Psychanalyse sentimentale romancée en 6 phases.
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PHASE 1 : Régression Formelle et Temporelle
Dans l’appartement, la température baisse lentement au fur et à mesure que le jour décroît. A côté du clavier, le thé à la menthe fume lentement. Les piles de CD s’amoncèlent de part et d’autre de l’écran. Je commence à ne plus avoir de place pour les ranger. Régulièrement, quand elles menacent de s’effondrer, je dispatche ces piles dans des bacs de plastique ou des cagettes de supermarchés, récupérés ici et là, au hasard de mes trouvailles, et je place ces récipients les uns au-dessus des autres sur une grande table de bois située perpendiculairement à ma gauche. Normalement, c’est une table de travail, un bureau, mais son impressionnante dimension en a fait une sorte de palette où j’entrepose tous mes objets culturels, CD, VHS, DVD, livres, au fur et à mesure que je les achète ou que je les utilise. Ma chambre ne suffit plus. Il y en a jusqu’au plafond, et c’est avec grand peine que je ménage un couloir de quelques dizaines de centimètres le long du lit et autour de la fenêtre. La dernière fille que j’ai amenée ici avait posé un regard d’enfant émerveillé sur tout ce qui la surplombait et avait dit, fascinée et effrayée à la fois : « Mais c’est la caverne d’Ali Baba, ici… ».
Oui, c’est la caverne d’Ali-Baba, mais l’or s’y fait bien rare. Donc aucune chance d’en être soulagé par 40 voleurs, ni même par un seul. Bien sûr, il y a des cartons entiers emplis de livres que je ne lis plus et de CD gothiques et industriels que je n’ai pas écouté depuis des années. C’est l’inconvénient d’aimer des créations un peu pointues ou un peu rares. On n’ose jamais s’en débarrasser, de peur de ne pas arriver à les retrouver si, soudainement, ça nous reprenait de sentir l’urgence de s’y plonger. Déjà, il m’arrive régulièrement d’avoir envie de réécouter un CD et de ne pas arriver à le retrouver dans mon fatras. Du coup, je le rachète, puis je retrouve l’exemplaire que j’avais déjà quelques mois plus tard, par hasard. J’en fais cadeau à un ami, et puis je reperds l’exemplaire dernièrement acheté, etc… Heureusement, cela ne m’arrive pour l’instant qu’avec des disques faciles à trouver d’occasion. Une sorte d’instinct de conservation (ou de conservateur) me fait toujours ranger bien en vue et à des endroits sûrs les pépites les plus précieuses de ma collection.
La chambre étant saturée, j’envahis donc le salon de mon appartement, via cette grande table qui devient entrepôt, et je multiplie, de la sorte, les chances de ne pas retrouver un disque que je cherche. Je suis né pour vivre dans une maison dont deux pièces entières seraient intégralement consacrées aux objets culturels. Si j’avais la place, je rangerais tout avec un ordre scrupuleux, comme je le fais dans mon travail de bibliothécaire. Hélas, si ce type de métier incite à la classification et au rangement, il n’offre guère le salaire permettant de se refaire une vraie bibliothèque chez soi. A plus forte raison quand on stagne en tant que vacataire… Du coup, faute de moyens et de perspectives d’en avoir, je laisse le chaos mettre un peu d’animation chez moi.
Chaos qui bénéficie de la collaboration toujours active du chat de la maison, un rouquin au corps de gazelle, aussi intrépide que curieux, qui néanmoins a dû apprendre à vivre dans un monde sans point d’appui fiable, où chaque saut, chaque grimpette, suscite un éboulement et la colère sans pitié du maître des lieux. Rebelle mais studieux, le chat a, au fil des années, appris à respecter ce musée étrange dont il perçoit désormais la valeur occulte. Grand rongeur de pochettes de vinyles, il a subi de cet homme calme, ne haussant jamais la voix, qu’il pensait si bien connaître, de si terribles réprimandes que ce n’est pas sans quêter dans mon regard une approbation inquiète qu’il se cantonne à présent à renifler avec une opiniâtreté presque scientifique chaque vinyle que je ramène de brocante. Il colle son museau sur les coins, aspirant trois décennies de poussières diverses, et puisant dans cette perception odorante de l’Histoire une extase étrange qui lui fait fermer les yeux et plaquer les oreilles en arrière, comme s’il se nourrissait ainsi, comme son maître, de la nostalgie d’une époque révolue.
Sur la table-entrepôt, où il ne se risque qu’avec précaution, j’ai ménagé à la droite, contre la fenêtre de la pièce, un espace relativement confortable, celui d’une boîte fermée, renfermant les cassettes audio, pouvant surélever le chat qui s’assied dessus jusqu’au niveau de la fenêtre, où il peut contempler alors le monde extérieur.
Ce qui est triste, quand on a un animal domestique, c’est qu’il faut en faire obligatoirement un prisonnier. Je ressens toujours un pincement au cœur lorsque je le vois ainsi guetter les petits hommes qui s’agitent en bas, ou bien les oiseaux qui passent comme un éclair, d’un côté à l’autre. Le chat a alors de brusques mouvements de tête, d’une seconde à peine. Il est dans l’action, au cœur même du spectacle. Ses pupilles se figent, ses mâchoires esquissent un miaulement qui ne sort pas. Il regarde le monde depuis son bout de fenêtre, et dans son petit crâne de félin condamné à une existence casanière, il se passe sûrement des aventures insoupçonnées, qu’il revit parfois quand il dort, trahissant ses rêveries par des tics brusques, des contractions musculaires ou des mouvements de pattes esquissés. Quel dommage qu’il ne puisse pas écrire…
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Moi aussi, je suis devant une fenêtre. Une fenêtre en écran plat, qui affiche une illusion de page blanche, sur laquelle je tape une illusion de manuscrit. Plus jeune, je couvrais des feuilles de cahier à carreaux de mon écriture tordue et illisible, avec des ratures, des rajouts au-dessus, dessinant de petits traits se courbant aux endroits où le mot nouveau est censé s’incruster. A présent, j’ai un PC, avec une vieille version de Word, qui me souligne en rouge les mots mal orthographiés ou avec une faute de frappe, et en vert les fautes d’accords ou les espaces superflus. Plus de ratures, plus de gribouillis, plus de Tippex en croûte ou de mots repassés, plus rien qui ne témoigne des aléas de la création. C’est plus pratique, mais c’est tellement froid…
Je me suis longtemps forcé à écrire en corps Arial 10, le format standard utilisé dans le journalisme et assez souvent dans l’édition. Maintenant, je préfère le corps Georgia 12. On se réchauffe comme on peut.
Je vais me chercher un pull-over. Le chauffage a encore augmenté. Vivre à Paris est de plus en plus cher. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir encore. Surtout avec des tours de béton comme unique horizon, et le parc de livraisons d’un supermarché juste au-dessous de ma fenêtre. Les camions frigorifiques y viennent tous les matins, à 6h30. Ils restent là environ une demi-heure, sans débrancher le moteur. Me levant plus tard, j’ai dû prendre l’habitude de dormir avec des boules Quiès.
Je me lève et je vais tourner légèrement le thermostat. Je ne choisis pas la température, je tourne doucement vers la droite, juste un peu, jusqu’à ce que j’entende un « clic » qui annonce que la chaudière s’est mise en marche. Puis je reviens devant le PC, et je relis ce que je viens d’écrire.
A côté du PC, il y a un vieux poste lecteur CD, qui ne me sert plus qu’à passer des musiques de fond pour écrire, de l’ambient, généralement, ou de la musique contemporaine ou expérimentale. C’est ce qu’il y a de mieux pour la concentration. Là, aujourd’hui, je fais tourner en alternance un vieux Dead Can Dance, le « Tabula Rasa » d’Arvo Pärt et deux des volumes de la série « Dark Side Of The Moog » de Pete Namlook et Klaus Schulze. Des textures froides et mélancoliques, parfaites pour m’aider à exorciser tout ce qui ronge.
« Emmanuelle. On va dire que c’était la première. Celle d’avant, c’était un accident, et je n’ai pas trop le droit d’en parler. Emmanuelle était une petite brune, toute frêle, rencontrée à la radio, à l’époque où j’y gravitais aussi. Un petit personnage. J’avais 21 ans, elle 17. Bourgeoisie de droite, mais elle avait déjà l’envie de s’en arracher. Elle voulait faire de la radio, du journalisme. Elle se voyait déjà la nouvelle Claire Chazal. Curieuse ambition, pour une apprentie journaliste, que de baver d’entrée de jeu à l’idée de faire femme-tronc pour la télévision, et donc, de ne plus faire réellement de journalisme. »
Je souriais. C’était étonnant, mais Emmanuelle a fini par réaliser son rêve. Depuis plusieurs années, déjà, elle fait le bulletin info de fin de journée sur une très grande radio nationale. Il m’arrive souvent, alors que je fais coulisser au hasard le modulateur de fréquences de mon poste de radio, d’entendre sa voix énoncer les évènements du jour, une voix que je reconnais même si elle est plus grave aujourd’hui. J’en retrouve les intonations, les hésitations, le charme même. C’est marrant, presque 20 ans après, et alors que j’ai rompu contact avec elle...
Mes doigts se reposent sur le clavier.
« Je n’oublierai jamais la première fois que nous fîmes l’amour. C’était dans le très luxueux appartement de ses parents, absents ce jour-là. Elle avait une petite chambre de jeune fille, très élégamment tenue, fort bien rangée. A côté du lit, une petite armoire aux portes de verre exhibait six ou sept coupes argentées, polies avec soin, qu’ Emmanuelle avait gagné lors de concours hippiques. Elle faisait du cheval depuis toute petite. Elle en était fière. Dans son milieu, on est toujours très fier de ce qu’on ne choisit pas.
Je me souviens de son corps blanc, parfait, étendu sur des draps soyeux, couleur blanc cassé. J’étais au-dessus d’elle, en elle, le nez enfoui dans son cou, épanoui en extase, noyé dans ses boucles brunes. J’avais envie de lui dire que je l’aimais, que je n’aimerais qu’elle, que je ne voulais plus jamais qu’on se quitte, lorsqu’elle me souffla dans l’oreille :
- "Frappe-moi !"
- "Hein ? T’as dit quoi ?"
- "Frappe-moi, donne-moi des coups, j’ai envie…"
Je m’étais redressé, assis au bord du lit, et je m’étais mis à pleurer, comme un enfant… »
Je me lève, et je vais me servir un verre de lait froid. J’ai la gorge un peu sèche. Si on pouvait se débarrasser à tout jamais de ces choses-là, en les écrivant… Quelque part, je n’y pense plus vraiment, mais quand j’ai l’occasion de revivre ce moment-là, je ressens toujours le même dégoût, le même chagrin, le même constat amer d’incompatibilité. Je me suis pourtant acharné à rester avec elle. Elle-même a dû sans doute aussi se forcer un peu. Se réfrénant sur ses envies S/M, elle se laissait faire au lit et ne rendait rien. Dans cet abandon de victime, sans doute puisait-elle quelques gouttes de son besoin masochiste. Moi, je goûtais sans passion à la nécrophilie. Nous nous détachâmes progressivement. Je ne l’appelais plus, elle ne m’appela plus. Fin non déclarée, rupture en dessous de table. Il ne s’est rien passé, ou si peu…
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PHASE 2 : Symptômes Persistants Consécutifs au Trouble de Stress Post-Traumatique
Le chat s’est mépris sur ma présence dans la cuisine. Il passe et repasse entre mes jambes, exprimant bruyamment sa faim subite, la queue en l’air et le regard fiévreux. Je lui fais la charité d’une caresse, et je reviens à mon PC.
« Ensuite, il y eût Valérie. Elle ne venait pas de la radio. C’était l’amie d’une amie d’un ami. Elle m’avait aperçu un jour dans le métro, avait flashé sur moi. J’étais assis en face d’elle et d’une de ses copines. Elle m’avait regardé à travers le reflet de la vitre du métro. Elle m’a dit par la suite que je lui avais rendu son regard, qu’elle avait failli m’aborder à ce moment-là mais qu’elle n’avait pas osé. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que je me souvenais bien, en fait, de cette rencontre. Ce jour-là, je regardais avec plus que de l’intérêt sa copine, qui était une grande fille aux cheveux très longs. A contrario, Valérie était une petite nana un peu trapue, avec les cheveux teints en roux, assez courts et brouillons, le corps trapu, sans grâce. Sur le moment, je ne l’avais même pas captée. Mais bien entendu, par la suite, je ne lui ai jamais avoué. Je lui ai dit que oui, moi aussi, je l’avais trouvé très belle, ce jour-là. »
J’ai toujours une émotion à reparler de Valérie. C’est la première fille avec laquelle j’ai été heureux. Ca a été bref, hélas, mais d’une grande intensité, je n’ai pas autant de souvenirs avec des filles avec qui je suis resté des années. D’ailleurs, Valérie, ça a été, malgré elle, la personne qui m’a le plus enseigné sur tout ce que l’amour peut avoir de paradoxal.
« Valérie avait oublié son inconnu du métro, jusqu’à ce qu’elle m’aperçoive quelques mois plus tard, à la Fête de la Musique, dans le quartier Saint-Michel où jouait un de mes meilleurs amis.
Cet ami était aussi copain de fac avec la colocataire de Valérie. Cette dernière vit dans ce heureux hasard l’augure d’une chance d’attirer à nouveau mon attention. Mais ce jour-là, j’étais avec Emmanuelle, Valérie n’osa pas m’aborder.
Lorsqu’elle apprit par notre ami commun que j’étais nouvellement célibataire, elle écrivit son numéro de téléphone sur un bout de papier, et dit juste :
- "Je voudrais que tu demandes à Dorian de m’appeler. Dis-lui juste que j’ai envie de le connaître."
L’ami commun me donna le papier en me disant surtout que Valérie avait bien flashé sur moi, et, amusé par la situation, je décidais de téléphoner à cette inconnue si motivée.
