1.
Je me souviens que c’est par un matin ensoleillé de printemps que j’ai perdu mon reflet.
Par-delà les volets de plastique dur et grisâtre qui protégeaient mon sommeil, un rayon de lumière a soudain étendu sa clarté jusqu’à mon visage, et m’a tiré d’un sommeil sans doute agité, car les draps censés me recouvrir étaient rejetés au pied du lit.
Je regarde autour de moi dans la demi-pénombre le spectacle chaotique de ma chambre, que des piles de livres transforment en maquettes fantômes d’un complexe architectural. Comme ça, sans mes lunettes, et sans davantage de lumière pour me détromper, je pourrais croire observer le panorama d’une ville au cœur de la nuit, tous feux éteints, dormant d’un sommeil profond que nulle occupation ne saurait tirer de l’inertie.
D’habitude, la première chose que je fais en me réveillant, c’est tendre ma main à l’aveuglette vers l’étui de mes lunettes, toujours posées sur ma table de nuit. Mais ce matin, là, sous le charme de ma demi-hallucination urbaine, je décide de me lever sans les mettre immédiatement, et c’est là une idée peu inspirée, car mes jambes rencontrent un obstacle inattendu, et je manque de m’écrouler sur un amoncellement de bandes dessinées qui ne serait pas sorti indemne d’une telle chute.
J’allume la lumière et je vois alors, placée face à mon lit, une chaise de fourrure orange, vision insolite mais pas au point de me surprendre totalement, car je sais que cette chaise est bien à moi, mais qu’elle se tient ordinairement de l’autre côté de la chambre, sous la fenêtre.
Aberration esthétique d’une autre époque, cette chaise est ma propriété depuis l’automne 1995. Je l’avais trouvée à côté d’une poubelle de la rue Dupin, non loin de Sèvres-Babylone, où habitait ma compagne de l’époque, une punkette sicilienne au goût prononcé pour les chaussures coquées, les drapeaux anglais, les badges « No Future » et les pantalons en tissus écossais avec des « fermetures-éclairs-qui-ne-s’ouvrent-pas » cousues un peu partout. Malgré cette dévotion au look british punk, ma compagne était tombée spontanément amoureuse de la chaise à fourrure orange, bien qu’elle soit probablement née bien avant les Sex Pistols, et elle avait exigé l’annexion immédiate de ce collector à son appartement, en raison de la proximité territoriale indiscutable, ainsi que sous l’influence d’un égoïsme féminin totalement décomplexé, dont elle était par ailleurs coutumière.
Je suis généralement bon garçon, et je suis toujours prêt à couvrir mes compagnes de cadeaux, surtout lorsqu’ils ne m’ont pas coûté un centime, mais outre que cette chaise m’avait assurément tapé dans l’œil, ma jeune amie m’avait énervé la veille au soir par une frénésie érotique certes délicieuse mais qu’elle tenait absolument à accompagner de la diffusion soutenue d’un live de Bérurier Noir, dont je percevais difficilement la sensualité trouble inhérente à un tel accompagnement sonore (Ne dérangeons pas l’adjectif "musical" pour si peu…).
Peut-être suis-je sexuellement un mauvais coup, ou tout du moins un délicat, mais il me faut avouer que l'acte charnel, aussi passionné soit-il, exécuté ce soir-là avec comme fond sonore (ibid) une bouillie de guitares sur laquelle une sorte d’ivrogne à demi-aphone beugle "La Jeunesse Emmerde le Front National", mit gravement en péril, je le confesse sans fausse modestie, mes capacités érectiles, et ce, malgré le mal que je me donnais pour honorer comme il le fallait cette jeune femme qui m’offrait la faveur de ses charmes depuis déjà un certain nombre de mois.
Je jetais donc l’éponge (si l’on peut dire) sur une parole désagréable (on ne peut pas toujours être poli) en demandant à mon amie de couper cette musique de merde, ce qu’elle prit évidemment fort mal, et qui démarra une dispute qui coupa court à toutes éventualité de poursuivre la nuit d’amour, et à l’issue de laquelle elle me traita de sale bourgeois réactionnaire. Ce qui était assez savoureux lorsqu’on songeait que cette prolétaire militante et anarchiste était la fille d’un couple de notaires tourangeaux plutôt bien nantis et qui payaient à leur progéniture le loyer de son F2 à deux rues du quartier Montparnasse, ainsi que les cours d’un établissement privé dispensant un enseignement d’élite en langue anglaise à la jeunesse dorée de toute la France.
Bref, j’étais donc très énervé le lendemain de cette orgie soigneusement avortée par le punk français, et donc peu disposé à offrir des fleurs, et encore moins une chaise en fourrure orange. Tout cela généra bien entendu une nouvelle dispute qui me vit claquer la porte, ma chaise à la main. Je rentrai chez ma mère qui, elle aussi, poussa des hauts cris en voyant ce que je ramenais au doux foyer familial. Il fut décidé que je garderai la chaise dans ma chambre, afin que sa vision n’offense point les gens de bon goût dont ma génitrice se réclamait, bien évidemment, comme tous les gens qui ne devraient jamais aborder un tel sujet au vu de leur sens esthétique calamiteux.
Et quinze années plus tard, cette chaise à fourrure orange est toujours proche de là où je dors, appuyée contre un mur, belle et inutile, car il n’y a guère besoin de chaise dans ma chambre, puisque l’on s’assied sur le lit. Il n’empêche, c’est le seul meuble que je possède vraiment, et je compte bien l’emmener avec moi partout où j’irai, jusqu’à ce que la mort nous sépare, et encore, il n’est pas exclu que je me fasse enterrer avec. Entre mal-aimés anachroniques, il faut bien se serrer les coudes, n’est-ce pas ?
Revenons à ce matin de printemps de l’année 2011 où, en me levant, je manque me prendre les pieds dans cette fameuse chaise à fourrure orange. J’ai juste le temps de me redresser in extremis et d’allumer la lumière pour constater qu’inexplicablement, cette chaise est venue se placer juste à la descente du lit, devant la table de nuit, comme si quelqu’un s’en était servi pour me veiller. Or, je suis seul dans mon appartement, et en bonne santé (physique, tout du moins)…
Un peu déconcerté, je chausse mes lunettes et je remets la chaise à sa place sous la fenêtre. Puis j’ôte mon tee-shirt, mon caleçon et j’enfile mon peignoir, précaution bien inutile, car il fait étonnamment chaud pour un mois de mai. Je gagne la cuisine, et je commence à préparer mon petit déjeuner, tandis que le chat, sentant que le meilleur moment de sa journée se profile, se frotte queue en l’air contre mes jambes nues.
