Ponctuellement, je vous présenterai sous une forme beaucoup plus photographique de courts posts évoquant une ville ou un village de grande banlieue parisienne, et illustrée par des photos prises par moi-même.
Ces photos n’ont pas de prétention artistique, ni spécifiquement touristique ; elles prolongent juste le regard de l’écrivain, un regard qui ne se veut ni outrageusement réaliste, ni précisément descriptif, mais avant tout poétique.
Cliquer sur chaque photo pour la voir dans sa définition originale.
Le voyage photographique auquel je vous convie aujourd’hui se déroule en Seine-et-Marne, dans une ville nommée Boissise-le-Roi, et qui m’a inspiré des clichés exceptionnellement verts et colorés. Et pourtant, cet album de photos s’est fait dans la douleur, ou tout du moins dans une extrême difficulté. C’est l’inconvénient de vouloir improviser, de ne rien préparer et de fixer une promenade totalement aléatoire en ne comptant que sur le bon vouloir du hasard.
Cependant, les photos que je présente ici ne reflètent rien du véritable chemin de croix qui les a générées, et je n’en parlerai d’ailleurs que de façon très anecdotique. L’important est le regard porté sur l’environnement, et non pas la façon dont ce regard peut être altéré par les conditions de réalisation de ce reportage. Ainsi, ce voyage-ci sera pour vous sans doute assez doux, sans grandes aspérités, avec beaucoup de lumière et beaucoup de verdure, car Boissise-le-Roi est une jolie petite ville, qui mérite que l’on s’y arrête, même si l’on n’est pas photographe.
Boissise-le-Roi se trouve à l’extrême sud-est de l’Île-de-France, en cette bande de verdure qui sépare Saint-Fargeau-Ponthierry de Dammarie-les-Lys, tout près de Melun, à quelques kilomètres à l’est de la frontière de l’Essonne.
Malgré la proximité de ces quelques bourgades plus conséquentes, Boissise-le-Roi est à peine plus qu’un hameau, s’étendant sur quelques centaines de mètres à peine, sur une côte montante. Axée autour d’une route assez large, la rue du Château, Boissise-le-Roi est donc une ville en pente, où les architectes ont déployé des trésors d’ingéniosité pour donner aux nombreux pavillons qui constituent le gros des bâtiments un aspect à peu près horizontal. Hélas, par le passé, les constructeurs de bâtisses n’avaient pas forcément les instruments modernes dont disposent leurs descendants, et c’est donc sans surprise que l’on remarquera à l’église Saint-Denis, construite au XIIIème siècle et classée monument historique, une base quelque peu bancale qui n’est pas sans évoquer la grâce de la Tour de Pise.
Juste derrière se trouve la mairie… Ou plus exactement le château, auquel la rue principale doit son nom. Château est d’ailleurs un bien grand mot, car la forteresse originelle dressée au XIIIème siècle par Louis VI Le Gros a été intégralement reconstruite dans les années 70, suite à un incendie, avec une inspiration gréco-romaine discutable dans une ville dont la spécialité fut longtemps la pierre meulière, encore à la base des plus anciennes constructions de Boissise-le-Roi (dont l’église).
En ce jour de l’Ascension, on s’en doute, Boissise-le-Roi est plus que désert, et c’est en vain que l’on chercherait à croiser un Régiboissien (nom des habitants de la commune) en promenade. Seuls des enfants à vélo s’inventent une quête fabuleuse et cycliste, et quelques pré-adolescents, perchés sur un des murs du parc du château, jettent autour d’eux un regard morne et peu amène envers les étrangers.
