album éponyme, sorti
discrètement sur leur propre label. CRANES, c’est pour moi la bande son de mes premières amours, au travers
d’une série d’albums mythiques entre cold-wave à la 4AD et indie pop vaporeuse,
tous sortis entre 1991 et 1997. Une musique mélancolique, parfois enragée, mais
qui faisait perdurer dans les années 90 un certain esprit des années 80, celui
d’une mélancolie artistique et torturée, pleurant des larmes à la beauté
irréelle à travers la voix étrangement enfantine d’Alison Shaw. « Wings Of Joy »
(1991), « Forever » (1993) et « Loved »
(1994) demeurent les points d’orgue d’une carrière unique qui, étrangement, se
perdit dans des albums peu inspirés durant la deuxième moitié des années 90. Un
dernier chef d’œuvre avec « Future Songs » en 2001,
puis le très médiocre « Particles & Waves » (2004)
sembla sonner le glas d’un groupe essoufflé et en fin de course.
Ce fut donc avec une certaine surprise que je vis annoncée la sortie d’un
neuvième album studio, sobrement nommé « Cranes ». Par
fidélité, plus que par enthousiasme réel, j’en fis néanmoins l’acquisition, et
ce fut une assez heureuse décision.
En effet, si les CRANES ne sont plus, et ne seront probablement plus
jamais, le groupe fantastique et envoûtant qu’ils ont représenté à leurs débuts,
ils ont quand même encore de beaux restes, et cet album éponyme et sans
prétention le démontre bien. Certes, les guitares électriques et la froideur
ténébreuse sont loin derrière. L’album sonne résolument acoustique,
s’autorisant des bidouillages électroniques, des boucles samplées et quelques
arpèges aux claviers. Peu ou pas de percussions, si ce n’est de discrètes
boîtes à rythmes. « Cranes » est un album composé à
deux, et plus précisément par deux personnes se connaissant depuis l’enfance et
s’enfermant dans un studio pour enregistrer ce qu’ils ont envie de faire sur le
moment. Une fois que cela est admis, on prend un plaisir sincère à écouter et
réécouter cet album reposant, aérien, apaisé.
Car avec cet album, les CRANES donnent plus que jamais dans une pop
atmosphérique épurée à l’extrême. Un manque de moyens que le duo tourne
magnifiquement à son avantage. Titres relativement courts, sonorités
cristallines et éphémères tournoyant autour de la voix monotone et évanescente
d’Alison Shaw… Pas de « tubes » manifestes sur cet album, rien
que l’effleurement récurrent d’une sensibilité bouleversante et bouleversée,
des chansons de quadras discrets pourquadras discrets, une musique qui en dit peu mais qui en sait long. On
est complice ou pas, cela dépend de l’âge, du passé, du vécu. Cela dépend de
soi, mais pas de l’album, qui, lui, connaît bien la musique.
Imaginez que vous ayiez l’occasion de revoir un film qui vous a profondément
marqué dans votre enfance ou votre adolescence, et que par un tour de magie
inexplicable, les acteurs de ce film aient tous vieilli en même temps que vous,
de sorte que vous les retrouvez tels qu’ils sont aujourd’hui et non pas tels
qu’ils étaient, quitte à ce que l’histoire en perde tout son sens. L’album des CRANES
ressemble à cela, à des amis perdus de vue depuis longtemps, que l’on retrouve
sans les avoir véritablement cherchés et qui vous racontent musicalement tout
ce qui les a vieilli et assagi, mais sans mots, sans anecdotes, juste par leur
musique. On peut trouver cela touchant, on peut aussi être mal à l’aise.
J’ai beaucoup aimé cet album, mais je ne peux pas garantir que vous l’aimerez,
et ce pour une seule raison : parce que ça ne dépend que de vous. Et c’est
peut-être cela, le génie de CRANES, celui de refléter le temps qui
passe, sans idéaliser et sans mentir…
A noter également que le label anglais Cherry Red a eu l’excellente initiative,
cette année de rééditer les albums « Wings Of Joy » et « Forever »
des CRANES, en version remasterisée et avec d’intéressants bonus tracks.
Pour ceux qui ne les connaissent pas, ce sont deux albums méritant le détour,
et qui ont étonnamment bien vieillis. Avis aux amateurs…
En savoir plus : Le site officiel de CRANES Ecouter : La page MySpace de CRANES Dorian Wybot vous invite à regarder :Là aussi, faute de matériel récent, je vous propose le clip de "Tomorrow's Tears", qui date de 1993 mais présente assez bien l'univers du groupe.
.
. CLAIRE DITERZI – Tableau de Chasse (Naive)
Entendons-nous bien : je n’imagine pas qu’un
véritable amateur de musique puisse trouver un quelconque intérêt à écouter de
la chanson française. Le culte que notre pays voue à cinq générations de
bêleurs de psychodrames m’apparaît très sérieusement pathologique. Cela ne
serait rien, si seulement l’apologie de ces faux artistes ne maintenait pas les
vrais dans la misère et l’ignorance. Ce fait est déjà agaçant, mais ce qui est
encore plus agaçant, c’est que l’on ne peut même pas fouler du pied la chanson
française parce que tout simplement, de temps à autres, il s’y trouve un talent
particulièrement brillant, qui brise les clichés et se fend d’une œuvre
hors-norme. Et ce n’est même pas dans les grands classiques ou dans les
chanteurs cultes que l’on trouve ces perles, mais dans la scène émergente de
notre époque, où entre deux Caliméros à la voix pleurnicharde et trois pétasses
télévisuelles, de temps en temps, un véritable artiste, foncièrement novateur
voit le jour et suscite un certain émoi, au moins durant un temps.
C’est le cas de CLAIRE DITERZI que j’ai découvert, honte à moi, dans un
reportage du journal télévisé, où les extraits du clip de “Tableau de Chasse“
m’ont incité à me pencher davantage sur la demoiselle. « Tableau de Chasse », c’est également le nom de
l’album de CLAIRE DITERZI, deuxième opus de la belle, largement
médiatisé après la sortie plus discrète de « Boucle »
(2005), le premier album signé par cette ex-choriste de THEO HAKOLA et
surtout, ancienne membre du groupe de rock alternatif FORGUETTE MI NOTE,
qui fit vaguement parler de lui dans les années 90. CLAIRE DITERZI explore la voie ouverte par EMILIE SIMON, celle
d’une chanson française baignée dans l’électronique et traumatisée par le
travail de production vocale de BJÔRK. Jusque là, pas grand-chose qui
mérite que l’on se déplace, sauf que là où CLAIRE DITERZI écrase
largement la concurrence, c’est d’abord par sa grande personnalité, à la fois
comme compositrice et comme interprète. Sa voix très particulière, exploitée de
manière multiple au sein de chœurs dissonants ou de phrasés saccadés et hystériques,
répond parfaitement à un style de chansonnettes faussement guillerettes,
articulées par des rythmiques électroniques mécaniques et des petites mélodies
esquissées à la guitare claire. Une recette efficace, bien qu’un peu limitée.
C’était d’ailleurs le souci de « Boucle », un peu trop
linéaire dans sa forme.
Pour « Tableau de Chasse », CLAIRE DITERZI a cherché
à jouer la carte du contraste. Elle y est parvenue aisément, peut-être même un
peu trop.
Cet album est effectivement un conglomérat de chansons disparates, tantôt
rapides, tantôt lentes, mais qui dégagent pareillement une authentique
mélancolie contemplative. A cela s’ajoute l’extrême qualité des textes, qui,
non seulement, évitent les pièges thématiques de la chanson à grosses ficelles,
mais s’offrent en plus le luxe d’un vocabulaire et d’une rhétorique d’un très
haut niveau, ce qui tranche agréablement avec les paroles niaiseuses et
fauchées de Lionel Florence qui, je vous le rappelle, sert de parolier à
pratiquement tous les représentants de la chanson française. « Tableau de Chasse » est donc un album OVNI, dont
l’inventivité permanente a permis à CLAIRE DITERZI de sortir d’une
audience confidentielle pour gagner un public plus large et sans doute quelque
peu bobo. Reste que l’album manque peut-être un peu d’âme à force de se vouloir
un catalogue sonore, et perd un peu de consistance dans sa dernière partie. Mais,
en fait, le plus gênant, c’est que l’énorme travail qu’ont nécessité les
arrangements et le mixage de ce disque n’empêche hélas pas qu’on en fait assez
rapidement le tour. Une dizaine d’écoutes seront suffisantes pour dévoiler tous
les trucs de ce petit tour de magie sonore, et il reste finalement de tout cela
une poignée de chansonnettes légères et volatiles qui s’évaporent assez vite
dans la mémoire.
Une mention particulière pour “La Vieille Chanteuse“, une chanson
réaliste façon années 20 enregistrée au maximum dans les conditions de
l’époque, avec la qualité de son d’un gramophone. L’idée est originale, le défi
technique est bluffant, mais 4 minutes de ces roucoulades en sourdine, ça
devient vite inécoutable, et l’on prend rapidement l’habitude d’appuyer sur “skip”.
En gros, « Tableau de Chasse » est un véritable album
de chanson française merveilleusement produit et imaginé, qui ravira grandement
les oreilles les plus exigeantes, sans pour autant les satisfaire totalement.
Toutefois, se laisser prendre au charme désuet de la voix de CLAIRE DITERZI
est un vice autorisé, auquel on peut s’abandonner sans modération. Ne nous en
privons donc pas.
J’avais parlé du premier album d’ETYL, « La
Tortue » (2005) ici même, il y a un peu plus de deux ans. Etant
peu ouvert à la chanson française dans les règles du lard, c’était avec une
certaine surprise que j’avais découvert cette artiste évoluant dans une pop
française entre BJÖRK et PORTISHEAD, et joignant à une créativité
musicale rarissime une écriture très juste et très personnelle, mettant en
scène comme en une thérapie musicale, une rupture douloureuse dont elle peinait
à se remettre. Je vous renvoie à la critique de cet album (Janvier 2006) pour
plus de détails.
C’est donc avec une certaine curiosité que j’attendais le deuxième album d’Eglantine
Hermand - aka ETYL - et c’est avec plaisir que j’ai découvert ces « Souris »,
un nouveau bestiaire dont le titre même nous indique qu’Eglantine Hermand
n’est pas près d’avoir fini de regarder nos faiblesses humaines comme des
atavismes du règne animal.
Qui sont d’ailleurs ces “souris“ ? Que les amis des bêtes se
rassurent : aucun rongeur n’a été martyrisé durant l’enregistrement de cet
album. De même qu’Eglantine Hermand de qualifiait de “tortue”, en
référence à cette période de sa vie où, se terrant dans sa carapace pour mieux
ruminer sa souffrance, elle n’arrivait plus à se sentir avancer, ceux qui sont
dissimulés derrière cette métaphore mammifère, ce sont les proches de la
chanteuse : la famille et ses rituels absurdes (“Noël“), les amis à
la sincérité inégale (“J’ai Beau“), les amiEs avec qui il
y’a toujours une rivalité larvée (“Jalouse“), la famille éloignée, bâtarde
et indifférente (“Sao Song”), la mère sacrificielle (“Maman”) et
enfin, le nouveau compagnon (“L’Ours en Poils“) avec qui ça n’est hélas pas toujours facile (“Le
Sillon“).
On pourrait trouver impudique, voire nombriliste, cette exécution en règle de
l’entourage, qui est aussi une nouvelle évocation de la vie privée de la
chanteuse, mais se révèlant cette fois-ci trop complexe et trop diversifiée
pour que cela nous interpelle autant qu’une rupture sentimentale.
Cependant, Eglantine Hermand a le bon goût de ne pas trop donner dans le
factuel. Elle reste dans le ressenti, avec tout ce que cela peut représenter de
pulsionnel, voire d’égoïste. On devine les natures des rapports humains sans que
réellement on soit certain de les appréhender correctement.
D’ailleurs peu importe ce qui est vrai ou ne l’est pas. Comme sur « La
Tortue », Eglantine Hermand cherche surtout à évoquer le
malaise, le besoin de fixer une émotion comme si c’était là une vérité à
laquelle se raccrocher. Oscillant entre agacement et culpabilité, la jeune
chanteuse finit par faire sa touchante auto-critique (“J’Me Fais Mal”),
ce qui fait fatalement resurgir les souffrances passées, et pas encore guéries
(“Tombée“, “A Quoi Ca Sert ? “, “Je Savais“).
Sur le plan musical, l’album frappe d’entrée de jeu par la quasi-absence
d’éléments électroniques, qui étaient pourtant foisonnants sur« La Tortue ». Le
parti-pris sonore est résolument pop-rock, avec quelques réminiscences jazzy,
notamment sur “J’Me Fais Mal“ et sur “L’Ours En Poils“. Eglantine
Hermand a visiblement souhaité ce son plus organique, ce qui n’empêche pas
que l’ensemble reste assez étrangement froid, sans doute de par le choix d’une
orchestration toujours dépouillée et par l’absence d’éléments extrapolatifs sur
l’ensemble de l’album (à l’exception de “Le Sillon”, seul titre à
dépasser les cinq minutes, et ce grâce à un superbe final instrumental). Chaque
chanson se place avec un certain bonheur comme le chapitre d’une histoire
imaginaire, et il n’y a guère que sur le titre post-grunge franchement poussif
de “Jalouse” et sur le jazz-rock quelque peu hystérique de “Maman“
que l’on pourra froncer les sourcils. Même “L’Ours en Poils“, que
j’avais entendu l’an dernier en live et qui m’avait fait craindre le pire, tire
honorablement son épingle du jeu, grâce à une coloration très jazz et des
arrangements avec cuivres qui rehaussent grandement le morceau.
Pour conclure, si « Les Souris » n’est peut-être pas
aussi réussi que « La Tortue »,
cela reste un très bon album, dont les défauts même témoignent de la volonté d’Eglantine
Hermand de faire évoluer sa musique, avec les inévitables couacs que toute
démarche expérimentale suscite, mais qui sont finalement plus nobles pour un
musicien que de rester prudemment sur ses acquis. Le disque s’écoute sans
ennui, et augure, de toutes manières, d’un des talents les plus prometteurs de
la jeune scène française.
.
. EX REVERIE - The Door Into Summer (Language Of Stone)
Retenez bien ce nom : Gillian
Chadwick. Cette jeune musicienne folk connue, jusqu’à cette
année, comme une collaboratrice d’ESPERS, s’est retrouvée sur trois des
meilleurs disques du genre publiés en 2008. Chanteuse de talent,
multi-instrumentiste exceptionnelle, Gillian Chadwick est à la tête de
trois projets (EX REVERIE, RUSALNAIA avec la chanteuse Sharron
Kraus et WOODWOSE, avec Jessica Weeks, dont l’album sortira
en 2009), tout en participant au superbe album de FERN KNIGHT (voir deux
chroniques plus loin).
Commençons avec EX REVERIE et le magnifique album “The Door Of
Summer”, qui fut l’une des premières sorties de l’année, et qui restera
sans doute comme un des albums folk les plus novateurs des années 2000.
Entourée par Greg Weeks (ESPERS, THE VALERIE PROJECT,
producteur et responsable du label Language Of Stone), David Chadwick, Margie Wienk (FERN KNIGHT) et Jessica Weeks (WOODWOSE), Gillian
Chadwick signe neuf titres d’une folk venimeuse, métissée de stoner rock,
sans que jamais la guitare saturée façon années 70 ne prenne réellement le
pouvoir. Basse, violoncelle et guitare acoustique mènent la danse, tandis que
la guitare électrique, adoptant des riffs à la BLACK SABBATH, sert
essentiellement à conférer à certains morceaux (“Dawn Comes For Us All“,
“Second Son“) un air de sorcellerie, ou plutôt de rituel païen, ce qui
ramène l’auditeur à une ambiance folk.
Mais il y a ambiance folk et ambiance folk. Gillian Chadwick s’est bien
plus nourrie de COMUS ou de JETHRO TULL que de PENTANGLE ou
LEONARD COHEN. La folk d’EX REVERIE est baignée dans le
psychédélique, dans le krautrock et dans le rock progressif des années 70. Et
pourtant, sur un plan structurel musical, EX REVERIE ne s’éloigne pas
non plus d’une folk académique, comme le démontrent des chansons plus
acoustiques comme “The Years” ou “Cedar“, tandis qu’avec “Days
Away”, Gillian Chadwick s’autorise même un titre proche du
psychédélique américain des années 60, celui du JEFFERSON AIRPLANE ou de
LOVE.
Point d’orgue de cet album à la fois étrangement varié et totalement cohérent, “Wooden
Sword” demeure le titre le plus fort et le plus diabolique de EX REVERIE.
Gillian Chadwick signe là un album surprenant de créativité débridée, à
la fois extrêmement novateur et profondément ancré dans les années 70, empreint
d’une nostalgie passéiste et d’un occultisme fascinant. Un album à découvrir
toutes affaires cessantes, avec ou sans cigarettes qui font rire.
En savoir plus : Le site officiel d'EX REVERIE Ecouter : La page MySpace d'EX REVERIE Dorian Wybot vous invite à regarder :Aucun document vidéo d'EX REVERIE n'étant en ligne, je vous propose de regarder Gillian Chadwick chanter avec Margie Wienk un extrait du dernier album de FERN KNIGHT
.