J’aime les céréales bien imbibées et ramollies par le lait. Il s’est trouvé des filles que ça écoeurait, mais qu’est-ce qui n’écoeure pas une fille lorsqu’il s’agit d’une habitude masculine sont elle n’est pas à l’origine ? En même temps, je ne m’en plains guère. Il ne faut jamais négliger un quelconque moyen de démasquer une emmerdeuse dès le lendemain d’une première nuit…
Enfin, je dis ça, mais ça fait un sacré moment que je n’en ai plus ramenées chez moi à l’essai… Cela devient rare, les femmes qui ne m’ennuient pas au-delà de dix minutes de conversation soutenue. Je suis tout de même conscient que cet ennui naît de mon peu de motivation. Et que puis-je moi-même inspirer en me montrant aussi peu concerné, en abordant une femme par principe, en lui posant des questions sur sa vie par devoir ? Quand elle me répond, j’écoute à peine, je regarde ailleurs, j’ai hâte que ça se finisse. Je ne suis même pas pressé de passer au lit, j’attends juste qu’elle me dise quelque chose qui me dissuade d’y penser. Au final, elle y parvient toujours à un moment donné, que ce soit en clamant sa fidélité cathodique à une quelconque série télévisée pour mongoliens ou sa foi en une religion pour paumés (pléonasme), en passant par des goûts vestimentaires douteux, des objectifs familiaux très vieille France ou une affection immodérée pour les chansons de Louise Attaque.
Comme le Pierre Costals de Montherlant, qui m’a longtemps servi de modèle, il m’arrivait encore il y a peu de sentir un indéfinissable soulagement lorsqu’une jeune femme qui me plaisait, avec laquelle je m’abaissais à converser de choses inintéressantes, laissait tout à coup tomber une ânerie, une pensée grotesque, une philosophie simpliste, une marque d’ignorance, de bêtise profonde, de conformisme imbécile, bref une parole maladroite, malheureuse, qui rendait impossible à mes yeux tout éventuel partage d’intimité. Je me souviens encore, c’était il n’y a pas si longtemps, le triomphe silencieux et muet qui était le mien, le sourire charmé qui naissait sur mes lèvres, et sur lequel on pouvait se méprendre. Je me détendais en effet, et mon interlocutrice se détendait aussi, sans soupçonner un seul instant que ce qui me mettait tant à l’aise, c’était de la regarder, et de lui dire en pensée, non sans une certaine émotion : « Enfin, je te méprise. »
Qu’on ne s’y trompe pas, cependant. Mon mépris n’avait rien d’agressif ou d’insultant. Je n’en laissais rien paraître. Je m’y berçais juste nonchalamment, comme s’il s’était agi d’un hamac mollement poussé par le vent. Je ressentais cette sensation de pouvoir diffuse, que pratiquent tant les femmes qui aiment à se dire que ça se passera quand elles voudront, où elles voudront et si elles veulent. Mon pouvoir à moi, c’était de me dire que rien n’arriverait puisque je ne le voulais pas. Quand bien même la jeune femme aurait eu l’envie subite de me sauter au cou, et de me couvrir de baisers, je l’aurais doucement repoussée, sans colère, ni agacement, juste un peu amusé, un peu grisé pour tout dire. Quoiqu’elle fasse, elle n’était rien, elle ne pouvait m’atteindre d’aucune manière. Cela seul valait toutes les autres extases.
Comment ai-je pu ainsi me suffire aussi sottement à moi-même, durant toutes ces années ?
Aujourd’hui, tout cela me paraît loin, mais je sais qu’en vrai, j’étais encore dans cet état d’esprit il y a deux ans. Un peu excédé, c’est vrai… Un peu lassé, presque au bout du rouleau. Le misogyne, comme tous les intolérants, est un homme qui souffre. Les mots d’auteur et les attitudes fringantes n’y changent rien. On sauve la face, c’est tout. On fascine ceux qui ne se drapent pas dans la désinvolture des vrais désespérés, mais c’est là une gloire de pacotille. Les pitres se trouvent toujours un public, même dans le désert.
Reste que toute représentation a une fin. Et que je suis là, à traîner autour du chapiteau, amer, écoeuré, à ne plus vouloir y rentrer, sans savoir non plus dan,s quelle autre direction je puis aller…
Heureusement, il y a quelques moments de douceur, qu’on grappille timidement, à tâtons. A mon tableau de chasse, cette année, deux lycéennes… Je sais, ça ne fait pas très sérieux, mais il n’y a que récemment que j’ai pris conscience que l’innocence, ça s’apprend, et comme toute matière, on y réussit qu’à la condition d’avoir de bons professeurs.
Deux filles très différentes, avec qui ça ne s‘est néanmoins pas bien terminé. L’une est moins innocente que je le croyais, l’autre l’est suffisamment pour comprendre que je ne le suis plus. Allez donc leur expliquer que chaque moment de tendresse volé au destin est à déguster avec un soin particulier. A cet âge-là, elles voient loin dans l’avenir, et elles vivent dans le conditionnel. Mais ça aussi, ça fait partie de l’innocence…
Je n’ai pas voulu leur prendre quelque chose qu’elles auraient pu regretter. Je leur ai juste prodigué quelques baisers doux, quelques étreintes tendres, à l’ombre d’un buisson discret, dans une ville voisine, où nous nous nous rejouions Adam et Eve, dans un Eden de béton où les arbres n’ont pas de pommes, et où les serpents crèvent dans le caniveau. Elles se cachaient de leurs amis, de leurs parents. Moi, je me cachais des professeurs et du personnel du lycée. Tout ça aurait pu me coûter ma place, mais en même temps, c’était une place où je ne faisais que passer.
J’ai oublié que j’avais vingt ans de plus qu’elles. Peut-être qu’à certains moments, elles l’ont oublié aussi. J’ai été un lycéen physiquement ingrat, renfermé, coincé. Je ne plaisais pas à mes copines de classe. J’avais tout de même tenté de me rapprocher de quelques unes, mais j’avais essuyé de douloureux refus. Que j’agisse seul ou avec la complicité d’une entremetteuse, que je coure après une très jolie, une moyennement jolie ou une pas jolie du tout, personne ne voulait de moi.
On ne me trouvait pas ignoblement laid, attention ! Non, c’est juste que ça ne collait pas. Je n’étais pas un archétype de lycéen, tel qu’on en voyait dans des séries télé que je ne regardais pas. Du coup, je n’étais jamais celui qu’on cherchait.
