Ponctuellement, je vous présenterai sous une forme beaucoup plus photographique de courts posts évoquant une ville ou un village de grande banlieue parisienne, et illustrée par des photos prises par moi-même.
Ces photos n’ont pas de prétention artistique, ni spécifiquement touristique ; elles prolongent juste le regard de l’écrivain, un regard qui ne se veut ni outrageusement réaliste, ni précisément descriptif, mais avant tout poétique.
Cliquer sur chaque photo pour la voir dans sa définition originale.
Difficile d’être un bon photographe quand on ne possède pas du matériel de pointe, surtout quand le ciel, uniformément blanc, confère à toute chose une teinte pâle, maladive, aux couleurs éteintes. Il y a sans doute un réglage sur mon appareil qui permet de compenser cela, mais après tout, faut-il s’y soumettre ? Pourquoi ne pas photographier la ville telle que je la vois, morne et désolée ?
C’est ce que je me suis dit, lors de mon récent photoreportage expérimental, que je vous soumets à l’instant même.
Etréchy se trouve à l’extrême sud de l’Essonne, très légèrement au-dessus d’Etampes. L’intérêt principal d’Etréchy est de n’en avoir aucun. C’est une petite bourgade déserte assez typique de ce coin-là, dont l’insipidité souffre en plus du voisinage immédiat avec la très belle ville d’Etampes. Il n’y a strictement rien à voir à Etréchy. C’est la raison principale pour laquelle j’ai justement tenté d’y voir quelque chose.
A peine descendu du transilien, je me suis retrouvé sur la petite place au sortir de la gare, où un panneau lumineux accueille le visiteur en lui enseignant quelques informations basiques. Nous sommes alors un dimanche de février. Une telle ville se doit d’être visitée avant tout le dimanche, car il s’y passe évidemment bien moins de choses que les autres jours. J’aime la difficulté.
Le panneau lumineux est également destiné à tenir les autochtones aux courants des quelques activités municipales (« évènements » serait un mot trop fort). Il y est notamment question d’une crèche pour enfants, nommée « Les Diablotins » qui, ironie du sort, se trouve derrière l’église. On aime les contrastes, à Etréchy, d’autant plus que c’est là la seule indication pour trouver la crèche, dont l’adresse exacte n’est pas précisée.
En face de la gare, se trouve une petite place, qui est comme l’esquisse d’un square. Trois bancs, deux buissons, quatre arbres, un massif, une poubelle et un parterre de pavés à peine recouverts de bitumes. L’endroit respire le silence et la paix. Il me semble que si je m’assieds sur un de ces bancs, chaque bruit se taira et le temps s’immobilisera. Les deux arbres dans le massif ont poussé de travers, chacun dans un sens différent, et en les voyant ainsi dessiner une lettre V végétale, on croirait presque qu’ils ont voulu immobiliser à jamais les mouvements d’un métronome.
Le ton est donné. A Etréchy, les faux-semblants sont rois. C’est ce que je vais constater en descendant la rue principale qui mène vers le centre-ville. Je passe devant un étrange salon de thé, recroquevillé dans un pavillon ceint de hauts murs de pierre qui empêchent qu’on le voit depuis la rue. Les propriétaires se sont donc résolus à apposer au-dessus du mur principal un assez grand panneau de bois, indiquant dans des caractères pseudo-chinois l’existence d’un débit de boissons occulte. La proximité de la couleur des caractères et des dessins avec celles des pierres qui composent le mur forme une mosaïque qui n’a rien de chinoise, mais qui méritait tout de même un cliché.
En descendant la rue Cocatrix, je croise de nombreux bancs, posés là assez mystérieusement, dans le sens où il n’y a rien de tellement intéressant à voirdepuis cette place-là, sinon la chaussée et les façades d’en face. Y’a-t-il vraiment des gens qui s’y assoient ? Viennent-ils respirer le bon air des pots d’échappement ? Il faut dire que jusqu’à maintenant, je n’ai pas vu passer une seule voiture. La route bitumée n’a peut-être ici qu’un rôle purement décoratif, comme une rivière qui coule, au bord de laquelle on prendrait le frais certains matins de printemps…
Toujours est-il que s’il n’est pas certain qu’on vienne y respirer le bon air, je peux néanmoins assurer qu’on vient s’y encrasser les poumons. Sur l’un des bancs, deux paquets de cigarettes trônent comme des spectateurs, deux paquets vides, béants, de marques différentes, qui donnent l’impression que leurs propriétaires viennent juste de partir.
