Peu d’œuvres dans la littérature française atteignent l’intensité et la pertinence du roman « Jean-Christophe » de l’écrivain Romain Rolland (1866-1944), qui ne fut, au départ un musicologue passionné de musique classique et n’ayant signé, dès 1888, pratiquement que des biographies de grands compositeurs et des ouvrages historiques.
Il faut attendre 1904 pour que Romain Rolland, pacifiste et humaniste convaincu, défendant jusque là ses idées à travers celles de prestigieux aînés, entame une carrière parallèle de romancier en imaginant la biographie d’un musicien allemand, archétype de l’artiste romantique. L’année précédente, Romain Rolland avait publié une « Vie de Beethoven », et c’est clairement de la vie de cet immense compositeur que s’inspirera en grande partie l’auteur pour créer le personnage de Jean-Christophe Krafft.
« Jean-Christophe » est l’histoire complète de la vie d’un homme, de sa naissance à sa mort, à l’aube de la cinquantaine. C’est le portrait d’un artiste intègre, refusant toute compromission avec la médiocrité, et payant chèrement ses engagements auprès des puissantes relations qui gravitent autour de lui, et qui l’excluent peu à peu de la société des hommes, où l’appartenance à l’élite doit être compensée par des menus services sous le manteau et d’interminables mondanités avec des personnes pas toujours très saines mais influentes.
Toutefois, Romain Rolland se garde bien de tomber dans une vision trop manichéenne de l’artiste. Son Jean-Christophe n’a rien d’un surhomme, c’est même un personnage bardé de défauts difficiles à supporter pour ses contemporains : maniaquerie maladive que le génie n’excuse pas, égocentrisme nombriliste, incompréhension profonde de l’âme féminine, pulsions violentes et irréfléchies, sens de l’amitié exclusif et étouffant, besoin permanent de reconnaissance et de considération. De Jean-Christophe Krafft, on dirait aujourd’hui qu’il est une personnalité "borderline" ou "bipolaire".
« Jean-Christophe » est un roman "kolossal", dépassant les 1500 pages, et publié en 10 volumes séparés entre 1904 et 1912, avec un succès commercial et critique sans précédent, puisque le roman obtint le Prix Fémina en 1905 et que son auteur fut récompensé en 1915 par le prestigieux Prix Nobel de Littérature, la plus haute distinction qui se puisse recevoir pour un écrivain.
La longueur de cet ouvrage est pour beaucoup dans l’oubli progressif dans lequel il est tombé. La dernière édition de poche, parue en trois volumes, date de 1972, et les seules éditions grand format publiées depuis l’ont été par les éditions Albin Michel, en 1981 d’abord (2 volumes) puis en 2007 (en un seul volume vendu une trentaine d’euros).
Et pourtant cette œuvre essentielle, encore d’une surprenante actualité malgré quelques archaïsmes idéologiques, mériterait une réédition en poche plus accessible à des budgets modestes. J’espère que ce modeste article diffusé sur le Net contribuera à ce projet.
« Jean-Christophe » est un roman d’un génie particulier, exprimant dans un langage poétique et emporté (Romain Rolland ne parle d’ailleurs pas autrement de son livre que comme un "poème", peut-être au sens antique du terme) les forces mêmes de la vie, une vie terriblement hostile, parsemée de douleurs et de morts, mais dont les élans du cœur de chaque homme, la volonté permanente de tirer de chaque chose l’essence même de la beauté, permettent d’en dégager la lumière la plus sublime, et d’atteindre une sorte d’équilibre, d’épanouissement, sans doute difficile à comprendre pour qui n’a pas expérimenté le caractère constructif et essentiel de la souffrance vécue, vaincue et dépassée.
Car Romain Rolland, s’il inscrit son récit dans la forme stricte d’une biographie romancée, lui donne pourtant le ton d’un poème épique, aux frontières du mystique, qui est aussi une manière initiatique de donner par l’exemple une merveilleuse leçon de vie, de courage et de sagesse. Malgré les immenses tragédies que connaît Jean-Christophe, son existence entière est un chef d’œuvre auréolé de regrets magnifiques, de sentiments purs et de réalisation de soi-même.