J’ai apprécié, cette année, d’être enfin celui qu’on cherche. Il m’a fallu deux décennies pour devenir un teenager qu’on envisage. Et j’aurais dû jouer au personnel intègre et asexué ? Ben voyons…
La première, elle était un peu fofolle. Pas hyper jolie, mais avec quelque chose, un petit grain de folie, une jolie voix, une élocution agréable. Quelque chose qui pétille au fond des yeux, une façon de regarder mon torse, mes épaules, mes cheveux, ma bouche, avec un petit air rêveur, qui ne cherche pas à se taire. Je lui ai donné l’occasion de toucher tout cela, puisqu’elle en avait tant envie…
La seconde était plus sérieuse, avec un regard qui fixe, qui scrute, qui vous plaque contre le mur. Là, ça ne rigole pas. Je le sentais sur moi, ce regard, quand elle était dans la cour et que je montais l’escalier. Il me suivait en permanence. Pourtant, paradoxalement, ça a été plus difficile, avec celle-ci, pour lui faire accepter l’idée de boire un verre, un soir, à une heure où elle n’était pas censée être dehors. Je lui ai soufflé l’idée d’une copine imaginaire, qui l’invitait pour le ramadan. Ca a bien été pratique, ça…
Il y a un souvenir d’elle que je garderai toujours en mémoire : un jour au lycée, je passais devant la salle de classe située en face de celle de documentation où je travaillais. Il faisait chaud, le professeur avait grand ouvert la porte. La lycéenne était là, au centre, troisième rang, avec une sucette en bouche, et elle me vit alors, me sourit d’une manière irrésistible et ne pût s’empêcher de me faire un petit salut enthousiaste de la main, spontané, enfantin, tendre…
Cela me fit terriblement chaud au cœur. Je me souvins que quand j’avais son âge, j’aurais donné ma vie pour qu’une camarade de classe me fasse, ainsi, un petit geste amoureux qui me ferait battre le cœur. Mais aucune ne me regardait. Certaines levaient même les yeux au ciel en soufflant lorsqu’elles repéraient mon regard appuyé. Et là, une beauté mauresque de même pas 20 ans m’offrait enfin ce bonheur que je n’attendais plus. Bonheur périlleux, d’ailleurs, car si le professeur n’a rien vu, les camarades de classe de ma jeune amie ont vite compris la situation. Hélas, c’est plutôt sur elle qu’ils se sont lâchés, au point que j’ai dû parlementer avec deux ou trois d’entre eux pour dissiper leurs doutes.
Il n’empêche, je crois que je me souviendrais de ce moment jusqu’à la fin de ma vie. Etrange que depuis quelques années, il ne m’arrive que des choses que je n’attendais plus. Cette jeune fille, d’une certaine manière, fut l’une d’entre elles.
Se réjouir ? Se désoler ?
Regretter ?
Elle, je la regrette vraiment. Sa famille n’était pas du genre attentionné. On s’y aimait à coups de taloches. J’ai été sans doute le premier à lui donner un peu de douceur, à lui faire comprendre que les câlins sont naturels, et ne nous engagent à rien. Elle était plus saine que la précédente, qui n’aimait dans ce que nous vivions que le côté transgressif. Celle-ci attendait vraiment quelque chose de moi. Rien de vraiment possible, ni de raisonnable, mais j’avais envie de l’aider, envie de lui apporter quelque chose qui lui ouvre de nouveaux horizons. Il aurait fallu hélas aller beaucoup plus loin, pour cela, approfondir une relation qui nous aurait amenés fatalement à faire face quotidiennement à la différence de nos âges, de nos univers, de tout le reste. Ni sa famille ni ses amis n’auraient accepté cela, il aurait encore fallu se cacher, mentir, tricher, salir tout ce que l’on vivait d’une boue protectrice aléatoire. Se mettre réellement ensemble aurait probablement obligée cette jeune fille à tout quitter, et je me sentais d’autant plus réticent à une telle responsabilité que je suis amoureux de quelqu’un d’autre, de « la-fille-sur-ton-téléphone », comme elle disait…
... Marine...
2.
Je regarde l’heure sur le petit réveil qui trône à côté du frigo. 10h43. Voyons voir… Cela fait 20 minutes environ que je suis levé. Pas mal ! Je m’améliore... Avant, je pensais à Marine dès ma première minute de lucidité…
Le temps que les céréales ramollissent, j’ai celui de prendre ma douche. Rituel immuable, tellement installé que c’est à peine si je m’en aperçois encore. J’en ressens un vague ennui, et une petite irritation à l’idée que le seul moyen d’échapper à cette routine serait de recourir à une autre.
Je reviens à la salle de bains, me préparant à un autre rituel, celui d’affronter mon image dans le grand miroir qui surplombe le lavabo. Cela a beau être la même chaque matin, j’ai toujours une appréhension à me voir, hirsute, vaguement barbu, les cheveux partant dans tous les sens, parvenant involontairement et sans efforts à un résultat que certains n’obtiennent qu’à grands renforts de laque.
Avec en plus ce visage, ce corps, que je n’aime pas, que j’accepte de moins en moins... C’était qui déjà, cette fille, qui me trouvait un air de ressemblance avec Matthieu Chédid ? Je ne m’en souviens plus, d’elle, justement. Sans doute qu’elle-même ressemblait trop à tout le monde pour que ma mémoire retienne son nom ou son visage…
J’entre résigné dans la salle de bains, et mes yeux se tournent mécaniquement vers le miroir.
Et là, je me fige, atterré.
Mon image n’apparaît plus dans le miroir.
Je fixe la surface du verre sans comprendre. Mon cœur se met à battre à pleine vitesse. Une peur panique m’envahit. Je crois moins à la réalité de ce que je vois qu’à une altération quelconque de mes facultés mentales. Pourtant, je compulse mes connaissances psychologiques sans trouver trace d’une pathologie quelconque empêchant de voir son reflet dans un miroir.
Je m’avance, je bouge d’un côté, de l’autre, comme si ces mouvements brusques allait décoincer un quelconque système grippé, mais rien n’y fait. Le miroir reflète chaque détail de la pièce, fidèlement, comme le fait n’importe quel miroir, mais moi je n’apparais pas. C’est totalement impossible !
