Ces photos n’ont pas de prétention artistique, ni spécifiquement touristique ; elles prolongent juste le regard de l’écrivain, un regard qui ne se veut ni outrageusement réaliste, ni précisément descriptif, mais avant tout poétique.
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Bonnières-sur-Seine est une petite ville située dans un coude de la Seine, aux frontières de l’Île-de-France et de l’Eure, un petit peu au sud de Vernon.
Pour s’y rendre, il faut emprunter le transilien jusqu’à Mantes-la-Jolie, puis un TER en direction de Vernon. Comptez deux bonnes heures en partant de Paris, en sachant qu’il n’y a quasiment aucune circulation de TER à cet endroit-là entre 13 et 18h.
Bonnières-sur-Seine est un petit bout de province égaré en Île-de-France. Un panneau à l’entrée de la ville signale d’ailleurs que cette ville est une des portes de l’Île-de-France.
Une des étrangetés de cette ville, c’est, entre autres, qu’elle épouse parfaitement une courbe que fait la Seine à cet endroit-là. Bonnières est une parenthèse, ouverte ou fermée suivant l’endroit où l’on se tient.
Ajustée au fleuve, Bonnières a de curieux airs de port maritime, malgré le fait
que la ville ne m’a pas semblé avoir de fret important ou même d’endroit où
seraient amarrés des bateaux. Survolé par quantité de mouettes, le fleuve
semble révéler une nature saline cachée. La rivière descend-elle vraiment
jusqu’à la mer, où bien est-ce la mer qui s’insinue par ce biais en nos vertes
campagnes ? A Bonnières, le doute est permis.
Un long quai borde la ville, plus conçu pour servir de lieu de plaisance que
pour toute autre raison. Tout le côté est de ce quai est surplombé par une
promenade bornée par de minces arbres, qui mêlent leurs cimes foisonnantes
au-dessus du promeneur, et que l’on a baptisé Quai du Port au Vin. Comme complice
de cette beauté verte, la mairie a implanté sur l’un des côtés une ligne de
réverbères modernes, mais de couleur discrète qui, et c’est amusant, récoltent
les serments d’amoureux en lieu et place des troncs d’arbres traditionnellement
utilisés pour ce rituel. Ici, la ville et la nature se partagent les
responsabilités pour une meilleure harmonie.
Un peu plus loin, sur la promenade, le promeneur tombera sur une
curiosité : une sorte de sculpture déposée sur le côté rivière du chemin
bordant le quai. D’ailleurs, est-ce vraiment une sculpture ? Difficile à
dire, tant l’art contemporain s’amuse depuis fort longtemps à brouiller les
pistes.
Pas de plaque, ni de noms d’artiste : la sculpture pourrait tout aussi
bien être un bout de carcasse rouillé déposé dans un coin. Pourtant, on sent
qu’il n’a pas été déposé au hasard. Son côté concave est résolument tourné vers
les promeneurs. D’étranges fils de fer rouillés et des tuyaux étranges,
vestiges probables d’un appareillage électrique d’un autre âge, sont anormalement
incrustés dans cette chose indéfinissable, qui semble née elle-même d’un
mélange de pierre, de fer et de plâtre. Une idée principale se dégage de cette
œuvre, si cela en est bien une : l’idée de corrosion. La sculpture semble
avoir baignée durant de longues années dans la mer avant d’être exposée ainsi.
Même si je repartirais sans résoudre le mystère de cet objet, je n’aurais pas
manqué de saisir cette nouvelle symbolique de la mer qui s’offre à moi.
M’éloignant du quai, je regagne le centre-ville en passant par un quartier
assez peu reluisant de la ville, comme il y en a hélas un peu partout à notre
époque : des immeubles, des résidences bon marché, posés comme des cubes
au milieu de parkings de bitume. Autour de l’un des immeubles, une haie de 2 m
de haut, étrangement effeuillée, se dresse pour isoler les habitants du bruit
de la rue. Initiative terriblement dérisoire. Le buisson ne doit guère empêcher
les bruits, et l’absence de feuilles permet aux passants de la rue de voir à
travers la haie.