J’étais en position de force, j’exigeais tout : de la voir, de ce que nous allions faire, de l’heure, du lieu, et presque de l’endroit où je l’emballerais si elle me plaisait. Elle fut on ne peut plus docile. Elle avait, comme je l’ai dit, un corps un peu rondouillet, mais son visage était assez harmonieux, très doux, très lumineux, une ressemblance assez frappante avec Meg Ryan, dans l’ordonnance des traits. Elle avait en plus ce regard humide et apaisant que les femmes qui se savent d’un physique moyen peuvent porter aux hommes qui les font vibrer. Moi, je jouais le fanfaron roublard, collectionneur de femmes, beau parleur, cynique et décadent. Je la sentais vibrante, à deux doigts de défaillir, et en même temps, j’aurais voulu en tirer plus d’orgueil que je ne le faisais vraiment. En fait, j’étais bouleversé par son naturel, son admiration béate, sa confiance absolue en moi. Et alors qu’elle était prête à donner tout son amour à l’odieux personnage que je jouais, je réalisais que cet amour, je le voulais pour moi, pour ce que j’étais au fond de moi et qui tremblait de terreur à l’idée de se donner.
Je l’ai embrassée dans le petit square en face du musée de Cluny. Ses lèvres étaient douces, son baiser délicat et passionné. Au bout de quelques minutes, je me suis effondré sur elle, j’ai pleuré dans son cou, et je lui ai dit, entre deux sanglots :
- "Je ne suis pas celui que tu crois. Je n’ai pas connu des dizaines de filles, je n’en ai connu qu’une et j’ai été affreusement malheureux avec elle. Je ne m’appelle même pas Dorian. Je t’ai menti, pardonne-moi."
Elle m’a serré contre elle et m’a juste demandé :
- "Mais pourquoi tu m’as dit tout ça ?"
- "Je crois que j’ai tellement peur de ne pas être aimé pour ce que je suis que je préfère être quelqu’un d’autre." »
Ma main se tend vers la boîte de kleenex qui trône non loin de l’écran. J’en attrape un et je le passe doucement autour de mes yeux. Puis j’ôte mes lunettes et je frotte vigoureusement les deux verres, tâchés de traces humides.
Sitôt nettoyées, j’hésite cependant à remettre tout de suite mes lunettes. Il me semble que ce monde est moins rude lorsque je suis dans le flou. Ce sont tous ces détails précis, comme dessinés par un illustrateur sadique, qui me ramènent invariablement à la lucidité atroce de la raison.
Mais bon, écrire sans lunettes, vu mon degré de myopie, c’est une idée peu engageante. Je les remets donc, et je poursuis :
« J’ai passé ♪ avec Valérie ♫ sans doute ♫ les plus beaux ♪ jours de ma vie. »
Je fronce les sourcils en regardant l’écran. Qu’est-ce que c’est que ces notes de musique ? Un virus ? Ou un quelconque cafouillage HTML ? Bon, ça n’est pas grave. J’efface et je recommence.
« J’ai passé avec Valérie sans doute les plus beaux jours de ma vie. Il y aurait tant de choses à raconter sur ces quelques mois passés ensemble, il me semble parfois que je ne finirai jamais d’en égrener le souvenir.
Valérie était originaire de Coulommiers, en Seine-et-Marne, mais elle logeait à cette époque à Ville d’Avray, à l’ouest de Paris, tout à côté du bois de Saint-Cloud. De la gare, je remontais la rue Riocreux, puis je tournais à droite dans l’avenue Gambetta et j’arrivais à la résidence Corot, là où habitait Valérie, dans un appartement au sous-sol dont la fenêtre débouchait sur un jardinet. Si on continuait quelques mètres seulement l’avenue Gambetta, on entrait dans le bois de Saint-Cloud.
J’ai vécu là par intermittences entre septembre et décembre 1994, grâce à l’agréable complicité de Stéphanie, la colocataire qui, malgré son célibat désespéré et des relations plus que conflictuelles avec ses amies, ne rechignait jamais à se souvenir brusquement qu’elle avait quelqu’un à aller voir d’urgence et nous abandonnait le studio pour des après-midi entières. Valérie venait me chercher à la gare Saint-Lazare, sur les escaliers, où je l’attendais en lisant un livre. Là, elle venait m’embrasser, avec cette douceur si particulière que je n’ai jamais retrouvé chez personne. Elle se mettait sur la pointe des pieds, collait ses lèvres aux miennes, et avait un geste curieux et adorable, celui de poser le bout de chacune de ses mains de part et d’autre de mon menton, la pulpe des doigts effleurant ma peau avec une sorte de recueillement. Il y avait, dans ce geste des mains presque jointes, comme une prière secrète, une douce candeur rappelant celle des jeunes chatons non encore sevrés. Elle me bouleversait à chaque fois qu’elle m’embrassait ainsi, en fermant les yeux, en s’excusant presque d’être tant amoureuse.
Puis nous allions prendre le train de banlieue, toujours le même, à l’extrême gauche du hall de la gare, le dernier quai avant le point Presse. Le trajet durait exactement 13 minutes. Juste avant la gare de Ville d’Avray, le train passait sous un long tunnel dont nous savions qu’il annonçait notre délivrance prochaine.
Les heures avec Valérie duraient comme des années. Nous attendions impatiemment le moment de rentrer chez elle, de nous embrasser, de nous déshabiller et de faire l’amour avec une passion totale. Jamais je n’ai connu une telle fusion avec une femme. C’était démentiel... Il y a eu un week-end où n’avons fait pratiquement que ça, une dizaine de fois du vendredi soir au dimanche midi. Une envie qui revenait sans cesse, comme une bouffée d’amour, comme un élan de tendresse qui ne se justifie que dans la perpétuation. Une frénésie idéale, à un âge où tous deux, nous ne pouvions pas encore ressentir de lassitude ou de vacuité face à une telle exclusivité charnelle. Tout ce que nous vivions n’était qu’une interminable caresse qui nous réveillait la nuit et nous faisait sauter des repas. Nous en étions abrutis de tendresse, à ne plus trouver les mots, à ne plus rien savoir faire d’autre.
Le lit de Valérie était un petit lit d’enfant reposant sur des lattes. Toutes les dix minutes, notre agitation délogeait une ou plusieurs de ces planchettes, et nos corps s’enfonçaient brutalement dans un trou, on éclatait de rire tous les deux. Tout cela se terminait avec toutes les lattes explosées, nous avions traversé le sommier et l’orgasme nous saisissait sur le sol même, un sol recouvert d’une moquette épaisse qui laissait sur notre peau des mosaïques irritées.»
Je relis ces dernières lignes avec attendrissement. C’est si loin dans le temps, et pourtant ça m’a l’air si proche. C’est drôle comme la mémoire imprime avec précision certains moments, comme ça, où on ne fait pourtant pas appel à elle.
J’étais si bien avec Valérie. Je me rappelle un soir, où je devais partir, car Stéphanie allait revenir pour passer la nuit. Je m’étais mis soudainement à pleurer comme un enfant, parce que je ne voulais pas rentrer chez moi. Je voulais rester là, avec elle, pour toujours ; je ne voulais pas revoir ce grand appartement où je vivais avec ma mère, qui était à l’époque dans l’âge d’or de sa crise mystique catho, croyait entendre les voix de Jésus dans sa tête et ne cessait de me reprocher tout ce que je pouvais être qui s’éloignait de la pensée du Christ. Il m’a fallu ce bonheur-là pour me rendre compte dans quelle folie furieuse je baignais malgré moi au quotidien.
« Valérie me sussurait des mots d’amour à longueur de journées, auxquels je répondais avec la naïveté et la fraîcheur de mes 22 ans, encore tout ébaubi d’être aussi heureux, aussi facilement heureux surtout. Je me souviens que nous allions main dans la main dans le bois de Saint-Cloud, en cet automne ensoleillé, et on se roulait dans les feuilles mortes, en s’embrassant, en se caressant, en se disant des mots d’amour, jusqu’à avoir les cheveux et les vêtements recouverts d’humus et de feuilles.
Je dois à Valérie la plus belle chose qu’une femme m’ait jamais dite. Un moment de beauté que je garderai au fond de moi jusqu’à ma mort.
Un joli matin où je m’éveillai, je la vis au-dessus de moi, la tête penchée qui me regardait, de ses yeux tout attendris, tout embués. Elle me caressait doucement les cheveux, passant ses doigts dans mes mèches entremêlées. Je lui demandai :
- "Tu es réveillée depuis longtemps ?"
Et elle, sans me quitter des yeux, sans différer un seul de ses mouvements, une seule de ses expressions, elle répondit juste, dans un souffle ému :
- "Je ne sais pas."
C’était si beau que j’en pleurais des larmes de joie. Je la pris dans mes bras. Nous fîmes l’amour, doucement, tendrement. Elle était ma compagne, je n’en voulais plus d’autre. Ma vie prenait enfin tout son sens. »
Le téléphone sonne.
Fait chier.
Je décroche. Un de mes meilleurs amis.
- « Ca va ? », me demande-t-il. « Tu as une drôle de voix. »
- « J’étais en train d’écrire. »
- « Ah… »
Il semble interloqué. Je le sens bien, va, qu’il se retient de me demander « Quel rapport ? ».
- « Ouais, je t’appelle parce que ce soir, en fait, on s’est donné rendez-vous avec LB au bar X… . Ca te dit de nous rejoindre ? »
- « Non, désolé, pas ce soir, j’ai du travail. »
- « Ouais, mais attend, il va y avoir de la meuf ! Des nanas rencontrées sur Facebook ou MySpace, je ne sais plus. Visiblement, elles sont pas mal et pas farouches. »
- « A plus forte raison, alors. Je ne sais que trop comment est LB dans ces moments-là. On va avoir droit à son panégyrique sur l’éjaculation faciale, je connais son numéro par cœur, je m’en passerai sans trop de mal. »
- « Oui, il y en a une sur laquelle il tripe bien, mais par contre, les deux autres qui ne l’intéressent pas. Ca ferait un plan trois mecs/trois nanas. »
Je me demande confusément comment il se fait que je sois sorti de l’adolescence alors que mes amis s’y trouvent encore. Je reste cependant dubitatif face à cet argument numéral dont je ne soupçonnais pas la dimension secrète.
- « Je suis impressionné par ton amour de la symétrie. », réponds-je ironiquement.
- « Bon, tu viens alors ? »
- « Non, je ne viens pas. »
- « Pourquoi ? »
- « Mais parce que je m’en fous ! », réponds-je, en rigolant.
- « Ah…Bon… OK… Ben bonne soirée alors. »
- « Merci, salut ! », dis-je en souriant.
Et je raccroche.
Bon, où j’en étais avec tout ça… Elétémacompagnejenenvoulépludotremavieprenéenfintoussonssens. Voilà !
« J’ai ainsi avec elle tant de souvenirs merveilleux que cela me prendrait trop de pages de les énumérer, mais ces souvenirs n’ont d’intérêt que pour moi, parce qu’il fallait les vivre, en être l’acteur, le metteur en scène, le scénariste impromptu. Et puis, les regards, les gestes, les sourires, un bras passé autour de ma taille, tant de choses que les mots sont incapables de retranscrire.
Notre jeu favori, c’était l’escalator. Je me tenais sur une marche, Valérie se plaçait deux marches au-dessus. Ainsi elle était exactement à ma taille, peut-être même un peu plus grande. Nos bouches se faisaient face et se rejoignaient. Suivant que l’on montait ou l’on descendait, celui ou celle qui allait arriver en premier tendait son pied dans le vide pour sentir le changement de niveau et se retourner juste à temps avant de tomber. Evidemment, ça ne marchait pas à tous les coups, mais c’est ça qui était drôle. C’est elle qui avait trouvé ce truc. Depuis, je l’ai souvent réutilisé avec d’autres petites amies (les plus petites d’entre elles, naturellement).
Des fois, Valérie avait ses moments de tristesse, et nous restions sur le lit, à contempler la fenêtre ouverte sur le jardinet clos aux buissons encore touffus, et elle me racontait des choses tristes qu’elle avait vécu : son premier flirt qui avait essayé de la violer, son grand-père qui la battait cruellement, le chat qu’elle avait eue étant enfant et qu’elle avait vu passer sous une voiture… Ses yeux étaient brillants de larmes, et je la prenais tendrement dans mes bras. Des fois, elle pleurait, et je pleurais avec elle, comme si je pouvais ainsi soulager davantage sa douleur, sa douleur qui devenait mienne tant je l’aimais.
Un soir, elle m’appela et elle me dit :
- "Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi, et… Voilà, je voulais te dire que je voudrais qu’on vive ensemble, et qu’on ait des enfants tous les deux. Beaucoup d’enfants, même. Tu veux bien ?"
J’étais terriblement ému. C’était la première fois qu’on me faisait une telle déclaration. J’avais répondu :
- "Oui, bien sûr, évidemment."
- "Il te plait, l’appart où je suis ?"
- "Oui, il me plaît beaucoup."
- "Je vais voir si Stéphanie peut pas trouver un autre logement, et puis on se fera un petit nid d’amour tous les deux."
A cette époque-là, je travaillais à mi-temps dans un institut de sondages téléphoniques. Je ne gagnais pas lourd, avec ça.
- "Je ne sais pas si je pourrais payer la moitié du loyer."
- "T’en fais pas, je suis étudiante, j’ai droit aux APL, on s’en sortira. Je te tiens au courant dès que possible." »
Le chat se frotte contre mes mollets, avec une insistance particulière. Il a depuis longtemps compris que quand je tapote sur le clavier, il faut redoubler d’ardeur pour se faire remarquer. Je jette un œil sur l’heure. Déjà ? Pas étonnant qu’il ait faim. Je me lève et je vais lui ouvrir une boîte.
Je pose son assiette à terre. Il la renifle d’un air dédaigneux, puis s’éloigne, déçu.
- « Oui, ben tu t’en contenteras. », je lui lâche.
Puis je me réinstalle devant le PC.
« Le lendemain de ce coup de téléphone, Valérie m’a eu l’air soucieuse. On avait projeté une promenade, je ne sais plus où, on avait pris le métro pour s’y rendre, et je me souviens qu’on se tenait tous les deux côte à côte dans le wagon, de part et d’autre d’un de ces piliers métalliques auxquelles on est censé s’accrocher. Valérie me regardait bizarrement. Je ne savais trop ce qu’il y avait de bizarre dans ce regard. Mais je sentais une tristesse, une gêne, quelque chose d’indéfinissable et je lui dis :
- "Pourquoi tu me regardes comme ça ?"
- "Tu ne veux pas qu’on rentre ?"
- "Tout de suite ?"
- "J’ai envie de faire l’amour avec toi"
Elle se rapprocha et me prit par la taille. J’étais quelque peu troublé car ni sa voix, ni son regard n’exprimaient quoi que ce soit de sensuel. Mais que pouvais-je faire ? Je lui dis :
- "Bon d’accord, on rentre."