Etréchy est désert, mais les objets y témoignent pour les gens. Tout est clos, fermé, mais on sent qu’il n’y a pas si longtemps que la présence humaine s’est retirée. Même la façade d’une maison aux stores obstinément baissés laisse perler une intervention humaine incompréhensible, un journal local plié en quatre, et glissé dans l’interstice d’un store, esquissant sa une la plus pragmatique, dont rien ne laisse soupçonner qu’il y a une raison exacte à la présence insolite de cette feuille de chou. A Etréchy, on abandonne les objets avec style, un peu comme je le faisais dans mes jeunes années, quand je me plaisais à abandonner mes canettes de soda vides derrière l’essuie-glaces des voitures garées, en jubilant à la tête que ferait le propriétaire en voyant ce très étrange cadeau.
N’en déduisons pas non plus qu’Etréchy est une ville sale où on abandonne un peu partout les détritus. Etréchy est l’un des terrains d’action de la société Toutounet, à qui l’on doit le sac ramasse-crottes réversible, chef d’œuvre de technologie coprophile, dont l’utilisation exacte nous est soigneusement expliqué par le distributeur planté sur ce trottoir.
Indéniablement, tout a été prévu par Toutounet, sauf que l’on pourrait implanter ce magnifique distributeur sur un trottoir où ne se trouve ni corbeilles, ni poubelles. Aussi, ayons une pensée émue pour les promeneurs de chiens anonymes et scrupuleux qui ont pu s’égarer en ce lieu, en appeler au sac magique de Toutounet, et après avoir obéi à chaque étape de leur geste hygiénique et responsable, se sont retrouvés avec un joli sac de déjections canines, bien en main, et ont cherché vainement, avec angoisse, tout autour d’eux un container ou une poubelle où faire disparaître leur reliquat. Qu’en ont-ils fait, au final ? Gageons que le caniveau a souvent dû en hériter… Merci, Toutounet !
De toutes manières, comme on peut le constater sur cette photo, le distributeur Toutounet est vide. Sans doute que le problème a fini par remonter jusqu’aux concepteurs du projet…
Ne nous éloignons qu’à tâtons de la rigolade en dessous de la ceinture… A la fin du boulevard de la Gare, j’aperçois un pavillon austère, bordée d’une haie desséchée et fort géométriquement taillée. Cette peu engageante bâtisse est en fait la Maison des Anciens d’Etréchy, un mouroir façon Bouygues qui a déjà tout du mausolée pour pauvres. Qu’est-ce au juste ? Une maison de retraite ? Une MJC pour vieux ? Les fenêtres opaques empêchent de trancher. L’endroit semble presque abandonné depuis des lustres. Même en contournant la maison, il n’y a rien qui laisse présager qu’il ya de la vie à l’intérieur.
Tout cela fait en tout cas un peu froid dans le dos…
Et pourtant, à peine dépasse-t-on cette maison que le paysage devient un peu plus verdoyant. Une sorte de grande maison blanche se dresse à l’orée d’un petit chemin forestier qui s’enfonce comme si de rien n’était entre des propriétés déjà plus cossues que les simples pavillons de banlieue. Deux des murs perpendiculaires de cette grande maison ont vu la blancheur de son crépis inspirer une bonne génération de pseudos-typographes accros à la bombe de peinture, qui y ont exercé un peu de leur art, dans un but décoratif d’un goût douteux et qui n’a hélas pas détourné cet endroit de sa destinée fatale, c’est-à-dire celles de toilettes publiques. L’odeur qui se dégage de ce lieu, et qui augmente au fur et à mesure que je m’en approche, ne saurait hélas tromper sur l’usage le plus répandu que l’on fait de cette exposition à ciel ouvert. Comble de l’ironie : le tag « Respecte les anciens » , qui ne fait sans doute pas allusion à la Maison des Anciens située à peine quelques mètres plus haut, est stratégiquement placé au centre même de la cible du pisseur moyen. Ainsi, il faut reconnaître que probablement, à ce jour, aucune incitation au respect n’a été aussi copieusement arrosée que celle-ci, par nombre de passants pour qui le respect, des anciens ou non, ne saurait prévaloir à l’urgence irrépressible d’une vessie pleine.
Lassé de ces effluves aussi urbaines que l’art graphique qu’elle célèbre involontairement, je m’enfonce quelque peu dans la coulée verte pour y puiser quelques clichés plus empreints de nature. C’est d’abord le tronc d’un énorme platane qui m’interpelle, car atteint sans doute d’une maladie rare, il présente de surprenantes boursouflures, qui évoquent des bourrelets de chair, ou peut-être aussi les courbes chaotiques et solidifiées de la cire fondue d’une bougie, impression renforcée par les grosses racines disparates qui forment sa base et qui participent de cette impression d’une écorce qui dégouline lentement vers le sol, avec l’opiniâtreté séculaire d’un glacier.