C’est ainsi que j’aperçois, au troisième étage d’une tour, une très vieille
dame qui s’avance péniblement vers son balcon. De là où je suis, je vois
qu’elle marche difficilement, et elle finit par s’affaler sur la rambarde du
balcon, comme épuisée de l’immense effort effectué pour l’amener jusque là. Sa
silhouette recroquevillée, habillée d’une robe bleue délavée, fait comme une
dernière tâche de vie colorée au milieu de cette façade grisâtre, derrière
laquelle un jour, probablement bientôt, elle expirera dans son lit. Les
barreaux du balcon semblent être une cage. Peut-elle encore descendre de chez
elle ? Où est-elle vraiment prisonnière de cette fin de vie
immobile ? Peut-être assisté-je à sa seule sortie quotidienne, durant
laquelle elle pouvait à loisir contempler un panorama que plus jamais elle ne
verrait de plus près…
J’étais à ce moment là de l’autre côté de la haie, et elle ne pouvait me voir.
Moi, je la voyais au travers du réseau noueux de branchages. Ils étaient
sans doute comme les rides de ce visage que je ne pouvais pas détailler…
Je poursuivais vers le centre-ville, qui se tient en une rue principale,
l’avenue de la République, section de la N13 qui travers la ville de part en
part avec une courbure pourtant opposée à celle de la ville. Une bizarrerie de
plus dans un endroit qui n’en finit pas d’intriguer.
Il n’y a qu’une seule église, en centre-ville, et elle semble tout droit sortie
d’un épisode de « La Petite Maison
dans la Prairie », tant la volonté de l’architecte de mélanger
modernité des matières avec traditionalisme du style a donné en fait un côté
western que renforce davantage le beffroi, bâti dans une brique gris-noir qui
rappelle la couleur de l’ardoise.
Sur toute l’avenue de la République, la mairie a installé des lampadaires dans
un style ancien, mais qui ont une assez étrange particularité : celui
d’avoir, au-dessus du corps de la lampe, une sorte de couvercle en cuivre qui a
la particularité de refléter le soleil d’une manière tellement intense qu’elle
ferait passer pour une pâle lueur de vers luisant l’ampoule du lampadaire.
Nous étions à la moitié du mois de juillet, et il faisait un soleil radieux et
une température avoisinant les 30°C. Ainsi, en plein après-midi, on avait
l’impression que chaque lampadaire luisait d’un feu aussi ardent que le soleil,
et même si la photo que je pris de l’un des lampadaires n’arrive pas à rendre
complètement l’intensité de cette lumière.
Un peu plus haut dans la rue, en remontant vers la Place du Marché, je passe
près d’un restaurant chinois qui possède, à son étage une fenêtre là aussi
assez insolite. C’est une sorte de vasistas géant devant laquelle on a tendu
verticalement une dizaine de fil de fer barbelés, sans doute pour éviter la
visite impromptue de monte-en-l’air avides de cuisine exotique.
Touchante méthode qui serait bien peu efficace face à quelqu'un de motivé et d'armé de pinces, mais ce qu'il y avait de beau dans cette vision, c'est que dans la vitre, sous les fils de fer barbelés, on pouvait voir le bleu du ciel se refléter, comme s'il s'agissait là d'un pied-de-nez de la nature face aux éternellement vaines tentatives de l'être humain pour fermer, cloisonner, étouffer une liberté qui les dépasse.
C’est un détail
que d’aucuns pourront juger sans grande importance, et sans rapport direct avec
la ville, mais je trouve qu’il participe pleinement à l’étrangeté de la ville,
et j’y retrouve ce caractère « corrodé » décidément propre à
Bonnières-sur-Seine.
J’arrive finalement à la Place du Marché, dont on devine rapidement qu’elle est
le lieu de vie central de Bonnières, particulièrement en ce jour férié qui
accueillait une grande brocante. Elle est recouverte d’une grande halle qui, à
l’extrémité côté avenue de la République, se transforme en proue de cargo.