L’explication rationnelle ne débouchant sur rien, je me laisse envahir par des idées superstitieuses. Et si j’étais mort ? Non, voyons, le chat s’est frotté tout-à-l’heure contre mes jambes, je me souviens du contact de ses poils… Et si j’étais devenu un vampire ? C’est connu que les vampires ne se reflètent pas dans les miroirs… Oui, mais ça n’existe pas, les vampires, voyons. Instinctivement, je cherche néanmoins à regarder dans le miroir si je n’ai pas de traces de morsure dans le cou, mais bien évidemment, je ne vois rien, puisque je n’ai plus de reflet. De ma main droite, je tâte mon cou, mes épaules, ma nuque. Rien, pas la moindre plaie. Pris d’une fausse intuition, je tâte mes canines du pouce. Mais là non plus, rien à signaler… A moins que je sois devenu invisible ? Mais non, puisque je vois très bien mes mains, mes bras, mes jambes, mon corps tout entier…
Attends, je délire complètement, là !...
Il faut que je me calme… Je vais m’asseoir sur le rebord de la baignoire. Celle-ci se trouve après le lavabo, au fond de la pièce, encastrée en longueur sur un côté, à la droite du miroir. Assis sur le rebord, je devrais normalement me voir dans la glace. Mais je ne me vois toujours pas…
Bon, réfléchissons. Il ne peut y avoir qu’une seule solution : c’est moi qui ai un problème. Il est évident que ce reflet est bien là, mais pour une raison inconnue, incompréhensible, mon cerveau ne peut pas le percevoir. Qu’est-ce que ça pourrait être ? Une sorte de rupture d’anévrisme ? Non, mes facultés intellectuelles seraient altérées. Une tumeur ? Peut-être bien… Voilà qui n’est guère engageant. A moins que ce soit une simple hallucination ? Oui, mais une hallucination, c’est voir quelque chose qui n’existe pas. Or, moi, je n’arrive pas à voir quelque chose qui existe vraiment. Ca n’est pas la même chose…
Il me faut bien admettre que j’échoue à expliquer l’inexplicable…
Bon, détendons-nous !
Après tout, ça n’est pas si grave, de ne pas avoir de reflet. Ca ne va rien changer à ma vie, finalement. Ca va juste me complexifier un peu le rasage.
Bon, laissons tomber la douche, je vais me faire couler un bain. Un bain pas trop chaud, limite froid. Je sens que ça va me remettre les idées en place.
J’ouvre les robinets, et je bouche le conduit d’écoulement. Le bruit de l’eau qui coule régulièrement dans la baignoire m’apaise petit à petit. Quelques minutes plus tard, alors que la baignoire est pleine et que je ferme les robinets, je pose sur le miroir un regard neuf, plus lucide. Je me lève et je m’en approche. Me penchant sur le côté droit, j’essaye d’apercevoir, sur la gauche, le reflet de l’entrée de la pièce, histoire de voir si mon propre reflet ne serait pas bloqué de ce côté-là…
De l’autre côté du miroir, dans le reflet de l’entrée de la salle de bain, adossée contre un mur, se trouve une mince silhouette féminine. De taille moyenne, elle se tient bras croisés, regardant droit devant elle. Ses pommettes sont hautes, sa peau est mâte, elle a une bouche large, bien dessinée et un nez fort mais aux lignes harmonieuses. Ses yeux sont marron-vert et le pourtour en est souligné d’une ligne de mascara noir. Elle semble attendre quelque chose, toute sa silhouette exprime une impatience résignée mais élégante. Elle porte une chemise type bûcheron bleu noir, aux manches retroussées jusqu’aux coudes et un jean taille basse bleu sombre. A ses poignets, elle porte des petits bracelets de tissus de différentes couleurs, deux de chaque côté. Ses doigts sont peints d’un vernis rouge un peu écaillé.
Alors que je l’observe, elle tourne alors son visage vers moi, se fend d’un sourire crispé puis me dit :
- « Ca va ? »
Si je ne l’avais pas encore reconnue, j’aurais tout de suite été fixé par ces quelques mots déjà entendus, et dits sur ce ton très particulier que je lui connais et qui me laisse toujours perplexe. Ce sont d’ailleurs moins des mots qu’une onomatopée faussement interrogative, à la fois mécanique, animée, courtoise et distante, et qui sonne néanmoins comme le bruit d’un livre qu’on laisserait tomber à terre. Il me semble qu’à chaque fois qu’elle me le dit, elle bombe un peu le torse et roule légèrement les épaules. On sent là quelque chose de mûrement étudié dans les rapports sociaux, censé provoquer un effet bien particulier, sauf que je ne vois pas trop lequel, et que je ne sais jamais comment réagir. Ceci dit, je suis à peu près certain qu’il s’agit là d’une forme de salutation qui n’appelle ni réponse, ni approfondissement de la question. Aussi n’ai-je pas particulièrement de scrupule à lui demander de but en blanc, sans tenir compte de sa question :
- « Mais qu’est-ce que tu fais là ? »
D’un mouvement des hanches, Marine s’arrache au mur, et avance lentement, bras toujours croisés, vers le miroir devant lequel je me tiens, moi, du côté réel (réel ?).
- « Et bien, j’ai décidé d’être ton nouveau reflet. »
- « Mon nouveau reflet ? »
- « Exactement. », affirme-t-elle, avec un grand sourire en en penchant légèrement la tête. « Tu te rappelles, la dernière fois, tu m’avais dit que tu n’aimais pas voir ton image. Et puis, un peu après, je t’avais dit que les miroirs, ça ne disait que des bêtises. Tu te souviens ? »
Elle a ce regard un peu par en dessous que j’aime particulièrement chez elle, avec ce petit sourire en coin, et tout le visage qui semble vouloir dire « N’est-ce pas ? ».
- « Oui, bien sur, je me souviens. » dis-je, un peu ému.
- « Et bien, je me suis dit plus tard : tiens je peux peut-être faire quelque chose pour lui, pour qu’il vive mieux son rapport avec les miroirs, et pour que les miroirs arrêtent de lui dire des bêtises. Alors, j’ai réfléchi à ce que je pouvais faire… »
Marine parle sur un ton de petite fille fière de savoir sa leçon par cœur. Son regard se perd dans un point situé au-dessus de ma tête, ce qui lui donne l’air béat d’une sainte en état de grâce. Elle est tellement belle ainsi, qu’il me faut faire un effort pour suivre le fil de sa conversation tant je suis moi-même au bord d’une extase contemplative. En cette minute même, c’est terrible de l’admettre, je sens que je l’aime tellement que c’est à peine si je l’écoute.