On peut y voir aussi le poignet disgracieux de la main d’une créature géante et démoniaque qui enfoncerait ses doigts tordus et reptiliens dans le sol meuble, à la recherche de quelques trésor enterré.
Plus loin, c’est un imposant buisson de plantes cotonneuses, qui pointe ses bulbes emplumés au dessus d’un entrelacement confus de branchages secs et rosâtres. Je regrette que la lumière ne soit pas plus dorée par le soleil, mais le blanc du ciel donne presque la sensation d’enfanter ces boules de cotons, parsemées de pistils marrons comme des museaux de chats, achevant de donner un petit air de minuscules peluches à ces mèches blanches saupoudrées comme un rêve.
Au sortir de cette coulée verte, je passe devant un petit ruisseau engoncé très à l’étroit dans une architecture de canal, qui se donne bien du mal à l’empêcher de glisser vers là où, de toutes manières, il n’avait jamais songer à aller. Ce petit filet d’eau, survivant d’une époque où la nature se laissait aller à ses caprices sans voir ses élans contrariés par la géométrie monomaniaque des promoteurs, a quelque chose de poignant, dans ce confinement entre des parois de pierre à la rectitude odieuse. Bien que passant en dessous de la rue, on a crû bon de poser une barrière métallique sur le trottoir, avec un motif en X, dans cette même logique répressive. Un ingénieur des ponts-et-chaussées vous dirait sans doute que l’on a érigé cette barrière pour empêcher les piétons de tomber dans l’eau, mais moi, je sais bien que le but réel de cette barrière, c’est d’empêcher le ruisseau de s’échapper, et d’aller là où bon lui semble. Et pourtant, je suis sûr que c’est un ruisseau humble, qui ne demande rien d’autre à la vie que de s’écouler entre deux talus, à la recherche d’une sortie vers la mer, mais sans être pressé non plus… C’est si joli de se promener dans la campagne quand on est un ruisseau. On glisse lentement sur des galets, et on profite du paysage…
Ceci dit, ne soyons pas mauvaise langue… A Etréchy, ils ont peut-être de bonnes raisons de se montrer méfiants. Les ruisseaux sont honnêtes, soit, mais qu’en est-il des maisons ? Souffrent-elles de l’exode rural ? Après tout, il y a peut-être des maisons que l’on érige dans cette banlieue lointaine et qui réalisent tardivement qu’elles s’ennuient dans ce trou perdu. Qu’en sait-on ?
Imaginons donc une petite maison qui a rêvé de vivre dans un vrai pâté de maisons, entourée de ses pareilles, proche de la grande ville, abritant des gens ayant une vie intense et recevant souvent des amis, organisant des grandes fêtes avec de la musique. La petite maison réalise soudain qu’elle a été bâtie dans une ville morne de grande banlieue, le long d’une route où passent peu de voitures. Ses propriétaires sont un couple de parvenus, ivres de travail, officiant sur Paris mais voulant se reposer le week-end dans un endroit tranquille et isolé. Ils travaillent tous les deux, partent très tôt le matin et rentrent tard le soir. Le soir, ils ne parlent que de leurs problèmes de bureaux. La nuit, ils s’étreignent peu, pas envie, pas le temps. De ce fait, ils n’ont même pas d’enfants. Et pourtant, ça l’aurait égayée, la petite maison, d’avoir des enfants qui courent dans ses couloirs et qui lui barbouillent les murs. Au lieu de cela, en journée, il y a juste un chien imbécile, toléré pour son aptitude fort théorique à éloigner les cambrioleurs. Il passe tout son temps devant le portail, à aboyer comme un fou à tous les gens qui passent devant la maison. Vous parlez d’un compagnon de jeu…
Et puis c’est vrai qu’être une petite maison, ça n’offre pas beaucoup de distractions. On peut regarder ce qui se passe à l’extérieur, on peut aussi écouter vivre les gens que l’on abrite en son sein. C’est à peu près tout ce que peut faire une maison. Mais quand il n’y a rien à voir, ni d’un côté ni de l’autre, alors forcément, déjà qu’elle mène une existence très statique, la petite maison s’ennuie ferme.
Alors, un jour, elle en a marre. Elle envoie tout valser, elle s’arrache de ses fondations et s’en va voir si la vie est plus intéressante sous d’autres cieux…
Vous ne me croyez pas ? Pourtant, je suis passé devant une maison qui était partie. En voici la preuve…
En même temps, il faut la comprendre. On commence à se rendre compte à quel point Etréchy est peu passionnant, même pour une maison. Et puis avoir sans cesse comme paysage ce porche à la chinoise, pauvrement réalisé avec des briques empilées, c’est tout de même une insulte au bon goût !