Et on a fait l’amour, très longuement, très doucement, avec quelque chose de désespéré que je ne compris pas sur le moment. Je ne me rappelle pas que nous ayons fait quoi que ce soit d’autre, ce soir-là.
Deux jours plus tard, par téléphone, elle m’annonça qu’elle me quittait. Sans émotion, avec un regret de principe. Elle me quittait pour celui qui était son meilleur ami, un garçon nommé Olivier, une sorte d’ignoble tête de puceau, avec des lunettes à doubles foyers et d’énormes boutons d’acné sur la figure, un type tellement laid et si peu charismatique qu’il ne me serait même pas venu à l’idée de le considérer comme un rival. Lors d’une soirée entre amis, à laquelle je n’étais pas convié, il y avait eu comme un dérapage entre eux. Au final, elle se sentait plus proche d’Olivier, car, me disait-elle, c’était un ami d’enfance, ils se connaissaient depuis la maternelle. Elle m’assura que jamais elle ne m’aurait quitté pour qui que ce soit d’autre qu’Olivier.
La rupture en elle-même était une douleur abominable, mais le pire, finalement, était de ne pas comprendre comment une fille aussi amoureuse pouvait, du jour au lendemain, s’éprendre d’un autre garçon et effectuer son choix sans le moindre remords. Je dus revoir Valérie deux fois, car j’avais laissé beaucoup d’affaires chez elle qu’il me fallait récupérer. Lors de ces deux entrevues, je lui posai ces questions cruciales pour moi :
- "Pourquoi ? Pourquoi m’avoir autant dit que tu m’aimais ? Pourquoi m’avoir parlé de vie à deux et d’enfants il y a moins d’une semaine ? Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu ne m’aimes plus ? M’as-tu seulement aimé ? Qu’est-ce qui t’a déçu chez moi ? Quelles erreurs ai-je commises ?"
A toutes ces questions, Valérie ne répondit rien. Pas un mot. Pas une explication. Le regard baissé ou fixé sur l’horizon. Même pas triste, ce regard. Un peu emmerdé, sans plus. Déjà indifférent. Tout ce qu’elle finit par me lâcher, c’est :
- "Tu en trouveras d’autre, des Valéries."
Je n’ai jamais trouvé d’autres Valéries. Il m’a fallu dix ans pour revivre quelque chose de comparable, et pour le mener plus loin, sur deux années de bonheur retrouvé. Enfin.
J’ai tant pleuré, au début. Tous les jours. Quand je ne pleurais pas, je tournais en rond autour de la table du salon, sans cesse pendant des heures. Je n’arrivais pas à lire, ni à écouter de la musique. Face à ce drame, ma mère fut totalement naturelle, c’est-à-dire odieuse et stupide.
- "T’as pas honte de pleurer comme ça ? Pour une fille, en plus ? Mais t’es pas un homme ! T’as pas de couilles."
Comme j’avais appris qu’Olivier avait une voiture, et que désormais Valérie rentrait tous les soirs avec lui à Coulommiers, la ville dont ils étaient originaires, elle avait ajouté :
- "Tu vois, lui, il a une voiture. Il a un vrai travail, il est inséré dans la société. C’est pour ça qu’elle t’a quitté, parce que tu n’es pas un garçon sérieux."
Dans ma détresse, je passais beaucoup de temps avec mes amis au téléphone. J’avais besoin de contact humain, même s’il engraissait les PTT (qui ne s’appelaient pas encore France Télécom). Dominée par son avarice égoïste de paysanne, ma mère supprima tous les combinés de la maison, pour que je ne puisse plus téléphoner. J’en fus réduit à acheter un vieux téléphone à cadran aux Puces, à le cacher le jour dans ma chambre et à téléphoner la nuit aux personnes sur lesquelles je pouvais vraiment compter.
Mais il était trop tard, tout ça devenait trop difficile.
Un jour, j’ai profité de l’absence de ma mère pour avaler une boîte entière d’anti-dépresseurs. Je me suis couché sur mon lit, et j’ai attendu que la mort vienne me délivrer. »
J’ouvre l’armoire du hall d’entrée. Il me semble bien que j’avais une boîte de Kleenex de réserve. Mais j’ai beau chercher, je ne trouve rien. Tant pis, je vais prendre du papier-toilette.
Je reviens vers mon PC, avec un petit rouleau de secours. Le chat s’est remis à son poste derrière la fenêtre. Il me regarde bizarrement. Il sent bien que quelque chose ne va pas. Il tend son cou vers moi, renifle l’air environnant, histoire de voir s’il va l’aider à comprendre les raisons de mon chagrin. Puis alors que je m’assied, il descend de son promontoire et vient se coucher sur mes genoux, en rond, ventre offert à mes caresses. Brave petit félin…
En même temps, il fait tellement froid dans cet appartement, peut-être a-t-il juste envie de se chauffer un peu.
A lui aussi, j’aimerais bien raconter mon histoire, mais j’ai perdu l’habitude de lui parler. J’ai appris à parler sa langue, à miauler, à ronronner. Il me semble qu’on se comprend mieux comme ça. Et avec les gens, je fais pareil : je parle leur langue afin d’être sûr de leur dire ce qu’ils ont envie d’entendre. Beaucoup en sont charmés, ils apprécient cette convivialité sociale, dont eux-mêmes seraient bien incapables. Il se satisfont grandement de cette communication à sens unique, surtout si elle va dans leur sens à eux. Preuve, s’il en était encore besoin, que la plupart des gens vaut moins que des animaux.
Au fond de moi, je l’envie, ce jeune chat, dont l’existence paresseuse ne saurait être parsemée de regrets. Sa vie amoureuse se résume à prendre entre ses dents un bord de la couette de mon lit, à grand renforts de ronronnements assourdissants, et à y frotter son appendice durant de longs moments, en ramenant entre ses pattes suffisamment d’épaisseur de tissu pour en faire l’ersatz acceptable d’une chatte femelle, pour ce que son instinct peut lui en dire. Je n’ai jamais réussi à lui faire perdre cette habitude, heureusement sans conséquence hygiénique, l’animal ayant été stérilisé avant que j’en hérite.
Mais chaque matin, lorsque je reviens de ma douche, et que je vois le félin en plein coït sur mon lit, je ressens une impression de malaise, non pas par pudeur face à un acte sexuel quel qu’il soit, mais par rapport au côté illusoire de ce coït, à cette autopersuasion de l’animal qui ressemble parfois tant à la nôtre. Oui, sur la forme, nous fonctionnons différemment, mais sur le fond, sur la mise en scène impeccable qui transcende pauvrement l’impossibilité d’aimer, n’y a-t-il pas là une même marque génétique d’un désespoir sans issue, d’une solitude absolue, liés à l’essence même de la vie ?
Mon chat ne connaissait pas la tendresse. C’est moi qui la lui ai apprise, comme je lui ai appris à venir là, sur mes genoux, et à s’y allonger ventre en l’air, s’abandonnant à la main experte qui caresse doucement son ventre et son cou. Les yeux fermés, la gueule doucement ouverte, le nez parfois enfoncé dans la laine sauvage de mes pulls, il s’abandonne totalement à l’ivresse des caresses, sans cependant jamais rien donner en retour. A de rares occasions, il lui arrive de hisser sa tête jusqu’à mon nez ou ma joue et d’y tenter une gratitude maladroite, hésitant entre une douce morsure et un coup de langue, sentant confusément que le baiser humain se situe quelque part entre les deux.
Mais aujourd’hui, le chat a plutôt l’humeur passive et semble vouloir tenter un record de durée dans le domaine du câlin, ce qui ne m’arrange pas vraiment. Mes mains abandonnent donc son ventre soyeux pour revenir au clavier.
« Pourquoi ♪ ai-je survécu ♫ à la dose ♪ mortelle que ♫ j’avais prise ? ♪ Il faut croire que c’est mon ♫ intelligence qui m’a ♪ sauvé »
Encore ? Mais enfin, que font ici ces notes de musique ? Je n’ai pourtant pas le cœur à chanter. Elles ne sont même pas situées en lieu et place d’un caractère. C’est comme si elles apparaissaient, là, entre deux mots, pour la seule joie de me taquiner. J’efface la phrase, et je la retape. Le chat, irrité du crépitement plastique du clavier, et comprenant plus ou moins qu’il n’est plus de ce fait le centre d’intérêt, tourne le flanc pour se remettre dans le bon sens, et descend brutalement de mes genoux, apparemment vexé.
« Pourquoi ai-je survécu à la dose mortelle que j’avais prise ? Il faut croire que c’est mon intelligence qui m’a sauvé, mon intelligence qui me poussait à gamberger, à m’abîmer dans des réflexions métaphysiques, alors que petit à petit une sorte d’impression cotonneuse envahissait mon corps. Je finis par réaliser qu’il y avait une différence capitale entre vouloir mourir et ne plus vouloir vivre sa vie. Je réussis à me traîner jusqu’aux toilettes, et j’ai vomi une grande partie de ce que j’avais ingéré. Mais hélas, une partie de cette surdose avait eu le temps de provoquer des malaises de diverses natures sur mon organisme.
J’avais avalé ces pilules tôt le matin. Ma mère rentrait tard le soir. J’avais bien calculé mon coup pour qu’on ne puisse pas me sauver malgré moi. Au final, je fus malade une bonne partie de la journée, je finis par m’endormir, assommé par les anxiolytiques. Lorsque je me réveillais, il n’était pas si tard. J’eus le temps de nettoyer les toilettes, et de vaporiser du déodorant. Quand ma mère rentra, elle ne soupçonna rien. Elle me surprit juste allongé sur mon lit, dans ma chambre aux volets fermés, sans lumière allumée. Elle me lança de sa voix bourrue de vieille femme aigrie :
- "Qu’est-ce que tu fous dans le noir ?"
Je ne répondis pas. Je ne répondis plus. Ma mère n’était plus ma mère. Dès lors, je ne l’ai plus jamais désignée autrement que comme ma "génitrice". Et encore, c’était bien payé. Je n’ai plus jamais dit le mot "maman", et je ne le prononcerai plus jamais. On dit qu’il faut toujours tout pardonner à une mère. Je ne le peux pas, pas à ce niveau-là. Je suis sans haine, mais elle me dégoûte à jamais.
Je n’avais pas été très loin, dans ma tentative de suicide, au final, mais cela m’ avait causé un effet d’électrochoc. J’eus l’impression que j’avais tué quelque chose en moi. Je me rendais compte aussi que ma plus grande détresse, au final, ce n’était pas d’avoir perdu Valérie, mais d’avoir perdu toute foi en l’amour. Je me serais assez bien remis de cette rupture, si Valérie ne m’avait jamais dit qu’elle m’aimait. Mais ce qui était peut-être le plus terrible, c’est que Valérie avait été parfaite, rêvée, jamais une dispute, jamais un conflit, pas même de réels points de désaccord. L’harmonie totale, l’idéal !
J’avais vécu l’idéal, et du jour au lendemain, tout s’était effondré, sans que je puisse rien prévoir, ni rien rattraper. Moi, je pensais que lorsque l’on s’aimait, on restait ensemble, il n’y avait pas à y revenir. On ne se quittait que lorsqu’il y en avait au moins un qui n’aimait plus l’autre. La fille qui me déclare dix fois par jour qu’elle m’aime, qui m’appelle pour me dire qu’elle veut vivre avec moi et avoir des enfants, et qui trois jours plus tard, me quitte pour un autre mec sans aucun regret, sans même y voir quelque chose d’anormal, ça n’était pas possible, je ne pouvais même pas l’imaginer.
Je ne connaissais pas encore les femmes. Je ne savais pas qu’elles pouvaient vraiment dire n’importe quoi à un homme, juste parce que ça faisait joli de le dire. Quand j’en ai pris conscience, je ne les ai plus jamais crues, ni quand elles me disaient qu’elles m’aimaient, ni quand elles me disaient qu’elles ne m’aimaient pas. Les femmes ne savaient pas ce qu’elles voulaient. J’allais donc m’adapter, moi, en ne voulant plus rien, en prenant ce qui s’offre et en n’ayant, au final, jamais quoi que ce soit à regretter puisque je n’attendais désormais plus rien. Les femmes passeraient dans ma vie comme les trains passent devant les vaches dans les près. Je les regarderais, je les contemplerais, mais définitivement, je ne serais plus jamais du voyage. »
Je m’arrête et je relis mes dernières lignes. Ca fait tout de même un peu misogyne, ça. En même temps, outre que c’est la réalité de ce que je pensais en ce temps-là, c’était malheureusement tout ce que j’avais pu trouver pour me protéger. Quelques années plus tard, Valérie s’est mariée et a eu un enfant avec Olivier qui, quelques années après, est devenu le fameux Oli de Sat d’Indochine. Je ne sais pas trop comment ça s’est fait. En tout cas, chapeau pour le lifting, le Olivier, je ne l’aurais pas reconnu si on ne me l’avait pas dit. C’est pourtant vrai que l’amour transforme les gens…
Valérie s’est aussi décolorée en brune et a servi de modèle pour la pochette CD du single de "Satellite" d’Indochine. Ainsi, aujourd’hui, je peux écouter la voix de ma première copine en allumant la radio, et voir la photo de la deuxième sur ce CD single d’Indochine. Car je l’ai acheté, bien sûr, comme un con. Valérie a gardé toutes les photos qui existaient de nous deux. Je n’avais d’elle qu’un photomaton en noir et blanc, que j’ai fini par perdre. Il ne me reste plus que la photo du CD comme souvenir de ces quelques mois de félicité…
J’ai appris tous ces détails sur sa vie privée par le biais de son ancienne colocataire Stéphanie, que j’ai croisé par hasard huit ou neuf ans plus tard dans la rue. Elle m’apprit aussi que Valérie avait rencontré Olivier à la fac, quelques semaines après que nous nous soyons mis ensemble. Il n’a jamais été un ami d’enfance. De même que son grand-père étant mort avant sa naissance, il n’a jamais pu la battre pendant ses jeunes années. Pour le demi-viol et la mort du chat, Stéphanie n’avait aucune information, mais il y a de grandes chances que ça relève également du pur imaginaire de mon ex-compagne.
Quand je pense que je l’avais prise dans mes bras et que j’avais pleuré avec elle sur ses prétendus malheurs… Quelle farce ! Quelle foutue farce !
Reprenons…
« Dans ma petite tête, se figea alors cette idée qui allait me tenir pendant plus de cinq ans : ce que j’avais vécu avec Valérie était l’idéal. Or, l’idéal pouvait s’écrouler sans prévenir, exactement comme n’importe quel histoire foireuse ou bancale. Sauf que ça faisait plus mal, et que ça ne laissait aucun espoir. Donc, à ce niveau-là, autant faire n’importe quoi avec n’importe qui, ça revenait au même.