Le livre est aussi un portrait acide d’une certaine mondanité, allemande et française, qu’a bien connu l’auteur. Avec un cynisme implacable, mais dépourvu de toute haine, Romain Rolland y trace avec précision les égoïsmes hypocrites et les sourdes manipulations qui s’y livrent : maîtresses favorisées, demi-mondaines luxurieuses, ententes politiques, ambitions sordides, principes sociaux d’écrasement d’autrui, rien n’est épargné dans le portrait que brosse l’auteur de ces nouvelles courtisaneries souvent plus républicaines de forme que de fond, et que l’auteur nommera, du titre de l’un de ses volumes « La Foire sur la Place ».
Par ce biais, Romain Rolland propose aussi une réflexion inspirée sur le statut de l’artiste dans la société de l’époque, la place qu’il peut y occuper, la déchéance qu’il peut y connaître, le rôle social auquel il doit se soumettre.
« Jean-Christophe » se veut aussi un constat accablant sur l’amour, sur l’incompatibilité d’une âme d’artiste et d’un esprit féminin, dont les sensibilités à fleur de peau se heurtent sans jamais se comprendre, définitivement incapables de se retrouver sur une vie à deux, dont la monotonie sereine ne peut satisfaire le désir d’absolu d’un artiste et le besoin de défis permanents et d’extases permanentes des jeunes filles romantiques. L’inconstance érotomane de Jean-Christophe est d’ailleurs directement inspirée de celle de Ludwig Van Beethoven.
Le comble en est que ce sont finalement les amitiés masculines de Jean-Christophe, passionnées mais néanmoins dépourvues de toute attirance homosexuelle, qui forment ses plus profondes histoires d’amour. Un état de fait déconcertant, d’autant plus que l’on peine à déceler si c’est là le fruit d’une amère constatation ou une complaisance ouvertement misogyne de Romain Rolland, dont la connaissance des femmes, manifeste dans les descriptions exemplaires et précises que l’auteur donne des personnages féminins de ce roman, devrait normalement faire éclater les limites de compréhension de son Jean-Christophe. Il y a là une ambiguïté étrange et un peu malsaine chez Romain Rolland, à rapprocher aussi de certaines considérations sur les Juifs auxquelles il se livre et qui frôlent dangereusement l’antisémitisme le plus odieux.
La rhétorique même de l'auteur n’aide pas à dissiper ces ambiguïtés. On l’a vu, le roman adopte résolument une forme poétique qui ne sied guère à la rigueur factuelle dont devrait se parer un écrit biographique. On y trouve aussi, régulièrement, de troublantes maladresses d’écriture (répétitions rapprochées de mots ou d’idées semblables, métaphores parfois un peu ampoulées, phrases construites de guingois), dont il est difficile de faire la part d’arbitraire, d’expérimental et la part d’amateurisme ou de maladresse réelle. Suivant les chapitres, Romain Rolland n’a pas toujours la même inspiration, ni le même souci de précision rhétorique : telles scènes s’étaleront sur des dizaines de pages, avec un souci descriptif presque chirurgical ; d’autres tout aussi capitales pour le récit, voire plus, sont expédiées sans fioritures en quelques lignes, sans que l’on soit sûr d’avoir bien compris tous les éléments en place. Ce style irrégulier, parfois incohérent, peut agacer d’autant plus que là aussi, aucune preuve flagrante ne peut faire pencher la balance, entre l’éventualité d’une écriture expérimentale et celle d’une lacune cruciale en maîtrise narrative.
Toujours est-il que volontairement ou non, cette écriture incertaine, parfois improvisée, participe, d’une certaine manière, à la fascination que peut susciter l’ouvrage. Cette imprévisibilité renforce la sensation que les différents éléments de la vie de Jean-Christophe Krafft, au fil des pages que l’on tourne, se déroulent au moment même où on les lit, comme si c’était l’histoire d’un ami proche que nous serions ainsi en train de découvrir, avec une surprise à peine moins grande que la sienne propre.
Et c’est une caractéristique étrange, probablement unique de ce roman, que de posséder des défauts presque aussi passionnants que ses qualités.