Ceci dit, des insultes au bon goût, Etréchy n’en manque pas. Plus je me rapproche du centre-ville, plus l’endroit se révèle étrange. Une petite place un peu plus moderne, rassemblant quelques commerces (fermés, bien sûr) et une banque, a l’air déjà plus ordinaire, si toutefois on n’y regarde pas à deux fois. Devant la banque et jouxtant une cabine téléphonique, on voit cependant un abribus fort inattendu, dans le plus pur style maison de berger des Pyrénées, avec même la vigne vierge qui court sur le toit et les murs. Un abribus tellement rustique qu’il semble avoir été bâti là avant même que l’on invente le bus.
Plus insolite encore, et difficile à dénicher, on trouve un peu derrière cet abribus un massif de plantes, évidemment peu fleuries en cette mi-février, que l’on a installé au sein de petits murets de pierre, dans un but qu’on jugerait au premier abord purement décoratif ; Mais en fait, une dalle de pierre appuyée verticalement, comme la stèle d’un tombeau, révèle, grâce à une gravure à peine lisible tant elle est patinée par le temps, que ce petit massif de 50 cm de long sur 70 cm de large n’est autre que le monument aux morts consacré aux victimes étréchiennes de la guerre d’Algérie. Sans doute ne devaient-elles pas être très nombreuses. Peut-être même que chaque pousse verte symbolise un sacrifié. En tout cas, le mémorial est clairement à l’abandon…
Beaucoup de choses sont à l’abandon à Etréchy. En témoigne cette borne d’incendie, située non loin du grand supermarché, le lieu le plus vivant de la ville, même en ce dimanche, où tout est fermé.
La coque rouge de la borne d’incendie s’est scindée en deux parties qui sont toutes deux tombées à terre, de part et d’autre, avec un indéniable sens de la symétrie. L’agencement de ces éléments donne l’impression que le fait vient de se produire, qu’il s’en est fallu de peu que nous n’entendions le bruit stéréophonique des deux moitiés de la coque heurtant le sol. Et puis, en s’approchant, on constate que ces deux moitiés de coques sont emplies d’eau de pluie, et au fond de cette eau, on peut apercevoir un fond vaseux de feuilles mortes en décomposition, tout cela attestant que cela fait un bon moment que la borne est dans cet état-là. D’ailleurs, s’il subsistait encore un doute, il est définitivement écarté en jetant un œil sur le volant métallique qui surplombe la borne, recouvert d’une rouille prononcée qui ne doit à rien à son usage ordinaire.
Depuis combien de moi, d’années, ce papillon de ferraille cueille-t-il la pluie de ses ailes rouges inutiles ?
Le centre-ville d’Etréchy est déjà plus étroit. Malgré le bitume impeccable de la route, malgré les trottoirs de goudron pourpre et les antennes de télévision triomphantes, quelque chose de rural persiste à hanter le « petit » boulevard des Lavandières, et quelques efforts d’imagination suffisent pour imaginer les maisons de pierre, les fermes avec cour, les pavés disjoints et les carrioles à chevaux qui régnaient, il y a peut-être encore un siècle, sur cette petite bourgade.
L’embryon de rond-point qui se trouve au bout de la rue des Lavandiers porte en son centre un petit massif carré entourant une fontaine antédiluvienne, accolée à une sorte de roue métallique que je prends au prime abord pour un système de puisage. Mais l’objet repose sur des pavés qui ne semblent pas recouvrir de puits.
En remontant sur la droite, j’arrive non loin d’une maison à la très belle façade, où la vigne vierge dessine d’harmonieuses nervures. Là aussi, je découvre une autre roue métallique servant cette fois-ci, sans ambiguité, d’objet de décoration.
D’ailleurs, en y regardant de plus près, la roue n’est pas seulement décorative. Elle a été reconvertie en présentoir de pots de fleurs, ce qui ne nuit en rien à son esthétisme. D’autant plus que les pots de fleurs eux-mêmes ont été peints par leur propriétaire, apparemment artiste en herbe.
Un ou une artiste qui ne craint pas à la besogne, puisque en contournant la maison, je m’aperçois que toutes les fenêtres sont décorées de dessins et de petits collages. L’un d’eux, formant un arbre de plastique coloré aux feuilles éclatées, attire mon regard. Tout en jouant avec le reflet de la rue renvoyé par la fenêtre, je prends en photo ce petit bricolage poétique. Cela fait partie des instants magiques que peut susciter ce genre d’errances improvisées comme je les affectionne.