J’aurais bien photographié discrètement cette petite grappe de pré-pubères propres et aisés, lymphatiques et figés, qui respirent l’ennui de vivre à plein poumons, mais hélas, leurs regards scrutent chacun de mes mouvements, avec une hostilité à peine voilée. Devinent-ils mes intentions ou bien ont-ils une méfiance pour mes cheveux longs ? Boissise-le-Roi est de couleur politique très à droite. Dans les campagnes, les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis mai 68…
Il n’empêche, au-delà de ce petit muret, se trouve le parc en pente qui prolonge la mairie, un parc très ombragé, ce qui est très appréciable en cette journée caniculaire. Les arbres s’y épanouissent en des branchages touffus et colorés. Les troncs y sont recouverts de tiges de lierre tortueuses. Il y a là l’occasion de photographier des arbres, ce que j’aime beaucoup faire, mais peut-être d’une manière différente, dans un angle de contre-plongée, par exemple…
La nature est florissante, dans la pénombre fraîche de ce carré de verdure délimité il y a plus de cinq siècles et que l’on sent chargé d’histoire. Il est encore tôt, cette année, et les quelques arbres fruitiers, protégés du soleil par leurs propres ramures, voient leurs jeunes fruits verts ballotés par un vent léger. Les branches ombragées, seulement tâchées de gouttes ensoleillées, se détachent sur le ciel bleu et sur les arbres lointains arrosés de lumière. Après quelques tentatives floutées, j’obtiens un cliché assez net qui forme l’inverse d’un clair-obscur, et qui semble étonnamment figé alors que cette branche ne cessait pas de bouger sous la caresse du vent. C’est là toute la magie de la photographie : immortaliser un instant fugace et impossible.
A peine un peu plus loin au-delà du regard, on aperçoit quelques vieilles maisons attenantes au parc, des édifices ruraux en pierre meulière que surplombent des antennes modernes et des réverbères. On distingue dans le fond la série de longues poutrelles métalliques noires sur lesquelles circulent des flashs futuristes que mon appareil n’a hélas pas réussi à fixer. Ces poutrelles sont plantées dans une colline située de l’autre côté de la seine, entre Beaulieu et Boissise-la-Bertrand.
Ces poutrelles, entourées de part et d’autre, d’antennes télévisées, forment une série de formes modernes verticales, qui contrastent de manière intéressante avec le caractère massif et pierreux des deux antiques constructions. Je ne peux m’empêcher de penser à la pochette de l’album « Soon Over Babaluma » du groupe psychédélique allemand Can.
En revenant vers la mairie, je m’aperçois que l’on peut en faire le tour, et que derrière l’édifice, se trouve une sorte de clairière abandonnée, déserte, délimitée par une petite haie soigneusement taillée derrière laquelle quelques grands arbres se meuvent au gré du vent.
C’est un endroit étrange que cette clairière, car on ne peut s’empêcher de se dire qu’elle a été aménagée dans un but précis, mais dont on peine aujourd’hui à dire lequel. Et pourtant, il y a bien là pas loin d’une centaine de mètres carrés d’un gazon sec mais régulièrement taillé. Peut-être était-ce un endroit où l’on installait, il y a un siècle, des meubles de jardin pour y prendre délicatement le soleil. Peut-être que des jeunes filles y jouaient non loin du regard attentif et méfiant de leurs parents. Il n’empêche, on sent ici un endroit où plusieurs générations d’hommes et de femmes ont vécu, souffert, peut-être aimé. Et il semble soudain que cette clairière est comme une scène de théâtre, qui serait vide d’acteurs, mais dont précisément cette absence serait évocatrice des présences qui s’y tiennent. Un décor juste assez beau pour le rêve, juste assez nu pour que l’imagination s’y sente à l’aise…
Juste en face de cette clairière, se trouve la façade arrière de la mairie, plongée dans l’ombre, le soleil donnant sur la façade avant comme on l’a vu un peu plus haut. J’ai la surprise de me rendre compte qu’une fenêtre au rez-de-chaussée est à demi-ouverte. On y aperçoit un intérieur cossu et ancien, auréolé de la lumière dorée du soleil qui entre par les fenêtres opposées.
Personne ne semble se trouver à l’intérieur. Personne à part moi ne se trouve non plus à l’extérieur. Il est tentant d’enjamber cette fenêtre et d’entrer, d’explorer la pièce, de jeter un oeil sur les pièces voisines, et pourquoi pas de prendre quelques photos ? En même temps, je suis un garçon discret de nature. Cela me répugne quelque peu de rentrer dans ce bâtiment comme un voleur. Cela achève de me convaincre que j’aurais fait un très mauvais journaliste fouille-merde. Ceci explique sans doute l’absence de fulgurance de ma carrière…
Comme je ne me résous pas à rentrer dans la mairie, j’aime autant m’en éloigner. Je reprends la rue du Château, que je remonte sous un soleil de plomb. Une dizaine de mètres plus loin, je passe devant le cimetière de Boissise. Sur le trottoir, une allée perpendiculaire entourée de fleurs roses et criardes mène jusqu’à un portail blanc, sur lequel un panneau que je n’avais jamais vu, représentant la tête d’un berger allemand, précise que les chiens sont interdits d’accès.