C’est donc ce que je fis, longuement, trop longuement. Pendant ♪ un certain nombre d’années ♪ encore, je ♪ ♪ ♫ ♫ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪ »
Les notes de musique, de nouveau, s’immiscent au milieu de mes lettres, dessinent des arabesques, elles tournent, elles virevoltent, elles foncent vers l’écran et résonnent dans la pièce.
♀
PHASE 3 : Régression Topique
Je m’arrête de taper, j’écoute. Il s’agit bien de musique, d’arpèges esquissant une mélodie. Quelqu’un joue de la guitare acoustique, non loin de moi. Derrière moi, en fait, mais normalement à cet endroit-là, il n’y a rien d’autre qu’un mur.
Je n’ose pas me retourner, mais je ne vois pas trop quoi faire d’autre. J’ai chaud, tout d’un coup. J’enlève mon pull, je le dépose sur le dossier de mon fauteuil, et mon regard est alors attiré vers la table près de la fenêtre où deux chats trônent, assis en sphinx, me regardant de leurs prunelles perpétuellement interrogatives. Il y a mon chat roux, naturellement, mais à côté de lui se tient un autre chat, type chat de gouttière mêlé peut-être de chat persan, avec de longs poils sur le train arrière et sur la queue. D’où sort-il donc, celui-là ? Les deux chats se tiennent immobiles, ils attendent…
Je trouve donc la force de me retourner sur mon siège et je découvre derrière moi, à la place du mur qui se trouvait là, une grande pièce éclairée, totalement circulaire, aux murs blancs et lumineux.
C’est de là que vient la mélodie que j’entends. Elle émane d’une petite silhouette que je devine assise un peu en retrait, sur un long canapé courbé, situé à droite de la pièce. Je vois d’ailleurs le manche de la guitare, et un bras fin qui le parcourt. Je reste tétanisé par cette apparition surréaliste, et en même temps, le décor de cette pièce me semble étrangement familier.
Je me lève de mon siège, et je m’avance vers la pièce, découvrant, à chaque pas, un peu plus de détails sur cette silhouette assise, qui joue de la guitare, et qui, ma foi, en joue plutôt bien.
C’est une fille très belle, très fine, très jeune aussi. Elle porte un tee-shirt de couleur grise, avec un motif en transfert, esquissant une grosse tête d’ours, de couleurs noire, jaune et rose, au dessus d’un petit panty rose. Ses cheveux, relevés et rassemblés en une longue queue de cheval touffue, retombent un peu sur ses épaules et sur son front, lui-même barré d’une frange. Je ne distingue pas bien son visage, car elle porte une énorme paire de lunettes rondes, en plastique noir, un peu inspirée des modèles des années 60, et qui cache une grande partie de ses traits. Son nez est fort et busqué, sa bouche est large, mais bien dessinée, ses yeux sombres suivent avec langueur les gestes brusques de ses doigts passant d’un accord à un autre.
Quand j’entre dans la pièce, je reconnais alors cette jeune femme et j’ai d’étranges réminiscences en voyant ces murs blancs, cette vieille horloge de bureau collée au mur, au-dessus de quelques polaroïds scotchés de guingois, non loin de quelques pochettes de vinyles soigneusement punaisées, autant d’hommages rendus à quelques grands noms du rock d’il y a 30 ou 40 ans.
Elle relève alors la tête, et me sourit :
- « Je t’ai déconcentré ? »
J’aime beaucoup sa voix, et sa manière un peu saccadée d’enfiler les mots, de les terminer sur une note ouverte, interrogative, chose proscrite au théâtre mais qui donne un côté un peu surréaliste à ses phrases, particulièrement quand celles-ci sont des questions.
Je balbutie :
- « Non, du tout, mais… J’ai entendu la musique, je suis venu voir. »
- « Ah, cool ! Assieds-toi, je vais te faire écouter ! »
Elle tend sa main vers une sorte de gros pouf aux couleurs criardes posé juste en face d’elle, au centre de la pièce. En m’approchant, je me rends compte qu’il a la forme d’un hamburger géant. Mes yeux s’écarquillent. Ca se vend ça ?
Je me laisse tomber dessus avec hésitation. Au moins, c’est confortable…
Me voici perché sur un hamburger, face à Marine, la femme que j’aime, qui bouleverse ma vie jusqu’à jaillir ainsi de l’autre côté du réel, sur l’autre pan de mur qui clôt mon existence solitaire.
- « Alors, ça tu vois », me dit Marine, « ce serait le couplet ».
♪ ♪ ♫ ♫ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪
- « D’accord », dis-je, pas contrariant...
- « Et pour le refrain, j’ai pensé à ça »
♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♪ ♪
- « Pas mal », admets-je.
- « Mais là où ton avis m’intéresse vraiment, c’est pour savoir s’il faudrait plutôt que je le joue comme ça ? »
♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♫ ♪ ♪ ♪ ♪
-« Ou comme ça ? »
♪♪♫♪♪♫♪♪♫♪♪♪♪
Marine me regarde, et attends visiblement une réponse.
- « Je préfère la deuxième version. C’est plus énergique. », décidai-je.
- « Oui, mais justement, je voudrais faire un truc plus pop, plus léger. »
- « Ah. Ben alors, il vaut mieux la première, dans ce cas-là. »
Elle me fait un grand sourire ironique, et me dit, persifleuse :
- « Merci, Dorian, je ne sais pas ce que je ferais sans toi ! »
- « Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Comme ça, sans la voix, sans les autres instruments, sans les arrangements, c’est difficile à juger. Va au bout de ton morceau, et puis je te donnerai un avis plus pertinent sur la démo finale. »
- « Ouais, ouais, on verra ça… », rétorque-t-elle toujours railleuse.
Je lui demande, un peu inquiet :
- « C’est si important que ça, pour toi, mon avis ? »
Elle me jette un regard triste, sans répondre, puis, ses prunelles dévient vers le manche de sa guitare, et tout en faisant courir ses doigts sur les cordes, elle me demande :
- « Tu écris sur quoi, en ce moment ? »
Je me souviens alors que je suis quelqu’un qui écrit.
- « Sur mes ex. »
Son regard s’est quelque peu durci.
♀
A présent, ses cheveux sont dénoués, et tombent filandreux sur ses épaules. Elle n’a plus de lunettes, ses yeux sont juste de la couleur des miens, elle arbore un long pull noir, avec une tête de personnage de dessin animé, en laine tricotée, formant des yeux, un nez et une bouche. Elle porte un jean bleu et des petites chaussures blanches et noires.
- « Elles te travaillent encore ? », me demande-t-elle sur un ton glacé.
- « Non. »
- « Alors pourquoi écrire sur elles ? »
- « Je ne sais pas trop. Une impulsion, ce matin, en repensant à toi en plus. Je cherche dans le chemin difficile et tragique qui a été le mien les traces de ce qui m’a amené à toi. »
- « Et tu en trouves ? »
- « Pas vraiment, non. Mais ça me permet de faire un bilan. »
Tout en faisant quelques accords hasardeux sur sa guitare, Marine relève la tête et me sourit, goguenarde :
- « T’as eu tant de filles que ça ? »
- « J’en ai eu trop, même. Ce qui n’était pas dur, puisque je n’en ai choisi aucune. En plus, je pense que mon truc, c'était me marier à 16 ans et passer ma vie avec une seule femme. Je ne suis pas né au bon siècle, mais je me suis fait une raison et, franchement, je ne me suis pas fait prier non plus pour faire comme les autres. Tu sais, j’étais mieux physiquement quand j’étais plus jeune. Peu motivé, j’étais rarement insistant. Beaucoup de filles prenaient ça pour du tact, alors que c’était surtout de l’indifférence. Je ne suis sorti, je crois, qu’avec les filles qui étaient excédées ou excitées par le fait que je n’exprime rien d’urgent ou de capital dans l’attirance que j’avais pour elles. C’était leur désir qui justifiait le mien, qui le suscitait souvent. Ma philosophie, c’était d’aller vers celles qui m’aimaient, puisque moi, je ne voulais plus aimer d’instinct. Tu sais, Marine, tu es la première personne avec qui j’ai réellement envie de vivre quelque chose depuis de nombreuses années… »
- « Justement, pourquoi revenir à des vieilles histoires sans intérêt ? », me demande-t-elle.
- « C’est un très vieux projet que j’ai, en fait. Raconter toutes mes amours dans le détail, de manière factuelle, sans porter un jugement à posteriori, sans rien justifier. Transcrire tout de la façon la plus fidèle, c’est-à-dire chaotique, avec des moments de bonheur et de souffrance, des évolutions, des stagnations, des chutes… Traiter chaque histoire d’amour comme une expérience scientifique aux résultats contrastés, chacun des chapitres portant le prénom de la femme que j’ai aimée – ou simplement fréquentée. Car il y a des relations peu passionnelles que j’ai vécues qui étaient pleines d’enseignement, et il y a eu aussi des passions totales qui n’ont rien fait d’autre que de me ramener à la case départ.
Le but du livre : Montrer à travers mon vécu le caractère à la fois initiatique et articulé de chaque relation, la suivante découlant toujours de près ou de loin de la précédente. Et prouver que l’amour, tout comme la vie, est une succession d’étapes déterminées, auxquelles nous sommes libres de conférer un sens ou pas. Comme titre de ce livre, j’avais choisi « Mes Amours Misérables ». Ca en dit long, non, sur le peu de nostalgie qu’elles m’inspirent ? »
Vu la tête qu’elle me fait, je déduis que, non, décidément, Marine est loin de trouver cela si éloquent.
- « Et moi ? J’y serai un jour, dans tes amours misérables ? », demande-t-elle d’un ton glacé.
Je souris, attendri et un peu gêné de voir qu’il y a des choses chez moi que Marine n’aime pas, parce qu’elle ne les comprend pas vraiment, à moins que ce ne soit parce qu’elle les comprend mieux que moi.
- « Non, toi, tu n’y seras jamais. Même si un jour tu me quittes, même si tu me fais du mal, tu n’y seras jamais, je te le promets. C’est pour ça que je repense à ce projet. Parce que j’en ai fini avec les amours misérables. C’est derrière moi, à jamais. C’est le bon moment pour en écrire l’épitaphe, et passer enfin à autre chose. »
- « C’est-à-dire ? »
- « Au bonheur, par exemple. », proposé-je comme une éventualité.
Marine sourit :
- « Tu en parles sans grand enthousiasme. Ca te fait peur, le bonheur ? »
- « Ca me rend timide, plus exactement. Il y a beaucoup de gens que le luxe intimide, parce qu’ils ont l’impression que ce n’est pas pour eux. Moi, c’est le bonheur qui m’intimide. Quand il se présente, j’y entre de la pointe des pieds, de peur de laisser des traces sur le tapis, et je crains à tout instant qu’un gardien vienne me dire que c’est une propriété privée, et qu’il faut que je m’en aille. »
- « La timidité, c’est tout de même de la peur, Dorian. Tu es un anxieux. »
- « Je ne suis anxieux que depuis que je te connais. Avant, je m’étais arrangé pour n’avoir rien à perdre, et je n’avais donc aucune raison d’angoisser. »
Marine a un petit sourire triste, puis elle me dit.
- « Je t’ai dérangé dans ta tranquillité, alors ? »
- « Ma tranquillité, c’était un suicide en douceur, un peu comme les pilules que j’ai avalé fin 1994. La sensation cotonneuse avant la perte de conscience. Tu m’as sauvé la vie, sans le vouloir et d’un seul regard. »
- « Et pourquoi moi, et pas une autre ? »
- « C’est justement la seule question à laquelle je ne trouve aucune réponse. Peut-être qu’il n’y en a pas. Peut-être que ça concerne un point précis, convergent, de nos personnalités, que je n’identifie pas mais que quelque chose en moi reconnaît d’instinct. J’ai toujours ressenti par rapport à toi quelque chose d’étrangement fraternel, alors que tout nous sépare, l’âge, le caractère, les goûts et même les couleurs. Peut-être que ça puise son sens quelque part au fond de nous deux. Ou peut-être pas. Je ne sais pas, je ne comprends pas. Comme je ne crois ni au destin, ni à un dieu, alors appelons ça un heureux hasard. »
La jeune femme pose sa guitare à côté du canapé, puis elle appuie ses deux mains sur ses cuisses. La tête légèrement penchée, elle me dit, avec un demi-sourire :
- « Tu sais ce que je pense ? »
- « Que je réfléchis trop ? », demandé-je en souriant.
- « Oui, ça, c’est une évidence, mais en dehors de ça, ce que je crois, c’est que tu cherches un sens à tout ce que tu as vécu en amour. Et moi, je tombe à pic pour représenter une sorte de récompense finale, le trophée du vainqueur, la princesse dans sa tour d’ivoire que le preux chevalier, qui a survécu aux plus sanglantes des croisades, vient secourir au moment le plus opportun. Je vaux la peine d’avoir supporté tout ça, n’est-ce pas ? Des années de galère, mais tu y es arrivé ! Si je n’étais pas là, ça aurait juste été des années de galère, avec comme seule perspective, d’autres années de galère ou une retraite anticipée. C’est bien mieux d’être un héros et d’avoir ton héroïne à délivrer pour justifier toute ta vie, tu ne trouves pas ? »
Je baisse les yeux, attristé brusquement.
- « Je vois ce que tu veux dire. Peut-être y’a-t-il un peu de ça, mais pas avec ce côté héros. Je ne suis pas très fier de moi, même maintenant. J’ai perdu trop de femmes que j’aimais pour me réjouir d’en avoir une aujourd’hui. Même si je vis grâce à toi une dernière belle histoire, ça n’invalidera jamais le fait que je n’ai jamais rien vécu de ce que je voulais vivre et que j'ai souvent tout gâché d'entrée de jeu. Et puis, elle durera jusqu’à quand, cette histoire d’amour ? Qui peut le dire ?
J’attendrai toujours, dans un coin de ma tête, que se lève le matin triste où tu me diras adieu. Je voudrais avoir le temps de m’y préparer, pour le vivre dignement, et te laisser une bonne image de moi-même. De ce fait, je ne me croirai jamais arrivé. Le seul endroit où on arrive, dans cette vie, c’est au cimetière, et je ne suis pas pressé de m’y rendre. Ou du moins, je suis bien moins pressé qu’avant.