- « …et je me suis dit, il faut que je prenne le temps de bien y songer. C’est important de prendre le temps, non ? Et finalement, je me suis dit que le mieux, ce serait de prendre la place de ton reflet, parce qu’en plus, je suis certaine que tu préfères encore me voir moi dans une glace tous les matins plutôt que de contempler n’importe quelle autre image, je me trompe ? »
Je me sens rougir à vue d’œil. Je balbutie, avec difficulté :
- « Non, en effet… Tu ne te trompes pas… Je te remercie beaucoup, c’est très gentil… Mais… »
- « Mais ? », répète Marine avec un grand sourire moqueur.
- « Enfin, tu ne peux pas être mon reflet, ce n’est pas possible. », rationnalisé-je sottement.
- « Pourquoi pas ? »
- « Tu es différente de moi, tu ne me ressembles pas. »
- « Justement, c’est ça le but. Être un nouveau reflet. Ce n’est pas tout le monde qui peut s’offrir le luxe de changer de reflet. »
- « Oui, mais je veux dire, tu ne fais pas les mêmes gestes que moi au même moment, comme le ferait un vrai reflet. »
Marine me regarde un peu surprise, puis elle met les mains sur les hanches, regarde vers sa droite puis lâche d’un ton un peu hautain :
- « Moi, je suis un reflet indépendant. »
Puis, relevant les yeux vers moi, elle me fait un grand sourire et ajoute :
- « Indie ! »
Je souris à mon tour, mais elle dit alors :
- « Mais ça te manque ? Parce que je peux le faire, si tu veux. »
Et soudain Marine s’immobilise dans l’exacte position qui est la mienne. Je fais un mouvement du bras, et dans le miroir, Marine fait exactement le même, au même moment, sans même un dixième de seconde de décalage. Je bouge, je tourne la tête, esquisse des gestes rapides, mais à chaque fois, Marine reproduit simultanément chacun de mes mouvements.
- « C’est dément. », lui dis-je. « Comment fais-tu ça ? »
Mais, dans le miroir, la bouche de Marine formule au même moment la question que je pose et, bien entendu, n’y répond pas.
Je sens une petite angoisse me cheviller le cœur :
- « Allez, arrête, ça ne m’amuse plus. »
Mais Marine continue à mimer des lèvres la phrase que je viens de dire. Chacun de ses gestes sont les miens, et il n’y a que dans son regard que je perçois une lueur amusée qui ne se trouve certes pas dans le mien.
- « Arrête, je te dis. Ce n’est pas ça que je veux. »
Mais Marine en ce miroir, même jeu, se contente de reproduire mes gestes à l’identique. Je lui souris, et elle sourit en même temps, puis je lâche :
- « Bon, tu l’auras voulu. »
Je tends mon bras vers la petite armoire de toilette située sur ma gauche, j’y attrape mon rasoir électrique que je ramène contre moi. Dans le miroir, Marine a bien évidemment fait le même geste à l’identique, mais les traits de son visage se tendent légèrement lorsqu’elle aperçoit dans sa main le rasoir électrique semblable au mien
qu’elle vient de ramener de sa propre armoire de toilette.
Avec une lenteur cynique, je tends le rasoir en face de moi. Marine fait symétriquement de même. Nos deux pouces appuient en même temps sur les deux interrupteurs de nos appareils. Puis, je rapproche mon visage du miroir, Marine aussi, et je ramène la tête du rasoir vers mon menton. Au moment où nos deux rasoirs vont toucher nos deux visages, Marine, dans le miroir, se redresse brusquement en éteignant son rasoir, et me regarde mi-furieuse, mi amusée.
- « Mais c’est que tu le ferais pour de vrai, en plus ! », s’écrie-t-elle.
Je rigole, j’éteins et je range mon propre rasoir, et je réponds à Marine :
- « Je vais certainement grandement te décevoir, mais je me rase pour de vrai tous les matins. C’est dire si je suis inquiet pour l’avenir de ton épiderme si tu tiens véritablement à être mon reflet le plus fidèle. »
- « C’est malin ! Tu n’as pas envie de te laisser pousser la barbe, plutôt ? »
- « Non, sans façons. Je n’aime pas ça, et ma barbe est de toutes manières mal dessinée; il y a des portions de mon visage où elle ne pousse pas… Et puis… Je n’ai pas envie de ressembler à ton copain. Déjà qu’on a un petit air de famille… »
- « Mmmm… C’est pas totalement faux. Ca te dérange ? »
- « Ca me perturbe. Tu sortirais avec un surfeur blondinet et body-buildé, je me sentirai plus facilement hors-course. Avec celui-là, il faut bien avouer que je peux me dire qu’avec quelques efforts, je pourrais être relativement à son niveau. Ce qui ne signifie rien par ailleurs, je le sais bien, mais ça donne un peu d’espoir. »
- « On dirait que tu le regrettes ? »
- « Quoi donc ? »
- « Que ça te donne de l’espoir. »
Je m’assieds à nouveau sur le rebord de la baignoire, m’interrogeant sur la question délicate que soulève Marine. Finalement, je dis :
- « Tu sais, Marine, je suis certainement plus tiraillé que tu ne le penses concernant l’amour que j’ai pour toi. Bien sûr, j’ai tout un aspect romantique, lyrique, ultra-sentimental, qui est celui pour lequel tu es devenue une sorte d’icône, de muse, d’idéal. Ces caractères-là sont plus volontiers ceux qui correspondent à ma vraie nature.
Mais il y a un autre aspect en moi, celui du presque quadragénaire fatigué, usé par la vie et les histoires d’amour foireuses, glauques, qui n’aspire qu’à la tranquillité, voire à la solitude et à l’isolement. Cet aspect-là était celui qui dominait ma vie depuis près de cinq ans. Grâce à toi, j’ai fait ma petite révolution, et je retrouve aujourd’hui une immense partie de ce que je suis au fond de moi, et je m’en porte indéniablement mieux. Mais il demeure en moi une « opposition » très forte qui aspire à ce que tout ça se termine. Cette partie-là de moi sait très bien que le jour où tu disparaitras de ma vie, ou que tu descendras dans mon estime, je n’aurai pas d’autre perspective pour me tirer vers le haut et alors je redeviendrai un pauvre type bouffé par son amertume. Et ça, je ne le veux pas ! C’est merveilleux, ce qui m’arrive avec toi, c’est inespéré. Ca serait vraiment trop la lose si je renonçais maintenant. »
Marine a un sourire triste, puis elle me dit :
- « Tu en rencontreras d’autres, des filles dont tu tomberas amoureux, tu sais. »
- « Non, bien sûr que non. Parce que je m’en fous, des autres filles. C’était déjà comme ça bien avant que je ne te rencontre. Ca le sera probablement après, s’il y a un après. J’ai des amis quinquagénaires ou sexagénaires qui en sont encore à chercher le grand amour sur Meetic, et qui s’excitent comme des collégiens à l’idée d’un rendez-vous galant. Moi, je ne serai jamais comme eux. Je n’y crois déjà plus. Après un certain nombre de ratages, ça n’a plus de sens pour moi de continuer encore et encore à tenter quelque chose qui ne devrait pas, normalement, être le fruit d’innombrables efforts.