Le vantail droit du portail est ouvert, comme une invitation à entrer. Je remarque qu’il est ouvert de la même façon que la fenêtre derrière la mairie. Quelque chose à Boissise-le-Roi m’incite à passer des seuils, pour aller voir au-delà. La jeunesse n’est peut-être pas conviviale, mais les objets le sont. C’est déjà ça.
Pénétrer par la fenêtre d’une mairie un jour de fête peut-être perçu comme un acte répréhensible. Visiter un cimetière l’est nettement moins. Je cède donc à cette invitation-là, sans trop savoir par ailleurs ce que je puis y trouver.
Je me souviens que mon ex-compagne avait régulièrement un malaise, si elle restait trop longtemps dans un cimetière. Le comble pour une gothique ! Moi, curieusement, les cimetières ne m’ont jamais dérangé. Je ne les trouve même pas si morbides que cela, tant ils sont plein de vie : bouquets de fleurs multicolores, stèles savamment décorées, portraits d’hommes et de femmes souriants… Les tombes couvertes de moisissures, en pierre grise délavée, et surmontées de croix massives aux allures d’avertissements appartiennent désormais à un lointain passé. La pierre tombale d’aujourd’hui est customisée à l’extrême, et il n’est pas rare de voir les crucifix remplacés par des nouveaux totems, dont les plus populaires restent le ballon de football taillé dans le granit ou la reproduction en marbre veiné d’une moto de course.
Ainsi, en ce lieu dévoué à la mort, fleurissent un peu partout des traces de vie, plus ou moins exubérante, plus ou moins de bon goût. Ajoutons à cela les caveaux affichant quelques patronymes rigolos (la famille Maman, Mr et Mme Durdevie, les époux Fauché-Peyratou et Schulze-Leblond, par exemple), et l’on se rend compte que l’on a moins de raisons de déprimer que de sourire dans un cimetière.
Parfois, néanmoins, on peut avoir tout de même le cœur qui se serre, lorsque l’on passe devant une tombe d’une personne très jeune, morte à 16 ans, 18 ou 20 ans. On ne sait pas trop comment, ni pourquoi. Accident ? Suicide ? Overdose ? Maladie ? On cherche en vain des réponses sur des photos souvent prises dans des fêtes ou dans des réunions de famille, des photos délires dont personne n’aurait pensé qu’elles orneraient un jour une pierre tombale.
Parfois, c’est une jolie jeune fille, et on se dit qu’on aurait pu l’aimer, qu’elle ne serait peut-être pas morte si on l’avait aimé. Mais je sens bien que ce « on » couvre juste le propre drame personnel qui a été le mien, et qui n’a rien à faire ici. Il n’empêche, un joli visage lunaire aux grands yeux innocents et au sourire candide qui s’affiche sur une dalle de marbre, ça révolte quelque chose en soi. Et souvent, tristement d’ailleurs, les personnes mortes prématurément sont l’objet de tombes immenses, colossales, recouvertes parfois de fresques ou de longues phrases d’amour naïves. Alors on imagine les proches, la famille, cassant la tirelire pour offrir à leur fille, leur sœur, leur amie une pierre tombale à la mesure de la vie qu’elle n’a pas pu vivre, à la mesure aussi de ce regret immense, de ce chagrin sans nom, auquel on ne peut rien. Le plus douloureux, ça n’est pas la mort, c’est l’absence. L’absence que l’on tente de nier par un statuaire impérissable, et malgré tout dérisoire. L’absence, l’origine d’un des plus vieux instincts de la civilisation humaine…
A Boissise-le-Roi, le cimetière ne se prête pas à toutes les considérations philosophiques dans lesquelles je me perds à l’heure où je rédige ces lignes. Je ne pense pas à tout cela sur le moment. Les tombes y sont plutôt harmonieuses.