L’effet est d’autant plus surréaliste, que les urbanistes responsables de la
chose ont poussé l’illusion jusqu’à suspendre une véritable ancre, là aussi
largement rouillée. Toujours la corrosion.
Sur le toit de la halle, des caméras ultra-modernes jouent le rôle de vigie.
Bonnières-sur-Seine fait partie des Yvelines, le département le plus riche
d’Île-de-France et la cible préférée des cambrioleurs. C’est souvent que les
systèmes de surveillances les plus variés s’affichent sans complexes, et avec
une impudeur sans doute moins dissuasive qu’on le voudrait.
Les caméras sont ici peintes en blanc. De loin, on jurerait des mouettes posées
à l’affût sur la proue du navire. En recentrant l’objectif et en augmentant la
luminosité, on devrait même obtenir un flou blanchâtre qui renforce encore
l’illusion. Même des caméras de surveillances peuvent devenir poétiques, si on
se donne un peu de mal pour ça.
A l’horizon, côté est, une étrange antenne qui semble se dresser à dix mètres au-dessus
du sol attire mon attention. L’objet est visible depuis toute la ville, mais
qu’émet-il donc ? Je décide de m’en rapprocher pour mieux le voir.
Je quitte donc le centre-ville pour suivre la N13 plein ouest, en direction de
Freneuse. Deux cent mètres plus loin, j’ai la surprise de découvrir que
cette antenne émerge directement de la gendarmerie frontalière entre
Bonnières-sur-Seine et Freneuse. Cette antenne grisâtre est hérissée de
pointes, et porte à son sommet une sorte de fourche. Encore une bizarrerie de
la ville. A quoi peut bien servir cette antenne ? Que capte-t-elle ?
Qu’émet-elle, ainsi, au cœur d’une région de grande banlieue sans
histoires ? Par effet de contraste, le local de gendarmerie semble être à
ras de terre. Il en serait presque rampant, si seulement un édifice pouvait
ramper. Tout cela confère au bâtiment dans son ensemble un côté « base militaire expérimentale
secrète » qui fait un peu froid dans le dos, et inquiète d’autant plus
par sa proximité immédiate avec la route. Oui, c’est quelque chose comme
ça : cette gendarmerie dérange, parce qu’elle n’essaye même pas de se
cacher…
J’imagine que les riverains immédiats de la gendarmerie doivent maudire cette
antenne chaque matin, lorsqu’ils ouvrent leurs fenêtres. Cette érection
indiscrète, ce phallus d’acier, finalement, à la mesure de l’idée que se font
les gendarmes de leur propre virilité, a quelque chose de beau, par delà
précisément toute sa symbolique sexuelle. Moi, j’avoue que c’est sa verticalité
absolue qui me fait rêver, cette verticalité qui fend le ciel comme un voile,
avec une symétrie parfaite. Qui fend, mais qui ne déchire pas. C’est important.
En fait, le rêve jaillit de cette section de l’antenne qui est dépourvue
d’extrémité. Sans s’enraciner dans la terre, sans révéler sa fonction au
sommet, l’antenne est belle comme le ciel, car comme lui, elle n’a ni début ni
fin. Cela m’inspire une photo, à la fois une des plus simples et une des plus
intenses que j’ai jamais faites. Une photo qu’il faut regarder longuement, et
que l’on ne comprend réellement que lorsque on arrive à percevoir la dimension
collage.
Mais l’après-midi, déjà, touche à sa fin. Il est temps pour moi de reprendre
mon train, à regret, car Bonnières-sur-Seine est une véritable source
d’inspiration photographique. J’en ai une nouvelle preuve en revenant vers le
centre de Bonnières et en croisant, sur le trottoir d’en face, une nouvelle
vision étrange. Un entrepôt, tellement désert qu’on l’en croirait abandonné, et
qui offre à la vue de l’observateur aguerri un empilement impeccable de tuyaux
d’aluminium. Cela n’a rien forcément de très passionnant, mais là aussi le fait
qu’il apparaisse au travers d’un filtre, à savoir une barrière grillagée, donne
une nouvelle dimension à ce paysage industriel.