A toi, je donne tout, tout ce que j’ai en moi, tout ce que j’ai à offrir et tout ce que je n’imaginais même pas pouvoir encore offrir. Je donne tout, autant parce que c’est ce que me dicte la force des sentiments que j’ai pour toi, que parce qu’au moins, après cela, je n’aurai plus rien à donner à personne, et ce sera un sacré souci en moins. »
Marine secoue la tête en levant les yeux au plafond.
- « Tu racontes n’importe quoi, mon pauvre Dorian. Ou plutôt tu dis les mêmes conneries que tu as déjà dites dix fois, quinze fois peut-être, à propos d’autres filles auxquelles tu ne penses plus aujourd’hui. »
Je baisse la tête.
- « Oui, c’est possible. Il n’empêche, j’étais peinard avant que tu ne poses tes yeux sur moi. Pas d’angoisses, pas de doutes, pas de manque… Le néant total. Rien à conquérir et rien à redouter. »
- « Et rien à vivre non plus, à ce que j’ai compris… Ceci dit, si la nostalgie est trop forte, je te rends ton reflet, je disparais, toi tu me zappes et puis tout rentre dans l’ordre. Qu’en dis-tu ? »
Je lève les yeux vers elle. Je me sens désespérément stupide.
- « J’en dis que je ne mériterais pas mieux, au fond. Je ne suis même pas capable de dépasser mes idées noires. C’est une des choses que j’admire, chez toi. Je sens bien que toi aussi, tu as un esprit un peu torturé. Mais tu le dépasses, tu vas au-delà, tu te construis un univers tout coloré, tu l’imposes dans ta réalité. Tu sauves ta vie par le rêve. Moi, j’ai refusé le rêve. Mon spleen, je l’ai attrapé à bras le corps, on a roulé au sol, comme deux catcheurs. Je l’ai plaqué au sol, immobilisé. Je lui en ai mis plein la gueule !!!
Le souci, c’est que c’est un truc à jamais vraiment se relever. Tant que je maintiens la prise, le spleen est plaqué au sol, il est impuissant. Mais si jamais je détends un peu les muscles, il se débat, il reprend la bataille…
Alors ma victoire, elle est illusoire, handicapante même. On ne peut pas se vaincre soi-même. Je me suis trompé. Depuis le début. »
- « Tu sens quelque chose de torturé chez moi ? », demande Marine, un peu perplexe.
- « Oui . J’en suis presque certain, mais je ne pourrais pas te dire avec exactitude comment je le sais. Il y entre une part d’instinct et peut-être une affinité secrète. Pourtant, je ne pense pas que l’on souffre de la même sorte de torture. Chez moi, c’est plus une tristesse, une noirceur, une peine infinie et souveraine. Chez toi, j’ai plus l’impression que c’est une sorte de rage, de colère sourde, de violence refoulée. Je peux difficilement être plus précis, car je ne te connais pas assez, mais je sens quelque chose de cet ordre-là. Et c’est peut-être parce que tu maîtrises mieux ces pulsions que je ne maîtrise les miennes que je ressens le besoin que tu m’aides à faire aussi bien moi-même. »
Marine baisse les yeux. Je la sens troublée, gênée, peut-être aussi un peu intéressée. Elle finit par dire :
- « Tu sais, Dorian, on a chacun nos méthodes, nos trucs. Je ne suis pas sûre qu’il y ait un remède qui soit plus idéal qu’un autre. Ce que tu appelles ma « rage », c’est un truc assez brumeux qui dort au fond de moi, et que j’ai tout de suite senti comme… pas bon pour moi, ni pour les autres. Mais c’est tout, ça ne m’a pas intéressée d’en savoir plus. Je trouve qu’il y a des choses plus belles dans la vie, et je me suis toujours concentrée dessus.
Bien sûr, tu peux considérer que chaque jupe, chaque body, chaque vinyle que j’achète, c’est une façon de recouvrir ces mauvaises pulsions de couleurs vives qui en atténuent le caractère offensif. C’est sûrement vrai, en plus. Mais ça marche aussi parce que je ne me pose pas de questions, que je ne me regarde pas le nombril pour savoir d’où ça vient et comment ça se soigne. Il y a plein de trucs chouettes dans la vie, plein de choses géniales à vivre. Pourquoi rester toujours à larmoyer sur ses tares ? On est comme on est, et on devient ce qu’on a envie de devenir, voilà tout. Tu vas peut-être me trouver conne ou superficielle, mais je pense que c’est pas bon de cogiter sans arrêt sur des trucs pareils. »
Je souris.
- « Il y a encore quelques années, oui, je t’aurais trouvée conne et superficielle à dire quelque chose comme ça. Aujourd’hui, je ne suis plus assez sûr de moi pour en être persuadé. Evidemment, moi, je trouve que c’est toujours important de cogiter, et que ce monde marche mal parce que justement on ne cogite pas assez sur nos actes et sur leurs conséquences. Mais après, il me faut bien admettre que sur moi-même, sur mon propre mal-être, mes cogitations ont été assez souvent stériles, et qu’à vouloir transcender mes problèmes, je suis passé à côté de pas mal de plaisirs de l’existence. En plus, toutes ces années passées dans le milieu gothique n’ont rien arrangé. C’est un milieu avec des codes entièrement tournés vers ce qu’il y a de ténébreux. Je n’ai pas adhéré à tous, mais j’ai vécu au milieu de tous. Ils ont été mon unique horizon pendant plus de dix ans.
Des fois, je regrette, tu sais, malgré tout ce que ça m’a apporté. Toutes ces nuits blanches dans des caves enfumées, avec tous ces gens qui se mettaient dans des états pas possibles, sur lesquels il fallait faire gaffe de ne pas marcher en s’en allant au petit matin. Tout ce décadentisme affiché, joué, surjoué, auquel j’ai moi-même cédé comme un âne. Tout ce temps perdu à jouer les romantiques noirs décadents, alors que ça ne me ressemblait même pas… Il s’en est fallu de peu que je n’en revienne jamais, d’ailleurs. »
- « Ca ne sert à rien de regretter. Faut vivre autrement, c’est tout. »
Marine se tait, puis reprend plus doucement.