. MYLENE FARMER – Point de Suture (Universal)
Terminons (enfin) le tour d’horizon des quelques
sorties intéressantes en chanson française, avec l’album qui fut le plus
controversé de l’année, celui de MYLENE FARMER. MYLENE FARMER, on aime ou on déteste, mais on est obligé d’admettre
qu’elle occupe une place assez unique. L’ex-égérie new-wave des années 80 a su
concilier une musique accessible mais personnelle, avec une démarche artistique
assez peu commerciale, tournée vers une certaine ambiance morbide et torturée,
nimbée d’un érotisme assez subtil, qui non seulement ne rebute pas le public
basique de la chanson française, mais suscite même un culte excessif et maladif
chez ses fans. Etrange artiste à la voix vacillante, aux paroles
perpétuellement ambiguës, et qui fut baignée dans le cinéma, que ce soit au
travers de son modèle Frances Farmer, dont elle a emprunté le patronyme,
ou au travers de ses clips, tenant plus de courts-métrages que de vidéos
promotionnelles proprement dites.
Cette quête perpétuelle de complémentarité visuelle et spirituelle a permis à MYLENE
FARMER de devenir une des personnalités les plus fortes de la chanson
française, au point qu’elle a atteint même une renommée discrète mais
inattendue dans de nombreux pays étrangers, dont les Etats-Unis. Mais c’est
aussi de par son ambiguïté tenace qu’elle fascine les foules : chanteuse
populaire mais qui reste invisible pour ses fans, chantant pour un public majoritairement
constitué de ménagères et de gays écervelés mais citant elle-même Luc
Dietrich ou Fernando Arrabal parmi ses principales références littéraires;
artiste conceptuelle qui parsème clips et paroles de chansons de petits indices
artistiques mais qui développe marketing et produits dérivés sans intérêt comme
un authentique vendeur de soupe; star inatteignable travaillant soigneusement
le côté classieux de son image tout en chantant des refrains idiots sur des
mélodies cheaps qu’on croirait sorties d’un Bontempi des années 80 ; pop-star
remplissant des stades avec des spectacles colossaux dignes de la Rome Antique
tout en étant surtout connue pour des chansons intimistes, MYLENE FARMER
est une énigme, un paradoxe vivant, voire une impossibilité artistique.
D’abord chanteuse new-wave assez typique, quoique déjà nantie d’une
personnalité et d’un univers très particuliers, MYLENE FARMER a évolué
dans les années 90 dans une sorte de chanson/pop oscillant entre de la techno
diluée (« L’Autre » -1991), du grunge abâtardi (« Anamorphosée »
- 1995), de la résurgence 80’s (« Innamoramento » -
1999) avant de se réaliser pleinement dans un mélange de tout cela dans les
années 2000 (« Avant que l’Ombre » - 2005).
Pourtant, à l’écoute de sa discographie entière, incluant même les deux albums
écrits sur mesure pour la jeune chanteuse Alizée (« Gourmandises »
- 2000, « Mes Courants Electriques » - 2003), on
retrouve une surprenante continuité, une cohérence absolue, et ce
principalement grâce au talent hors normes de LAURENT BOUTONNAT, mentor
de MYLENE FARMER et compositeur de pratiquement toutes ses chansons. Ce « cinéaste
devenu musicien », selon ses propres termes, est donc responsable du
style musical de MYLENE FARMER, et il possède un talent unique pour accoucher
de petites mélodies mélancoliques et mécaniques, aux boucles obsédantes et aux
arrangements cheaps mais attachants.
Avec son sixième album, « Avant que l’Ombre », MYLENE
FARMER était un peu sortie du carcan électronique de son style habituel,
pour s’offrir le luxe d’un orchestre, de quelques instruments acoustiques et
d’une ambition musicale un peu plus appuyée. Hélas le succès ne fut pas au
rendez-vous, assez injustement même, et la réaction ne s’est pas faite
tellement attendre : « Point de Suture » est l’exact
contraire d’ « Avant que l’Ombre », à un point tel qu’il en
devient presque absurde.
On avait beaucoup reproché à « Avant que l’Ombre » d’être un
album trop long (Presque 75 minutes), d’avoir trop de ballades, d’être
surproduit et d’être un peu trop lyrique. Message bien reçu : « Point
de Suture » dépasse à peine les 45 minutes, n’a que deux ballades,
sonne lo-fi au possible et donne dans un radicalisme électronique totalement
déshumanisé. Autre détail, mais plus subjectif : il y avait dans « Avant
que l’Ombre » quelques uns des meilleurs morceaux de MYLENE
FARMER, toutes époques confondues. Hélas, on peine à en trouver seulement
un dans ce nouvel opus.
Est-ce à dire que « Point de Suture » est un mauvais album ?
Pas réellement, en fait. Disons que c’est un disque qui est dépourvu de toute
sincérité. C’est presque une commande, dont le but était de rattraper l’insuccès
d’« Avant que l’Ombre », en y accumulant à peu près tout ce
que le public jugeait d’absent de cet album. Sur ce plan-là, « Point
de Suture » est une vraie réussite : c’est un disque facile
d’écoute, où l’on retrouve un best-of de tout ce que les gens aiment chez MYLENE
FARMER : le côté techno-acid de « L’Autre » se retrouve
mêlé à l’ambiance néo-80’s d’« Innamoramento », “Dégénération”
répond à “Désenchantée”, tandis que “Paradis Inanimé »
répond à ‘Dessine-Moi Un Mouton“, “Sextonik“ répond à “Souviens-Toi
du Jour“tandis que “C’est dans
l’Air“ ramène à “C’est Une Belle Journée“, “Looking For My Name“
semble être un clone tardif de “Regrets“ tandis qu’“Appelle-Mon Numéro“ pourrait
être un inédit d’Alizée et jure franchement au milieu du reste… En gros,
on peut jouer tout le long de l’album à : De quel vieux morceau de MYLENE
FARMER est inspiré ce nouveau morceau de MYLENE FARMER ?
Arrivé à ce niveau-là, on a deux options : soit on rejette en bloc tout le
concept foireux de cet album, soit on le prend comme il est, et, à défaut de
ressentir un grand enthousiasme, ce sera sans déplaisir qu’on plongera dans ce
faux best-of prévisible et pas trop casse-tête. « Point de Suture » n’est pas un très bon album,
certes, mais à défaut, c’est une assez intéressante compilation d’inédits ou de
fonds de tiroir. On appréciera même avec une agréable surprise le duo avec MOBY“Looking For My Name“, une sorte de pop-song électronique douce-amère
bien plus réussie que la précédente tentative en duo sortie en single il y a
quelques années, même si on peut se demander où est l’intérêt de vouloir
obstinément mêler deux voix qui vont aussi mal ensemble que celles de MYLENE
FARMER et de MOBY.
Bref, « Point de Suture » est suffisamment bien ficelé
pour faire les beaux jours de nos platines, mais il ne laissera sans doute pas
de souvenirs impérissables. Ceci dit, il n’est pas interdit de déguster avec un
délectable second degré le beat primaire de “Dégénération“, que CONFETTI’S
n’aurait pas renié, ou le solo guitare Hard FM qui conclut assez étrangement “Si
J’Avais Au Moins“, sans doute la seule chanson à sauver sur un futur
best-of – un vrai, cette fois-ci.
On prendra donc « Point de Suture » pour ce qu’il
est : une remise à niveau plus planifiée que réellement inspirée, mais que
sauve du ratage complet l’indiscutable savoir-faire de MYLENE FARMER et LAURENT
BOUTONNAT. On espère néanmoins qu’ils feront mieux la prochaine fois.
En savoir plus : Le site (presque) officiel de MYLENE FARMER Ecouter : La page MySpace de MYLENE FARMER Dorian Wybot vous invite à regarder :Le court métrage incluant les clips de "Dégénération" et "Si J'Avais Au Moins", où l'on apprend que MYLENE FARMER, comme toutes les extraterrestres, aime beaucoup les partouzes et les animaux.
Troisième album pour le projet acid-folk FERN
KNIGHT, mené par la multi-instrumentiste Margie Wienk, et qui signe
avec ce disque éponyme non seulement son meilleur album mais un chef d’oeuvre
absolu du genre folk. Disons-le d’emblée : « Fern Knight »
est pour moi le meilleur album de l’année 2008. Neuf titres, neuf merveilles,
neuf chefs d’œuvre qui n’en forment qu’un seul, comme les différents mouvements
d’une symphonie.
Si les précédents albums de FERN KNIGHT étaient plutôt réussis, ils
manquaient gravement de cohérence, se révélant plutôt des anthologies de
chansons écrites à différentes époques, que des titres visant à faire un album avec
une ambiance bien déterminée.
Défaut mineur mais défaut constant, même si «Music
For Witches and Alchemists » (2006), le précédent album,
démontrait une surprenante maturité pour une si jeune artiste. Mais pour ce
nouvel album, parfaitement homogène, Margie Wienk s’est surpassée et
nous offre un disque absolument parfait, sans temps morts, sans faute de goût
et surtout merveilleusement inspiré, de la première seconde jusqu’à la fin. « Fern Knight », l’album, marque véritablement l’entrée
de Margie Wienk dans la cour des grands. Prenant le parti de rester dans
une musique d’inspiration celte à l’instrumentation épurée, comme elle l’avait
fait pour ses deux premiers opus, Margie Wienk ajoute une couleur
acid-folk, néo-psychédélique, et même post-rock, beaucoup plus affirmée. La
guitare wah-wah fait d’heureuses incursions, la voix de Margie Wienk
elle-même résonne dans des distorsions d’écho façon LED ZEPPELIN, et
tout cela est fait à l’ancienne, sans une once de modernité. « Fern
Knight » aurait pu être enregistré en 1971, sans que l’auditeur
saisisse la différence.
Le violoncelle et la harpe répondent harmonieusement aux solos psychédéliques
de Greg Weeks (ESPERS), une nouvelle fois derrière les manettes
pour cet album. Présents aussi sur cet enregistrement : Jesse Sparhawk
(ESPERS), Gillian Chadwick (EX REVERIE, RUSALNAIA,
WOODWOSE) et Orion Rigel Dommisse.
On pourra peut-être reprocher à cet album d’être quelque peu écrasé par
l’influence des trois membres d’ESPERS. Il est vrai que certains titres,
notamment « Hawk Mountain », sonnent tellement comme du ESPERS
qu’on croirait presque entendre un titre de leur premier album. Reste que c’est
largement aussi bon que du ESPERS, et que la voix de Margie Wienk,
plus grave et très différente de celle de Meg Baird, chanteuse d’ESPERS,
apporte une sorte de mélancolie ancestrale et plus volontiers médiévale à cette
musique d’une beauté grandiose, qui plonge ses racines dans le patrimoine même
de l’humanité.
Les titres sont longs, se répandant soit en mélopées déchirantes, soit en
variations très légèrement progressives, et font la part belle aux instruments
acoustiques, la harpe et le violoncelle en tête. Les paroles, magnifiquement
écrites, évoquent des temps anciens, l’omniprésence d’une nature belle et
sauvage qui rendait les hommes contemplatifs.
La trilogie finale, « Magpie Suite », co-chantée avec Gillian
Chadwick et Orion Rigel Dommisse, conclut l’album de façon
magnifique, avec lyrisme et mélancolie. Difficile de ne pas se sentir ému
jusqu’aux larmes par une musique qui sait aussi bien allier la délicatesse et
la profondeur des mélodies avec une qualité d’interprétation et une maîtrise
musicale à la fois virtuose et subtile. Peu d’artistes en sont aujourd’hui
capables. ESPERS sont de ceux-là. FERN KNIGHT aussi, même si,
finalement, ce sont un peu les mêmes.
Toujours est-il que si vous aimez les belles mélodies, la musique ancienne, la
musique psychédélique ou hippie, ce disque ne peut que devenir votre disque de
chevet. Je le compterai parmi les dix meilleurs disques de la décennie qui
vient de s’écouler. Soyez assuré qu’un tel enthousiasme n’a rien d’exagéré.
Ne cherchez pas « Fern Knight » à la FNAC ou chez votre
disquaire habituel. Le label VHF Records n’est pas distribué en France, mais
vous pouvez acheter très facilement l’album sur des sites de vente en ligne et
à un prix très attractif, les petits labels étant beaucoup moins gourmand que
les gros.
On désespérait de voir cet album arriver un jour
dans les bacs. Objet d’un culte discret mais réel de l’autre côté des
Etats-Unis, GLASS CANDY a fait son apparition au tout début des années
2000 au travers d’un album assez rock, entre glam et post-punk, nommé « Love,
Love, Love » et publié sur le label américain Troubleman
Unlimited. Sorte de diva 70’s, quelque part entre Marianne Faithfull, Deborah Harry, chanteuse de BLONDIE,
et Martha Davis, chanteuse de THE MOTELS, Ida No,
accompagnée de son compagnon et compositeur Johnny Jewel, a effectué un
virage brutal vers une sorte de disco électronique très downtempo, que l’on a
pu découvrir sur le maxi-CD « Iko, Iko » (2005).
C’est donc avec une certaine impatience que l’on attendait l’album de cette
renaissance électronique. Mais pour une raison étrange, GLASS CANDY
s’est évertué pendant toutes ces années à ne publier que de rares 45 tours
(sans édition numérique) ou des CD-R autoproduits et vendus à la sauvette lors
de ses performances scéniques. Une absence totale d’ambition qui laisse
perplexe, mais qui frustrait pas mal d’auditeurs.
Trois ans de patience ont été nécessaires pour découvrir ce « Beat Box »,sorti sur Italians Do It Better, un
sous-label de Troubleman qui publie ses albums en tirage limité et dont la
marque de fabrique est de vendre ses CD sans boîte, dans des petites pochettes
plastiques plutôt cheaps. Autant se préparer à être frustré par un artwork à
peine plus travaillé que les CD-R vendus jusque là par le groupe.
Néanmoins, l’album se laisse écouter avec beaucoup de plaisir. Restant dans la
lignée de « Iko Iko », GLASS CANDY signe un
album mélodique et plaisant, tirant le meilleur de toute la création musicale
des années 1977-1982 : rythmiques électroniques hypnotiques, voix cassée
et sensuelle, samples disco, piano romantique, mélodies apaisées et
nostalgiques. La recette est parfaite, et touchera de sa nostalgie tous ceux
qui, comme moi, ont vécu ces années-là dans leur prime enfance et gardent au
fond du coeur la magie délavée de ses paillettes.
Pour faire court, on dira que « Beat Box » sonne comme du
CHRIS & COSEY, qui aurait été produit par GIORGIO MORODER. Dominé
par le grandiose “Beatific“, l’album enchaîne de somptueuses perles,
tantôt d’une électro clinique (“Life After Sundown”, “Digital
Versicolor”), tantôt d’un disco agrémenté de cuivres (“Candy Castle”,
“Rolling Down The Hills”) ou même d’un électro-funk très début 80’s (“Etheric
Device“). Cerise sur le gâteau, l’assez inattendue reprise de “Computer
Love” de KRAFTWERK, une version assez fidèle à l’originale, mais un
tantinet plus groovy, et qui achève de donner à l’album ce côté nostalgique et
mélancolique.
Avec un certain talent, GLASS CANDY frôle l’easy listening sans jamais y
sombrer véritablement. Les mélodies sont soignées, le côté désuet ne se veut
jamais risible et on se laisse délicieusement bercer par cet album réjouissant,
entraînant, qui coule dans l’oreille comme du miel. Tout au plus, on aurait pu
souhaiter ce « Beat Box » un peu plus long et peut-être
un peu plus torturé. Mais ce serait pinailler sur un album qu’on se réécoutera
sans fin, et avec toujours le même plaisir.
A noter que GLASS CANDY a publié à la fin de l’année une compilation de
titres inédits sobrement intitulée « Deep Gems ». Ce
sera très probablement une nouvelle occasion de vous reparler de ce bonbon de
verre l’année prochaine, dans mon Millésime 2009. Ecouter : La page MySpace de GLASS CANDY Dorian Wybot vous invite à regarder :Un clip de fan, un peu cheap mais touchant, pour le morceau "Beatific".
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GUNS N'ROSES - Chinese Democracy (Geffen)
2008 fut une année particulièrement hard-rock, qui
vit le retour sur la scène de trois des plus grands groupes des années 80 : AC/DC
(dont la datation remonte plus loin, mais avec un autre chanteur), METALLICA
et GUNS N’ROSES. Même si je ne pratique guère plus ce genre musical, je
ne suis pas du genre à renier mes premières amours qui, dans cette deuxième
moitié des années 80, me vit tourner mes jeunes oreilles vers des vilains pas
beaux qui faisaient du bruit avec leurs guitares.
Néanmoins, GUNS N’ROSES n’a jamais été ma tasse de thé. Certes « Appetite
For Destruction » (1987) est un petit chef d’oeuvre de glam-rock,
mais le côté un peu compilation m’a toujours quelque peu derangé. J’ai toujours
trouvé à cet album un seul et unique mérite : celui d’avoir rassemblé en
dix chansons tous les clichés et les poncifs du hard-rock des années 80, et de
les avoir exprimés avec une rage nouvelle et une énergie totalement maîtrisée. Cependant,
sur le plan de la créativité ou même de la personnalité musicale, les GUNS
N’ROSES récupéraient dix ans d’héritage musical avec la volonté sans doute
quelque peu fumiste de se les réapproprier.
Mais là où « Appetite For Destruction » s’avérait une
réussite dans son style, les deux volumes de « Use Your Illusion »
(1991) furent un semi-échec commercial et un total ratage musical. Tiraillé
entre une volonté d’expérimenter de nouvelles musiques, mais sans avoir
l’inventivité nécessaire pour le faire, et des atavismes glam-rock qui, en ce
début des années 90, sonnaient particulièrement datés, les GUNS N’ROSES
accouchèrent d’un double album indigeste, roboratif et d’un mauvais goût
absolu. Mollasson dans son classicisme, grossièrement pataud dans sa recherche
d’innovation, « Use Your Illusion » reflétait l’ego maladif
de son leader, Axl Rose, qui allait très rapidement se faire lâcher par
les autres membres du groupe, après un album de reprises, « The
Spaghetti Incident » (1993), parfaitement dispensable.