Ceci dit à Etréchy, le surréalisme est de mise. Il n’est pas toujours besoin d’en appeler à l’imagination créative d’un résident, ni de jouer avec les reflets des fenêtres.
Je me souviens d’un jour, il y a très longtemps, où j’avais été mis en présence d’un gendarme, qui m’entretint longuement, et sans se soucier du caractère peu passionnant de sa logorrhée, du seul sujet qui l’intéressait réellement : sa profession. Avec l’assurance d’un professeur d’université, le gendarme m’avait exposé pendant une bonne demi-heure les diverses réflexions profondes et autres considérations philosophiques que lui avait inspiré jusque là sa corporation. On sentait condensé en ce discours compact qui n’autorisait aucune répartie de l’auditeur le fruit peu digeste de nombre d’années de cogitations douloureuses, servant l’objectif absolu de donner un sens profond à une vie qui en était totalement dépourvue. Rien de plus déprimant que ces gens ayant choisi un métier de merde et tentant de se convaincre, à travers la complaisance polie de leur entourage, qu’ils ne pouvaient rêver à une plus magnifique destinée.
D’habitude, je m’arrange pour émettre un commentaire incongru ou vexant qui stoppe net la confession de ces tristes sires, et me fait passer à leurs yeux pour le dernier des cuistres, ce qui m’augure la plus absolue des tranquillités. Mais ce jour-là, soit que je m’ennuyais ferme, soit que le bonhomme fut d’une résistance impeccable, je subis son laïus jusqu’au bout, dont ma mémoire n’a gardé que l’idée fixe qu’avait le bonhomme de désolidariser la profession de gendarme de celle de policier, avec cette hargne suffisante de ceux qui, se prenant pour des serviettes, ne tiennent point à être assimilés aux torchons.
Rien ne semblait plus choquer ce gendarme que d’être pris pour un policier, corpuscule odieux, définitivement inférieur, de filiation ministérielle douteuse, à qui le prestige même de l’uniforme aurait dû être refusé. Cet ostracisme grossier m’avait particulièrement amusé chez un individu qui, par ailleurs, m’affirmait que le rôle premier du gendarme est de veiller à l’harmonie de chaque individu.
Une chose est certaine, ce gendarme-là ne venait pas d’Etréchy. Ici, gendarmes et policiers vivent dans une entente si cordiale qu’ils en partagent la même caserne, située non loin de l’église, et dont la séparation stricte des entrées dissimule mal le caractère communautaire de cette bâtisse, où l’on imagine avec facétie l’unité totale de ces mâles glorieux à la nuque rase et à la tête vide, lors des bacchanales sauvages et viriles qui se déroulent quotidiennement au réfectoire et, qui sait, peut-être même au dortoir.
Je m’éloigne donc de ce haut lieu de la civilisation occidentale, pour me diriger vers un autre lieu de grandeur intellectuelle, l’église d’Etréchy dont le clocher se découpe sur le ciel brumeux.
Elle n’a rien de très rare, cette église, sinon d’être ouverte à une heure aussi avancée de l’après-midi. En grande banlieue, les pilleurs de troncs et d’icones sont très actifs. Les églises, censées être ouvertes à chacun, sont contraintes de mettre le verrou, en dehors des offices. D’où ma surprise de voir la porte de bois grande ouverte, avec une silhouette de vieille dame se découpant dans la demi-obscurité.
Je notais aussi la présence quelque peu incongrue des deux rampes métalliques noires, cernant les deux pauvres marches peu élevées du perron, et témoignant, de par leur caractère apparemment superflue, de la nature profondément grabataire des paroissiens.
La vieille dame est en fait la gardienne du temple. Je la croise en entrant, et elle me décoche un sourire crispé dénué de la moindre once de sincérité. Elle était en train de parler à une amie de son âge qui se préparait à s’en aller. Dès que j’entre dans l’église, elle s’excuse auprès de son amie et me suit soupçonneuse, regagnant une sorte de bureau presque intégralement recouvert de prospectus qu’elle s’est aménagé sur la droite.
Je fais un tour rapide de l’église. Ni les vitraux, ni les sculptures ne valent spécialement le détour. Il n’y a guère qu’un livre de chant, visiblement assez ancien, trônant sur un pupitre de bois qui ne l’est pas moins, qui attire irrésistiblement mon attention.
En revenant vers l’entrée de l’église, je m’aperçois qu’à côté de la table où se tient la maîtresse des lieux, se tient ce qui m’apparaît de loin comme un gigantesque aquarium. En m’en approchant, je réalise qu’il s’agit en fait d’une maquette de l’église mise sous vitrine, et posée sur une table de bois précieux. Il y a donc une église dans l’église… Je serais presque tenté d’ouvrir la porte de cette maquette pour voir si, en son sein, elle n’hébergerait pas elle aussi une minuscule maquette.