Une vieille dame tellement décatie que l’on se demande si elle ne vient pas en repérage me hurle, trois rangées plus loin soit pas loin d’une dizaine de mètres :
- « Vous cherchez quelqu’un ? »
Elle est terrible, cette question, posée dans le cimetière désert d’une ville déserte, par une grand-mère habillée de loques, d’une voix puissante qui résonne presque dans l’azur.
- « Non, je regarde juste. », je réponds sur le même ton.
Réponse maladroite, déplacée, réponse du client d’un magasin à qui le vendeur a posé la même question. En même temps, que répondre d’autre ? Vous ne pouvez pas savoir à quel point les gens sont peu préparés à ce que vous soyez quelque part sans raison précise.
La vieille me suit du regard un moment. Il est probable qu’elle craint d’avoir affaire à un voleur ou un pilleur de tombes. Je me donne du mal pour ralentir le pas, avancer benoîtement d’une démarche de promeneur décontracté. Je suppose que cela la convainc un minimum, car quelques minutes plus tard, je ne la vois plus. Elle s’est comme évaporée du cimetière. Peut-être était-ce un fantôme…
Une chose est sûre : il n’y a pas grand-chose à photographier dans un cimetière, sinon des tombes, et j’ai quelque scrupules à le faire, tant pour les familles qui peuvent tomber dessus si je les poste sur mon blog que parce que l’intérêt artistique me semble limité. A moins que je ne déniche de très vieilles tombes, rongées, âgées d’un siècle ou deux et abandonnées ? Oui, ça, ça pourrait être une idée.
Malheureusement, il faut croire que les concessions se renouvèlent assez souvent, ici. Je n’ai presque vu aucune tombe antérieure aux années 70. J’ai déniché néanmoins deux reliquats du XIXème siècle en piteux état, et assez esthétiques de ce fait.
la première est une stèle en ogive assez classique des années 1880, entourée d’une barrière de fer forgé totalement rouillée. La croix en pierre qui la surplombait a fini par tomber et quelque bonne âme un peu pressée l’a plantée sur un bout de fer, puis a planté ce bout de fer en haut de la pierre tombale.
Le résultat est assez déconcertant, puisque plantée en diagonale sur un mince bout de ferraille invisible de loin, la croix semble léviter au dessus de la stèle, et sur la photographie, elle prend l’aspect d’une petite fusée au décollage. Le jeu d’ombres de la barrière de fer forgé tournée vers le soleil crée également un résultat intéressant.
Plus loin, je trouve une autre tombe abandonnée, plus intéressante car d’une forme particulière assez étrange. Elle est bien plus abîmée que la précédente, puisqu’on y lit même plus quoi que ce soit, mais sa construction semble paradoxalement plus récente. Dans ce collage de formes géométriques un peu froides, on sent l’influence du bauhaus, ou peut-être de certains traits épurés de l’art déco. Ceci dit, l’intérêt de cette tombe se trouve dans les très visibles tâches de moisissure qui la recouvrent, tantôt jaunes, tantôt blanches, et qui composent une sorte de peinture abstraite onirique et presque psychédélique. Le résultat était plus frappant encore en réalité que sur la photo.
A noter, au pied de la tombe, les quelques vases de fleurs vides, présents ici sans doute depuis de très nombreuses années, l’un d’eux abritant un Jésus décrucifié de métal bleu nuit, qui donne l’impression d’avoir été ainsi jeté comme un vieil objet expédié à la poubelle. On dirait presque une mise en scène. Et pourtant, j’ai tout trouvé tel quel, je n’ai touché à rien…
C’est bien assez pour ce cimetière. Je repars vers l’entrée, non sans chercher des yeux la vieille femme, pour lui faire un au revoir de politesse. En vain ! Elle s’est véritablement volatilisée.
Je remonte encore un peu plus haut la rue du Château, ce qui m’amène à un rond-point qui annonce la sortie de la ville. Ce n’est donc que ça, Boissise-le-Roi ? Oui, ça n’est que ça. Il n’y a même pas de centre-ville à proprement parler. Une grande rue qui monte, une église, une mairie, un cimetière. Point final.