- « Et puis, tu sais, c’est peut-être pas plus mal que tu aies vécu comme cela. Tu es quelqu’un qui écrit, qui analyse, qui dissèque, et tu le fais bien… Enfin, je ne saurais pas parler de moi-même, de mes phobies, de mes hantises, de mes sentiments mêmes. Non seulement je ne trouverais pas forcément les mots, mais il y a des éléments de ma personnalité que je n’ai pas envie de regarder en face, ni d’exhiber à tout le monde. Toi, tu racontes des trucs super intimes, super dérangeants, et tu en parles comme si c’était un voyage en train. Moi aussi, en te lisant, je pourrais me dire que tu arrives à dépasser ton « spleen », tellement tu en parles avec détachement. »
Je baisse la tête, dubitatif. Je n’avais pas envisagé cet aspect-là des choses.
- « Oui, je comprends. En fait, il n’en est rien. C’est vrai que je n’ai pas de problèmes pour regarder en face ce que je suis ou pour verbaliser, définir, chacun de mes troubles. Un tel apprentissage m’a aidé aussi à comprendre les autres. Nous avons tous finalement un peu les mêmes rêves, et souvent les mêmes cauchemars. Mais comprendre ne signifie pas résoudre, aider ne signifie pas sauver. Toutes mes cogitations ne m’ont jamais servi qu’à moi-même. C’est ça qui est triste. Il me semble que tout cela aurait dû au moins servir à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui me serait cher. Au final, tout ce que j’ai fait n’a servi à rien, ni à me sauver soi-même, ni à assister les autres. »
Marine me sourit, amusée.
- « Ca te sert pour écrire. »
- « Oui, et pour aimer aussi. Mais aimer ne sert à rien non plus. »
- « Tu ne penses pas ce que tu dis. »
- « Non, en effet. »
Je laisse passer un temps, puis je dis :
- « Bon, oublions tout ça. Après tout, je vais te croiser tous les matins, maintenant. »
Marine hausse les sourcils.
- « Comment ça tous les matins ? Ah non, Dorian. Pas tous les matins, et pas seulement ici. A chaque moment de la journée, chaque fois que tu passeras devant une surface réfléchissante, tu me verras en lieu et place de ton reflet. »
- « Vraiment ? », demandé-je incrédule.
Je sors de la salle de bains et je reviens vers ma chambre. Là, avisant une pile de CD où se trouvent mes dernières acquisitions, je saisis celui qui se trouve au-dessus. J’ouvre le boîtier, saisit le compact-disc par les bords, et le retourne pour me regarder dans la surface enregistrée. J’y vois une partie du visage souriant de Marine qui me dit :
- « Tiens, tu as acheté le Cat’s Eyes ? J’adore cet album. Tiens, mets-le dans le lecteur, je vais te faire écouter ma chanson préférée. »
- « Je n’ai rien pour écouter la musique dans ma chambre. »
- « Bah, ce n’est pas grave, je vais me débrouiller. »
Le visage de Marine laisse place à l’image de sa main, et soudain, devant mes yeux effarés, un index sort du compact disc, puis se recourbe vers le centre du CD et pose délicatement la pulpe du doigt sur la surface enregistrée.
Alors, tout autour de moi, sans que je sache exactement de quel point de la chambre elle se dégage, une musique douce et colorée, noyée d’écho et de réverbération de sons, se met à résonner fortement dans la chambre, tandis qu’une voix féminine légère sussure dans un écho :
« You’re the best person I know
All my best times are with you… »
Mû par une émotion subite, je remets brutalement le CD dans le boîtier. La musique s’interrompt instantanément. Je repose le CD sur la pile et je reviens dans la salle de bains.
Dans le miroir qui surplombe l’évier, la silhouette délicate de Marine est toujours présente, mais la jeune femme, les sourcils un peu froncés se suçote l’index avec agacement. Quand elle me voit, elle écarte sa main de sa bouche, la secoue légèrement dans l’air, et me dit sur un ton de reproche :
- « Dis donc, vas-y mollo la prochaine fois, tu as failli m’éclater le doigt ! »
Je reste un moment interdit à la regarder, puis quelque chose fait « tilt » dans ma tête.
- « Oh, je suis désolé ! Excuse-moi, je suis un peu déconcerté par tout ça. »
- « Tu n’aimes pas cette chanson ? »
- « Si, si, j’aime beaucoup. J’aime trop. J’aime tout un peu trop avec toi. C’est pour ça que je suis un peu… un peu… »
- « Tendu ? », me dit Marine, avec un petit sourire.
- « Oui, voilà, tendu… Tout est tellement intense… »
- « C’est toi qui le ressens comme ça, c’est tout… »
- « Je sais bien… Mais dis-moi, je pense à une chose : ça va te prendre un temps fou d’être perpétuellement mon reflet. Tu dois avoir bien d’autres choses à faire, non ? »
Marine me sourit de ce sourire lumière face auquel je suis sans recours.
- « Ca me touche que tu te poses la question, mais rassure-toi, le temps passe beaucoup plus vite pour un reflet. Ca ne m’empêchera absolument pas de continuer à vivre normalement dans ton monde à toi. »
- « Ah ? Bon… OK…. Je préfère ça, en fait… »
Je la regarde. Je me dis que désormais, je vais voir Marine sans doute plus souvent que si j’étais réellement son compagnon. J’essaye de mesurer toutes les conséquences de cette agréable nouvelle, y compris les plus négatives.
Est-ce que je ne vais pas me lasser ? M’ennuyer ? Et pourquoi fait-elle ça, puisqu’elle ne m’aime pas ? J’ai la désagréable sensation d’être pris dans un piège, sans savoir réellement en quoi il consiste. Et pourtant, je me sens incroyablement heureux de l’avoir là, en face de moi, comme une amie permanente, toujours là quand j’en aurais besoin… Et en même temps, un peu gêné de cette disponibilité que je n’ai pas demandé, à laquelle je n’aurais pas même osé rêver…
3.
Je me rappelle alors que ma baignoire est pleine d’une eau chaude qui commence doucement à refroidir.
Je relève les yeux vers Marine, puis je lui dis :
- « Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai un bain à prendre, moi… »
Marine hausse les sourcils, et me dit avec un grand sourire cordial :
- « Oh, je t’en prie, fais comme chez toi… »
- « Merci, c’est gentil de ta part… », lui réponds-je en souriant.