Là où par contre tu as raison, je le reconnais, c’est que j’ai besoin de m'accomplir sentimentalement après toutes ces années de galères. J’ai besoin que mon bonheur soit à la hauteur de ce que j’ai subi auparavant. J’ai besoin d’un rêve qui se réalise. Mais je sens bien qu’au fond, ce rêve, c’est à moi de le réaliser, pas à toi. »
- « Et si malgré tout, je le réalisais ? », demande-t-elle, ingénue.
Je reste silencieux, quelques secondes, mais je la regarde, intrigué, un peu inquiet aussi. Je lui demande alors :
- « Tu… Tu t’y prendrais comment ? »
Marine me montre du doigt un point situé derrière moi, sur le mur en face d’elle, légèrement à sa droite, où se tient l’entrée sombre d’un long couloir que je n’avais pas encore remarqué.
- « Ici, au fond de ce couloir, il pourrait y avoir une chambre. », me dit Marine, avec un sourire.
- « Une chambre ? », répétais-je sans comprendre.
- « Une petite chambre. Une chambre d’enfant. »
Je sens alors mon coeur s’accélérer, et je me raidis brusquement. Mais la jeune femme se lève, elle me prend par la main et me dit :
- « Viens, je te montre. »
♀
PHASE 4 : Compulsion de Répétition et Psychose de Transfert
Docile, je la suis. J’aime sentir ses doigts enroulés autour des miens. On ne devrait jamais rien faire avec une femme sans d’abord la prendre par la main.
Le couloir est obscur, mais assez large. Il continue sur cinq ou six mètres avant de déboucher sur une petite pièce elle aussi plongée dans l’obscurité. En plein milieu de ce couloir, il y a comme un croisement, deux portions de couloirs qui s’enfoncent perpendiculairement sur trois mètres et qui se terminent chacune par un mur. Des deux côtés, ce mur arbore en guise de tableau une grande photo en couleurs, dans un cadre de bois doré. A ma gauche, j’aperçois une photo de Marine. Elle y est souriante, sûre d’elle, le regard volontaire, avec cette pointe de malice que j’aime tant. Au fond du couloir de droite, dans un cadre similaire, il y a une photo de moi avec une expression semblable à celle de Marine sur l’autre cliché.
Je suis toujours gêné de me voir en photo. Je déteste mon image, je trouve qu’elle ne me ressemble pas. Mais cette fois-ci, je me trouve quelque chose de séduisant, tellement séduisant que c’est moi qui me sens pas assez ressemblant par rapport à la photo. Je presse la main de Marine et je lui dis :
- « Cette photo est truquée. Je n’ai jamais d’expression aussi alanguie, aussi lumineuse. Je n’existe pas ainsi. »
Marine me considère avec un sourire amusé.
- « Bien sûr que si. C’est à cela que tu ressembles quand tu me regardes. C’est comme ça que je te vois, moi… Et tu sais, moi non plus, je ne suis pas toujours souriante, et je n’ai pas autant ce regard déterminé que tu vois sur l’autre photo. C’est ainsi que nous nous voyons l’un l’autre… »
- « … Mais ce n’est pas ainsi que nous sommes vraiment. », conclus-je d’un air morne.
- « Si, Dorian, beaucoup plus que tu ne le crois. On se fie trop aux miroirs, on prend trop leur exactitude pour une vérité absolue. Alors que souvent ce qu’ils reflètent, ce ne sont que nos appréhensions. Nous n’y voyons que ce que nous redoutons d’y voir. »
Marine avance de quelques pas et se met face à moi, plantant ses yeux dans les miens. Elle me dit :
- « Tandis que là, tu vois, lorsqu’on se tient l’un en face de l’autre, et qu’on se regarde, on le fait objectivement, sans arrière-pensée. Et nous nous voyons mutuellement tels que nous sommes, illuminés, réalisés par ce qui nous unit. Les yeux, c’est fait pour regarder devant soi. C’est pas fait pour se regarder soi-même. La preuve, c’est que les gens qui passent du temps à se regarder dans le miroir ne voient plus vraiment les autres. On ne peut pas tout faire en même temps. »
Je souris, et je lui dis :
- « Moi, quand je te regarde, je te vois toujours plus grande que moi, de vingt centimètres au moins. J’ai l’impression que je dois lever la tête pour te voir en entier. Et après, quand je me remémore ces moments où je t’ai eue en face de moi, j’ai tendance à me souvenir de toi encore plus grande. Mais si nous nous tenions tous les deux côte à côte devant un miroir, je verrais bien que tu ne m’arrives qu’à l’épaule. »
Elle penche négligemment la tête sur le côté, et ajoute avec un sourire en coin.
- « Tu vois bien que ça ne dit que des bêtises, les miroirs. »
Marine reprend ma main, et me dit :
- « Allez, viens, c’est pas ça que je voulais te montrer. »
Elle me tire avec enthousiasme en direction de la petite pièce du fond, une petite chambre, une chambre d’enfant…
♀
La chambre est obscure, il n’y a pas d’autre lumière dans cette pièce que celle, douce et crépusculaire, qui nimbe une fenêtre située en face de nous. Cette lumière éclaire peu, mais elle permet de voir un petit berceau dans la claire-obscurité. Je m’arrête net, mais Marine me tire par le bras, me sourit, me regarde par en-dessous et me répète :
- « Viens, n’aie pas peur. »
Ses yeux sont bleus, à présent, d’un bleu hypnotique et presque phosphorescent. Ses cheveux, comme des algues ou des herbes folles, lui tombent jusqu’à la taille, elle porte cette petite robe aux couleurs nacrées que je lui ai vu une fois, et qui donne cette impression qu’elle flotte un peu dans l’air.
Nous arrivons devant le berceau, au sein duquel dort un bébé, âgé visiblement de quelques mois. Sa peau est un peu dorée, ses rares cheveux sont bruns, avec des reflets blonds, un peu comme les miens, un peu comme ceux de Marine aussi.
- « C’est… C’est le nôtre ? », demandé-je du bout des lèvres.
- « Evidemment que c’est le nôtre. », répond Marine en riant.
Je m’agenouille au pied du berceau, pour voir de plus près cette chose étrange à laquelle je pense parfois, depuis quelques années. En baissant la voix, je demande :
- « C’est un garçon ou une fille ? »
- « Qu’est-ce que tu préfèrerais ? », demande Marine.
Je réfléchis un instant, puis je dis.
- « Je crois que je préfèrerais une fille. »
- « Et bien, voilà, c’est une fille. »
Je regarde à nouveau le petit corps dans le berceau. C’est juste un bébé comme tant d’autres. Comment sait-on qu’un enfant est le sien ? Comment le sait-on lorsqu’on ne le met pas soi-même au monde ?
Marine s’accroupit à mes côtés, elle passe son bras autour de mes épaules, et contemple avec moi le bébé niché sous les couvertures. Je suis terriblement ému, mais je n’arrive pas à dire quoi que ce soit, de peur de fondre en larmes sans même savoir pourquoi. Je me sens paralysé, tendu, et en même temps je me dis que je devrais laisser éclater quelque chose, mais rien ne vient, rien ne vient en moi qui soit contraire à de l’affliction, et l’affliction n’a rien à faire dans cette histoire.
Je ne sais plus comment faire pour ressentir un bonheur simple.
Au bord des larmes, je demande à Marine :
- « Comment savais-tu que je rêvais de cela, alors que je ne le savais pas moi-même ? »
Elle passe sa main dans mes cheveux d’un air attendri et me dit :
- « Si tu savais tout ce qui passe dans ton regard quand tes yeux se posent sur moi… »
- « Pas des choses comme ça, tout de même… Ca n’est pas possible. »
Ses doigts enroulent doucement les mèches de mes cheveux autour de ses phalanges. Elle dit alors :
- « Tu es resté un enfant, Dorian. Un vieil enfant au bord de la mer, l’expression est de toi. Tu as voulu garder quelque chose de pur, et tu t’es refermé sur toi-même, pour pas que le monde t’abîme, pour pas que les autres te corrompent. Tu n’as pas tout à fait réussi, mais tu ne t’en sors pas si mal. Seulement voilà, à présent, tu as besoin d’être un homme, un adulte, mais tu as oublié comment on fait. Et moi, tu vois, je suis la clé pour entrer dans le monde des grands, la petite fée pailletée encore nimbée d’enfance, qui plaît autant à l’adolescent que tu n’es plus, qu’à l’adulte que tu n’es pas encore. Je suis le passage entre deux phases de ta vie. Et tu sens bien que c’est de moi, de cette petite artiste rêveuse que tu connais à peine, que le choix de ta vie future va dépendre. Et c’est pour ça que tu vacilles quand tu me vois… »
Oui, je vacille quand je la vois, et je vacille encore quand je l’écoute à cette minute même. Je lui demande, fébrile :
- « Mais enfin pourquoi ? Qu’est-ce que tu as de si exceptionnel ? »
- « Absolument rien, Dorian. Je suis juste la femme que tu aimes, à ce moment précis où tu ne peux plus continuer à vivre comme tu le faisais jusqu’à maintenant. Je ne suis probablement pas très différente des femmes que tu as aimées avant moi. C’est toi qui n’est plus le même. C’est toi qui choisis de mettre fin à tes Amours Misérables. Moi, je te fournis juste une raison de le faire.»
- « Et l’enfant ? »
Il me semble alors que Marine resserre alors son étreinte :
- « C’est justement le seul rêve que tu ne pourras pas réaliser tout seul. Et sur ce plan-là, Dorian, tu es comme beaucoup d’hommes : tu as besoin d’avoir un enfant pour cesser enfin d’en être un. Quel plus beau cadeau pourrais-je t’offrir ? »
- « Je ne sais pas, je n’y pensais pas tellement, avant… »
- « Avant de tomber amoureux de moi ? »
- « Oui, voilà. », dis-je en levant les yeux vers elle.
Marine me sourit, et son regard prend possession du mien, avec une douce assurance.
- « Tu as donc tellement peur que je sois la femme de ta vie ? »
- « Je crois que j’ai encore plus peur que tu ne le sois pas. »
- « Ah, ça, on peut sans doute le vérifier, ne bouge pas. »
Elle sort alors de la pièce, me laissant seul face au berceau. Mes yeux contemplent cette petite créature assoupie. Je cherche sur son visage les traits adorables de sa mère. Je me rends compte que je ne cherche pas à y voir les miens.
Marine revient, avec dans les mains, son petit ordinateur portable blanc, recouverts d’autocollants représentant des étoiles, des paillettes et des petites têtes de chats dessinées. Elle l’installe sur une petite table à côté du berceau. L’écran s’allume, et Marine clique sur un icône, tout en me disant :
- « Il y a une webcam intégrée, mais elle me sert surtout d’appareil-photo. Et justement, on va prendre une photo. Tiens, prends la petite dans tes bras. »
- « Mais… Elle dort ! »
- « Et ben, elle va se réveiller. De toutes façons, ça va bientôt être l’heure de son biberon. »
- « Je… Je ne sais pas comment on fait, moi. », laissé-je tomber, catastrophé.
Elle me regarde en riant.
- « Va bien falloir que tu apprennes. C’est simple, c’est comme avec un chat, sauf que comme ça ne retombe pas sur ses pattes, il ne faut surtout pas le lâcher ! »
Je me penche sur le berceau, et je prends le bébé délicatement dans mes bras. Il ne se réveille même pas. La jeune femme a amené deux chaises qu’elle place l’une à côté de l’autre devant la table où se trouve son ordinateur. Je m’assieds précautionneusement sur l’une d’elles. Elle s’asseoit sur l’autre, et me regarde.
- « Tu vois, c’est pas difficile. Alors ? Ca te fait quoi ? »
- « Ca va, mais je crois que je ne réalise pas vraiment, en fait. »
- « On va arranger ça. »
Elle appuie sur une touche et soudain, une image apparaît sur l’écran. J'y vois Marine et moi, avec le bébé dans les bras. Cela me met d’autant plus mal à l’aise que j’ai toujours trouvé que l’image des webcams faisait penser à celle des caméras de surveillance. Marine se tient à mes côtés, radieuse, souriante, épanouie. Moi, je me trouve l’air effaré d’une bête en cage, le visage las, fatigué, à bout de nerfs. Elle est tellement belle que je me trouve atrocement laid à côté d’elle. J’ai envie de m’enfuir de cette image.
- « On va faire notre toute première photo de famille, qu’en dis-tu ? », me dit Marine, sans quitter des yeux l’écran de son PC.
♀
Alors que la jeune femme est en train de cadrer l’image sur l’écran, je sens brusquement une oppression monter, une difficulté à respirer. Je lui dis :
- « Prends le bébé. Je crois que je ne me sens pas bien. »
Marine m'enlève le nourrisson, tandis que je me lève brusquement, et que je regagne la pièce principale d’un pas rapide.
En repassant au niveau du "croisement" du couloir, je ne peux m’empêcher de jeter un œil aux photos accrochées aux murs et je ressens un choc en voyant qu’elles ont changé.
A ma droite, la photo de Marine a laissé place à une étrange surimpression de plusieurs clichés, où Marine apparaît sous les trois aspects que je lui connais : en tee-shirt gris, queue de cheval, yeux noirs et grosses lunettes ; en pull noir au motif cartoonesque, cheveux dénoués tombant sur les épaules et yeux marrons ; en robe de satin nacré, avec de longs cheveux d’amazone descendant jusqu’à la taille, et les yeux d’un bleu irréel. Les trois visages se confondent sur la photo, jusqu’à en rendre leurs contours mutuels presque indiscernables.
A ma gauche, la photo me représentant est presque identique à celle de tout-à-l’heure. Sauf que tous les traits du visage ont été effacés, ne laissant que l’image esquissée d’un faciès aveugle et inexpressif, à la couleur chair immaculée.
Je continue sur ma lancée, m’attrapant la tête entre les mains, me disant que je deviens fou, fou à lier. De plus, j’ai l’impression que revenir dans la pièce principale me prend deux fois plus de temps que je n’ai mis pour en venir tout à l’heure.
Je finis néanmoins par revenir dans le salon aux murs blancs. Déjà, en entrant dans ce décor familier, avec cette pleine lumière, je me sens un peu mieux. Néanmoins, ma tête me brûle, mon cœur bat à tout rompre, et j’ai l’impression bizarre que le décor chavire un peu autour de moi. Une main se pose alors sur mon épaule.
- « Est-ce que ça va ? » me dit Marine, derrière moi.