La vie de Jean-Christophe Krafft est une existence marquée de drames, de conflits et de femmes aimées et perdues. La mort y est omniprésente, répond à presque chaque espoir du héros.
Krafft est un idéaliste révolté. Compositeur classique en avance sur son temps, il devient journaliste satirique, puis militant révolutionnaire marxiste, moins par engagement personnel que parce que chassé d’un milieu, il est accueilli avec bonheur dans le milieu ennemi, où on ne tardera pas à le chasser de nouveau. Homme intègre, dévoué totalement à ses principes, Krafft est un homme de génie qui ne supporte pas la médiocrité dans un monde entièrement basé sur cette même médiocrité. Ainsi, il déteste l’esprit de chapelle, les compromissions, les petits arrangements en dessous de table, les concessions à faire face à telle ou telle personne influente… Avec la naïveté pataude d’un homme qui consacre sa vie à une cause jusqu’à en oublier son intérêt personnel – et ceux des autres -, Jean-Christophe Krafft finit par se mettre invariablement à dos tous les gens qui ont crû en lui, se retrouvant toujours isolé, perpétuellement surpris et blessé que son génie artistique soit impuissant face aux mesquineries d’une société qui ne révère le génie que si celui-ci se montre soumis au système.
A ce permanent souci existentiel, Jean-Christophe se heurte à un autre trouble, plus profond encore : ses relations envers les femmes.
On l’a vu, Jean-Christophe est un homme entier, sans concessions. Il n’est pas dur d’imaginer à quel point sa vie sentimentale peut-être malheureuse et complexe. Il est un romantique absolu qui ne s’intéresse à la femme que pour la part de sublime amoureux qu’elle lui fournit. Peu psychologue, très perturbé par le caractère pulsionnel de la personnalité féminine, Jean-Christophe va de disgrâces en échecs, avec une régularité d’autant plus constante qu’il est un véritable cœur d’artichaut, tombant rapidement amoureux de n’importe quelle jolie femme qui a de l’amitié pour lui, et cherchant néanmoins à donner à sa passion un caractère unique, absolu, qui en complexifie davantage la réalisation. S’ajoute à cela une triste malchance, tirant précocement vers la tombe les quelques jeunes femmes susceptibles de lui correspondre.
Artiste raté, amoureux maudit, Jean-Christophe vit une existence de paria aussi passionnante que désespérée, et qui le mènera lui-même au trépas, par chagrin plus que par maladie encore, non sans qu’il se soit réconcilié avec la vie, à cette heure tardive où ayant tout perdu, il n’a désormais plus rien à perdre. Le personnage de Jean-Christophe est particulièrement bouleversant pour une âme d’artiste. Car même si le trait et grossier, parfois caricatural, et l’écriture souvent assez datée, la destinée de Jean-Christophe interpelle de manière poignante tout créateur qui a songé un jour à partager ses œuvres, et a rêvé de pouvoir un jour en vivre. Il est d’ailleurs étonnant de constater qu’en cette époque des compositeurs classiques, une époque figée par la légende que l’on imagine loin des préoccupations commerciales de la nôtre, il y avait déjà une disparité entre les compositeurs "créatifs" et les compositeurs "superficiels", ces derniers remportant une large faveur du public même si leurs noms sont depuis tombés dans l’oubli.
Dans ce roman vieux d’un siècle, on retrouve intact l’opposition créativité artistique/médiocrité mercantile qui caractérise encore le monde moderne.
Toutefois, Romain Rolland évite de donner dans une opposition par trop manichéenne. Par son désir même d’intégrité, Jean-Christophe est le principal artisan de sa perte. Malgré son avant-gardisme, il est toujours, dès le début, favorablement accueilli par ses pairs. C’est lorsqu’il refuse de s’accoler à un autre compositeur jugé passable ou qu’il s’oppose vertement à ce que ses Lieders soit interprétés par une chanteuse médiocre, mais flirtant avec une personne influente, qu’il devient soudain l’homme à abattre, l’individualiste qui met en péril le système. Romain Rolland lui-même, s’il se fait un délice de disséquer avec cynisme les corruptions du milieu artistique, laisse entendre néanmoins que le caractère entier de Jean-Christophe est non seulement une erreur tactique considérable, mais un signe prononcé d’égoïsme et de nombrilisme, car non seulement un compositeur a besoin de son public, mais il a besoin de tous les mécènes et les musiciens qui lui permettent d’exécuter son œuvre. En faisant fi de ces collaborateurs nécessaires, même s’ils ne sont pas parfaits, en se comportant comme un dictateur sans âme au nom de son génie musical, Jean-Christophe Krafft reçoit rien moins que la monnaie de sa pièce. Lui qui fustige les caprices mesquins de la société des hommes, il ne se rend même pas compte qu’il est lui-même un être encore plus capricieux.