Depuis quinze ans, donc, Axl Rose recrutait de nombreux musiciens,
enregistrait des morceaux dont on ne savait plus très bien s’ils existaient ou
non, et multipliait les rumeurs prochaines de ce « Chinese
Democracy », déjà annoncé dans les bacs il y a plus de dix ans et
interminablement repoussé. Les fans étaient aux abois, les journalistes s’en
arrachaient les cheveux, le label Geffen retenait des pulsions meurtrières, et
c’est finalement en 2008 que « Chinese Democracy » a
enfin vu le jour au moment où plus personne n’y croyait. Et le cas de cet album
est suffisamment exceptionnel pour que j’en parle aujourd’hui.
Car imaginez qu’un musicien ait une brusque envie de faire un album dans lequel
il mettrait tout ce qui lui passe par la tête, c’est-à-dire autant des
inspirations fulgurantes que des idées complètement absconses. Imaginez enfin
qu’au mépris de tous les producteurs et de tous les conseillers artistiques, ce
musicien dispose de moyens énormes pour faire son album tel qu’il le veut, sans
aucun recul ni aucune considération extérieure. Vous obtenez un caprice
mégalomane complètement chaotique, et à partir de là, vous êtes partagés entre
l’affliction la plus absolue et la fascination quasi-morbide.
Disons-le d’emblée, « Chinese Democracy » est
exactement ce caprice mégalomane, et je le qualifierai d’une expression américaine
qui n’a pas d’équivalent chez nous : « so-bad-it’s-good » :
tellement mauvais qu’il en devient bon. Exactement, comme les films d’Ed
Wood, les tours de magie de Garcimore ou les chansons disco de Dalida.
Pourtant, l’album démarre plutôt bien, grâce aux deux titres “Chinese
Democracy” et “Shackler’s Revenge”, qui affichent une influence MARILYN
MANSON assez assumée. Et puis, soudain, dès le troisième morceau, l’album
bascule dans la quatrième dimension. Terminé les guitares rock bien en avant, « Chinese
Democracy » sombre dans une pop kitschissime à la TOTO, teintée
de funk, de soul et d’arrangements R’n’B modernes, le tout n’étant pas sans
rappeler ROBBIE WILLIAMS. Seuls le chant d’Axl Rose, quelques
riffs très en retrait et une guitare solo omniprésente font le parallèle avec
le hard-glam-FM des années 80, et encore, cela renforce davantage la kitscherie
de l’ensemble. Le désastre atteint un tel niveau que plus Axl Rose tente
d’imposer des arrangements modernes, plus le caractère terriblement ringard de
ses compositions réapparaît avec la ténacité d’un bouton de fièvre.
Mais n’allons pas si vite en besogne. Il ne faut tout de même pas jeter le bébé
avec l’eau du bain, car outre que « Chinese Democracy »
bénéficie d’une excellente production qui évite à la surenchère d’arrangements de
se transformer en pudding sonore, il demeure quelque chose de particulièrement
attachant à cette pop-métal, finalement plus frétillante et créative que celle
de groupes plus récents et qui se réclament de cette étiquette. « Chinese
Democracy », c’est un monstre gentil, tel qu’aurait pu en inventer
Walt Disney, une chose absurde dont l’absurdité même est le meilleur crédit
artistique. Et c’est sans doute pour cela que j’écoute cet album avec un
certain plaisir, et avec beaucoup d’ironie charmée.
Certes, il y a deux ou trois morceaux dont l’écoute s’effectuera de manière
plus douloureuse pour les oreilles, tant le mauvais goût s’y attarde en trop
grande quantité, mais là aussi, un peu de second degré permet de rire allègrement
de ce qui fonctionne le moins. Le point d’orgue étant assurément la ballade à
la fois sirupeuse et cacophonique “This I Love“, que ni Elton John
ni Michael Bolton n’auraient renié. Il m’est difficile de l’écouter sans
pouffer de rire, mais parce que justement, elle a le talent de faire naître le
rire à chaque fois, je la considère finalement comme un des titres essentiels
de cet album boursouflé et risiblement prétentieux, qui ferait passer Scott
Walker, The Divine Comedy ou Rick Wakeman pour des joueurs de
bouzoukis.
Bref, un album que devrait apprécier bien des gens à différents degrés,
excepté, sans doute, les fans de GUNS N’ROSES, qui risquent de trouver
la pilule difficile à avaler.
En savoir plus : Le site officiel de GUNS N'ROSES Ecouter :La page MySpace de GUNS N'ROSES Dorian Wybot vous invite à regarder :Hé oui, aucun clip n'a été fait pour cet album, on se demande bien pourquoi. Voici néanmoins un extrait live d'assez bonne qualité où le groupe interprête (éructe ?) "Better", un des meilleurs titres de l'album.
SHARRON KRAUS est une artiste britannique
qui force l’admiration, tant par son talent que par l’impressionnante
discographie qui est la sienne alors qu’elle n’a commencé sa carrière seulement
en 2002.
Multi-instrumentiste de talent, chanteuse à la voix sidérante, compositrice
hors pair, elle fait partie de ces artistes folk qui s’ouvrent à de nombreuses
influences nouvelles et fait évoluer ce genre musical loin de la niaiserie
populiste dans lequel on le confine trop souvent. Grande amie et collaboratrice
occasionnelle de David Tibet (CURRENT 93) et Michael Gira
(SWANS), elle s’est également rapprochée de la scène acid-folk
américaine, que ce soit avec les défunts THE IDITAROD avec qui elle a
co-signé un double album, ou avec Meg Baird et Helena Espvall d’ESPERS
avec qui elle a enregistré un album de reprises folk « Leaves From
Off The Tree » qui est déjà considéré comme une référence du
genre, ou encore avec Gillian Chadwick (ESPERS aussi) avec qui
elle a crée le groupe RUSALNAIA (voir plus bas) ou même avec Tara
Burke de FURSAXA avec qui elle a déjà signé deux albums sous le nom
de TAU EMERALD. Et comme si ça ne suffisait pas, SHARRON KRAUS s’est
également acoquinée avec l’artiste électronique CHRISTIAN KIEFER avec
qui elle a co-signé un album, « The Black Dove ».
Et comme si avec tout ça, elle n’était pas encore assez occupée, SHARRON KRAUS a encore trouvé le temps
d’écrire et d’enregistrer quatre excellents albums solos. « The Fox’s Wedding » est le dernier en date, et
assurément le plus abouti. Bénéficiant enfin d’une excellente production, SHARRON
KRAUS nous offre douze chansons terriblement mélancoliques, évoluant dans
une folk austère, mais richement agrémentées de flûtes médiévales et celtes,
d’une viole de gambe, de violons et de violoncelles déchirants et de
percussions diverses et anciennes. Comme souvent, les chansons brossent des
portraits désabusés de personnages vivant dans un passé lointain, et les
mélodies elles-mêmes évoquent ces résignations d’un autre âge, ces destinées
tristes et sans illusions venues d’une époque où l’on ne pouvait pas même se
raccrocher à des rêves. Même lorsque SHARRON KRAUS esquisse une mélodie
au banjo, instrument généralement assez gai, c’est pour en sortir des arpèges
désolés (“Would I“), tandis qu’elle dénonce l’hypocrisie des riches
prédicateurs au cours d’une danse tragique (“The Prophet“), reprend de
manière là aussi déchirante une ballade du XVIème siècle de Tomas Campion (“Thrice Toss These
Oaken Ashes“) où s’abandonne à une très impudique autocritique (“Ruthless
And Alone“). On l’aura compris : ce n’est pas vraiment la fête au Mariage
du Renard. L’ambiance est plus à l’enterrement, mais la beauté des mélodies,
l’extrême subtilité des arrangements, la richesse instrumentale et la qualité
de la production subliment de manière vibrante cet album magnifique et profond,
définitivement grandiose dans sa tragédie. « The Fox’s Wedding » est un album à écouter d’urgence
pour tous ceux qui pensent encore que la musique folk est juste bonne à remplir
les fest-noz et à faire se pâmer les vieux babas. Et SHARRONKRAUS
démontre par sa seule existence que la folk anglo-saxonne retrouve une ferveur
et une créativité qu’elle n’avait pas connu depuis les débuts de LEONARD
COHEN ou JOAN BAEZ.
Depuis presque 30 ans qu’il existe, le collectif
slovène LAIBACH a su se montrer assez souvent inspire, et toujours
imprévisible. Certes, le dernier album en date, « Volk »
(2006), précédemment chroniqué sur ce blog, était un ratage assez manifeste, et
il y avait gros à parier que le groupe ne retomberait pas dans la même erreur.
Indéniablement, LAIBACH a su cette fois-ci encore être là où on ne
l’attendait pas. « Kunst Der Fuge » (« L’Art de la Fugue ») est un album
strictement instrumental, le premier du groupe depuis « Macbeth »
(1990). Il s’agit de reconstruction électronique de plusieurs pièces écrites
par le grand compositeur allemand JOHANN-SEBASTIAN BACH. Tout en restant
assez fidèle à la partition, LAIBACH inclue des rythmiques électroniques
hypnotiques, mais évite le côté dancefloor de la techno. « Kunst Der
Fuge » évolue plus dans une musique électronique expérimentale
minimale et dépouillée que les précédentes tentatives dans le genre faites par
des membres de LAIBACH (la reprise du “Mars“ de GUSTAV HOLST
dans « NATO » ou la version assez catastrophique du “Also
Spracht Zarathustra“ de RICHARD STRAUSS dans un album du
side-project 300 000 V.K.).
Cet hommage au grand compositeur allemand fut initié par une performance
artistique et musicale au sein d’une exposition lui ayant été consacrée. « Kunst
Der Fuge » est donc la bande originale d’une installation
artistique, et il ne faut donc pas s’étonner que l’album n’ait pas une forme
conceptuelle aboutie.
Dominé par un titre atteignant les 20 minutes et demeurant une des plus belles
pièces imaginées par LAIBACH, « Kunst Der Fuge »
est un disque qui ne se découvre pas en deux écoutes. Si les différentes
versions peuvent sembler linéaires, elles gagnent à être écoutées avec
attention, car elles fourmillent de petites variations, que l’on déguste
pleinement au casque audio.
Bref, après s’être commis dans un album commercial et racoleur, LAIBACH
remet les pendules à l’heure avec cet album arty et anti-commercial au
possible, sorti sur un obscur petit label slovène. « Kunst Der
Fuge » se déguste comme un bon KLAUS SCHULZE ou un vieux TANGERINE
DREAM, et distille en digital une magie électronique remontant à
l’analogique et se basant sur une musique organique qui n’a rien perdu de sa
beauté au fil des siècles.
Je n’émettrai qu’un seul bémol à cet album : c’est que cette idée mirifique
d’adapter BACH en électronique est loin d’être nouvelle. En 1969, puis
en 1972, le compositeur WALTER CARLOS, plus connu pour son travail dans
la bande originale du film « The Clockwork Orange » (« L’Orange
Mécanique »), avait signé deux albums nommés « Switched On
Bach », en adaptant fidèlement le répertoire de BACH au
synthétiseur Moog. Certes, à l’époque, WALTER CARLOS jouait BACH à
l’identique, ne modulant que les textures de ses sons, comme le ferait
également plus tard pour d’autres bidouilleurs comme le japonais TOMITA.
LAIBACH fonctionne beaucoup plus indépendamment, et tourne autour des
compositions sans réellement les jouer à l’identique. Mais le principe demeure
le même, et l’on peut se demander si le projet « Kunst Der
Fuge »n’est pas quelque
peu motivé par la récente réédition CD des albums « Switched On
Bach » (ressortis, je le précise pour ceux que ça intéresserait,
sous le nom de WENDY CARLOS, l’artiste ayant changé de sexe dans les
années 90 – véridique !).
Bref, si LAIBACH s’est déjà montré beaucoup plus créatif, le groupe
réussit quand même un grand retour vers une musique plus volontiers
expérimentale, et qui devrait intéresser autant les fans de musique
électronique que les admirateurs de la musique de BACH, pour peu
que ces derniers aient néanmoins l’esprit ouvert.
En savoir plus : Le site officiel de LAIBACH
Ecouter : La page MySpace de LAIBACH
Dorian Wybot vous invite à regarder : Une vidéo amateur montrant un extrait assez significatif de la performance scénique "Kunst Der Fuge".
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. MARCOEUR - Travaux Pratiques (Label Frères)
Il y avait
déjà quelques temps que j’attendais qu’ALBERT MARCOEUR me donne
l’occasion d’écrire tout le bien que je pense de sa musique. Son dernier album « L’ »,
étant sorti deux ans avant la création de ce blog, je n’avais pas eu l’occasion
d’en parler.
Le nom d’ALBERT MARCOEUR ne dira sans doute rien aux moins de cinquante
ans. Ce musicien émérite, issu du jazz-rock et du rock progressif, longtemps
comparé à FRANK ZAPPA, est un homme d’une exceptionnelle discrétion. 35
ans de carrière, 10 albums soigneusement mûris qui sont autant de chefs
d’œuvre, et une évolution musicale permanente. Après une trilogie d’albums très
fortement orientés jazz-rock et publiés chez Philips, « Albert
Marcoeur » (1974), « Album à Colorier »
(1976) et « Armes et Cycles » (1979), qui ont obtenu un
très fort succès d’estime, ALBERT MARCOEUR va poursuivre sa carrière de
manière plus sporadique dans les années 80-90, signant néanmoins un album tous
les 4 ou 5 ans, diffusés sur de petits labels français.
A la fin des années 90, ALBERT MARCOEUR crée avec ses deux frères
musiciens CLAUDE et GERARD MARCOEUR, son propre label, Label
Frères, et sacrifie désormais son prénom pour mieux mettre en avant le
caractère familial d’une petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Depuis 2001, ALBERT
MARCOEUR a réédité en auto-production la quasi-totalité de ses albums en
digipaks remasterisés, et a publié trois nouveaux disques qui marquent une
nouvelle étape dans sa création musicale, en jouant sur une plus grande
diversité instrumentale et en laissant plus de place aux textes.Car si la
musique d’ALBERT MARCOEUR a su toujours jouer d’un métissage heureux
entre jazz, rock et musique contemporaine, les textes d’ALBERT MARCOEUR
ont eux aussi une grande importance dans sa création : de sa voix fragile,
faussement humble, ALBERT MARCOEUR parle de petits moments de
l’existence, de ceux où soudain le point se fait en nous, où l’on réalise la
vanité de certaines choses, l’inéluctabilité malaisée de certaines autres
choses. ALBERT MARCOEUR parle de cette vie dont nous sommes souvent des
spectateurs ballottés, sans pouvoir de la mener là où nous voudrions. Souvent,
c’est avec une teinte de surréalisme et de poésie délicate que se dessinent
devant nous des saynètes incongrues qui nous ramènent à nos propres
incongruités. On pense à JULOS BEAUCARNE, à FRANCOIS BERANGER,
mais le format est ici moins adapté à la chanson. ALBERT MARCOEUR écrit
les choses comme elles viennent, sans les assouplir, sans les formater, et plus
le temps avance, plus ses textes sont noirs, désespérés, à l’image du monde où
nous vivons, bien loin de la grande fête des « freaks » des
années 70. « Travaux Pratiques » s’inscrit donc dans la droite
lignée des précédents opus, « Plusieurs Cas de Figure »
(2001) et « L’ » (2004), et comme pour chacun de ces
opus, ALBERT MARCOEUR a cherché à mettre en avant un instrument précis
dans ses nouvelles compositions. Cette fois-ci, c’est le violon, représenté par
le QUATUOR BELA, qui illustre de ses notes plaintives la voix désabusée
d’ALBERT MARCOEUR.
Car le maître mot de cet album, c’est en effet la désillusion. Avec « Travaux
Pratiques », ALBERT MARCOEUR nous livre son oeuvre la plus
grave, la plus sérieuse, peut-être même la plus tragique. Les jeux dissonants
des cordes n’y sont sans doute pas pour rien, mais les textes eux-mêmes
reflètent ce climat désabusé. ALBERT MARCOEUR doute de tout : des
femmes (“Les Femmes, Ah les Femmes“), des sondages d’opinion (“Stock
de Statistiques“), des tentatives de diminuer les consommations de tabac (“Si
les Fumeurs Fument…“), ou même du bien et du mal (“Tant Bien Que Mal“).
Lorsque ALBERT MARCOEUR tente de paraître plus guilleret que ce soit
dans sa “Bourrée en La“, quelque peu schizophrène, ou dans “Le Diable“,
au refrain hilarant, où il évoque une tardive poussée de sève inspirée par une femme
plus jeune que lui, le chanteur semble se faire violence pour rire de ce qui ne
le fait plus tellement rire, finalement.