Elle est à nouveau habillée comme au début, avec les cheveux relevés en queue de cheval et ses grosses lunettes rondes. Par delà la loupe de leurs verres, je lis dans le marron de ses yeux une lueur inquiète. Je lui souris.
- « Oui, ça va, c’est juste… C’est juste que ça fait si longtemps que je ne m’étais pas projeté dans un tel idéal… La seule fille qui m’a un jour dit qu’elle voulait avoir un enfant de moi m’a quitté deux jours après. Je crois que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Je me suis interdit d’avoir ce genre d’envie, parce que j’avais l’intuition que j’en serais puni, d’une manière ou d’une autre. »
- « C’était il y a longtemps ? », demande-t-elle.
- « Ca fera bientôt 17 ans. »
Le front de la jeune femme se barra d’un pli soucieux.
- « Je n’étais qu’une petite fille. Et durant tout ce temps… »
- « Durant tout ce temps, j’ai fui désespérément le bonheur, oui. J’ai vécu des histoires absurdes par goût de l’absurdité. J’ai été glacé et cynique autant qu’il m’était possible de l’être. C’était sans doute quelque part ma façon à moi de me détruire en douceur, suivant la logique du pire. Fatalement, je n’ai pas toujours eu les égards nécessaires envers celles qui ont partagé ma vie. Je leur ai toujours donné des surnoms avec le mot « petit » dedans : « petit ange », « petit cœur », « petite fille », « petite fée », « petite puce », « petite princesse »… Une façon de minimiser la place qu’elles occupaient dans mon cœur, de nous maintenir dans un amour enfantin figé dans le temps. Comment ai-je pu en arriver à faire des choses pareilles ? Il me semble que je suis en train de me réveiller d’un long cauchemar. »
Marine me regarde avec incertitude. Sans doute me découvre-t-elle sous un jour plus inquiétant qu’elle ne l’imaginait. Mais je ne veux pas lui mentir. Pas à elle. Ce serait la fin de tout…
- « Je suis désolée, je ne voulais pas faire resurgir tout ça. », me dit-elle du bout des lèvres.
Je la regarde en souriant tristement.
- « Non, ne t’excuse pas. C’était au contraire une très bonne idée. C’est même vraiment de ça dont j’ai besoin. Viens, on y retourne. »
- « Tu es sûr ? », demande-t-elle inquiète.
- « Oui, je suis sûr. J’en ai envie. J’ai envie de faire cette photo. J’ai envie de vivre la vie qu’illustre cette photo. J’ai eu un malaise tout à l’heure parce que je m’interdisais d’y songer jusqu’à aujourd’hui. Parce que dans ma tête, les envies de bonheur étaient devenues un présage de mort. A présent, je comprends à quel point c’est idiot, à quel point j’ai perdu mon temps. Je ne veux plus rien m’interdire, jamais. »
Je lui prends la main, et nous revenons dans le couloir.
J’ai une appréhension quand nous arrivons au niveau des photographies. Je jette un œil sur ma gauche, là où se trouve la photo de Marine. Les photos superposées ont disparu, et c’est à nouveau la toute première qui est en place, mais sur le visage de Marine, il n’y a plus ses traits, mais les miens. Je regarde la photo de l’autre côté, et très logiquement, sur mon visage, ce sont les traits de Marine qui sont incrustés.
- « Ca te va comme ça ? », me demande la jeune femme à mes côtés.
Mes yeux vont d’un portrait à l’autre, et je me sens un peu perplexe.
- « Oui, je crois que ça me va. Je ne suis pas sûr de comprendre totalement la portée de tout ceci, mais il y a là des idées de fusion et d’échange qui me plaisent assez. Viens, continuons jusqu’à la chambre. »
J’appréhende un peu de me retrouver à nouveau dans cette chambre obscure mais lorsque j’y pénètre, sans que je puis expliquer pourquoi, j’ai l’impression qu’elle est parfaitement éclairée. A côté de moi, Marine a de nouveau les cheveux longs, les yeux bleus et sa robe de satin. Je m’arrête et je lui dis :
- « Non, attends, reste comme tu étais. »
- « Comment ? »
- « Avec tes vrais yeux, tes grosses lunettes et tes cheveux attachés. Je préfère. »
- « T’es sérieux ? »
- « Oui. Je te veux telle que tu es au quotidien. C’est comme ça que je veux apprendre à t’aimer. Mes souvenirs de toi sont déjà merveilleux tels qu’ils sont. Je n’ai pas besoin qu’ils habillent mes rêves. Je veux la vérité toute nue, et toi habillée comme tu veux. »
- « Tu me veux pas toute nue, alors ? », me réponds-elle, ironique.
- « Disons que ça n’est pas à l’ordre du jour. », dis-je en souriant.
Le temps d’un clin d’œil, Marine a chaussé ses lunettes et enfilé son tee-shirt gris. Mais elle porte un jean bleu et ses cheveux pendent librement sur ses épaules.
- « On peut aussi mélanger les styles. »
- « On peut tout faire quand on est libre, Marine, et je suis libre à présent.»
Délicatement, je me penche sur le berceau où Marine a remis notre fille, et j’attrape doucement cette dernière dans mes bras. Elle se réveille alors et me regarde d’un air stupide, assez propre aux bébés en général, il faut le reconnaître.
- « C’est marrant, j’aurais crû que ça pleurait tout le temps, un bébé. », dis-je à Marine.
- « Les vrais bébés, oui, mais là, il s’agit juste d’une chimère transférentielle pour incarner la troisième instance du cercle de famille. Déjà, il faut que tu t’habitues à l’idée d’être père, je ne vais pas non plus t’imposer les désagréments de la paternité d’entrée de jeu. »
Je me retourne vers elle, dépité.
- « Mais enfin, il ne fallait pas me le dire, surtout maintenant. »
- « Allez, ne fais donc pas ton grand malade ! », réponds Marine en souriant. « Tu sais bien que tu as une discipline morale hors du commun, et tu as suffisamment d’imagination pour compenser tes éclairs de lucidité. Et en plus, tu adores quand je mets les pieds dans le plat. »
Je souris.
-« Oui, c’est vrai. Je t’ai souvent vu dire ou écrire des maladresses, ou des vérités malvenues, et je leur ai toujours trouvé un charme particulier. Il n’y a pas beaucoup de femmes qui m’ont inspiré quelque chose comme ça. »
Dans mes bras, le bébé remue légèrement. Ses grands yeux sombres me regardent avec curiosité.
- « Bonjour, troisième instance du cercle de famille. », lui dis-je d’une voix basse.
Sans doute vexée, la petite fille détourne le regard, puis observe de loin sa mère, avec de grands yeux attendris, tandis qu’assise sur la chaise, Marine bidouille quelque chose sur son ordinateur. C’est alors que ma fille esquisse un sourire timide un peu extatique, en voyant sa mère, et dans ce regard humide, dans ce sourire qui lui étire les joues, pour la toute première fois, je vois des éléments de mon propre visage…
♀
Je m’assieds sur ma chaise, à côté de Marine, et à nouveau, notre image apparaît sur l’écran. Déjà, cela me gêne moins. Marine sera toujours plus sublime que moi, quoi qu’il advienne, mais cela me semble tellement naturel au fond.
- « Vas-y, souris ! », me dit Marine, se rapprochant de moi tout en maintenant son doigt au dessus d’une touche de son ordinateur.
- « Attends, faut que je me rappelle. »
- « Quoi ? Tu plaisantes ?»
- « A moitié. Je sais sourire comme un vendeur de voitures. Mais au naturel, il y a des fois où je ne suis plus sûr… Ceci dit, ça va aller. Il faut juste que je sente que tu es à mes côtés, que je le sente de toute mon âme. »
C’est plus facile à dire qu’à faire. Toutes ces choses évidentes de l’existence que l’on refuse avec dédain, parce que tout le monde les fait, parce qu’on se croit bien au-dessus de ça, elles nous rattrapent un jour au pied du mur, à l’aube de la maturité, et quand on veut les faire, quand on a vraiment envie de les faire, on réalise qu’on n’y arrive plus, qu’on est desséchés de suffisance, qu’on a tant voulu être des surdoués qu’on en est devenu des autistes. Ce sourire-là, aussi sincère qu’il soit, aussi nécessaire que je le veuille, il m’est aussi difficile à exprimer que si je devais écrire un poème ou résoudre une équation. Deux décennies de vie intellectuelle intense et de délires rock’n’roll trépidants pour en arriver là, à me demander comment on fait pour sourire au naturel… Et paradoxalement, l’ironie de cette remarque me fait pouffer intérieurement…
- « Ah, t’es bien, là ! », me dit Marine. « Ne bouge surtout plus ! »
♀
Les appareils-photos d’aujourd’hui ne font même plus « clic », c’est d’un ennui…
♀
- « Alors, ça te plaît ? », me demande Marine, après avoir transposé le cliché en plein écran.
Je repose la petite dans son berceau, et après avoir regardé attentivement, je lui dis :
- « Oui, c’est joli. Tu me l’enverras sur mon téléphone, je me la mettrai bien en fond d’écran. »
- « Vraiment ? Tu veux ? », demande Marine, ébahie.
- « Oui, vraiment. Ca fait des années que je me dis que c’est un truc de beauf, mais je ne savais pas que c’était si difficile pour moi d’être un beauf. » réponds-je en souriant.
- « Ouais, ben n’en fais pas trop non plus, je crois que je n’aurais pas très envie que tu te sentes mieux à ce point-là. », conclue-t-elle en haussant les sourcils (ce qui les fait disparaître sous la frange). « Bon, attends, je l’enregistre, et je te l’envoie. »
Je suis heureux, je pose ma tête contre son épaule. Je ne veux plus jamais revenir dans ma vie. D’ailleurs, je n’ai pas de vie. Je suis né en entrant dans cette pièce. Je suis un rêve de Marine.
♀
Phase 5 : Perlaboration du Contre-Transfert
Pendant que Marine fait courir ses doigts sur le clavier, je regarde son visage. Je ressens une terrible émotion, dans cette petite chambre, entre ma femme et ma fille, à cette frontière ténue entre le rêve et la réalité où m’ont mené quelques accords de guitares jaillis de mon imagination. Je prends soudain la main de Marine, et je la tiens entre mes deux énormes pattes d’ours, avec d’intenses précautions, comme si je craignais que ses doigts se brisent comme du verre au cœur de mon étreinte.
- « Marine… Je voudrais te dire… Pendant tant d’années, j’ai professé qu’en amour, il ne doit y avoir que de l’envie, et jamais de besoin; qu’avoir besoin de l’autre, c’était chercher obstinément à combler un vide intérieur, une existence stérile, en donnant à la personne que l’on aime une place qu’elle ne saurait occuper à elle seule. J’ai soutenu inflexiblement cette théorie, même face à des femmes qui pleuraient en me répétant qu’elles avaient besoin de moi. Et j’ai crû longtemps avoir raison parce qu’au final, la vie continue pour tout le monde, y compris pour celles qui ne pensaient pas pouvoir vivre sans moi.
Depuis que je te connais, je me rends compte à quel point j’étais dans l’erreur, à quel point le besoin que l’on peut avoir d’une personne que l’on aime, c’est aussi quelque chose qui aide à se construire, à se réaliser.
Je crois avoir été aussi loin qu’un homme puisse aller sans le secours de ses contemporains. Je pourrais me passer de mes amis, de ma famille, de n’importe quel autre contact humain. Mais je ne peux pas me passer de la femme que j’aime. Et c’est peut-être justement ça qui m’attache encore à l’humanité, qui m’empêche de sombrer dans la folie ou la monstruosité, que j’ai si longtemps frôlées. Je me sens adulte avec toi, parce que je me sens humain. Alors je voulais te dire que je t’aime, que je suis fier même de t’aimer comme ça, et que j’ai vraiment, vraiment besoin de toi. Tu es la première femme à qui je dis ça, et tu es sans doute également la dernière. »
Marine me jette un regard farouche, et retire brusquement sa main d’entre les miennes. Elle détourne les yeux, et secoue lentement la tête, agacée.
- « Non, là, ce n’est pas possible, Dorian, ça va trop loin. »
- « Comment ça ? »
- « Enfin, tu le sais bien que ce n’est pas Marine que tu as à côté de toi, mais la fraction de ton rêve qui la représente. Marine ne te parlerait pas comme je le fais, pas avec ces mots-là, pas avec cette acuité-là. Alors oui, tu me donnes sa voix, ses intonations, ses vêtements, son petit humour narquois, ses silences un peu vexés. Tu imagines ses gestes de tendresses, ses moments de doute et d’inquiétude, de manière sans doute assez probables. Mais les phrases que je dis, et que tu trouves tellement justes, tellement constructives, ce sont les tiennes propres. Ce sont des choses que tu ne veux pas admettre d’ordinaire, parce qu’elles remuent trop de choses douloureuses. Tu me les dictes parce que tu aimes Marine, et que tu ne veux pas lui mettre en bouche des mensonges, même dans un conte, même dans un rêve. Elle est trop haute dans ton estime pour que tu lui fasses dire des choses que tu as désespérément besoin d’entendre. Alors tu fais intérieurement la part des choses, et les vérités qui font mal, tu te les dis à toi-même avec sa voix douce, son sourire lumineux, ses yeux étincelants, et tout passe mieux, tout est accepté, tout est assumé. C’est tout, il n’y a rien d’autre ! »
J’accuse le coup de ces brutales révélations, même si je ne peux m’empêcher de voir à quel point elle est belle quand elle est en colère. Ses yeux bleus étincèlent comme des diamants.
…
Bleus ?
Zut, je me suis encore laissé aller à la voir sublimée. Vite, je lui redonne son look mamie en pyjama. Déjà, comme ça, elle m’en impose moins…
- « Tu n’es peut-être pas Marine, mais tu tiens son rôle, et au final, c’est aussi bien comme ça. Enfin, regarde déjà les progrès que j’ai accomplis depuis que je suis entré dans cette pièce ! Ca marche, Marine, ça marche ! Je suis en train de guérir. Comment veux-tu que je ne ressente pas le besoin de continuer ? Le besoin de te lier à moi définitivement ? »
- « Mais MOI, je suis TOI, tu ne comprends pas ? La chambre obscure, le berceau, le bébé, les photos… Est-ce que ce sont des idées nées de l’imagination de Marine ou de la tienne ? Tu crois vraiment que Marine aurait des idées aussi tordues ? »
- « Ben… Tu sais, elle écrit de ces trucs sur son Twitter, des fois… »
Elle lève les yeux au ciel, excédée.