Je me penche pour regarder. Le travail est clairement l’œuvre d’un amateur, mais à défaut d’être le fruit de connaissances techniques, l’ouvrage est soigné dans les moindres détails. Chaque moulure, chaque relief est reproduit avec rigueur, même si la forme en est parfois un peu vacillante. Même les rampes métalliques attenantes aux escaliers sont fidèlement reconstituées, quoiqu’un peu plus grosses que de nature. J’ai du mal à identifier en quelle matière tout cela est réalisé. Probablement du plâtre, avec des parties d’argile peinte.
J’hésite à prendre une photo, alors que la gardienne des lieux me voit faire. Je jette un œil vers elle. Elle est assez répugnante, comme le sont souvent les bénévoles des paroisses. Elle doit avoir environ 75 ans, et ressemble à un Claude Chabrol qu’on aurait travesti grossièrement en femme. Elle me regarde de ces yeux fiévreux et illuminés qu’ont souvent ces gens-là et qui donnent tant l’impression qu’ils regardent un point invisible situé derrière soi.
- « Excusez-moi », je demande. « Est-ce que je peux prendre la maquette en photo ? »
Elle ne me répond pas, mais se lève brusquement de sa chaise, repousse la table, et se dirige vers la sortie de l’église, avec un empressement inattendu, ce qui donne à sa silhouette obèse un balancement étrange qui n’est pas sans rappeler la démarche d’un pingouin.
- « Excusez-moi ! », répété-je, persuadé qu’elle a mal compris ma question, ou tout du moins ne l’a pas entendue.
Mais en fait, la vieille dame s’arrête face à un paroi où sont rassemblés une pléiade d’interrupteurs et de compteurs électriques aussi antiques que crasseux. Elle actionne l’un d’eux, et jette un regard introspectif vers la maquette. Elle l’actionne encore trois fois, puis laisse tomber :
- « Ah ben non, ça marche pas ! »
- « Quoi donc ? », je demande sans comprendre.
La vieille dame revient vers moi d’un trot plus pondéré, tout en me parlant avec essoufflement.
- « Les lumières ! Parce qu’il y a des lumières derrière, pour éclairer la maquette. Ca sera mieux pour la photo. Mais je sais pas, ça marche pas, ça doit venir des fils… »
- « Non, mais ne vous donnez pas de mal. De toutes façons, l’église est trop sombre, je suis obligé d’utiliser le flash, alors vous savez, l’éclairage, il ne va pas en rester grand-chose… »
- « Parce que les fils, là derrière, ils ont toujours un problème, c’est pas la première fois que ça arrive. Je sais qu’il faut tripatouiller par là-dessous… », continue-t-elle à palabrer, sans avoir visiblement écouté mes dernières paroles.
Elle se met à genoux et passe sous la table, lançant son bras vers un amas de fils noirs grouillants, ramassés en une énorme pelote caoutchouteuse.
- « Mais c’est pas la peine, je vous dis, ça ira très bien comme ça, je vous assure. », retentai-je à nouveau.
Peine perdue, la vieille tient à son martyre. Genoux au sol, elle lance sa main au hasard des branchements, renforçant telle ou telle prise, au risque de se prendre une décharge mortelle. Je n’ose pas lui dire que je me souviens très nettement qu’elle a laissé l’interrupteur en position « off » et qu’il y a donc fort peu de chances que ses manipulations aléatoires débouchent sur un miracle électrique. Et puis je me dis : si elle s’électrocute, ça fera une chouette photo à faire ! Le corps de la vieille couché sous la maquette de l’église, avec la langue pendante et les yeux exorbités ! Ca, ça serait du reportage-photo !
Mais il faut croire qu’il y a un Bon Dieu pour les vieilles gâteuses. Lasse de ses tentatives, elle se lève en me disant d’un air désolé :
- « Ah non, il y a pas moyen ! »
- « C’est pas grave, je vous dis… Avec le flash, ça devrait donner un très bon résultat. »
La vieille me lance un regard humide de reconnaissance. A présent qu’elle s’est soumise à la génuflexion face au mystère de la lumière qui ne marche pas, elle retrouve brutalement son ouïe et veut bien de mon absolution. Je peux donc enfin immortaliser l’église sous verre.
La gardienne de l’église se rend soudainement compte qu’elle tient là l’opportunité peu courante de jouer les guides de musées. Aussi se lance-t-elle dans un long monologue que j’écoute le plus stoïquement du monde.