Et un seul commerce : une épicerie qui fait également kiosque à journaux et dépôt de pain. Evidemment, le jour de l’Ascension, c’est fermé. C’est dramatique, car en fait, je meurs de soif. Je finis par croiser un passant, et quand je lui demande où est-ce que je pourrais acheter quelque chose à boire, il me répond juste :
- « Ici ? Mais y’a rien ici ! Faut aller sur St Fargeau. Et encore, c’est pas sûr. Vous feriez mieux de descendre carrément sur Fontainebleau. Là, vous êtes sûr de trouver… »
A noter que Fontainebleau se trouve à 19 kilomètres au sud de Boissise-le-Roi...
- « Sinon, il y a un bar au hameau d’Orgenoy. Je ne sais pas s’il est ouvert, mais vous pouvez toujours essayer. Vous continuez tout droit sur la rue de la Croix Blanche, puis la rue d’Aillon et vous y êtes ! »
Là, tel qu’il m’en parle, j’ai l’impression que c’est à 200 mètres à peine, Orgenoy. En fait, c’est à près de 3 kilomètres. C’est donc avec une candeur que je vais amèrement regretter que je dirige mes pas vers Orgenoy.
Pour atteindre ce hameau finalement pas tellement plus petit que Boissise même, la route traverse de vastes champs de blé. Les épis sont encore verts, et le vent y dessine des vagues irisées. Cela me semble l’occasion de rendre un discret hommage aux peintres impressionnistes, grâce à un petit réglage sur l’appareil-photo. Quelques petits bidouillages du cliché sur un logiciel de traitement d’image me permettent d’obtenir une photo-peinture comme je les affectionne…
La route et les champs de blés sont traversés d’est en ouest par une importante ligne à haute tension, soutenue dans les airs par d’immenses portiques de fer, au design anthropomorphe. Quand j’étais enfant, ces bonhommes de fer, reliés les uns aux autres, et se perdant par delà l’horizon, faisaient naître en moi une inquiétude malaisée. Même aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec les vaisseaux spatiaux à têtes recourbées du film « La Guerre des Mondes ». Il y a quelque chose de l’envahisseur extraterrestre, dans ces silhouettes géantes et filiformes à la fois qui envahissent le panorama avec une terrifiante assurance géométrique.
Un peu plus loin, sur la droite, je croise sur le bord de la route les fondations d’une ancienne maison. Deux murets de quelques dizaines de centimètres de haut, à peine, reliés entre eux par un vague surélèvement, vestige du mur arrière, entourant ce qui fut sans doute le sol d’une maison que des herbes folles et des coquelicots ont lentement recouvert. La nature reprend ici ses droits, et nul doute que d’ici quelques décennies, il ne restera sans doute nulle trace de ce qui fut sans doute il y a fort longtemps un abri de paysans ou un poste de garde.
Au bout d’une bonne demi-heure, j’arrive enfin à Orgenoy, petit village aux rues étroites, baigné de soleil et de lumière, où les rues sont vides et le bar promis est désespérément fermé. Sinistre nouvelle, car non seulement je viens de faire trois kilomètres sans avoir bu une seule goutte d’eau, mais il va me falloir les refaire dans l’autre sens, en étant toujours aussi assoiffé. L’envie me vient de sonner à n’importe quelle porte pour demander un verre d’eau. Mais outre que toutes ces maisons ont l’air désertes, ma profonde misanthropie se révulse à l’idée d’entrer ainsi en contact avec des inconnus, et d’avoir à leur demander un service au nom d’une solidarité humaine dont je suis le premier écoeuré. Je ne me connais que trop bien, et je sais à quel point je préfèrerais m’évanouir d’inanition plutôt que de demander un service à une personne prise au hasard.
Et pourtant, toutes ces maisons ne sont pas anonymes. L’une d’elles, située non loin du bar, est très étrangement décorée. D’un côté, trônant sur une sorte de piédestal de béton, se trouve la fort belle statue d’un chat égyptien. Il est situé assez haut, aussi ne le voit-on pas forcément quand on passe devant la maison. De couleur noire, il est décoré de la reproduction de ce tissu que l’on mettait aux chats momifiés dans l’Antiquité. Il pose sur le hameau d’Orgenoy un regard blanc aux orbites vides.