Toutefois, la démonstration de Romain Rolland va plus loin, et montre surtout que l’artiste est, quoi qu’il fasse, assujetti à la société des hommes. Car si elle ne révère pas le compositeur de génie comme il le souhaiterait, la société reconnaît son talent, et en dépit des différents scandales qui entachent son auteur, les œuvres de Jean-Christophe Krafft finissent par acquérir, avec le temps, leur juste place dans le panthéon de la musique classique allemande. Jean-Christophe est donc reconnu par ses pairs vers la fin de sa vie, et a même le temps de voir émerger une nouvelle génération de compositeurs, encore plus modernistes, et qui considèreront Krafft, qui voit pourtant en eux des continuateurs de son œuvre, comme un musicien ringard et dépassé.
On le voit, Romain Rolland signe, pour l’époque, ce que l’on peut considérer comme un roman "vrai". Il évite à la fois l’idéalisme et le nihilisme qu’une telle intrigue peut suggérer, en les conférant à son personnage et en le décrivant en train de trébucher à cause d’eux. Au final, rien n’empêche l’artiste d’accomplir sa destinée, sinon lui-même. Mais a-t-il réellement le choix ? Peut-on imaginer un Jean-Christophe diplomate, dont la carrière eût été un sans-faute ? Cela aurait-il seulement été le même homme ? Romain Rolland, sur ce sujet, demeure discret. Son personnage est à la dérive, mais une bonne partie de cette dérive est inhérente à des évènements extérieurs, sans toujours de rapports directs avec ses propres erreurs. La destinée de Jean-Christophe Krafft est le fruit de la fatalité autant que de ses propres névroses.
Peut-être finalement, comme semble le suggérer l’auteur, le privilège de l’artiste, spécialement s’il est tourmenté, est d’expérimenter la vie d’une manière unique et absolue. Et ce n’est certes pas dans le confort douillet d’une profession d’artiste reconnu ou dans une relation amoureuse accomplie que l’on peut atteindre un tel niveau d’existence. Perdant magnifique, Jean-Christophe Krafft, lorsque sonne sa dernière heure, semble jouir tardivement de son existence mouvementée et de la délivrance prochaine de toutes ses douleurs. Il s’abandonne à la mort avec la joie futile et raisonnable d’un voyageur qui rentre chez lui après de longues années à parcourir les routes.
Lire « Jean-Christophe », c’est également parcourir des routes tortueuses aux côtés d’un homme entier et inflexible, qui s’adapte aux obstacles mais ne cherchent jamais à les éviter. Romain Rolland nous fait entrer de plain-pied dans la souffrance extrême d’un vécu, dans d’interminables désillusions, qui nous renvoient aux nôtres, et qui néanmoins débouchent sur de nouveaux rêves, de nouveaux espoirs. A ce titre-là, lire « Jean-Christophe » est une épreuve, une remise en question permanente, un face à face sans complaisance avec ses peurs, ses appréhensions, ses angoisses. Car les échecs de Jean-Christophe Krafft, qu’ils soient professionnels, artistiques ou amoureux, sont universels dans leur forme et nous ramènent fatalement, durablement, aux nôtres, par-delà les différences de contexte ou d’époque. Cependant, il ne faut voir aucun masochisme dans une telle démarche, car comme toutes les leçons, « Jean-Christophe » est riche d’enseignements, de compréhension de soi-même et des autres, et c’est un hymne merveilleux à la vie, et qui nous incite à affronter et à vaincre notre peur de vivre.
Je vous invite donc à vous plonger au cœur de ce magnifique roman, qui reste selon moi un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature française.

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