- « C’est un de nos paroissiens qui a réalisé cela. Il y a passé quinze années de sa vie. Il faisait ça le soir, après son travail, un peu tous les jours. Et puis à peine a-t-il terminé la maquette qu’il est tombé gravement malade. Il est décédé il y a trois ans. Par testament, il nous a légué sa maquette, et nous avons décidé de l’exposer dans l’église. Elle a beaucoup de succès. Il y a des gens qui viennent des communes avoisinantes pour la voir. Vous avez vu comme c’est bien fait ? Chaque détail est finement reproduit. Tenez, vous voyez, il a même fait les rampes d’escalier de l’entrée de l’église. »
Un escalier ? Le mot est un peu fort, mais je garde ma remarque pour moi. J’opine du chef, dans le plus pur style touriste pas contrariant. Sur le dessus de la vitrine, un petit carton plastifié résume en une phrase ce que la vieille dame vient de me dire en onze phrases. La reproduction d’un photomaton de l’artiste voisine avec sa courte notice biographique. Je regarde plus près. Il n’avait pas une tête à faire des maquettes. Plutôt une bonne bouille d’aubergiste gitan ou de camionneur latino. Sur la photo, sans doute ne sachant pas précisément à quel moment le flash du photomaton allait se déclencher, il jette à l’objectif un regard hésitant et perdu. De ce fait, trônant ainsi de manière posthume sur le haut de son œuvre, le portrait de Gérard le Sculpteur d’Eglise semble prendre à témoin le visiteur et lui poser ces angoissantes questions : « Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qui m’a pris de fabriquer un machin pareil ? ».
Ce en quoi on a envie de lui répondre : « Balise pas, Gégé ! Fais-toi donc à l’idée que t’en as au moins pour un demi-siècle à jouer le phénomène de foire paroissial pour un public de plus en plus restreint de grenouilles de bénitiers. Ca valait bien de sacrifier les quinze dernières années de ta vie à modeler du plâtre… »
La vieille arrive néanmoins assez vite à court d’anecdotes concernant la fierté de Saint-Etienne d’Etréchy. A la gauche de la maquette, je remarque un gigantesque appareil de poulie en bois, qui semble vieux et usé.
- « Ca, c’était l’ancien système pour faire sonner la cloche de l’église. Aujourd’hui, on a un système électrique, alors on a plus besoin, mais ça faisait de la peine de le jeter, et on savait pas où le mettre, alors on l’a mis ici en exposition. »
A quoi ça tient, tout de même, la vocation d’un musée…
Néanmoins, je prends une photo. Cette poulie d’un autre âge, au pied de laquelle traîne une sorte de levier métallique rongé par la rouille, a quelque chose de fascinant, et évoque un âge révolu et poétiquement désuet de l’histoire de la mécanique.
La vieille dame me regarde avec des yeux humides de reconnaissance. De par ma simple présence, nul doute que j’ai été le grand évènement de sa journée. Mais son regard ambiance « je-t’aime-dans-le-seigneur » me donne vaguement la nausée, et je prends congé de manière un peu expéditive, avant de lui laisser le temps de trouver autre chose à me montrer.
Il me semble sortir d’une tombe et respirer enfin de l’air pur dès que je mets un pied en dehors de l’église. Le ciel est toujours nuageux et monotone, mais il fait une température étonnamment douce pour un mois de février. Et pourtant, pourtant, non loin de l’église, aux pieds d’un arbre et d’un réverbère, une étrange neige luminescente se répand sur le sol…
Il s’agit en fait d’un résidu de glace, abandonné par un poissonnier, présent sur le marché de la ville, qui avait plié bagage en fin de mâtinée. Pour une raison étrange, en dépit de la température clémente, cette glace n’était pas encore totalement fondue à la moitié de l’après-midi.
Un peu à droite encore, se trouve l’hôtel de ville, un bâtiment assez massif et austère, typique d’une architecture de la fin du XIXème siècle. Précédée d’un petit jardinet, la mairie disparaît volontiers au regard derrière l’étonnant monument aux morts, très stylé également, qui met sur un piédestal la silhouette d’un poilu, sobre, digne, et très bellement réalisée. Mais, détail étrange, le métal dans lequel elle a été fondue se corrode d’une manière plutôt étrange, conférant à l’auguste guerrier une couleur orange sombre fluo assez surréaliste.
A noter qu’à Etréchy, on pense à ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie, mais on oublie pas non plus ceux qui les ont vu partir en espérant un retour qui ne vint pas. Etréchy est, à ce jour, la seule commune que j’ai visité qui, à côté de son monument aux morts, a consacré un autre monument, plus modeste certes, aux veuves et aux orphelins de guerre. Tout cela a tout de suite l’air plus funéraire, mais on note l’ultime apparition de la roue métallique noire, symbole officieux de la ville d’Etréchy.