Pourtant, malgré ce désespoir ambiant, ALBERT MARCOEUR demeure un auteur
inspiré et un interprète touchant, dont la détresse profonde est finalement
celle que nous ressentons tous mais sur laquelle nous ne savons pas forcément
aussi bien poser les mots. Musicalement, « Travaux Pratiques »
est certes plus noir et mélancolique que ses précédents albums, mais on
retrouve une qualité d’écriture et une richesse d’arrangements dont peu de chanteurs
sont encore capables de nos jours. L’album se conclue sur le brillant “Un Poète
Péruvien à Paris“, un titre tout en subtilité sur la déception d’un poète
étranger venu dans la capitale française sans retrouver le Paris de Baudelaire
et de Rimbaud. Plus parlé que réellement chanté, le morceau se rapproche
presque du slam, sans pour autant tomber dans un populisme de bas-étage ou dans
une pseudo-hip-hop attitude. La poésie est au-delà des modes fugitives, et ALBERT
MARCOEUR signe là un album brillant, intemporel, une symphonie de cordes et
de mots qui dégagent une grande tristesse et une grande sagesse, celle de
l’homme lucide qui sait ne jamais devoir se voiler la face. En savoir plus : Le site officiel de MARCOEUR
Ecouter : La page MySpace de MARCOEUR
Dorian Wybot vous invite à regarder : Quelques extraits live de la tournée "Travaux Pratiques"
Est-il encore besoin de présenter un groupe comme METALLICA ?
Même les allergiques aux guitares électriques ne peuvent pas ne pas avoir
entendu parler de ce groupe fondateur du thrash metal, l’un des genres les plus
extrêmes du hard-rock des années 80. METALLICA, c’est quatre albums
légendaires qui ont installé dans l’histoire du rock un toucher de guitare
particulier, très froid, très mordant, agressif sans être brutal. Si leur
premier disque, « Kill’Em All » (1983), considéré
pourtant longtemps comme l’un des albums métal les plus mythiques, a
sérieusement vieilli, les trois albums suivants, « Ride The
Lightning » (1984), « Master Of Puppets » (1986)
et surtout « … And Justice For All » (1988), leur chef
d’oeuvre à ce jour, conservent encore toutes leurs qualités par delà le temps
qui passe.
Puis, au début des années 90, c’est le virage brutal vers un rock plus
accessible et plus ordinaire. « The Black Album »
(1991) offre au groupe ses plus grands succès commerciaux, “Until It Sleeps”,
“The Unforgiven”, et surtout la ballade “Nothing Else Matters”,
tube planétaire qui acheva de dégoûter les fans de METALLICA de leur
idole.
Les années 90 virent le groupe s’enfoncer encore plus bas dans la médiocrité,
dans une sorte de rock mollasson post-grunge et surproduit grâce aux très
controversés « Load » (1996) et « Reload »
(1998), qui sonnaient véritablement comme un sordide requiem pour un groupe
mythique qui n’arrivait plus à se hisser au niveau du mythe.
Enfin, METALLICA entrevoyait confusément le bout du tunnel avec « St
Anger » (2003), un album très influencé par le néo-métal mais dans
lequel on retrouvait tout de même un peu de la magie des temps anciens.
Enfin, au moment où on ne l’attendait plus, voilà qu’enfin METALLICA cesse
toute velléité de se mettre à la page et décide de refaire ce qu’il sait
vraiment faire : du thrash à l’ancienne.
C’est donc la principale raison d’être de ce « Death Magnetic »
longuement attendu par les fans et qui semble les avoir tous contentés. Mais
est-ce que tout le monde ne serait pas un petit peu emballé, tout à la joie des
retrouvailles ?
On peut effectivement se poser la question, surtout dans cette démarche
toujours difficile à rendre pour un groupe qui consiste à refaire le mieux
possible ce que l’on faisait brillamment vingt ans auparavant sans avoir besoin
de se forcer.
Sur le plan technique, « Death Magnetic » est une
incontestable réussite. METALLICA a joué la carte de la sobriété, et
s’est offert une excellente production moderne sans se départir pour autant
d’un son “live”. Sur le plan sonore, « Death Magnetic »
ambitionne de se placer dans la continuité d’ « …And Justice
For All », tout en étant moins froid, moins sombre et plus
travaillé. Globalement, il y réussit assez bien, d’autant plus qu’avec le temps,
James Hetfield a fait de nets progrès dans le domaine du chant.
Le souci de « Death Magnetic », c’est d’abord que les
compositions, sans être mauvaises, ne retrouvent pas la force et l’intensité de
leurs classiques des années 80. On peinera à isoler sur cet album de quoi
alimenter un hypothétique best of, si ce n’est avec “The Day That Never
Comes“, un titre évoquant à la fois “Fade To Black“ et “One“,
sans jamais retrouver hélas la puissance de ses deux modèles.
Ensuite, l’autre souci, nettement plus dommageable, c’est que si « Death
Magnetic » sonne thrash, il ne sonne plus autant que ça METALLICA.
En effet, le groupe ne fut jamais le plus technique et le plus expert en breaks
et ruptures rythmiques qu’eût à compter le thrash des années 80. Mais dans « Death
Magnetic », METALLICA enchaîne jusqu’à saturation les
changements de rythmes, les solos, les breaks et autres variations, ce qui
prouve indéniablement que sur le plan musical le groupe a énormément progressé,
mais hélas, cela donne à tous les titres un côté bouillie plombante difficile à
digérer, même si au fur et à mesure des écoutes, on comprend plus volontiers la
logique de l’écriture des morceaux.
Du coup, « Death Magnetic » rappelle finalement
beaucoup de vieux groupes de thrash métal, d’EXODUS à TANKARD, en
passant par SLAYER ou ANTHRAX, mais METALLICA noie un peu sa propre personnalité dans cette pratique
globale d’un genre musical sur laquelle on a un peu l’impression qu’il fait une
OPA. « Death Magnetic » est donc un album d’une grande
richesse, fruit incontestablement maîtrisé de longues années de composition et
de maturation. On y trouvera quasiment tous les éléments musicaux du thrash métal
dans les règles de l’art. Toute la question désormais étant de savoir si cette
démarche “anthologique” était vraiment ce qu’on attendait de METALLICA,
c’est-à-dire d’une des plus fortes personnalités du genre, mais certainement
pas la plus typique.
Mais bon, ne boudons pas notre plaisir ! : « Death
Magnetic » est un album plaisant à écouter, dont le caractère
riche est le gage de durée de vie sur votre platine. Un bon investissement, donc,
et certainement un des meilleurs albums de rock sortis cette année.
En savoir plus : Le site officiel de METALLICA
Ecouter : La page MySpace de METALLICA
Dorian Wybot vous invite à regarder : Le vidéo clip très Tempête du Désert de "The Day That Never Comes", où il n'y a vraiment que la musique qui bouge.
Autant le dire d’entrée de jeu : je ne suis pas fan
à la base de MISS KITTIN. Cette DJette française, répondant au nom
hautement charismatique de Caroline Hervé, est issue du milieu techno,
mais s’est fait connaître il y a huit ans avec un album co-signé avec THE
HACKER, qui prétendait remettre au goût du jour une certaine électro-pop de
la fin des années 70. L’album se voulait lo-fi, il était surtout bâclé. Les
titres étaient quelque peu simplistes, et assez peu convaincants, mais deux
singles, “1982” et “Frank Sinatra”, commencèrent à circuler dans
les clubs et sur les ondes, tandis que quelques journalistes en manqué de
sensation créaient une sorte de mouvement autour de ce duo, et c’est ainsi que
naquit le terme « electro-clash » sous la plume d’un
quelconque scribouillard peinant à décrire ce qui n’a pas d’étiquette.
On en qualifia tous les groupes sonnant vaguement revival 80’s qui sortirent un
album dans les trois années suivantes. Ce fut finalement FISCHERSPOONER
qui toucha le gros lot avec son « N°1 » surmédiatisé, et on
en vint rapidement à reléguer MISS KITTIN comme DJette de soirée
branchée. Elle eût néanmoins un sursaut de rébellion et publia un second album
en 2003, « I Com », un disque atroce où se faisait
sentir la cruelle absence de THE HACKER, qui revint en solo l’année
suivante avec son excellent album « Rêves Mécaniques ». On
comprit alors qui était le plus doué des deux.
Les choses auraient pu en rester là, mais MISS KITTIN est coriace. Cinq
ans, c’est ce qu’il aura fallu attendre pour qu’un troisième album sorte enfin.
Et ça valait grandement la peine d’attendre, car « Batbox »
est tout simplement un chef d’œuvre !
D’abord, MISS KITTIN a corrigé le principal défaut de son premier album,
la production. Elle est ici parfaite. Revenant à une électro-pop très fin
70’s/début 80’s, MISS KITTIN alterne une production d’époque - mélodies
très new-wave, sons analogiques gentiment kitschs - avec des éléments
rythmiques technoïdes plus modernes, mais jamais réellement racoleurs. Bien
sûr, il est entendu que MISS KITTIN ne donne pas spécialement dans l’originalité.
Malgré sa remise au goût du jour, la jeune femme fait revivre les années 80 de
manière tellement tangible que l’on peut presque dire de quel artiste elle
s’est inspirée pour chaque morceau.
Commençant par deux tubes électro-disco, ”Kittin Is High” et ”Batbox”,
MISS KITTIN évolue rapidement vers une new wave froide et moins
électronique. La basse ronronnante façon cold-wave vient agréablement soutenir
les fantastiques “Grace” et “Barefoot Tonight”, tandis que de
glaciales rythmiques kraftwerkiennes marquent des titres comme “Pollution Of
The Mind” ou “Machine Joy”, et que le fantôme de GINA X
PERFORMANCE hante “Sunset Strip” et “Solidasarockstar”.
Enfin, MISS KITTIN s’offre deux surprenantes ballades gothiques et
morbides, “Wash N’Dry” et “Mightmaker”, qui justifient plus ou
moins le titre de l’album, moins gothique néanmoins qu’il ne se veut.
Mélodique, dansant, à la fois nostalgique et furieusement dans l’air du temps, « Batbox »
est un album léger mais jamais superficiel, qui peut toucher autant les
inconsolables des 80’s que les fans de techno ou de post-punk. Ce caractère « anthologique »,
loin d’être un poids, donne tout son sens à une musique qui se veut avant tout
un hommage à des artistes d’hier. Il est regrettable que « Batbox »
n’ait que modérément marché auprès du public, car c’est incontestablement le
meilleur album de MISS KITTIN. Un disque rafraîchissant et envoûtant que
l’on redécouvrira sans doute d’ici une décennie, en se rappelant que les années
2000, c’était tout de même pas si mal que ça.
.
. NINE INCH NAILS - The Slip (NIN / Red Distribution)
Difficile de croire aujourd’hui que NINE INCH
NAILS fut un groupe dont on attendait impatiemment le nouvel album pendant
parfois près de cinq ans. Depuis 2005, Trent Reznor est pris d’une
boulimie créative où quantité ne rime hélas pas avec qualité. D’abord avec le
très médiocre « With Teeth » (2005), puis avec le très
inégal « Year Zero » (2007), NINE INCH NAILS
s’est un peu égaré dans une sorte de pâle copie de lui-même, s’investissant
dans un rock efficace mais dénué de profondeur et assez peu novateur. Le public
ne s’y est pas trompé, réservant un accueil assez frileux à ces deux albums. De
ce fait, l’impossible s’est produit : NINE INCH NAILS, groupe
mythique des années 90, à qui l’on doit le fabuleux « The Downward
Spiral » (1994), qui est à ranger parmi les plus grands albums de
toute l’histoire du rock, s’est retrouvé promptement éjecté du label Nothing,
qu’il avait pourtant grandement contribué à faire connaître. Ce fut le début
d’une carrière en autoproduction qui a d’abord été marquée fin 2007 par la sortie
de « Ghosts I-IV », un double album instrumental fait
de petits morceaux atmosphériques, sympathiques mais pas transcendants, et qui sonnait
comme une messe des morts pour un groupe véritablement en fin de course.
Malgré tout, moins de six mois après, NINE INCH NAILS sortait son
huitième album, « The Slip », en édition limitée à « seulement »
250 000 exemplaires. Une démarche singulière pour un disque que l’on
n’attendait pas et qui marque un retour particulièrement efficace à une musique
rock, brute, directe, pratiquement débarrassée de toute velléité industrielle.
En effet, plutôt que de signer des concepts-albums paresseux, Trent Reznor
a assez sagement choisi de revenir à un rock primaire, puisant à la fois dans
un registre punk-rock et dans un esprit proche du néo-métal. Du coup, par
certains côtés, « The Slip » n’est pas sans évoquer « Broken »
(1992), l’album le plus radical de NINE INCH NAILS jusqu’à aujourd’hui.
Est-ce à dire que NINE INCH NAILS a retrouvé le feu sacré ? Ce
serait très excessif, car si « The Slip » est un album
largement plus enthousiasmant que ses prédécesseurs, il manque à ce disque de
grands titres, des futurs classiques du groupe. Certes, “1 000 000“,
“Discipline“ et “Head Down“ sont de très bons morceaux, mais on
n’y retrouve pas l’inspiration sauvage de l’âge d’or de NINE INCH NAILS.
Les mélodies rappellent fatalement tel ou tel morceau vieux de dix ans et,
évidemment, en beaucoup moins bien. Trent Reznor en reste à ce qu’il
sait faire sans prendre beaucoup de risques, mais au moins, il a su retrouver
l’efficacité rock qui faisait défaut à ses trois derniers albums. Qui plus est,
le mixage très organique entre le son des guitares et les synthétiseurs saturés
donnent à la musique une teinte un peu poisseuse qui est très intéressante.
Autre détail un peu gênant, l’album est quelque peu « cassé »
par l’enchaînement, à partir du septième morceau, de “Lights In The Sky“,
une petite ballade intimiste et quasiment chuchotée au piano, avec deux
instrumentaux très atmosphériques (“Corona Radiata“, longue plage
ambient de plus de 7 minutes, et “The Four Of Us Are Dying“, petite
bluette électronique très downtempo comme on en trouvait sur « The
Fragile »). Soudain, la rage rock se dilue dans 14 minutes de
musique mollassonne et moyennement inspirée, avant de finir sur un dernier
titre rock, “Demon Seed“. La partie vidéo de l'album consiste en cinq titres live filmés dans un hangar devant une poignée de fans statiques. L'image ets de qualité moyenne, mais le son est bon, tellement bon qu'en fait on comprend au bout d'un moment que ce n'est pas vraiment du live. Déprimant !
Bref, « The Slip » est un album quelque peu
déconcertant, et au choix artistique plus que discutable, mais il a le mérite
de nous prouver que non seulement NINE INCH NAILS n’est pas encore mort,
mais qu’il peut encore nous surprendre et nous toucher. Et si « The
Slip » n’est pas la claque que l’on pouvait attendre, ça n’est pas
non plus le ratage supplémentaire d’un artiste un peu trop resté dans les
années 90. L’album sonne moderne, est tout à fait dans l’air du temps, et à
défaut de séduire totalement, il ouvre des auspices assez optimistes à tous les
inconsolables de « The Downward Spiral » et « The
Fragile ». En effet, NINE INCH NAILS survivra très
dignement à son actuelle traversée du désert, c’est désormais une certitude.
Assurément l’album de l’année, le plus audacieux et
le plus inattendu. Presque un an après sa sortie, je reste encore stupéfait par
le coup de maître des trois sorciers de PORTISHEAD.
Brisant onze longues années d’absence, alors qu’absolument personne n’imaginait
même qu’ils puissent revenir, les co-fondateurs du genre trip-hop, popularisé
aussi par MASSIVE ATTACK et TRICKY, reviennent avec un album
d’une radicalité insoupçonnée, puisant dans le gothique et l’industriel des
années 80 et délaissant les boîtes à rythmes 90’s et la touche jazzy qui ont
fait leur succès. Avec dix ans de retard sur son grand rival MASSIVE ATTACK,
PORTISHEAD signe son propre « Mezzanine », un
retour sans concessions à une musique organique, puisant dans le rock et dans
la musique concrète une énergie nouvelle et même une violence sonore dont on ne
les aurait jamais crû capables. Cela aurait pu être un suicide commercial,
c’est une réussite flamboyante, non seulement sur le plan artistique, mais
aussi auprès des fans de PORTISHEAD qui ont adhéré unanimement à ce
changement de style aussi arbitraire que peu harmonieux pour des oreilles pas
franchement exercées.
Le clip de “Machine Gun“, le titre le plus radical de l’album - et là
aussi paradoxalement, le premier dont le groupe ait révélé la primeur - est
révélateur du caractère général de l’album, même si les autres morceaux sont
tout de même plus mélodiques : Trois musiciens, en studio, sous une
lumière bleue nuitée, jouent live un morceau ne reposant que sur une percussion
électrique et un synthétiseur glacial aux sonorités new-wave. Exit
l’ordinateur, exit les samples, exit même la mise en avant sytématique de la
voix de Beth Gibbons. Son chant se retrouve noyé au milieu d’un brouhaha
électronique lo-fi, qui évoque les expérimentations d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN
ou de CONTROLLED BLEEDING, tandis que les guitares torturées nous
ramènent au « Pornography » de THE CURE ou même aux
premiers albums de CHRISTIAN DEATH.
Pourtant, le style PORTISHEAD perdure étrangement sous cette nouvelle
forme, peut-être parce que le groupe a toujours cultivé une certaine ambiance
dépressive et neurasthénique, et que sur le plan des arrangements, il a
toujours recherché une certaine expérimentation. Il n’y a vraiment que le
caractère jazzy qui ait été totalement éradiqué, et malgré tout, le chant de Beth
Gibbons en évoque encore le spectre.