Mon appareil photo me permet d’immortaliser la conjonction de parallèles et de
perpendiculaires qui découpent le paysage. Je vois les trois séquences
verticales, celle du haut et celles du bas, qui laissent passer de la verdure,
du ciel ou des maisons. Celle du centre définit l’entrepôt lui-même, qui semble
dépasser du buisson de fleurs. Les tuyaux arborent une horizontalité de trois
quarts totalement parallèle au bâtiment de droite, dont les angles sont
limitées par deux des barres verticales. On ajoutera à cela le fil électrique
qui traverse discrètement l’image de gauche à droite. La photo toute entière
semble un quadrillage éclaté. Et ces couleurs froides, cet enchevêtrement
logique mais rompu de lignes verticales et horizontales, tout cela répond à la
musique que j’écoute dans mon casque audio, au moment même où je prends la
photo. La veille, j’ai reçu « The Great Chessboard » et « The
Coming Dark Age » de Black Lung, que j’ai commandé sur Internet. J’écoute
à ce moment-là l’un de ces deux albums, je ne me souviens plus lequel, mais
l’hystérie contrôlée de cette musique électronique déshumanisée jusqu’au
malaise est clairement à l’origine de ce coup d’œil jeté sur l’entrepôt, et de
ce cliché déconcertant.
J’arrive à la gare juste au bon moment pour monter
dans le TER, et je m’installe dans un siège près de la fenêtre. Le train ne
démarre pas tout de suite. Nous sommes en jour férié, et il passe un train
toutes les deux heures, et le dernier est à 20h30. Par conséquent, à chaque
gare, le train s’arrête durant une bonne dizaine de minutes, le temps
d’accueillir d’éventuels retardataires qui, autrement, en seraient réduits à
attendre 2h le prochain train.
En attendant le départ, mon regard erre au-delà de la fenêtre du TER, et à un
moment, descend jusqu’à la voie ferrée à ma droite. Et soudain, mon regard
s’arrête sur un endroit bien précis des rails, un endroit ou une roche crayeuse
a été visiblement écrasée ou broyée. Elle semble figée dans une explosion
nébuleuse entre deux rails, au milieu des roches sombres qui parsèment la voie.
J’ai juste le temps d’attraper mon appareil. Le train démarre finalement au
moment où mon doigt appuie sur le déclencheur. Ca se joue à une fraction de
seconde, et il en résulte sur le cliché un très léger flou hamiltonien qui
accentue le caractère onirique du contraste entre les roches de craie et la
couleur générale de la voie. Le résultat a quelque chose d’hypnotique et bien
que sans rapport direct avec ma visite à Bonnières-sur-Seine, je l’ai
volontiers inséré ici.
J’ai particulièrement aimé Bonnières-sur-Seine, car je n’ai pas eu la sensation
de me trouver en Île-de-France. Même à la brocante, l’ambiance était plutôt
provinciale. Il n’y avait pas cette indéfinissable tension que l’on ressent
tout autour de Paris. Quelques jours plus tard, le hasard m’a ramené dans
l’Eure voisine, plus particulièrement à Evreux et Vernon, et même si ce n’est
pas une des régions les plus intéressantes de France, j’ai retrouvé le climat
qu’il y avait à Bonnières.
Depuis, je réfléchis à différents projets. Par le biais du TER, il m’est en
fait assez facile de sortir régulièrement d’Île-de-France pour me rendre dans
l’Eure, dans l’Oise ou même dans le Loiret. De nouvelles explorations en
perspective…
A bientôt pour un nouveau voyage.
PS : Les photos publiées sur ce post sont libres de droit, et je n’ai pas
voulu les
souiller par un copyright. Vous êtes donc libre de les emprunter, mais
je
souhaiterais, si vous souhaitez vous en servir pour votre site ou votre
blog, être cité en tant que photographe, et à ce qu’un lien vers mon
blog soit
visible. Merci aussi de m’en avertir, évidemment. :-)


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