A Etréchy, un dimanche, il y a assez peu de commerces ouverts. Un peu plus bas, la Grande Rue est animé par une épicerie arabe et un restaurant kebab, ce dernier étrangement engoncé avec sa façade au néon dans une ancienne cours de ferme du XIXème siècle.
Sur la place du marché, seul un magasin d’antiquité est ouvert. Et j’ai la surprise de découvrir, juste sur un des côtés de l’église, d’odieuses pissotières protégées par des parois métalliques peintes en vert, et recouvertes de tags. Les urinoirs eux-mêmes sont noirs, mais il ne semble pas que la peinture y soit pour quelque chose. Je repense fatalement au « Clochemerle » de Gabriel Chevallier, narrant la lutte intestine de deux factions d’un village suite à l’installation d’une vespasienne juste à côté de l’église. Autres temps, autres mœurs, à Etréchy, le concubinage entre l’absolution de l’âme et le soulagement de la vessie ne semble pas avoir posé de problèmes majeurs. Une canette de bière, trônant à terre, témoigne même de l’usage encore actuel de ces pissotières, dont l’odeur atroce qui s’en dégage pourrait pourtant décourager plus d’un pisseur.
Et puis, en empruntant la petite rue de la Cité, qui me ramène vers la gare, je croise la fameuse crèche « Les Diablotins », à laquelle se référait le panneau lumineux à mon arrivée. Et loin de dissiper toute ambiguïté, la crèche met un point d’honneur à suggérer des diableries peu recommandables, avec un touchant panneau vieux sans doute de quelques décennies, qui montrent deux enfants dans une attitude de tendresse mutuelle plutôt tactile.
Enfin, en revenant vers la gare, je tombe en arrêt devant deux derniers instants surréalistes, deux derniers clichés insolites, fruits de ces moments qui, si je devais juste les raconter, sembleraient totalement dénués d’intérêt.
C’est d’abord une petite propriété devant laquelle on a installé, à l’usage des conducteurs, un panneau portatif, probablement pour indiquer une déviation ou un ralentissement. Mais soit de par la maladresse d’un cantonnier, soit par la facétie d’un plaisantin, ce panneau a été placé à l’envers, tourné donc vers la propriété, exposant à la route son dos gris métallique. Dit comme cela, ça n’a rien d’extraordinaire, mais le propre de l’artiste, qu’il soit pictural ou poétique, est de faire d’un moment insolite, une sorte de tableau symbolique. Ce serait assez compliqué à expliquer, mais une petite photo vaut sans doute mieux qu’un long discours.
Revenu ensuite aux abords de la gare, je tombe en arrêt devant un objet que d’ordinaire, je ne regarde jamais : un panneau publicitaire. Il vante les mérites d’un smartphone dernier modèle, ce qui n’a rien de tellement insolite, même en pleine campagne, mais tout l’intérêt de la chose réside dans deux détails non négligeables.
D’abord, l’endroit où est situé ce panneau : il est plaqué contre le mur d’une maison vétuste, au dessous d’un lampadaire à deux lampes, très artificiellement greffé sur des fenêtres murées. En dessous de ce panneau, on trouve une petite niche, destinée à recevoir des bouteilles de gaz, au temps où le chauffage au gaz était encore d’actualité. Et el plus étrange, c’est qu’il y a bien des bouteilles de gaz dans cette niche, comme si la maison était encore rétive au chauffage électrique.
L’autre détail délicieusement cruel de ce cliché, c’est la brusque apparition du soleil, caché jusque là, et qui projette sur l’affiche sa lumière dorée qui fait alors apparaître les pliures et la texture gondolée du papier, sans doute un peu trop arrosé par les pluies. Ainsi, la représentation de ce smartphone, objet moderne et futuriste s’il en est, à l’époque où je fais ce voyage, se retrouve d’une certaine manière plus abîmée par le temps que l’arrière-plan rural qui l’accueille. Cela crée, je trouve, un effet intéressant.
C’est sur ce symbole de deux mondes en opposition, l’un agonisant, l’autre anémique, que je quitte Etréchy pour revenir dans la capitale. Dans la gare, le quai est désert, le smartphone tente aussi de s’imposer sur des panneaux d’affichage sans parvenir à combler le vide absolu qui perle au-dessus des voies. Je suis quelque part en Essonne, au début du XXIème siècle, au croisement des époques, en équilibre au-dessus des incertitudes.
A bientôt pour un nouveau voyage.

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