Sur le plan musical, les compositions sont beaucoup plus variées que sur les
précédents opus du groupe. Les ambiances sont tantôt rock expérimental, tantôt
industrielles, avec quelques passages plus calmes mais pas spécialement plus
lumineux. « Third » fait penser à un orage, une tempête
de sons qui semblent gronder dans le ciel, rappelant que la tourmente est un
mot qui désigne autant le mal-être que le mauvais temps. A la fois romantiques
et désespérées, les onze chansons de cet album marquent durablement l’imagination,
et témoignent avec grandeur qu’il existe encore des artistes prêts à prendre
des risques authentiques pour aller jusqu’au bout de leur créativité. « Third » n’est pas uniquement un chef d’oeuvre qui
fera date dans la musique, c’est aussi une leçon cuisante pour tous les
bidouilleurs de Pro-Tool, et tous les groupes qui noient leur fadeur dans des
galettes surproduites et insipides. Alors que le monde entier s’est ému à
l’écoute de MGMT, dont on a déjà oublié ce qu’ils chantent, de leur côté,
avec quelques vieux synthés et beaucoup d’imagination, trois vieux routiers du
trip-hop pondent un album fantastique, qui est d’ores et déjà un classique. Cela
devrait en faire réfléchir certains.
Toujours est-il que « Third » a bien usé mon lecteur CD,
et continuera de l’user encore longtemps. Je ne saurais trop donc vous
recommander cet album absolument indispensable pour tous ceux qui aiment que la
musique aille au-delà des conventions.
Une excellente surprise que l’arrivée de QUANTEC
dans le monde de la musique électronique. Cet artiste électronique allemand a
une passion pour le dub, un genre instrumental dérivé du reggae et qui est un
des fondements de la musique psychédélique, puisque c’est une des premières
musiques au monde à tenter de recréer sur un plan sonore les altérations de
perception que l’on subit lorsque l’on est drogué. QUANTEC avait sorti jusqu’à présent quelques maxis en vinyles. Avec « Unusual
Signals », il signe probablement l’un des meilleurs albums de dub
électroniques, et certainement l’un des disques les plus nécessaires pour tout
fumeur de joints qui se respecte.
Que l’on attende pas de QUANTEC une musique particulièrement construite
ou conceptuelle. Ce qui fait toute la qualité d’un album comme « Unusual
Signals », c’est avant tout le choix de rythmiques à la fois
hypnotiques et entêtantes, émaillées de subtiles variations, mais jouant
majoritairement sur le côté répétitif.
Il y a un peu plus de dix ans, l’autrichien Stefan Betke, plus connu
sous le nom de POLE, avait lui-même lancé un peu le genre, en reprenant
le type d’écho utilisé dans le dub, et en joignant des rythmiques minimales et
très lo-fi, avec en plus une utilisation quelque peu agaçante des craquements
de vinyle. Après trois albums assez efficaces, POLE s’était essayé à
d’autres styles, sans beaucoup de bonheur.
Ceci pour dire à quel point l’album de QUANTEC est une nouvelle pierre
dans un genre qu’on pensait en perte de vitesse. Jouant sur une production qui
combine boucles dub et rythmiques lancinantes, QUANTEC évite le lo-fi et
joue sur tout le panel de la stéréophonie pour plonger l’auditeur dans une musique
minimale mais totalement envoûtante, qu’il sait maintenir durant une bonne
dizaine de minutes, le temps pour l’auditeur de se laisser complètement dominer
par la transe.
Certes, QUANTEC demeure dans le minimal, et l’on regrette un peu qu’il
ne développe pas plus ses mélodies et se contente de jouer massivement avec les
échos. Mais « Unusual Signals » est un album qui se
prête d’autant mieux à l’hallucination auditive lorsque l’on se trouve dans un
état second. C’est un peu à la perception de tout un chacun d’ajouter à cette
musique ses propres fantasmagories sonores. Et avec les 76 minutes de cet
album, chacun pourra monter et descendre au gré des échos et de la
réverbération de cette musique totalement obsessionnelle.
Bref, « Unusual Signals » est un disque à écouter d’une
manière très particulière. C’est un trip auquel on peut adhérer ou pas, mais
que l’on peut comparer au fabuleux « Consumed » de PLASTIKMAN,
un classique absolu des musiques à dormir debout et à voyager très loin en
soi-même. Pour aventuriers du son et amateurs de paradis pas si artificiels que
ça, justement.
Il était difficile de passer à côté de l’évènement
que fut, en tout début d’année, la sortie du nouvel album de RADIOHEAD. Dix
ans après la sortie du triomphal « OK Computer », les
icônes pop les plus influentes de la scène anglaise claquaient la porte de leur
label (Parlophone, une succursale d’EMI), disant pis que pendre des majors et
décidant de sortir leur album en autoproduction, par le seul intermédiaire
d’Internet. Dès la fin 2007, non seulement on pouvait acheter le nouvel album en MP3, mais en plus, on donnait ce qu’on voulait. Pas de prix fixe,
c’était comme on le sentait. Une démarche profondément désintéressée qui force
l’admiration, mais dont beaucoup ont dû abuser, car au bout de quelques
semaines, le téléchargement était interrompu, et RADIOHEAD signait chez
XL Recordings (chez qui le chanteur Thom Yorke avait déjà signé son « The
Eraser ») pour une sortie en CD du nouvel album.
Le succès a-t-il été au rendez-vous ? Difficile à dire. Les fans purs et
durs ont sûrement suivi, mais l’essentiel du public pop a dû avoir la tête
ailleurs. Je ne connais personne qui l’ait acheté ou même téléchargé, et il
s’est retrouvé assez rapidement en offre spéciale chez les disquaires. L’époque
est en plus au revival pop80’s/post-punk, et il est hélas évident que RADIOHEAD
n’est pas le moins du monde dans ce délire-là. Donc, sans être affirmatif, j’ai
dans l’idée que RADIOHEAD a commence à payer cher ses velléités
d’indépendance.
C’est fort dommage, car « In Rainbows » est le digne
successeur d’ « Hail To The Thief », le précédent opus du
groupe. Presque cinq ans d’attente sont récompensés par un album à la fois
mélodiquement complexe et d’une grande fluidité d’écoute. Le producteur Nigel
Godrich a déployé des trésors de finesse pour donner à chaque morceau un
son cristallin et onirique, à la fois dépouillé et d’une grande richesse
sonore. Débutant sur deux morceaux pourtant un peu quelconques, “15 Step“
et “Bodysnatchers“, l’album démarre vraiment avec la magnifique ballade “Nude“
pour ne plus lâcher l’auditeur jusqu’à la fin. « In Rainbows » n’est pas un album qui se découvre au
bout d’une seule écoute. C’est un disque à la fois très académique et
foisonnant d’arrangements très innovants, riches et précieux. La grande force
de l’album est précisément cette débauche d’arrangements qui pourtant ne
surcharge jamais les morceaux, leur légèreté pop demeurant intacte.
Vous l’aurez compris, « In Rainbows » est assurément
une des plus belles réussites de RADIOHEAD, même si on peine à isoler un
single ou un morceau plus intense que les autres. Pas de “Creep“, ni de “Exit
Music“, ni même de “Street Spirit“ sur cet album dont la cohérence
absolue contraste agréablement avec le côté plus « collage »
de « Hail To The Thief ». Mais cette absence d’un titre
phare que l’on serait susceptible de se repasser en boucle du matin au soir ne
gâche en rien le plaisir d’écouter cet album dont l’atmosphère unie nous fait
voyager presque aussi loin que celle d’ « OK Computer ».
Et puis “Nude“ et “Jigsaw Falling Into Place“ sont tout de même
d’excellents titres, susceptibles d’honorer un futur best of du groupe.
On ne reprochera qu’un défaut à cet album, mais c’est celui que l’on peut faire
à absolument tous les disques de RADIOHEAD : quand cesseront-ils
donc de faire des pochettes aussi laides ? :-)
Lorsque des artistes électroniques français s’investissent
sérieusement dans la musique électronique, on ne sait que trop ce que ça
donne : soit de la house disco, soit de la dance-tuning. On ne sort pas de
ce créneau on ne peut plus rentable. La France a acquis ainsi, en une quinzaine
d’années d’intense activité, la réputation fort méritée du premier pays
producteur de merdes à danser. Le genre de renommée qui vous fait souffrir de
bien des frustrations, lorsque vous même êtes français et avez envie de faire
de la bonne musique électronique.
Ce fut sans doute le cas d’Eric Guillanton et Sébastien Fouble,
les deux bidouilleurs qui se cachent sous le nom de REMOTE. Définitivement
traumatisés par KRAFTWERK et GIORGIO MORODER, décidés à entrer
dans la cour des grands suite à la mode de l’électro-clash, les deux parisiens
ont roulé leur bosse quelques années, ont sorti une dizaine de maxis sous
divers pseudonymes avant de concrétiser leurs efforts par ce premier album
aussi sobre et élégant que sa pochette. « Dark Enough » est en fait moins sombre que
terriblement glacial. Ici, pas de groove funky, on nage dans le robotique et le
mécanique, entre techno minimale, electro-clash et résurgence new wave. Le
résultat est aussi urbain et oppressant qu’une promenade à La Défense par temps
nuageux, sans perdre pour autant une dimension dansante, maintenue en
permanence par leur beats métronomiques. L’album enchaîne dix morceaux à la
fois très semblables et très disparates, proposant des mélodies simples mais parfaitement
huilées, et ce au travers d’une production parfaite, qui évite la surenchère ou
la caricature. Bien que la musique soit très centrée sur le rythme, c’est avant
tout l’ambiance qui est soignée, une ambiance délicieusement inhumaine, qui
atteint son point d’orgue sur “Dark Enough“, “Veron“, “Berliner“
et “Sinister Boogie“ qui, à eux quatre, justifient amplement l’achat
de l’album.
Entre exercice de style radical et brûlôt technoïde sans concession, « Dark
Enough » est un premier coup de maître impressionnant et s’inscrit
comme un album qui fera date dans l’histoire de la musique électronique. REMOTE,
qui s’investit également dans un autre projet post-punk ( ?) nommé HENRY
GOES DIRTY, est un duo à surveiller de très près. Rassurez-vous, je m’en
charge ! :-)
.
. REWORK - Pleasure Is Pretty (Pavlek Records / Hausmusik)
Une bizarrerie de la nature que ce jeune groupe
allemand apparu en 2000, et qui, pendant huit ans, a collectionné les
apparitions hasardeuses sur de multiples compilations sans jamais chercher à
sortir un album, puis, plus récemment, a publié quelques 45 tours (et seulement
sous ce format), passant progressivement d’un style electro-clash à une mixture
assez indéfinissable entre post-punk, new-wave et cold-wave. REWORK est un trio composé de Daniel Varga, Michel Kuebler
et de la chanteuse Sascha Hedgehog, une vocaliste au timbre situé
quelque part entre MISS KITTIN et NICO. « Pleasure Is
Pretty » est leur premier album et couronne huit ans d’existence
dont on aurait pu penser qu’ils auraient été consacrés à un peaufinage d’un son
bien défini. En fait, c’est à peu près tout le contraire. « Pleasure
Is Pretty » est un patchwork qui flirte un peu dans tous les
styles, que ce soit l’électro-clash robotique (“Check Your Vox“, “Come
On“, “Busdriver”), la new-wave façon NEW ORDER (“Wrong In All Our Ways“, “Questions“), la
pop néo-sixties (“Losing Myself“, “What She Wants”), le post-punk
lo-fi entre JOY DIVISION et SUICIDE (“Can’tWait“, “I
Want To Be Like You“) et le renouveau EBM (“Love Love Love Yeah“, “Pleasure
Is Pretty“).
Même si au niveau des arrangements, REWORK s’efforce de maintenir une
cohésion du son d’un morceau à l’autre, l’auditeur ne peut que constater cet
éparpillement et rester perplexe. D’abord parce qu’une telle incohérence est
plutôt le genre de défaut que l’on trouve chez un jeune groupe qui enregistre
tout ce qui lui passe par la tête, ensuite parce que tout cela atteint un
niveau tel que l’on est bien obligé d’y voir une démarche volontaire,
c’est-à-dire un choix artistique.
Pour apprécier « Pleasure Is Pretty », il faut donc
intégrer cette donnée, admettre que c’est ainsi que les compositeurs voient
leur création. Et sur ce plan-là, on ne peut pas leur en tenir rigueur.
En effet, « Pleasure Is Pretty » s’éparpille, mais
retombe sur ses pattes. Chaque morceau est parfaitement réussi dans son style,
qu’il donne dans le mécanique lo-fi ou dans une démarche plus pop. Globalement,
REWORK récupère beaucoup de sons et d’ambiances des musiques underground
des années 80. On peut discuter le bien fondé de vouloir tous les rassembler en
un seul album, mais en l’occurrence « Pleasure Is Pretty »
est un bon disque, qui s’écoute avec un joli plaisir, et qui séduira autant les
nostalgiques des années 80 que les aficionados de la pop actuelle. Et parions
que REWORK fera parler un peu plus de lui durant les années à venir. Enfin,
si le groupe sort un jour un autre album, naturellement…
En savoir plus : Le site officiel de REWORK
Ecouter : La page MySpace de REWORK
Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip chic et décadent de "The Copenhagen Experience", qui ne se trouve malheureusement pas sur l'album.
.
. ROBOTS IN DISGUISE - We're In The Music Biz (President Records)
J’ai une tendresse particulière pour les deux
chipies britanniques de ROBOTS IN DISGUISE, dont la réputation encore
discrète demeure incompréhensible. Dee
Plume et Sue Denim ont tout de
même été parmi les premières à donner dans le revival 80’s, et ce dès leur
premier mini-album « Mix Up Words And Sounds » (2000),
intégralement repris sur leur premier album « Robots In
Disguise » (2001), un véritable chef d’œuvre entre new-wave,
post-punk et électro-funk qui retrouvait avec une justesse rare un son très
80’s. L’album ne connut qu’un succès d’estime, mais il intéressa l’ex-membre
d’un groupe trip-hop déjà presque oublié (SNEAKER PIMPS), un certain Chris
Corner, qui préparait son nouveau projet IAMX. Chris Corner prit le duo sous son aile, et sous sa houlette, les ROBOTS
IN DISGUISE entamèrent un virage plus punk avec leur deuxième album « Get
RID ! » (2004), un disque court mais débordant d’une énergie
exceptionnelle et d’une inspiration brillante. Hélas, ce fut un nouvel échec
commercial, malgré le succès relatif du single très funky “The DJ’s Got a
Gun“ et ceux plus confidentiels, mais néanmoins bien réels, de “Turn It
Up“, un single plus sombre qui fit les beaux jours des soirées gothiques,
et “La Nuit“, un titre joyeusement kitsch chanté dans un français assez
approximatif.
Remerciées par leur label Recall, les deux sirènes britanniques ont erré
quelques années comme DJettes avant de se voir proposer de reprendre les
chemins des studios par President Records, qui a réédité dans la foulée « Get
RID ! ».
C’est donc avec impatience que j’attendais ce nouvel opus et malheureusement,
malgré sa pochette assez osée, « We’re In The Music Biz »
est un album très inférieur aux deux précédents disques des deux jeunes filles.
Principalement parce que le son de ROBOTS IN DISGUISE a perdu de
beaucoup son originalité, se collant un peu trop au genre post-punk à la mode. Fini
les sons kitschs funky et le côté électro-pop qui donnaient un côté trop joyeux
aux chansons du groupe.
Comme son prédécesseur, « We’re In The Music Biz » est
un album court, dépassant de peu la demi-heure, mais la frustration n’en est
que plus grande, tant on attend en vain un morceau qui décolle. Car l’autre
souci de cet album, c’est que les compositions sont parfaitement quelconques.
Malgré le mal que se donne le duo pour accoucher d’un post-punk énergique,
jamais les ROBOTS IN DISGUISE n’ont été aussi peu inspirées mélodiquement.
Même le single pourtant prometteur “The Sex Has Made Me Stupid“ suscite
une attention polie, rien de plus. Il n’y a guère que sur “I’m Hit“ ou “Don’t
Copy Me“ que l’on retrouve un peu, mais seulement un peu, de la qualité des
précédents disques. Quand on sait en plus que President Records ne se
spécialise pas particulièrement dans la distribution et que dénicher cet album
chez un disquaire ou même sur Internet n’est pas gagné d’avance, on comprend
que là non plus, elles n’ont vraiment pas dû changer de tranche d’impôts cette
année .
Que dire d’autre, sinon que de souhaiter aux ROBOTS IN DISGUISE de mieux
travailler le prochain album, en espérant qu’elles ne passent pas toute leur
carrière à manquer le coche. Quant à vous, chers lecteurs, je vous recommande
de vous pencher plus avant sur « Robots In Disguise »
et « Get RID ! », qui sont du très, très, très bon
ROBOTS IN DISGUISE comme j’espère que nous aurons encore le plaisir d’en
écouter.
Attention ! Chef d’œuvre absolu ! L’album
éponyme de RUSALNAIA est probablement celui qui a le plus tourné dans
mon lecteur CD cette année ! Ce duo presque inconnu a tout simplement
signé le deuxième meilleur album de l’année 2008 selon moi (Le premier, c’est
le FERN KNIGHT, suivez donc un peu
ce que j’écris !). RUSALNAIA, c’est la rencontrede la chanteuse médieval-folk
britannique Sharron Kraus et de la multi-instrumentiste américaine Gillian
Chadwick, fondatrice d’EX REVERIE et de WOODWOSE,mais
aussi seconde voix de FERN KNIGHT, dont j’ai déjà eu l’occasion de
parler plus haut.
Ensemble, elles composent une sorte de folk païenne et rituelle, qui tire de la
folk anglaise de Sharron Kraus une sorte de mélancolie intemporelle et
de la folk psychédélique de Gillian Chadwick un caractère hypnotique et
un lyrisme quelque peu sulfureux. A cela s’ajoute la production de Greg
Weeks, le leader d’ESPERS, qui, comme à son habitude, effectue un
travail sonore magistral et apporte sa guitare psychédélique sur quelques
morceaux.