- « Oh My God ! Tu es tuant ! »
Marine sort de la pièce, furieuse.
Je regarde autour de moi, un peu perplexe. Que faire maintenant ? Je pense à la petite. Avec tout ça, on ne lui a pas donné son biberon. Et Marine a dit que ça allait être bientôt l’heure de… de… de la nourrir ? C’est comme ça qu’on dit ?
Je penche ma tête au-dessus du berceau, pour voir si le bébé dort encore, mais il n’y a plus de bébé. D’ailleurs, il n’y a plus de berceau, et encore moins de chambre.
Je me retrouve debout, au centre de la grande pièce circulaire. En face de moi, sur le canapé, Marine est assise, le regard furibond, bras et genoux croisés, la tête tournée vers la droite. Elle est à nouveau en robe de satin, et ses cheveux descendent jusqu’à la taille. Je devrais me sentir oppressé par cette dispute, mais en fait, curieusement, je garde relativement la tête froide. Dans le conflit, je suis déjà plus en terrain connu que dans la vie de famille. Ce qui ne veut pas dire que j’aime ça, bien au contraire, mais je sais généralement assez bien m’en dépêtrer. Je souris et je tente une bravade :
- « Tu veux pas remettre ton petit look d’intérieur ? Je crois que je t’aime de plus en plus comme ça. »
Elle me fusille du regard et hausse brusquement la voix :
- « Ben vas-y ! Change-moi ! Maintenant, tu n’attends même plus que je le fasse de moi-même, tu le fais d’office ! Change-moi, puisque tu me préfères en mémère docile ! »
Je baisse les yeux, un peu gêné, puis je vais m’asseoir sur le petit pouf en forme de hamburger, situé en face d’elle.
- « Je te demande pardon, j’étais un peu énervé que tu me parles aussi durement. Je ne le ferai plus. »
Elle détourne à nouveau le regard vers un point imaginaire, sur sa gauche cette fois-ci.
J’ajoute :
- « Bon écoute, il faut qu’on reprenne nos rôles respectifs, là, ça devient de la schizophrénie pure, et en plus, c’est même pas sérieux. Tu fais ça juste pour créer un paradoxe surréaliste. Je vais finir par me demander si, finalement, tu es bien mon côté adulte ou si tu ne serais pas plutôt mon côté enfant. »
♀
En face de moi, Marine a subitement disparu, remplacée par une réplique parfaite de moi-même il y a 15 ans, et cette réplique me dit avec un grand sourire ironique :
- « Hé ! Va savoir… »
Je fronce les sourcils :
- « Ah non, s’il-te-plaît, pas de narcissisme. J’ai horreur de ça. »
- « Woh, ça, c’est parce que t’as grossi... Mais avant, je suis désolé, t’aimais bien te regarder dans les miroirs et te faire tirer le portrait dans des poses romantiques et torturées. »
- « Hors-sujet ! Redeviens Marine, il faut qu’on termine cette histoire, elle dépasse déjà de plus de dix pages mon projet initial. »
- « Mais pourquoi ? Après tout, on s’en fout de Marine. C’est avec moi que tu as un compte à régler. »
- « Ca ne se fera pas sans Marine. Allez, dépêche-toi ! »
- « C’est ridicule, enfin. C’est juste une fille ! »
- « On voit bien que tu ne l’as jamais vue, sinon tu en parlerais autrement, je te le garantis. Je te connais bien, si tu l’avais rencontrée à l’époque, tu serais allé dormir la nuit devant le pas de sa porte. »
- « Tu ne sais même pas où elle habite. »
- « Parce que je ne veux pas le savoir. Toi, tu aurais remué ciel et terre, tu aurais sonné à toutes les portes de Paris s’il le fallait, mais tu l’aurais trouvée. Tu veux que je te remémore les conneries que t’as pu faire en ce temps-là, pour des nanas ? »
Mon autre moi-même se rembrunit, puis finit par lâcher :
- « Ouais, bon, ça va… »
Il disparaît.
♀
Marine est à nouveau sur le canapé, avec ses grosses lunettes, et ses cheveux ramassés en queue de cheval. Elle me sourit avec un air coquin :
- « Pourquoi tu veux pas connaître mon adresse ? »
- « Pour ne pas être tenté d’aller voir, je suppose. »
- « Voir quoi ? »
- « Ton immeuble, ta porte d’entrée, ta rue, ton boulanger, ton buraliste, que sais-je encore ? Mettre un peu mes pas dans les tiens... Connement. »
- « Pourquoi, connement ? »
- « Parce que ça ne servirait à rien, sinon à m’aliéner davantage. Et puis j’aurais honte que tu m’aperçoives un jour et que tu craignes le pire. Je suis un peu trop romantique, je le sais bien, mais je ne suis pas mal intentionné, et j’ai trop peur de te décevoir pour me laisser dominer par des caprices d’enfants. »
- « Me décevoir ? Parce que tu penses que je t’aime, moi ? »
- « Non, évidemment. Mais je pense que tu aimes ma façon de t’aimer. C’est déjà pas mal... Surtout pour un débutant. »
- « Tu n’es pas un débutant. »
- « Avec toi, si. J’oublie tout, quand je te vois. Qui je suis, ce que je fais, ce que j’ai vécu… Je ne suis plus qu’un cœur et deux yeux. C’est pour ça que je ne reste pas très longtemps quand je suis avec toi. C’est éprouvant, comme sensation. »
- « Et ça ne diminue pas, avec le temps ? »
- « Non, mais c’est beaucoup moins désagréable qu’au début. Je m’habitue, je maîtrise mieux, j’y tire même une certaine volupté. Tu vois, maintenant, j’arrive même à te parler normalement. Et je ne rougis plus. »
- « Oh, si, tu rougis encore pas mal. »
- « Ah ? En tout cas, je ne le sens plus. Mais ça ira de mieux en mieux. Tu sais, c’est dans la tête tout ça…»
- « Ah, ça, tu peux le dire ! », me répond-elle en souriant.
Puis après un moment, elle ajoute.
- « Mais cette histoire de besoin, non, faut pas que tu tombes là-dedans… »
- « Je n’ai aucun contrôle sur ce que je ressens pour toi. Tout ce que je peux faire, c’est prendre la chose avec philosophie en me disant que c’est une expérience intéressante. »
- « Tu es quand même conscient qu’il ne se passera jamais rien, entre toi et moi ? »
- « Oui, je me doute, mais je ne raisonne pas en termes de finalité. Même si tu avais envie de vivre quelque chose avec moi, je ne sais pas si je serais prêt pour ça. Je crois que j’aurais besoin de comprendre d'abord pourquoi je t’aime autant, et puis je voudrais aussi avoir le temps de me remodeler physiquement. »
- « Faire un régime ? Faire du sport ? Jouer au teenager ?», suggère-t-elle, avec un demi-sourire.
- « Oui, évidemment, mais c’est aussi pour t’offrir le meilleur de moi-même et, surtout, pour ne plus être l’incarnation physique de mon désespoir. Jouer au teenager, non, pas vraiment. Retrouver la confiance et l’authenticité de mon adolescence, plutôt. Je n’y arriverai pas totalement, c’est évident, mais toute la démarche qui me mènera vers ça participera de ma reconstruction. »
- « Tu crois que tu en auras la force et le courage ? »
- « C’est toi, ma force et mon courage. »
Marine baisse les yeux, apparemment émue.
- « On en revient à cette idée de récompense. »
- « Il n’y a pas de récompense, nous n’avons rien signé. »
- « Tu es prêt à changer tout ce que tu es pour moi, et tu ne me demanderais rien en contrepartie ? »
- « Je ne change pas pour toi, je change grâce à toi, nuance. Simplement, quand je me sentirai prêt, physiquement et mentalement, à vivre quelque chose avec toi, alors oui, je tenterai ma chance. »
- « Et si je refuse ? »
- « J’aurais au moins la satisfaction d’être allé au bout de ma passion, au bout de mon envie. Je le regretterai toute ma vie, si je ne le fais pas. Et puis, de toutes façons, quoi qu’il advienne, je ne serai plus le même, je ne serai plus une victime de ma sensibilité ou de mes traumas, je pourrai aussi supporter de me regarder dans un miroir et ce sera ça, la vraie récompense. Je vivrai la deuxième partie de ma vie, en paix et en harmonie avec ce que je suis, et je la vivrai avec ou sans toi. Je préfèrerais avec. On verra bien. »
Marine continue à fixer le sol, perplexe, puis, en me regardant au fond des yeux, me dit :
- « Pourquoi moi ? »
- « Je te l’ai dit, je ne sais pas. Il y a encore quelques mois, je t’aurais affirmé que j’ai toujours su pourquoi j’ai aimé les différentes femmes de ma vie, et que tu es l’exception. Mais avec le recul, je me rends compte que je ne les ai aimées qu’à travers un filtre protecteur qui rationalisait tout, et qui pourtant ne m’a pas empêché de vivre des choses extrêmement douloureuses. Avec toi, c’est peut-être la première fois de ma vie que je m’expose autant, que j’aime sans filet, et que je ne m’en porte pas plus mal, finalement. Je vis un amour absolu. Sans doute le dernier. C’est déjà une chance de pouvoir le vivre une fois dans sa vie. Evidemment, ça serait plus simple si tu étais ma voisine de palier ou une collègue de travail, mais bon, l’amour absolu n’a pas à être simple, ni pratique et encore moins garanti. Sinon, ça ne vaudrait pas grand chose… »
Marine reprend sa guitare et commence à gratouiller dessus.
- « D’accord. J’ai bien compris ce que moi, je peux t’apporter. Mais toi, est-ce que tu t’es demandé, déjà, ce que tu pourrais m’apporter ? »
- « Oui, naturellement. »
- « Et alors ? »
- « Pas grand-chose de plus qu’un autre, je dois bien le reconnaître... En fait, si, justement : l’amour absolu. Je pense que ça ne doit pas être tellement plus courant de l’inspirer que de le ressentir. D’ailleurs, je pense que si, moi, je l’inspirais à quelqu’un, ça me bouleverserait certainement. Ca ne voudrait pas dire non plus que je serais forcément partant. Ca dépend de qui ça émanerait. Ce qui prouve bien que l’amour n’est vraiment absolu que lorsque l’on aime, pas lorsqu’on est aimé.
Plus rationnellement, j’ai envie de dire que ce que je peux t’apporter, c’est toi qui en est la meilleure juge. Je n’ai pas réussi à me rendre heureux moi-même, est-ce qu’il serait crédible d’affirmer que je vais forcément faire ton bonheur ? Non… Evidemment que je m’y efforcerais, mais je pourrais très bien rater mon coup. Encore une fois, je suis un débutant. Un vieux débutant, mais un débutant tout de même. Ce que tu estimes que je peux t’apporter, c’est toi qui le décideras, personne d’autre. Et je me soumettrai entièrement à ta décision. »
La jeune femme sourit, puis me dit, d’une voix plus basse :
- « Et si moi, entre temps, je trouve l’homme de ma vie ? »
- « Tu l’as peut-être même déjà trouvé... »
- « Ca ne te posera pas problème ? »
- « Ah, c’est clair que ça n’arrangerait pas tellement mon affaire. », réponds-je en soupirant.
- « Tu feras quoi, dans ce cas-là ? »
- « Que veux-tu que je fasse ? Je n’ai pas l’esprit de compétition. Je te souhaiterais tous mes vœux de bonheur avec l’homme que tu auras choisi. »
- « Vraiment ? »
- « Mais oui, vraiment. Je suis un homme amoureux, Marine. J’ai juste envie que tu sois heureuse. C’est si difficile à comprendre ? »
- « Non, mais enfin… Tu ne seras pas dégoûté ? »
- « Je serais sans doute triste, mais pas autant que je le suis depuis 17 ans. Je ferais un jour ma vie avec une autre femme, celle qui supporterait le mieux la comparaison avec toi, et elle pourrait certainement te dire merci pour tout ce que je lui donnerais, car tu me l’auras inspiré en premier. »
- « J’espère bien ! », ajoute Marine, avec un petit sourire entendu.
- « Si elle le fait, c’est que j’aurais vraiment choisi une fille formidable. », je réponds en souriant.
- « J’ai du mal à croire que tu acceptes aussi bien l’éventualité de me perdre à jamais. »
- « Marine, sur ce sujet, tu m’as posé des questions au futur de l’indicatif, et je t’ai répondu au conditionnel. Ca n’est pas un hasard, et c’est assez révélateur du peu d’enthousiasme que me suscite cette perspective. Ceci dit, si tu te maries, je pourrais toujours cultiver l’espoir d’un divorce au bout d’un certain nombre d’années. », ajouté-je avec un sourire.
- « T’es sérieux, là ? »
- « Bien sûr ! Tu sais, je n’ai rien contre le fait de passer en dernier, bien au contraire même. »
- « J’hallucine ! Et tu es prêt à m’attendre combien d’années comme ça ? »
- « Je débute, je te rappelle. Je n’ai donc pas de pronostics à te soumettre, mais à mon âge, si le temps est plutôt un ennemi, en revanche, il passe plus vite. Ca dépendra surtout si tu restes toujours la même personne ou si tu te trahis. », conclus-je.
- « Me trahir ? T'entends quoi par là ?... », me répond-elle.
- « Se perdre, renoncer à ce que l'on est, s'abandonner à ses mauvais démons. A peu de choses près ce que j'ai failli faire moi-même.
C’est sournois de vieillir, tu sais. On craint beaucoup la déchéance physique, et du coup, on ne fait pas gaffe à celle de l’esprit. On ne se voit pas sombrer, on ne se sent pas lâcher prise. On ressent d’abord de l’indifférence, ce qui n’est pas forcément une sensation désagréable. Et surtout, elle nous apparaît rarement anormale. On s’enfonce petit à petit dans la mollesse, dans l’habitude, on ne désire plus grand chose de nouveau, on est content du peu que l'on a.
Le grand danger de la vieillesse, c’est que c’est confortable à vivre. Quand on est jeune, on se dit qu’on va faire une dépression nerveuse le jour où on va apercevoir notre première ride ou notre premier cheveu blanc. Mais quand ça arrive, on s’en fout, parce qu’on se fout un peu de tout, sauf du confort, justement. »
- « T’as juré de me casser le moral, c’est ça ? »
- « Non, au contraire. Je te fais profiter de mon expérience. Après tout, tu m’as rendu ma jeunesse, ce n’est que justice que je t’aide à prolonger la tienne. »
- « T’es pas mon père, et de toutes manières, j’ai le temps d’y penser encore, non ? »
- « Oui, c’est vrai, tu as raison. Ce serait mon plus mauvais rôle. C’est idiot de jouer au vieux sage expérimenté. C'est la consolation de tous les ratés qui commencent avoir trop d'heures de vol pour pouvoir croire encore à leurs rêves. Ils préfèrent casser ceux des autres, et passer ainsi pour des vaincus plutôt que pour des bons à rien.