De l’autre côté de la maison, confirmant l’originalité de son propriétaire, une autre statuette est posée un peu en hauteur, sur un relief du mur, coincée entre un tuyau de gouttière et un rosier printanier. Il s’agit d’une représentation en plâtre de Bouddha, d’un blanc presque immaculé à l’exception de la coiffe, peinte de couleur dorée. Sa blancheur s’harmonise avec un assez bon goût avec la teinte rose pâle de l’épineux qui le voisine. Tout cela forme presque une alcôve orientaliste perdue au sud de la Seine-et-Marne, exhibée sans vergogne par un Régiboissien à l’esprit large.
Hélas, il n’y a rien d’autre à Orgenoy qui mérite que je m’y attarde. Je fais donc demi-tour, et reprends la rue d’Aillon pour revenir vers Boissise-le-Roi. Tout en marchant sous le soleil de plomb, je me dis qu’il serait tout de même appréciable que l’on étende le système du Vélib’ à des coins perdus comme celui-ci, où il se justifierait plus que dans une capitale déjà desservie par de nombreux transports en commun, et où il ne sert que de fantaisie pour bobos fauchés et nantis d’une résistance exceptionnelle au monoxyde de carbone.
Il me faudra plus d’une demi-heure pour franchir les trois kilomètres qui me ramènent au centre de Boissise-le-Roi. Je commence à en avoir plein les pattes, et ma déshydratation prolongée me fait me sentir vaseux. Ce reportage photo tourne lentement au cauchemar. Cette tendance se précise quand je parviens à la gare, et que je vois mon train sur le quai, en train de charger des voyageurs. Je n’ai plus la force de courir pour y arriver avant la fermeture des portes. Impuissant, je vois le RER démarrer et partir sans moi. Un bref regard à l’écran d’affichage des horaires m’apprend que le prochain passe dans une heure. La perspective de me désaltérer est donc repoussée également d’une heure…
Que faire en attendant ?
De l’autre côté de la gare, la rue du Château se prolonge sur les bords de Seine. Je me rends compte que je n’ai pas encore jeté un œil sur ce coin-là. Je caresse le fol espoir d’une petite guérite commerçante vendant des canettes. Bien entendu, il n’y a pas âme qui vive à cet endroit là, sinon un couple de retraités qui marche d’un pas fatigué sous les frondaisons.
Ici, la Seine est d’une eau particulièrement claire, et je suis presque tenté d’allé en boire, tant j’ai soif. Mais je préfère néanmoins m’abstenir. On ne sait jamais ce qui coule là-dedans. Et pourtant, depuis le petit pont qui surplombe le bras de Seine qui longe le Chemin de Halage, le paysage est magnifique.
Notez au fond la minuscule croix blanche qui se trouve être en fait une mouette qui a plané au-dessus de la rivière au moment où je cadrais.
Le Chemin de Halage est l’un des bords de rivière les plus verdoyants qu’il m’ait été donné de voir lors de mes pérégrinations en banlieue. Et pourtant, comme je le constate en regardant le chemin qui s’étale sous mes pieds, la sécheresse ici est manifeste, même dans la proximité immédiate d’un cours d’eau. A l’époque où j’y effectue ce reportage, toute la banlieue sud souffre d’une sécheresse de plusieurs mois, dûe à la rareté des précipitations. La chaleur caniculaire de ce début de mois de juin n’arrange rien. Et le sol argileux se craquèle comme un désert africain.
Ce qui n’empêche pas les buissons et les arbres d’afficher une verdeur flamboyante, telles les herbes sauvages qui se moquent des frontières humaines établies par cet enclos à bétail sans doute fort ancien, mais néanmoins toujours vaillant. Pris sous un certain angle, sa géométrie tordue s’insère de manière assez intéressante dans la nature environnante.