Sur le plan instrumental, les guitares acoustiques côtoient des instruments
médiévaux et des percussions très anciennes, auxquels s’ajoutent quelques notes
plus électriques, le violoncelle de Margie Wienk (FERN KNIGHT) ou
l’ombre d’un vieux ARP Odyssey aux sonorités surannées.
Mais plus que cet univers médiévalo-païen auquel on peut très bien rester
insensible, ce qui fait la force de l’album de RUSALNAIA, c’est la
beauté des mélodies, la variété des ambiances, l’harmonie parfaite entre les
voix graves et aigues des deux sirènes et tout ce que leur musique profane, à
la fois traditionnelle et constamment inventive, expérimentale et virtuose,
intemporelle et psychédélique peut interpeller au sein de notre inconscient
collectif. Du morceau “Rusalnaia“ qui se termine en une envoûtante
mélopée de messe noire, à la ballade à la triste féerie de “Kindling“,
en passant par la ronde joyeuse de “Dandelion Wine“ ou par le dantesque
final psychédélique de “Wild Summer“, l’album de RUSALNAIA est un
bouleversant voyage dans le temps, teinté de la déchirante mélancolie d’un
autre âge, auquel nous convient deux musiciennes exceptionnelles, deux
chanteuses aux voix sublimes pour qui chaque note est une révélation, deux
interprètes de cultures anciennes par la bouche desquelles s’expriment les
siècles passées. Un disque magique, mystique, bouleversant, magnifique et
imposant, comme les ruines d’un temple vieux de plusieurs millénaires.
Ecouter : La page MySpace de RUSALNAIA
Dorian Wybot vous invite à regarder : Pas de clip, juste une version live de "Kindling" enregistré à Toulouse mais dont le son et l'image sont plus que déplorables, d'autant plus que ces demoiselles sont un tantinet pompettes.
.
. SANTOGOLD - Santogold (Downtown Music)
Une découverte épatante que cette jeune chanteuse
noire, fille de bonne famille, diplômée en ethnologie, et qui a tout laissé
tomber pour se consacrer à la musique, et pas la plus évidente qui soit. Bien
qu’ayant d’abord composé pour des chanteuses R’n’B, SANTOGOLD, de son vrai nom Santi
White, s’est lancée cette année en solo dans une musique résolument
post-punk, fortement inspirée de chanteuses de la fin des années 70, de NINA HAGEN à SIOUXSIE AND THE BANSHEES, en passant par BLONDIE, GINA X PERFORMANCE
ou le TOM TOM CLUB. Seuls atavismes
de ses racines afro-américaines, un remix vaguement R’n’B et un excellent
morceau reggae à l’ancienne, à peine rehaussé de quelques bidouillages
électroniques, qui n’arrivent m^me pas comme un cheveu sur la soupe dans cet
album admirablement cohérent en dépit de la variété de ses influences.
Pour un premier album, c’est un beau coup de poker. Avec une production
soignée, mais minimale et assez lo-fi, SANTOGOLD
se montre d’abord une chanteuse au registre de voix très large, pouvant aussi
bien chanter soul que rock ou reggae. Cette flexibilité, ajoutée à
l’originalité de son timbre, compense largement un manque de puissance vocale
assez manifeste.
Il n’empêche, ce premier album éponyme est d’une étonnante fraîcheur, démarrant
sur le très poppy “L.E.S. Artistes“
puis se poursuivant avec l’excellent “You’ll
Find A Way“, et son petit côté STRANGLERS.
Vient ensuite le seul reggae de l’album, l’assez tripant “Shove It“, puis l’album évolue vers un étrange mélange de new wave
et de dub, marqué par d’excellents titres comme “Say Aha“ ou le très gothique “My
Superman“, à propos duquel SANTOGOLD
a avoué s’être inspirée du titre “Red
Light“ de SIOUXSIE & THE
BANSHEES.
A la fois léger, vaporeux et soigneusement ciselé, le son de SANTOGOLD est d’une profonde
originalité et reflète un métissage étonnamment réussi entre musiques noires et
musiques blanches qui fleure bon la fin des années 70, malgré les quelques
arrangements electro-clash qui y confèrent une certaine modernité à laquelle on
peut être plus ou moins sensible, mais qui de toutes manières ne gâchent en
rien le côté « vintage »
des morceaux. La chanson qui clôt l’album, “Anne“
est un titre sombre et envoûtant qui mérite grandement le détour.
En fait, l’immense qualité de cet album tient au fait qu’il révèle une
personnalité musicale hors du commun et déjà parfaitement maîtrisée, mais aussi
que ce disque doit beaucoup également à la sincérité absolue de la démarche
artistique de SANTOGOLD, qui ne
s’abandonne à aucun compromis musical et demeure à la croisée de musiques aussi
différentes que traditionnellement incompatibles. Même le remix final de “You’ll Find A Way“, qui s’inscrit
pourtant dans une démarche plutôt R’n’B, évolue dans son refrain vers une sorte
d’industriel à la NINE INCH NAILS totalement
imprévisible.
Bref, « Santogold », l’album, est avant
tout un disque inspiré mais profondément déconcertant. Mais c’est justement ce
côté déconcertant qui en fait un grand disque, parce qu’il nous rappelle qu’en
matière de musique, même lorsqu’on se prétend éclectique ou expert, on a des
idées bien arrêtées sur telle ou telle musique. Une artiste comme SANTOGOLD déboule un peu comme un chien
dans un jeu de quilles et fait virevolter toutes nos certitudes. On peut se
braquer, bien sûr, juger qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes et
récriminer sans fin sur les métissages douteux qui cachent mal le peu
d’inventivité des artistes, mais je suis plutôt pour ma part quelqu’un
d’ouvert. Rentrer dans cet album m’a été ardu, mais j’y ai pris un plaisir
réel, et en dépit des quelques maladresses bien pardonnables à une artiste qui
débute, je suis devenu totalement fan de SANTOGOLD.
D’abord parce que, comme je l’ai dit, cet album est plutôt réussi, et ensuite
parce qu’il est novateur, bien plus qu’on ne peut s’en rendre compte à la première
écoute. C’est un disque à part, signé par une artiste pas comme les
autres : ni underground, ni commerciale, composant une musique ni vraiment
blanche, ni vraiment noire, ni totalement actuelle, ni véritablement rétro.
L’air de rien, c’est peut-être le début de quelque chose…
Toujours est-il que j’attend avec impatience le prochain opus de SANTOGOLD, qui sera signé d’ailleurs
sous le nom de SANTIGOLD, un obscur
individu utilisant « Santo
Gold » comme pseudo depuis un quart de siècle ayant obligé la
chanteuse par voie juridique à changer de pseudo. Comme quoi, rien n’est gagné
d’avance pour Santi White, et on ne
peut que lui souhaiter de continuer aussi brillamment de nous déconcerter et de
s’accrocher à son rêve d’une autre musique pop.
.
. SILVER SUMMIT - Silver Summit (Language Of Stone)
Bien que le très enthousiasmant label Language Of
Stone de Greg Weeks, le leader d’ESPERS, se dirige de plus en plus vers
une sorte de stoner rock pas toujours très digeste, délaissant les voluptés
acid-folk pour un hard rock façon années 70 bien en peine de détrôner ses
aînés, il y aura eu au moins quelques bonnes sorties sur ce label cette année,
dont le premier album de SILVER SUMMIT,
un duo formé de David Shawn-Bosler
et Sondra Sun-Odeon, deux
guitaristes hippies, bercé par les refrains du JEFFERSON AIRPLANE et de HOT
TUNA, ainsi que par les riffs psychédéliques de AMON DÜÜL II.
Néanmoins, ce couple atypique s’est fait aider de près d’une dizaine de
musiciens aguerris, dont Jesse Sparhawk
et Greg Weeks (qui est aussi le
producteur de l’album) d’ESPERS, Margie Wienk de FERN KNIGHT, Laura Ortman
de THE DUST DIVE et l’inévitable Gillian Chadwick, d’EX-REVERIE, de RUSALNAIA, de WOODWOSE,
de FERN KNIGHT, qui vient ici
principalement prêter sa voix aux choeurs.
Musicalement, l’album est une réussite plutôt enthousiasmante, même s’il
démarre dans un esprit très rock psychédélique et qu’il se détourne fort
rapidement vers une folk assez austère, pour ne pas dire dépressive qui
contraste étrangement avec les trois premiers morceaux. “The Door“ and “Awaken“ sont effectivement deux titres
purement psychédéliques qui nous replongent au tout début des années 70. Sondra Sun-Odeon a une voix et un chant
assez voisins de ceux de Grace Slick,
la très charismatique chanteuse de JEFFERSON
AIRPLANE, et tout comme elle, Sondra
sait donner un caractère presque effrayant à sa voix, notamment sur la ballade
schizophrénique “Fool’s Love“. La différence étant
principalement que SILVER SUMMIT
demeure très attaché à ses racines folk, et souffre un peu de cette
impossibilité à choisir entre rock et folk, ou du moins n’arrive pas encore à
trouver un équilibre parfait entre les deux.
Tout cela n’empêche pas que ce premier album éponyme nous transporte avec un
surprenant réalisme dans les années 70, à ce moment où le « Summer Of Love » commençait à tourner au bad trip. SILVER SUMMIT s’offre même une reprise
du “Wishing Well“ de BERT JANSCH, le leader de PENTANGLE,
avant de conclure l’album sur le magnifique “The Bridge“,
ballade désabusée au piano qui s’abîme dans un déluge de guitares psychédéliques.
On reprochera à SILVER SUMMIT une
noirceur désespérée qui se marie assez mal avec les éléments hippie de sa
musique, mais indéniablement, la recette fonctionne. L’album est poignant,
fascinant, dérangeant, mais il demeure beau et profond, la sincérité de sa
musique palliant efficacement aux quelques maladresses d’écriture.
Si SILVER SUMMIT n’est pas forcément
le meilleur groupe pour s’initier à la nouvelle scène acid-folk, il s’impose
comme une personnalité avec laquelle le genre devra compter. Un nouveau JEFFERSON AIRPLANE, peut-être, mais il
est encore un peu tôt pour l’affirmer. En attendant, si vous avez fait Mai 68
ou si vos parents vous ont fait rêver en vous parlant de la communauté où ils
se sont rencontrés, nul doute que cet album vous arrachera à tous quelques
fleurs de nostalgies qu’il vous appartiendra de tendre aux policiers
d’aujourd’hui, just like in the good old
days…
.
. MARIEE SIOUX - Faces In The Rock (Grass Roots Records)
Dernière perle folk de ce Millésime. Non seulement
ce n’est pas la moindre, mais c’est peut-être même la seule dont vous ayiez pu
entendre parler. Félicitons chaleureusement le directeur marketing de Grass
Roots Records ou de son distributeur français : il est hallucinant de voir
que cette petite jeune fille âgée d’à peine 23 ans, ayant enregistré son album
dans sa lointaine maison de Nevada City, en Californie, a pu se payer une
session sur France Inter, et une poignée de concerts à Paris.
Fille d’une mère latino-indienne (et elle en est fière) et d’un père
hongro-polonais (et elle en parle déjà moins), Mary Sobonya se rebaptise MARIEE
SIOUX, et décide de suivre la vocation familiale (son père est joueur de
mandoline) en devenant musicienne. Un CD-R autoproduit circule entre de bonnes
mains, et moins de deux ans après ses premières démos, MARIEE SIOUX s’offre un « Faces In The Rock »
signé chez le prestigieux label folk Grass Roots, et commence à voyager à
travers le monde pour faire entendre ses chansons folk.
Bien qu’elle se réclame de ses racines indiennes, elles s’entendent hélas assez
peu dans sa musique, qui relève plutôt d’une folk acoustique proche de JOAN BAEZ, avec néanmoins une forte
inspiration européenne. Seules quelques flûtes indiennes, utilisées d’ailleurs
avec parcimonie, dessinent sous nos paupières un paysage désertique peuplé de
quelques guerriers sioux, notamment sur les deux meilleurs titres de l’album, “Wizard Flurry Home“et le magnifique “Wild Eyes“.
Car aussi jeune soit-elle, MARIEE SIOUX
est une songwriter de grand talent qui sait écrire des mélodies d’une qualité
impressionnantes, des chansons qui marquent la mémoire et que l’on semble
connaître depuis vingt ans dès la première écoute. Seul bémol, la petite
prodige a parfois tendance à se répéter un peu trop et surtout à s’étaler sur
près de dix minutes, sans toutefois que l’écriture des morceaux le justifie
réellement. D’où une tendance pour l’auditeur à décrocher quelque peu à la
moitié de l’album, d’autant plus que la répétition interminable des arpèges ne
semble pas lasser la demoiselle.
Bref, autant de petits défauts techniques que l’on serait bien en peine de
reprocher sérieusement à une aussi jeune artiste. L’avenir dira si MARIEE SIOUX inscrira son nom au
fronton de la folk, mais il y a tout lieu de penser que si cette jeune artiste
persiste dans son art, nous n’avons assurément pas fini d’en entendre parler.
En attendant, je vous invite à découvrir cet album sensuel et intimiste, doux
et paisible, que l’on peut mettre sans risque aucun entre toutes les oreilles.
Ecouter : La page MySpace de MARIEE SIOUX
Dorian Wybot vous invite à regarder : La route et la nature sauvage des Etats-Unis, dans le très beau clip de"Wizard Flurry Home".
Un nouvel album de VON MAGNET est toujours un évènement majeur, tant il est vrai que
ce groupe absolument inclassable promène depuis plus de 20 ans une carrière
sans faux pas au travers d’une musique qui flirte allègrement entre
l’industriel, l’électronica, le flamenco, le tango et les musiques ethniques
traditionnelles, tout cela mis au service d’une vision du monde profondément
humaniste et multiculturelle, mais aussi ténébreuse et pessimiste. « Ni
Prédateur, Ni Proie » est le huitième album studio pour le
collectif de Phil Von et Flore Magnet, qui apparait étrangement
sur Ant Zen, un label plutôt connu pour accueillir des artistes donnant dans une
techno industrielle très urbaine. Trois ans après le somptueux « De
l’Aimant » (2005), meilleur album du groupe à ce jour, VON MAGNET effectue un virage brutal
vers un son plus âpre, plus urbain et plus noir que jamais. Est-ce le groupe
qui essaye de coller à son nouveau label ou bien est-ce parce que son dernier album
est dans cette mouvance que le groupe l’a proposé à ce label ? Nous
laisserons à VON MAGNET le bénéfice
du doute.
Comme ses prédécesseurs, « Ni Prédateur, Ni Proie »
est un album complexe qui ne se découvre pas en trois écoutes. Mais ce n’est
pas tout ! Le groupe a choisi de
composer principalement des morceaux articulés sur plusieurs séquences
rythmiques, créant au sein d’un seul morceau une sorte de collage sonore qui
n’est pas facile à démêler. Reste que le travail structurel est, comme
d’habitude, d’une grande richesse et d’une inventivité totale. VON MAGNET retourne à ses racines
industrielles et ne le fait pas à moitié. Les morceaux sont oppressants,
inquiétants, d’une noirceur viscérale sans pour autant sombrer dans la
morbidité facile. Les rythmes électroniques rencontrent des percussions
tribales et distordues, tandis que les textures se font plus orchestrales, les
samples vocaux plus paniqués et hystériques. « Ni Prédateur, Ni
Proie » reflète avec une grande fidélité l’époque à laquelle nous
vivons, c’est-à-dire précisément une époque de prédateurs et de proies, sur
laquelle VON MAGNET jette un regard
lucide et excédé. L’album sonne presque comme la bande originale d’une guerre
sans issue. L’ambiance dégage une martialité que les nombreuses percussions
orientales n’assouplissent en rien, bien au contraire, puisqu’elles nous
évoquent à la fois l’Irak et le conflit israélo-palestinien. Des guerres sans
issues, justement. La boucle est bouclée : « Ni Prédateur, Ni Proie »
est lui aussi un album sans issue, un enfermement dans la folie humaine,
d’autant plus fascinant qu’il recèle de réels moments de grâce.
On remarquera l’absence presque totale de chant et de guitare flamenca, sacrifiés
semble-t-il sans regrets. La musique, l’atmosphère, l’évocation sont ici
privilégiés avec une certaine justesse. On adhère ou pas, mais on saluera sans
peine l’ambition et la rigueur de VON
MAGNET, qui signe là son album le plus extrême et le moins harmonieux.
Presque 20 ans après son premier album, « El Sexo Surealista », VON MAGNET demeure un groupe résolument
avant-gardiste, puissamment créatif et dont l’œuvre, plus noire que jamais,
séduira les oreilles les plus tourmentées et les plus exigeantes.
Nous concluerons ce Millésime 2008 avec le come
back le plus discret de l’année, celui des vétérans de WIRE. Apparus à la toute fin des années 70 dans un contexte punk
ultra-basique, WIRE a évolué dans
les années 80 vers une new-wave austère, qui n’est pas sans rappeler NEW ORDER. Après avoir cessé toute
activité en 1991, WIRE a fait un
vibrant retour en 2003 avec « Send », un album
fortement inspiré de sa première période punk, mais où Colin Newman et sa bande avaient introduit samplers et riffs assassins,
se rapprochant ainsi du son plus moderne de NINE INCH NAILS tout en conservant le caractère glacé de leur
période new wave.
On attendit à cet album énergique une postérité qui ne vint pas, et finalement,
c’est presque dans l’intimité qu’est sorti cet « Object 47 » en
2008 sur leur propre label Pink Flag. Ce nouvel album marque à la fois un
retour à la new wave des années 80, mais aussi une proximité nouvelle avec les
albums solos de Colin Newman, à
commencer par son mirifique « Commercial Suicide » (1986).