Ce n'est pas ce que je voudrais faire, de toutes façons... J’aimerais bien t’apporter quelque chose, en fait, mais je ne sais pas quoi. »
- « Pour satisfaire ton ego ? »
- « Non, pour te rendre un peu ce que tu m’as donné. »
- « Je ne t’ai rien donné. »
- « C’est vrai, mais j’ai quand même reçu quelque chose. Alors forcément, j’ai des scrupules à garder tout ça pour moi, et à me détourner sans dire merci. »
- « Ah, mais tu peux me dire merci, ça ne me dérange pas. »
- « Non, puisque tu ne m’as rien donné. », conclus-je en souriant.
Marine me fait un rire forcé, façon "stiff upper lip", qui, il faut bien l’avouer, est un sérieux défi rhétorique pour un écrivain soucieux du détail dans la description. Puis, elle ajoute :
- « Tu trouves pas que ça se termine un peu en ping-pong verbal, ton histoire ? »
- « Si, mais je suis fatigué. Ca fait plus d’un mois que j’ai commencé ce récit, et là, au niveau de la mise en scène, je commence à manquer d’idées. On arrive à la dernière phase, de toutes façons…»
- « Oui, mais tu as dévié sur des éléments surréalistes et humoristiques, alors que tu avais commencé ton récit plutôt dans un caractère intimiste et dramatique. »
- « Justement, c’est la preuve que j’ai parfaitement réussi mon coup, puisque je vais mieux à présent que j’ai exorcisé tout ce qui me hantait. »
Peu convaincue, Marine ramène ses genoux contre son torse, les enserre de ses bras et pose un menton boudeur sur ses rotules. J’aime bien quand la petite fille ressort en elle, comme ça…
Elle reprend :
- « Oui, mais là, le récit n’est plus du tout réaliste, et l’atmosphère qu’il y avait au début s’est complètement envolée. »
- « Mais évident que ça n’est plus réaliste. C’était ça, mon objectif : partir d’une situation réaliste, montrant un mec tout seul en train d’écrire sur son passé, avec un climat d’isolement, de solitude, et puis faire entrer la rêverie dans le récit, par le biais de tes notes de musique, puis de toi, la muse, la femme idéale, la mienne, en tout cas. Amener le lecteur de l’angoisse du réel à la complaisance joyeuse de la rêverie, tout simplement. Mais voilà, ce qui est obsessionnel est toujours cyclique, de la même manière que les poèmes que j’ai écrit sur toi ont tous des répétitions de vers à différents endroits. Par conséquent, pour participer de cette harmonie narrative, tout à l’heure, je vais quitter cette pièce et revenir dans mon petit réduit, et le lecteur retrouvera toute l’ambiance morne du début, comme unique horizon. »
- « Mais personne n’y croira. T’as complètement cassé le trip ! »
- « Mais bien sûr que si qu'on y croira. Il suffira de mettre fin brutalement au dialogue, de lancer la Phase6, tout en reprenant un style plus descriptif, plus soigné. A ce moment-là, je brode une légère touche mélancolique, limite pathos, lorsque toi et moi on va s’éloigner l’un de l’autre, et tu verras que ça marchera très bien auprès des lecteurs. »
Marine me regarde avec un air cynique et scandalisé :
- « C’est de la fumisterie, ton truc, alors ? »
- « C’est pas de la fumisterie, ce sont des arrangements. C’est un peu comme en musique, quand tu rajoutes des dynamiques ou de l’écho à la prise live pour lui donner plus d’ampleur. C’est le petit côté magicien. Ca fait partie de mon travail.
Bon allez, pose-moi une dernière question et puis je te montre. »
- « C’est une interview que tu veux ? »
- « Mais non, c’est juste une psychanalyse. »
- « Mais les psys ne posent jamais de questions aux patients. »
- « Je sais. C’est bien pour ça que ça ne marche pas, la psychanalyse. »
Marine réfléchit quelques secondes. Je sens qu’elle cherche un moyen de me piéger, de briser là mon petit délire égocentrique. Elle sourit un instant, puis me demande :
- « Qui tu préfères ? Les Beatles ou les Rolling Stones ? »
- « David Bowie. »
Elle me regarde décontenancée.
- « Mais c’est idiot d'écrire ça. C’est une private joke, personne ne va comprendre. »
- « Toi, tu comprendras, ça me suffit. »
Marine écarquille les yeux :
- « Parce que tu t’imagines vraiment que je vais lire tes 30 pages de délire psychanalytico-amoureux ? »
- « Je n’imagine rien, je ne crois rien. J’écris. Tu lis ou tu ne lis pas, c’est comme tu sens, comme tu as envie... Mais si tu lis, comme ça me touchera forcément, alors je t'offre un petit clin d’œil pour te remercier d’avoir lu jusqu’ici.
J’aime l’idée que tu me lises parfois, même si jamais je ne te demanderai ouvertement de me lire... Ce serait intrusif, tu pourrais le percevoir comme une façon de t'atteindre ou de t'émouvoir. C'est pour ça que je préfère garder mes distances, ne pas m'incruster dans tes réseaux sociaux. Je veux pouvoir te regarder sans que tu sentes le poids de ce regard. J'essaye d'être délicat. Ce n'est pas forcément ce que je sais faire de mieux, pourtant. Mais je fais mon possible. »
Marine repose sa guitare sur laquelle elle s'acharnait en vain à refaire des notes de musique susceptibles de me couper à nouveau le sifflet. Mais ça ne marche plus, à présent que la musique est en moi toute entière.
Elle fait une petite moue adorable, puis me demande :
- « Et si je te lis quand même, et que je trouve que t’es finalement bien meilleur quand tu fais des poèmes ? »
- « Je te dirais que tu as probablement raison. »
♀
Phase 6 : Initialisation du Schéma L dans l’Axe A-A’
Sentant qu’il est à présent temps de partir, je me lève doucement du pouf, je me courbe un peu pour passer mes mains sur mes jambes ankylosées, puis je lance un regard gêné à Marine.
- « Il va falloir que j’y aille, à présent. »
Elle ne dit rien, et me regarde de ses yeux bleus avec une intensité grave qui me remue un peu. Ses cheveux sont éparpillés sur ses épaules et tombent jusqu’à la taille. Sa robe de satin est un peu chiffonnée. Marine aussi est restée trop longtemps dans la même position.
- « Tu reviendras ? », me demande-t-elle d’un air triste.
Je regarde autour de moi, annonçant ma réponse inéluctable par ce tour d’horizon qui semble déjà dire adieu. Derrière moi, au fond du couloir, la petite chambre où dort l’enfant est baignée d’une douce lumière couleur crème. Je suis tenté d’aller jeter un dernier regard au berceau, et puis, finalement, je me dis que ça n’est pas une bonne idée.
- « Non, je ne pense pas. Ce ne serait pas bon pour moi de me réfugier régulièrement dans une rêverie comme celle-ci. Et puis, ça serait une redite inutile, littérairement parlant. La prochaine fois, il faudra que je trouve autre chose. »
- « Tu vas encore écrire sur moi, à l’avenir ? »
Je voudrais lui demander si elle en a envie, mais je sais, hélas, que sa réponse ne saurait rien représenter dans le monde réel. Je finis par répondre.
- « Je ne sais pas. J’ai l’impression que j’ai quand même du mal à m’en empêcher. Et puis, là, je ne sais pas quand je te reverrai à nouveau. Ecrire sur toi, c’est justement l’occasion de passer de longs moments en ta compagnie, de projeter ton image sur mon propre écran de cinéma. Ca me permet aussi de dépasser le manque que je ressens parfois.
Il y a des fois où je sens un vide terrible et inexplicable en moi, et d'autres fois où je me sens rayonnant de lumière, comme si tu m'éclairais de l'intérieur, comme si cet amour était une chandelle qui ne se consumerait jamais vraiment.
C’est la première fois que je sens quelque chose comme ça. C'est un peu comme des montagnes russes. Mais quand je suis dans une phase de manque, ça m’est vraiment désagréable. Quelque part, je comprends pourquoi j’ai passé tant d’années à chercher à ce qu’aucune femme ne soit en mesure de me manquer.
Donc oui, j’écrirai encore sur toi, mais je ne sais pas encore quand, ni comment. J’attendrai d’en avoir l'inspiration, et ensuite, je chercherai une idée nouvelle, pour que la qualité de mon travail ne soit pas trop altérée par la passion que tu m’inspires. C'est important pour moi de faire quelque chose de vraiment beau, même si les gens qui me lisent n'aiment pas trop que j'écrive sur toi. Un jour, il en sera autrement, je le sais...
En atendant, il faut que je revienne chez moi, là, tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard... »
Je jette sur Marine un dernier regard, puis je me détourne pour revenir dans mon appartement. Je marche docilement vers la sortie quand soudain, Marine se lève du canapé et me dit :
- « Dorian ! »
Je me retourne et je la regarde. Elle a l’air un peu triste, je n’arrive pas à m’y faire. Elle me demande :
- « Tu ne m’embrasses pas ? »
Je reste silencieux, un peu sonné par le nombre de pièges que je peux me tendre à moi-même dans ces moments-là. Je reviens vers Marine et après avoir réfléchi, je lui dis :
- « Tu vois, c’est étrange. Je suis au cœur de ma rêverie, je peux y inventer tout ce que je veux, y réaliser tout ce qui m’échappe, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. La compréhension de soi est un noble prétexte, et la recherche littéraire est tout autant une belle justification... Mais ça, tu vois… Je ne peux pas m’y résoudre. J’aurais la sensation de voler quelque chose, de tricher, d’abuser… Je me sentirais mal d’écrire quelque chose comme ça, même simplement de le rêver. C’est un peu bête, je sais, mais je pense que lorsque comme moi, on donne à ses rêves les couleurs du merveilleux, il faut savoir se brider pour ne pas souiller le réel, car c’est toujours dans le réel que les conséquences des égarements se payent. Quitte à me vouloir ton prétendant le plus sublime, autant l’être jusqu’au bout, que rien n’entache la beauté de cet amour qui couronne mon crépuscule et qui célèbre ton aurore. Donc non, je ne rêverai pas que je t’embrasse. »
Puis, en faisant un petit clin d'oeil, j’ajoute :
- « Mais tu te doutes bien que dans l'absolu, je n’ai aucune hostilité contre le principe même du baiser entre deux personnes qui s'aiment. »
Marine me regarde en silence, le regard brillant, puis me dit :
- « Tu sais ce qui est touchant chez toi ? C’est que tu fais toujours très attention. »
- « Toi aussi, tu fais très attention. Je m’en rends bien compte, tu sais. C’est d’autant plus touchant que tu n’as même pas l’investissement émotionnel qui est le mien. Tu fais attention par principe, par honnêteté, par droiture. D’une certaine manière, c’est là quelque chose de bien plus noble que ce que je peux faire moi. Et ça achève de me convaincre que mon cœur ne pouvait faire un meilleur choix. »
Je me tais un peu ému, un peu au bord des larmes aussi, puis j’ajoute :
- « Il va falloir vraiment que j’y aille, Marine. Je vais finir par ne plus avoir la force de partir. C’est toujours un peu mon angoisse avec toi. A bientôt, j’espère. »
- « Oui, à bientôt. »
♀
Je sors de la pièce sans me retourner et je regagne mon petit salon. La nuit est tombée, durant mon absence. La pièce est sombre, éclairée seulement par la luminosité de l’écran du PC et la pâleur mâte d’une petite lampe de bureau. Les piles de CD s’entassent à nouveau sur ma table, dans des boîtes de plastiques empilées au petit bonheur. Evidemment, rien n’a changé dans ce côté-ci de ma vie. Pouvais-je seulement en douter ?
Je regarde derrière moi, quêtant l’improbable présence de Marine. Mais à cet endroit, il n’y a plus qu’un mur froid recouvert d’une tapisserie grisâtre aux fleurs pâles. Plus rien à attendre dans cette direction. Et pas grand-chose dans les autres non plus.
Je m’assieds devant le PC. En fond d’écran, le traitement de texte affiche toujours les dernières lignes de la phrase que j’écrivais. Mais les notes de musique ont disparu.
Je ferme le dossier sans enregistrer.
Je repense à mon échange avec Marine, sur ce sujet. Je mesure combien elle a raison. Je me plains que rien ne change dans ma vie, mais je ne fais jamais rien pour changer quoi que ce soit. J’attends que ça se passe, en ressassant mes souvenirs moisis. Fausse impression de voyage. Dans un train, on avance sans en avoir l’air et c’est le paysage qui défile. Dans la vie, c’est un peu le contraire. Le paysage est toujours fixe. C’est nous qui devons faire le chemin, par nous-mêmes. Et si l’on a perdu l’habitude, alors il faut commencer par des petites choses, au quotidien, quitte à ce qu’elles ne soient que symboliques dans un premier temps.
Au fil des années, je me suis enraciné pour un rien dans des moments stériles. Je dois reprendre ma randonnée dans l’existence...
Je fais un clic droit sur le dossier avec la souris et je clique sur "Supprimer". Puis, je descends sur la corbeille, et je choisis l’option "Vider la corbeille"...
Voilà une bonne chose de faite. Elle ne signifie pas grand-chose, sauf si j’y confère moi-même un sens...
♀
« C’est bien de changer, de temps en temps, non ? », m’a dit Marine, la vraie, celle du monde réel. Elle m’a dit ça à propos de tout autre chose, mais j’ai eu cette impression, peut-être fausse, que cette phrase me concernait autant qu’elle, que la façon interrogative qu’elle avait de la dire, interpellait une sorte d’équivalence chez moi, que peut-être cela serait dans ces lentes métamorphoses qui nous emportent au-delà de la raison que nous pouvions, à ce moment particulier de nos existences respectives, être compagnons de voyage, comme des oiseaux migrateurs en partance pour le même territoire ensoleillé.
Il est temps pour moi de laisser Marine m’emmener de l’autre côté du paysage.
♀
Zut, le chat a encore faim.
(février-mars 2011)

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