Plus loin encore, c’est un arbre magnifique qui s’élève dans le ciel et courbe ses immenses ramures au-dessus du chemin de Halage. Peut-être est-ce la soif qui me donne cette impression, mais cet arbre m’apparaît comme une chute d’eau végétale. Même sur la photo que je saisis, il me semble que le vert des feuilles arbore un caractère pâteux, et qu’il va dégouliner sous mes yeux. J’affectionne beaucoup ce cliché, malgré sa relative simplicité. Il fait partie de ces natures mortes impressionnistes que j’aime énormément faire. Et si je savais peindre, sans doute mes tableaux ressembleraient-ils souvent à quelque chose comme cela.
La fatigue est néanmoins trop forte, et il me semble que cette dernière photo est le bouquet final de cette bourgade colorée et fleurissante, que j’aurais probablement adorée s’il y avait eu un commerce ouvert. Vivre dans un petit coin comme Boissise me tenterait bien, mais hélas, même si mes racines familiales se plongent dans le terroir, je demeure avant tout un citadin, un peu trop habitué à avoir tout sous la main. Et des villes minuscules comme Boissise sont fait pour des gens ayant un véhicule et n’hésitant pas à s’en servir pour faire le moindre déplacement.
Je reviens donc lourdement vers la gare, où il me reste bien encore une bonne trentaine de minutes à patienter. Le terme « gare » est excessif, d’ailleurs. Il n’y a pas de gare à proprement parler. Juste deux quais, et une machine à tickets sur chacun d’entre eux. Pas de guérite, pas de distributeurs automatique de boissons (hélas), juste quelques bancs. Il n’y a personne, la gorge me brûle presque tant j’ai soif.
Quand le corps est à bout de son énergie, il faut lui permettre de récupérer d’une manière ou d’une autre. J’avise donc un coin d’ombre sur le quai, près d’un muret, et je m’y allonge comme je peux, ramenant sur mon visage le col de mon blouson. Et je m’endors. Je m’endors même avec une surprenante facilité, dont je ne jouis guère chez moi.
Ce sommeil est étonnement réparateur. Ce n’est finalement pas le train qui me réveille, mais le babillage femelle de quelques pisseuses discutant de la destinée dans les lignes de la main. J’ouvre un œil, et je les contemple. Elles sont jeunes, laides et ingrates, des visages de paysannes abruties et de mères pondeuses, discutant le plus sérieusement du monde de telle ou telle ligne de la paume de la main indiquant si oui ou non, elles vont se marier d’ici cinq ans ou non. Elles sont habillées très pétasses de banlieue, fringues pailletées, arborant des slogans en anglais approximatif, maquillage vulgaire, coiffures complexes. Et c’est étrange de voir ces petites nanas deviser de superstitions de campagnes tout en étant lookées en streetwear. On dirait quelques donzelles échappées du Moyen-Âge qu’on aurait costumées de façon moderne. Elles me jettent d’ailleurs des regards étranges, tout en continuant à deviser. Peut-être se sont-elles penchées légèrement sur moi quand je dormais, en se demandant si j’étais un clochard ou un homme malade. Comme je me lève et que je n’ai l’air ni de l’un ni de l’autre, leurs visages étalent une perplexité profonde, sans doute aggravée par la constatation de la longueur de mes cheveux. Il n’est pas totalement exclu que je sois le premier homme à cheveux longs qu’elles voient.
Une chose est sûre : pour rien au monde, je ne tiens à m’incruster dans la destinée sans surprise qui dort au creux de leurs mains, et je m’éloigne donc d’elles d’autant plus manifestement que le train arrive enfin.
Je n’ai dormi que 25 minutes environ, mais je me sens vraiment reposé et la soif m’est devenue plus supportable. Autour de moi, le quai s’est brusquement rempli d’une bonne vingtaine de personnes. Dans cette banlieue lointaine, le train a une importance capitale, et ses horaires sont connus par cœur. C’est sans doute pour cela que quelques minutes avant l’arrivée du train, les Régiboissiens jaillissent de nulle part et s’égrènent tranquillement le long du quai, ayant calculé juste pour attendre le moins possible.
Pour ma part, je fais une halte à la gare de Corbeil-Essonnes, où je viderai sans remords aucun quatre canettes de thé glacé à la pèche, qui mettront fin, et il est temps, à la soif dévorante qui m’a tenu ce jour-là et que mon tourisme photographique n’aura, hélas, pas su combler.
A bientôt pour un nouveau voyage.

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