A partir de là, évidemment, l’attention de l’auditeur dépend surtout de son
jugement face à cette démarche résolument passéiste. Ou il a envie de réécouter
le WIRE de « IBTABA »
(1989), ou il passe son chemin.
Dans le premier cas, l’auditeur sera même très agréablement surpris par cet
album assez basique, marqué par une basse ronronnante « à l’ancienne », et où l’électronique se fait discrète.
S’ouvrant sur le très neworderien “One
Of Us“, l’album poursuit
dans une cold-wave fort classique, franchement binaire mais tout à fait
délectable pour ceux qui aiment ça et qui peinent à trouver des groupes qui
savent encore le faire.
Certes, comme toute recette éculée, celle-ci a quelque peu ses limites, mais
durant le temps de neuf compositions fort honorables qui toutes ensemble n’atteignent
même pas les 35 minutes, il est bien difficile de se lasser.
Il faut reconnaître en plus que l’album est d’autant plus réussi, qu’il est
clairement sans prétentions et que chaque mélodie sonne juste. Pas un seul
couac ! Je dirais même : plus de bons morceaux que l’on en trouve sur
« The
Ideal Copy » ou « A Bell Is A Cup… ». L’album
distille avec bonheur une excellente pop 80’s dénuée de toute modernité et tout
autant inspirée, sinon plus, que l’originale. « Object 47 »
aurait pu être aussi bien imaginé en 1986, WIRE
n’en aurait pas changé une note.
Par conséquent, je ne dissimulerai pas tout le plaisir que j’ai eu à glisser
dans mon lecteur CD cet « Object 47 » parfaitement
suranné, mais qui ne dépare nullement entre un MINIMAL COMPACT et un ASYLUM
PARTY. Et qui reprocherait sérieusement à ces fringants quinquagénaires de
faire simplement ce qu’ils savent faire le mieux ? Pas moi, vous l’aurez
compris, ni vous non plus, ou alors c’est que vous y mettez de la mauvaise foi.
Ecoutez donc sans à priori ce 47ème objet signé WIRE, et vous verrez que les punks, ça ne vieillit pas toujours
aussi mal qu’on le croit.
Voilà pour
cette année 2008. Au programme l’année prochaine : PLAID, MARISSA NADLER, WHITELIES, FERN KNIGHT
(déjà !), GLASS CANDY (encore !),
WOODWOSE, et de manière plus
incertaine : ESPERS, SHE WANTSREVENGE, I LOVE YOU BUT I’VE
CHOSEN DARKNESS, plus bien d’autres albums surprise et qui sait, peut-être
un jour le nouveau MASSIVE ATTACK.
En attendant, bonne écoute à tous, merci de votre patience et à bientôt.
Dessins de Maurits Cornelis Escher (1898-1972). Le premier date de 1936, le second de 1952.
Comme je l’avais prévu, l’année 2008 fut « l’année du serrement de ceinture, des
privations les plus injustes et des aberrations politiques les plus odieuses ».
C’est précisément ce que j’avais écrit sur ce blog, et je ne peux qu’y adhérer
un an plus tard, jour pour jour. Mais il est vrai que la logique du pire fait
un peu de chacun d’entre nous des médiums en puissance. Nul besoin d’être nanti
de pouvoirs divinatoires pour comprendre que tout cela peut difficilement
s’arranger avec le temps.
J’ai songé, en septembre dernier, à écrire un texte sur la crise financière. Et
puis, nous sommes tant saturés d’informations (ou de désinformations) sur le
sujet que je n’ai pas jugé utile de mettre mon grain de sel. Surtout que
finalement, cette crise que l’on annonce comme un cataclysme mondial, elle rend simplement nos vies à tous un peu plus difficiles qu'avant. Mais une fois n’est pas coutume,
ce ne sont pas forcément les plus démunis qui sont les plus défavorisés. Je ne sais pas
pour vous, mais tous ces actionnaires en train de s’arracher les cheveux, ça ne
m’a guère ému. Et aujourd’hui que l’on annonce des milliers de licenciements
dans le secteur automobile, je ne me sens pas tellement plus révolté. Que ce
soit les employés des concessionnaires ou les ouvriers métallurgistes, tout ce
beau monde ne s’est jamais trop posé la question si leurs boulots ne
participaient pas à la dégradation de la planète. Or, l’automobile, c’est un
vrai problème pour l’environnement. Mais quand on travaille dans ce secteur, on ne tient pas
spécialement à y réfléchir. Voilà donc un certain nombre de personnes qui vont avoir à présent le temps et l'opportunité d'y réfléchir.
Evidemment,
on peut se dire : s’il n’y a plus d’argent dans les caisses, pourquoi ne
pas imprimer simplement plus de billets, et les distribuer là où ça
manque ? C’est le genre de propositions que vous feront toutes les personnes
âgées si vous leur parlez de la crise. Bien sûr, vous aurez le réflexe de
rire de leur naïveté et de leur dire que ce n’est pas possible. Et en même
temps, vous serez bien en peine de leur expliquer vraiment pourquoi ce n’est
pas possible. Vous vous douterez bien qu’il y a quelque chose à voir avec la
dévaluation, mais en même temps, que représente la notion de dévaluation dans
un système monétaire basé sur la spéculation abstraite sur des sommes d’argent
que l’on a emprunté ?
Bref, comme le chantaient il y a déjà vingt ans les Vagabonds, sorte d’ersatz
en encore plus minable des Forbans, dans leur titre presque immortel « Tout Va Bien » :
« La crise, et tout leur
délire Fais-en une crise de rire ! »
L’autre grande information de l’année, c’est
évidemment l’élection de Barack Obama, au sujet de laquelle on a à peu près
tout dit sauf que ça ne va probablement pas changer grand-chose. Il est
amusant, d’ailleurs, de voir à quel point dans tous les pays du monde, des
milliers de gens ont soutenu le candidat démocrate pour la seule et unique
raison qu’il est l’antithèse totale de son prédécesseur. Et puis un Président
noir à la Maison Blanche, quelle chic idée ! C’est important au niveau du
symbole, même si ce ne sont pas les symboles qui gouvernent – en l’occurrence,
les membres du gouvernement d’Obama risque, eux, d’être bien blancs. Et quand
bien même, est-ce la couleur de peau d’un homme politique qui établit sa
compétence ? Probablement pas. Obama va déjà rentrer dans l’Histoire comme
premier Président noir, il n’est vraiment pas certain qu’il ait plus envie que
ça de pousser au-delà l’exception. Et quand bien même, que peut-il faire ?
Convaincre des centaines de millions d’Américains qu’ils ne sont pas les Rois
du Monde ? Alors que justement, sa propre élection a créé des crises
d’hystérie sur toute la planète ?
Mais bon, que voulez-vous, les gens s’ennuient,
leurs existences sont mornes et désincarnées, ils n’allaient pas laisser passer
une si belle occasion de se fondre dans une catharsis primaire aux allures de grande fête populaire. L’important, c’était de
croire tous ensemble pendant un instant que le monde était merveilleux. Je
garderai le souvenir de cette Noire américaine interviewée par la télévision
dans une sorte d’église. Elle était en larmes, complètement hystérique, et elle
hurlait : « C’est le plus beau
jour de ma vie ». Le pire, c’est que c’était sans doute vrai. Que
l’élection d’un président dont elle partage l’affiliation ethnique mais qu’elle
ne rencontrera jamais et qui ne changera probablement rien à son existence soit
le plus beau jour de sa vie, ça nous renseigne sur la vie de merde qu’elle doit
se payer. En même temps, elle était fort laide, elle avait l’air complètement
débile, et si elle était dans une église, c’est qu’elle croyait en Dieu. C’est
clair que, partie comme ça, elle avait peu de chances d’avoir une vie
intéressante. Néanmoins, je m’en voudrais de gâcher la fête, même
si je ne m’y suis jamais senti convié. Barack
Obama redonne de l’espoir à pas
mal de gens, et son élection est une étape nécessaire pour un continent esclavagiste
qui a inventé quelque chose d’aussi odieux que le Ku Klux Klan. J’avoue même
avoir été surpris d’une victoire aussi écrasante. Je pensais très sincèrement
que les résultats seraient plus serrés. Cela montre la volonté d’une certaine
partie de l’Amérique d’aller au-delà du puritanisme et de la ségrégation qui a
marqué son histoire. Et ce n’était pas évident, pour un pays aussi ouvertement
patriote, de piétiner ainsi allègrement un tabou sur lequel repose une partie
non négligeable de sa mentalité.
Mais on ne m’empêchera pas de me gausser quelque peu des soutiens ostentatoires
du reste du monde, notamment en Europe, où, dans la plupart des pays de la
communauté, les candidats noirs ou issus de l’immigration peinent encore
beaucoup à exister sur la scène politique. Rien qu’en nos contrées, combien de gens
ont soutenu Obama mais n’auraient jamais voté pour un président noir en
France ?
2008, ça a aussi été le retour des bombes et des tanks. En Géorgie, d’abord, où
on a pu constater que l’U.R.S.S a changé de nom, mais pas de méthodes, et puis
dernièrement dans la Bande de Gaza, où les politesses s’échangent à grands
coups de roquettes. Mais le conflit israélo-palestinien n’arrive pas à
m’intéresser. Tous ces gens qui se ressemblent tant et qui se massacrent depuis
des décennies, simplement parce qu’ils ne donnent pas le même nom à un Dieu qui
n’existe pas, ça atteint un degré d’obscurantisme auquel il m’est impossible de
m’abaisser.
Du côté de chez nous, l’année 2008 fut assez calme.
La France est un pays très chiant, depuis quelques années. Je ne sais pas comment ça
se passe ailleurs, mais j’ai de plus en plus envie d’aller y voir par moi-même. Ceci dit, ne soyons pas inustes : nous avons
eu quelques belles morts en 2008. Certaines m’ont fait sincèrement de la
peine (Alain Robbe-Grillet, Philippe Khorsand), d’autres m’ont moins touché eu
égard à l’âge canonique des intéressés (Henri Salvador, Jean Delannoy, André
Bellec, Aimé Césaire), d’autres encore m’ont assez indifféré (Carlos, Yves
Saint-Laurent), et enfin - pourquoi le cacher ? - le lâcher de rampe de
certaines têtes de con m’ont franchement réjoui (Pascal Sevran, Guillaume
Depardieu, Sœur Emmanuelle).
Sinon, l’accession de Carla Bruni comme première dame de France fut la grosse
farce de l’année. J’ai déjà écrit sur ce sujet en février, donc je ne me
répèterai pas, mais quelle franche rigolade que de voir cette bonne à rien
terminer sa carrière de la même façon qu’elle l’a commencé : comme
potiche. Le semi-échec de son album, malgré la promo titanesque qu’il y a eu à
sa sortie, est d’ailleurs assez éloquent sur l’opinion qu’elle génère. Carla
Bruni est une potiche, la potiche ultime même. Elle n’est ni une chanteuse, ni
une artiste, il serait tant qu'elle s'en rende compte. Mieux vaudrait qu’elle se concentre sur son rôle de faire-valoir au moins
jusqu’en 2012, si tout se passe bien, ou en 2017, si les Français persistent à
être cons, ce qui n’a rien d’impossible.
2008 fut une année de ruptures, hélas sans grandes
conséquences que de flipper ou de se réjouir sur le
moment. Je ne suis pas sûr
que tous les bouleversements attendus en 2009 aient bien lieu.
En ce qui concerne ma vie personnelle, 2008 fut aussi une année de claquage de portes. Pourtant, l’année avait plutôt bien commencé pour moi, avec ces quinze jours de vacances passés
à Toulouse, une ville que j’affectionne énormément. Mais voilà, à peine revenu dans la capitale, les ennuis allaient commencer...
J’ai chassé de ma vie, cette année, un ami de vingt ans. C'est un acte assez déconcertant. On croit connaître les
gens, et puis au détour d’une frustration, d’une jalousie, ils révèlent leur
vrai visage. Celui-là était la personne à qui je dois toute ma culture
musicale, nous nous étions rencontrés au lycée et il avait su me décrasser les oreilles d'une manière attentive et pointilleuse. Certes, il n'avait pas que des qualités. Il a toujours été d’un
tempérament un peu jaloux, et franchement langue-de-pute. Mais j’ai toujours
considéré que l’on doit accepter les amis avec leurs qualités et leurs défauts.
Il n'y a rien de pire que de considérer les personnes qu'au travers de ce qu'elles nous apportent et de faire l'impasse sur le reste. En avançant dans la trentaine, cet ami s’est replié sur lui-même, dans une
existence larvaire et misanthrope, où il renâclait dans le mépris de la
différence l’échec absolu de sa propre vie. Il lui plaisait sans doute de croire que nous
vivions un peu la même. J’ai peut-être eu le tort de ne pas chercher
obstinément à le détromper. Lorsqu’il a été amené à constater de visu que ce
n’était pas le cas, il a eu une réaction grotesque, pitoyable mais néanmoins
impardonnable. Il se trouve que j’ai dans mon entourage proche une très jeune fille
qui est comme une petite sœur pour moi, il se trouve que mon ami a vu
qu’elle me regardait comme personne ne le regarderait lui, et il a cherché à me
faire honte devant elle, d’une manière tellement ridicule, tellement déplacée,
que cette jeune fille s’est surtout demandée s’il n’avait pas de sérieux
problèmes psychologiques. En un sens, elle n’avait pas tort.
J’aurais pu passer sur cette histoire, puisqu’elle n’a pas eu de conséquences
sérieuses. Mais devais-je pardonner aussi facilement ce qui était quand même
une trahison manifeste ? Devais-je tolérer dans mon entourage quelqu’un
prêt à me poignarder pour sauvegarder l’image qu’il a de lui-même ? Pour
cela, parce que cet ami est une personne qui est incapable de présenter ses
excuses quand elle fait une ânerie, mais aussi pour d’autres détails plus secondaires que je ne
dévoilerai pas, j’ai jugé que non, je n’avais pas à me montrer magnanime.
Cela ne fut pas facile, dans la pratique. Rompre tout contact avec un ami de
vingt ans, avec lequel on a partagé tant et tant de choses, ce n’est pas
évident. Déjà, je n’aime pas trop l’idée de laisser des gens derrière moi, à la base et en plus, cet ami était presque la personne que je connaissais depuis le plus longtemps.
Mais de quelque façon que je tournais l'affaire, je ne voyais pas comment procéder autrement. La rupture était véritablement nécessaire, et je suis somme toute assez content d’avoir
pu la pratiquer sans trop de mal, et avec encore moins de remords.
Autre rupture aussi, avec le C.A.A. de Maurice et le site Internet
mauriceradiolibre.com. Je n’aurais pas soupçonné que l’animateur soit aussi mal
entouré. Là aussi, la frustration et la jalousie de personnes stupides et
mentalement dérangées n’y est pas pour rien. La seule chose qui me réjouisse,
concernant Maurice lui-même, c’est qu’il a enfin décroché une émission sur une
chaîne câblée. Pour ce que j’en ai vu, je ne suis pas certain qu’il s’y éclate
vraiment, mais ça peut être une réelle opportunité pour refaire plus tard une
émission dans son propre esprit, et sans doute loin des tristes rats qui lui
tournaient autour jusqu’à maintenant. C'est la meilleure chose qui puisse lui arriver. En dehors de ce que je lui dois pour mon propre travail, Maurice est un animateur au talent rare qui mérite grandement la reconnaissance de son travail.
Par ailleurs, comme vous l’avez peut-être noté si vous suivez attentivement ce
blog, je participe à une soirée de lectures bimestrielle nommée « Le
Langage des Viscères », et qui réunit des poètes et des auteurs un
peu marginaux, et dont les quatre premières éditions ont été un franc succès.
Cela est au moins un point positif sur le plan professionnel. Cela me ramène
d’une part à mes débuts, c’est-à-dire au principe d’une lecture publique, et en
même temps, cela me pousse à évoluer dans des formats nouveaux, et à exacerber
ma fibre poétique, ce que je ne ferais sans doute pas avec la même régularité
et le même bonheur sans cette perspective de lectures. Le projet devrait
continuer durant toute l’année 2009.
La mise en ligne de mon blog "Dorian de Saint-Ouen" (encore inachevé à l’heure où
j’écris ces lignes) a causé pas mal de retard dans l’alimentation de ce
blog-ci. Certains textes entamés ont été terminés avec de nombreux mois de
retard et publiés de façon antidatée, afin de respecter le caractère spontané
de leur processus créatif. N’hésitez donc pas à refaire un tour d’horizon de
mon blog, vous y découvrirez peut-être des choses qui n'y étaient pas lors de votre dernière visite. Trois chroniques de livres sont également en cours de finition, et devraient
apparaître sur ce blog durant les prochaines semaines.
Il me reste à remercier une fois encore ceux et
celles qui se sont penchés cette année sur mes écrits, et ont honoré ce blog de
leur présence : Amine, Mickael, Manuéla, Aurélie, Delphin, Florence,
Diane, les deux Christophe L., les deux Carole, Aurelia, X.Tin, Twiggy, le
Fabrice S. de Bruxelles, Lesley de Arlington, A. de Chicago et à toutes les
personnes qui ont tapé « Dorian
Wybot » dans Google et sont arrivées sur ce blog par ce biais.
Une mention spéciale pour une personne en particulier, qui est arrivée sur mon
blog en tapant dans Google « Dorian
Wybot Wikipedia ». Il se trouve que c’est plus que prématuré, mais
c’est tout de même très flatteur pour moi.
Merci à tous, et bonne année 2009 (ou du moins, pas trop mauvaise, ce sera déjà
ça).
Amicalement.
Dorian Wybot
Les trois dessins sont de la main du dessinateur argentin Quino (Joaquin Lavado), le créateur de "Mafalda", et sont extraits du recueil "Ca Va, Les Affaires ?" (1985), publié en France par Glénat. Le copyright et les ayant-droits de ces dessins et de leur traduction française appartiennent aux éditions Glénat.
Cela
commençait toujours ainsi. Soudain, la ville habillait son hiver de lucioles
mouchetées, qui enlaçaient nonchalamment les réverbères. Suspendues au-dessus
des rues, elles semblaient nous saluer de leurs évanescences bariolées. J’étais
alors enfant, toute lumière était une magie en offrande.
Par ces étoiles assujetties à l’homme, Décembre annonçait son triomphe dans la féerie.
La plupart des enfants y voit la perspective d’une mâtinée de cadeaux
flamboyants. Bien sûr, le cœur me battait à la pensée de ce réveil enchanté,
mais il y avait aussi tout le reste, toute cette magie de Noël qui, en cette
fin des années 70, était plus loin que jamais de l’Eglise qui l’a enfantée.
Noël, c’était d’abord la quête de l’arbre, du conifère aimé que l’on achetait
au petit marché, le sourire aux lèvres, comme si on allait accueillir un chaton
ou un chiot au sein du cercle familial. L’arbre était la merveille. On le
plantait dans un gigantesque pot, afin de dissimuler sa mort au plus profond de
la terre. On sortait de cartons poussiéreux des guirlandes fatiguées, pelées
par le temps, qui faisaient sans doute rêver ma mère bien avant moi. Nous
étions une famille pauvre, les accessoires des jours de fête avaient été
achetés au temps faste du Front Populaire. On les sortait de la boîte une fois
par an, ça ne pouvait pas s’abîmer à ce train-là.
Depuis la cime du sapin, les guirlandes tombaient en spirale comme des coulées
de lierre argenté. Puis venait la guirlande électrique, avec ses ampoules
clignotantes. Je ne pouvais détacher mon regard de ces scintillements syncopés
que reflétait à l’infini l’effet miroir argenté ou doré des autres guirlandes.
Ensuite, on posait les décorations, les petits personnages, et surtout les
boules de Noël, ces sphères colorées qui exerçaient sur les chats de la maison
une fascination telle qu’on en retrouvait certaines trois mois après sous
divers meubles. Elles me semblaient des planètes miniatures que les branches du
sapin libéraient de la pesanteur. Voilà ce qui manquait à l’univers : des
branches de sapins géantes auxquelles on suspendrait planètes et soleils.
Durant des heures, je restais là, devant ce sapin que j’aurais voulu montant
par-delà le ciel. Je m’imaginais ainsi marcher d’une planète à l’autre, petit
microbe arpentant les branches du sapin de l’univers, à l’ombre de feuilles
titanesques qui ne me piqueraient plus, ainsi, le bout des doigts. Ces heures
de rêveries demeurent mes plus beaux souvenirs d’enfance.
Enfin, on terminait avec la pose de l’étoile du Berger, qui était, si je me
souviens bien, dans le plus pur style disco, couverte de paillettes, avec des
petits filaments argentés censés évoquer une étoile filante, bien qu’en
théorie, ça n’en soit pas une. Certaines années aussi, on sortait la crèche,
mais ça ne me passionnait pas. Je l’aimais surtout pour son petit toit de bois
recouvert de vraie mousse, et pour les brins de paille au milieu desquels on
posait les personnages alanguis. J’aimais bien le bœuf et l’âne. J’aurais voulu
qu’ils mangent tout crû l’espèce de vilain bébé recroquevillé dans son berceau
doré.
J’avais des rêves bizarres, mais Décembre était le mois du rêve. On pouvait
voir des films en entier, puisqu’ils étaient diffusés l’après-midi. A l’époque,
on nous régalait des dinosaures en pâtes à modeler de Kevin Connor, façon 6ème
ou 7ème continent, ou des évocations de l’antiquité revues par Ray
Harryhausen, du «Choc des Titans » à Jason et ses
argonautes, en passant par les Sinbad, les 1001 nuits, toutes ces aventures
exotiques en carton pâte dont les palettes numériques n’ont pas réussi à
retrouver le secret. C’était merveilleux d’être un enfant et de regarder la
télévision, en ce temps-là.
Et puis, il venait toujours trop tôt, ce fameux matin de surprises. La veille
au soir, comme chaque année, je tentais de résister à l’envie de m’endormir,
rien que pour voir au moins une fois ce donateur nocturne et désintéressé, rien
que pour lire ce qui se passait dans son regard quand il venait déposer son
bonheur par effraction. Mais un enfant ne veille pas la nuit, la vie ne lui a
pas encore volé son sommeil.
Et au réveil,
au pied du sapin, une petite dizaine de paquets soigneusement emballés. C’est
étrange, je ne me souviens pas toujours des jouets que l’on m’offrait, mais je
me souviens des paquets cadeaux, de leur papier marbré, de leurs rubans soyeux.
J’aurais voulu les contempler longtemps, parce qu’ils étaient beaux, parce que
l’on pouvait tout imaginer en les regardant et que sitôt que ma main se posait
dessus et déchirait l’emballage, quelque chose se cassait, quelque chose que je
n’aurais pourtant pas su définir.
Mais tout autour de moi, les instigateurs du complot faisaient cercle, en
voulaient pour leur argent. C’est le plus détestable souvenir que je garde de
chaque Noël : derrière moi, les jambes de ces voyeurs qui semblaient
vouloir empêcher toute fuite, cette sensation d’être épié, observé, acculé à
exhiber ma joie, ma déception, et à le faire vite. Cela m’a tellement gâché le
plaisir de la découverte.
Mais après tout, les adultes ont de ces manies qu’on ne peut pas comprendre,
n’est-ce pas ?
Et l’une de ces manies, je la subissais une semaine plus tard, lorsque venait
le dernier jour de l’année, et que les grands se sentaient obligés de faire
ripaille, et de réunir à cet effet la famille toute entière autour d’une
volaille moins chère que la dinde, le budget ayant plutôt été alloué aux
bouteilles de vin.
Et puis, un certain réveillon, une tristesse qui monte, des larmes qu’on ne
saurait retenir, une conviction qui explose. Je ne veux pas que 1978 s’en
aille. Je ne veux pas de ce 1979 que je ne connais même pas. Je veux rester en
1978. Je le crie bien fort, et je déclenche l’hilarité générale. On me frotte
la tête, on plaisante, on tourne en dérision, personne ne comprend que je suis
en train d’appréhender la mort, la mort ! J’en rêve même la nuit d’après,
je verrai une demi lune, son visage triste de dessin animé, avec marqué
« 1978 » sur ce qui pourrait être son front. Elle me regarde en
pleurant, elle a un petit bras qui tient un petit mouchoir, elle me salue. Et
puis, elle rapetisse, elle rapetisse, je ne sais pas si elle disparaît ou si
elle s’éloigne. Elle secoue toujours son mouchoir, elle rapetisse jusqu’à
n’être plus qu’un petit point, et puis plus rien. Le noir.
J’ai six ans, je viens de comprendre que le temps ne passe pas, mais qu’il nous
laisse tomber. Quelques jours plus tard, sur le chemin de l’école, en voyant
les dizaines de sapins morts, abandonnés sur les trottoirs au bon vouloir des
éboueurs, je commencerai à appréhender ce qu’est la comédie humaine, ce que
cachent ces ampoules colorées, ces sapins arrachés, ces repas et ces rires bien
trop gras.
C’était il y a trente ans, c’était hier, c’était demain.
Ce poème en prose a été écrit spécifiquement pour la soirée poétique "Le Langage des Viscères"
du 19 décembre 2008, et a été lu publiquement pour l'occasion. Merci à
Dust
Of My Dust pour son indéfectible confiance, à la Cantada, pour
nous avoir accueillis et à tous ceux qui ont
partagé cette nouvelle aventure avec nous.
Je suis invité à la quatrième édition de la soirée de lectures poétiques "Le Langage des
Viscères", qui aura lieu le vendredi 19 décembre au sous-sol du bar punk/rock "La Cantada", 13 rue Moret, Paris 11 - Métro Ménilmontant ou Couronnes.
Comme pour les précédentes fois, la soirée commencera à 19h00 mais s'achèvera à 23h, moment où les DJ Emma Tome et Alien S. Pagan débuteront leur soirée habituelle "We All Fade To Grey", un set dansant autour de tubes connus et underground des années 80 qui devrait durer jusqu'à 2h du matin. Bien entendu, tout cela est gratuit, et les consommations à la Cantada sont à un tarif plus que raisonnable.
Je lirai à cette occasion un poème en prose inédit, "Décembre", qui sera publié sur
ce blog et sur ma page MySpace quelques jours plus tard. Outre mes interventions, vous pourrez également écouter lors de cette soirée celle de Dust Of My Dust, dont le blog est directement accessible dans ma liste de liens "Bon Voisinage".
Ci-dessous, le flyer de cette soirée.
Merci aussi de faire
passer le message, si vous
connaissez des personnes qui, de près ou de loin, seraient intéressées
par le
concept général de la soirée, en tant que spectateurs ou en tant que
participants (dans ce dernier cas, pour une soirée ultérieure,
naturellement). Au plaisir de vous croiser à cette occasion.
Cordialement.
Dorian Wybot
Site Internet de la Cantada : http://www.cantada.net(Ne vous fiez pas aux hideux dessins de l'interface, le lieu est très sympathique et les décorations de mauvais goûts ne descendent pas jusqu'au sous-sol)
Ponctuellement, je vous présenterai sous une forme
beaucoup plus photographique de courts posts évoquant une ville ou un village de
grande banlieue parisienne, et illustrée par des photos prises par moi-même. Ces photos n’ont
pas de prétention artistique, ni spécifiquement touristique ; elles prolongent
juste le regard de l’écrivain, un regard qui ne se veut ni outrageusement réaliste,
ni précisément descriptif, mais avant tout poétique.
Cliquer sur chaque photo pour la voir dans sa définition originale.
Saint-Pierre-du-Perray est une ville située dans l’Essonne,
immédiatement à côté de Corbeil-Essonnes, à exactement 40 kilomètres légèrement
au sud-est de la ville de Paris. Saint-Pierre-du-Perray est une petite bourgade située
en hauteur sur les coteaux de la Seine qui ne se révèle pas facilement à l’œil.
Comme j’y viens en train, il m’a fallu descendre à la gare de Corbeil-Essonnes,
puis traverser entièrement la ville, prendre la direction de Saint-Germain-les-Corbeil,
traverser la Seine par le pont de l’Armée Patton, et là seulement, alors que la
route principale monte au nord vers Corbeil, il m’a fallu débusquer une petite
rue, la rue des Fours-à-Chaux, qui s’échappe vers le sud et permet de gagner
Saint-Pierre-du-Perray.
Il me faut la suivre pendant un moment, en dépit de l’exiguité des trottoirs et
l’agressivité des chiens de garde des maisons devant lesquelles je passe,
certaines étant d’ailleurs terriblement vétustes. Enfin au bout de quelques
mètres, j’arrive à l’entrée de la rue de la Montagne-du-Perray. C’est elle qui
conduit au cœur de la ville.
A son entrée, on remarque assez rapidement la
grande quantité de vigne vierge qui envahit les murs, mais aussi les poteaux
télégraphiques ou les lampadaires. L’un d’eux semble ainsi transformé en tête
de serpent émergeant d’un buisson hostile. L’urbanisme a encore un peu la tête
hors de l’eau, mais il arrive tout de même aux frontières de son territoire.
D’ailleurs, dès que l’on pénètre enfin dans la
ville, on sent que tout y est plus ancien. Mêmes les réverbères semblent dater
des années folles. Entrer à Saint-Pierre-du-Perray, c’est laisser la ville
derrière soi. Mais c’est précisément ce que j’étais venu y chercher.
La rue de la Montagne-du-Perray est en pente raide, sur 2 bons kilomètres. La
monter en fin de mâtinée ou en début d’après-midi implique d’avoir le soleil en
face, sans aucune chance de bénéficier d’un coin d’ombre. Je m’y étais rendu
une première fois l’été précédent, sous un soleil de plomb, et je l’avais payé
d’une sacrée suée. Ce fut moins physiquement éprouvant, cette fois-ci. Du haut
de la rue, on peut même avoir une vue splendide sur Corbeil-Essonnes.
Puis en bifurquant vers la rue du Château, on longe le parc François Mitterrand
pour arriver au cœur de la ville, caractérisé, comme je l’ai déjà remarqué en
Essonne, par des propriétés assez modernes, sortes de maisons Bouygues améliorées,
recouvertes en crépi beige pour faire plus naturel.
Les propriétés sont implantées à l’américaine, c’est-à-dire
sans clôtures pour les séparer, et avec une sorte de gazon les reliant les unes
aux autres. Le résultat est moins infect qu’on ne pourrait l’imaginer au
premier abord, et dégage une assez grande impression de tranquillité. Quelques
uns des propriétaires ont eu le bon goût d’implanter là aussi de la vigne
vierge sur les murs de leurs maisons. L’une d’elles me donne l’occasion de
signer une de mes plus belles photos.
Tout au bout de la rue du Château, l’avenue des
Jasmins mène vers un quartier plus populaire, et donc, banlieue oblige, plus
bétonné. Mais les tours qui entourent le centre commercial restent encore assez
humaines et sont encore entourées d’une verdure qui fait défaut à bien des
banlieues chaudes.
Sur mon chemin, je croise la camionnette jaune fluo d’un cirque, qui promeut
avec un haut-parleur assourdissant la représentation exceptionnelle du soir. L’arrière
de la camionnette a été transformé en cage roulante où se tiennent trois tigres
amorphes et apathiques, qui se prennent en plus dans les oreilles les
vociférations du chauffeur - le haut parleur, donnant plus ou moins directement
dans leur cage.
La vision de ces tristes fauves exhibés tels des phénomènes de foire me serre
le cœur. Tandis que les quelques beaufs et enfants de beaufs se précipitent
vers la camionnette, qui marque l’arrêt, bloquant en grande partie la
circulation de la voie sans que visiblement aucun des conducteurs situés
derrière ne s’en offusque, je prends deux photos de ce spectacle affligeant.
Pour la première fois de ma vie, je réalise que ce qui pousse un reporter à
prendre un cliché choquant n’est pas uniquement du voyeurisme. C’est aussi la
seule révolte dont on puisse parfois disposer sur le moment. Par ailleurs, j’ai toujours
détesté le cirque. Je ne comprends pas qu’un animal en voie de disparition,
protégé par des conventions internationales, puisse encore être utilisé de
façon aussi indigne et répugnante.
La laideur de l’être humain m’a rattrapé dans cet îlot
de verdure. J’en ressens une terrible mélancolie qui va curieusement,
inexplicablement même, déteindre sur mes photos postérieures.
La foule des badauds m’indispose, je n’attends pas que la camionnette des
badauds ait passé son chemin, je me détourne et décide de retourner au parc que
j’ai longé en venant. Je n’avais pas projet d'y entrer initialement, mais à ce moment, j’ai besoin d’un peu de
nature pour évacuer ma crise brutale de misanthropie.
L’entrée du parc François Mitterrand ne paye pas de mine. Un petit passage, à
peine de la largeur d’une petite rue. A l’entrée, une petite plaque
commémorative, avec le portrait de François Mitterrand, a été vandalisée par
des tagueurs. Une partie de la plaque a été brisée, également. Je me demande
comment s’appelait ce parc avant 1996.
Je croise brièvement deux cavaliers qui trottent paisiblement dans le sous-bois.
Je remarque que le ciel s’étant couvert depuis que je suis rentré dans le parc,
la lumière a une teinte très étrange qui va beaucoup jouer dans la qualité des
clichés que je vais y faire.
Le parc est en fait une gigantesque clairière, qui
doit bien faire un kilomètre de long, entourée d’un sous-bois aux feuilles
encore persistantes pour un mois de novembre. Il est pratiquement désert. Je
croise juste un homme d’une cinquantaine d’année qui promène son chien, et une
joggeuse un peu replète.
Je longe la clairière et au bout j’aperçois un arbre isolé, trônant au milieu du
tapis de ses feuilles mortes. Il me donne aussi l’occasion de prendre un très
beau cliché.
La lumière descend peu à peu, et le soleil perd sa
lutte avec les nuages grisâtres, chargés d’une pluie qui ne tombera pas. Petit
à petit, le parc perd de sa verdeur et reflète le gris du ciel. On dirait que l’hiver,
voyant surgir en son territoire un visiteur étranger, réalise soudain qu’il
doit prouver la légitimité de sa présence, en recouvrant de sa grisaille cette
nature décidément trop colorée.
Du coup, je me sens importun, et malgré la curiosité
que suscite en moi un chemin s’enfonçant profondément dans le sous-bois, menant
sans doute à un endroit secret, je me
contente d’y poser le regard oblique de mon objectif, et je me dirige vers la
sortie du parc. Une fois là, je reprends le chemin en sens inverse afin de
regagner Corbeil-Essonnes, où m’attend mon train de banlieue.
A bientôt
pour un autre voyage.
PS :
Les photos publiées sur ce blog sont libres de droit, et je n’ai pas voulu les
souiller par un copyright. Vous êtes donc libre de les emprunter, mais je
souhaiterais, si vous souhaitez vous en servir pour votre site ou votre blog, être cité en tant que photographe, et à ce qu’un lien vers mon blog soit
visible. Merci aussi de m’en avertir, évidemment. :-)
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