Mais au moment où je m’apprête à dénouer la ceinture de mon peignoir, je ressens quand même une appréhension. Finalement, je lui dis, un peu rougissant :
- « Est-ce que tu peux te retourner, deux minutes ? »
Marine penche un peu la tête, comme le font les chatons quand ils sont surpris d’un son que l’on exprime.
- « Voyez-vous ça ! Monsieur fait son pudique ? Après tout ce qu’il écrit sur moi ? »
- « Et alors ? Je ne suis pas l’émule du Marquis de Sade, que je sache… »
- « Non, mais enfin, on doit quand même trouver plus chaste que toi sur le marché. »
- « Je n’en suis pas si sûr, vu les temps qu’on vit, mais admettons. On va aborder le problème d’une autre manière : tu es mon reflet, mais tu n’es pas ma compagne, et même si ce serait mon vœu le plus cher, je ne veux pas tomber dans des faux-semblants, où l’on ne saurait plus bien ce que nous sommes l’un pour l’autre. Déjà que je ne suis pas certain d’être quoi que ce soit pour toi, il est probablement plus sage d’en rester à des conventions strictement amicales. »
- « Ben voyons… », me répond Marine, tout en faisant demi-tour et en me tournant le dos, les bras croisés.
J’ai un moment d’émotion en regardant cette splendide chevelure qui s’offre à mon regard. En ce moment, Marine est blonde, d’un blond cendré un peu sombre, automnal. Cette couleur me fait penser à celle de certains papillons de nuit que l’on voit l’été, dans les campagnes obscures d’où je suis issu, et dont le corps est recouvert de sortes de plumes qui leur donnent l’aspect d’oiseaux de nuit à réduction. Il y a quelque chose, dans cette chevelure, d’une phalène ou d’un bombyx, et je me surprends à avoir envie de tendre la main vers les cheveux de Marine, pour y passer mes doigts, afin d’y sentir les mèches courir délicatement sur ma peau, peut-être en y laissant un fard trouble, une poussière d’automne, tout comme les ailes de ces papillons.
- « Ca y est ? Je peux me retourner ? », demande-t-elle brusquement.
- « Oh… Euh attends, juste encore quelques secondes ! »
A toute allure, je me débarrasse de mon peignoir et je rentre dans le bain, non sans éclabousser un peu le sol. Ce n’est qu’une fois dans l’eau que je réalise que ces 50 centimètres de liquide ne cachent que bien peu la nudité qu’ils recouvrent. Je n’ai d’autre ressource que de croiser une jambe sur l’autre pour dissimuler mes parties intimes.
J’ôte mes lunettes, et je les pose sur l’évier. Ainsi, je m’imagine échapper quelque peu à son regard inquisiteur. Mais alors que je balaye mon horizon d’un regard brumeux, je m’aperçois qu’au beau milieu de la salle de bains totalement floue, la silhouette de Marine est d’une netteté absolue. Il me semble même que je la distingue mieux ainsi qu’avec mes lunettes.
- « C’est bon, tu peux te retourner. », lui dis-je.
Elle pivote et m’adresse un regard narquois.
- « Elle est bonne ? », demande-t-elle.
- « Un peu fraîche, mais je vais m’en contenter. »
Marine sort un bras du miroir, et tend la main vers mes lunettes, en me demandant :
- « Je peux ? »
Je souris.
- « Oui, si tu veux. »
Elle pose la main sur mes lunettes, puis les ramène vers son visage. Elle déplie les branches et les met sur son nez. Ca fait bizarre de la voir porter mes lunettes. Ca ne lui va pas si mal, pourtant. Elle a cette qualité rare chez les femmes que chaque objet dont elle se pare semble devenir un bijou taillé pour elle. Ce ne sont pas ses vêtements qui font son élégance, c’est son élégance naturelle qui sublime ce qu’elle porte. A moins que ça ne soit moi qui devienne complètement gâteux à force de la regarder, ce qui n’est pas totalement à exclure.
- « Oh la la », dit Marine, en louchant des yeux au travers de mes verres. « T’es pire que moi, là… »
- « Je sais bien… », lui dis-je, philosophe.
Marine enlève les lunettes et les repose sur le bord de l’évier, en disant avec un sourire :
- « C’est une sacrée taupe, mon poète amoureux ! »
- « Ne crois pas ça, Marine. Tu es bien placée pour savoir que lorsque j’ai mes lunettes sur le nez, aucun détail ne m’échappe. »
- « Oui, je te crois sans peine… », laisse-t-elle échapper, en baissant les yeux.
Je la regarde, puis j’ajoute :
- « C’est étrange, d’ailleurs. Là, je n’ai pas mes lunettes, je vois absolument tout dans mon flou habituel, mais toi, par contre, je te vois nettement. »
Elle me sourit.
- « Ben oui, c’est normal. »
- « Ah bon ? »
- « Tu n’as jamais entendu dire qu’on ne voit bien qu’avec le cœur ? »
- « Ah… Oui… Tiens… C’est vrai… Je n’y avais pas pensé… »
En fait, je me sens un peu embarrassé. Mon bain refroidit et j’ai bien envie de me savonner, mais je n’ose pas trop le faire devant elle. J’essaye d’amener la conversation sur le sujet.
- « Mais comment se fait-il que tu restes là, dans mon miroir, alors que je ne me tiens plus devant ? »
Les yeux de Marine se plissent un peu. Elle penche la tête, mais les mains sur mes hanches, et me dit, avec un demi-sourire :
- « Je te gêne ? »
- « Non, non, voyons, ça n’est pas ça du tout », m’empressé-je de répondre sans doute de manière un peu suspecte. « Mais… Euh… Enfin, je ne dois pas être un spectacle bien passionnant lorsque je prends mon bain. »
Marine passe légèrement à travers le miroir, et s’asseoit de profil, le dos appuyé contre la paroi impossible qui forme la rencontre du mur de la salle de bains et de son reflet. Son regard se durcit
- « C’est agaçant, n’est-ce pas, de se sentir épié en permanence ? »
Je détourne la tête, un peu peiné. Je dis :
- « Je ne regarde que des choses que tu montres à tout le monde. Je ne t’épie pas dans ton intimité. »
- « Oui, mais si tu le pouvais… »
- « Si je pouvais, je ne le ferais pas. Pour qui me prends-tu ? », je lui réponds, vexé, en la regardant bien en face.
A ce moment-là, son regard vacille quelque peu. Peut-être se rend-elle compte qu’elle est allée trop loin. Je réalise alors à quel point elle surjoue son assurance avec moi. Elle essaye de m’en mettre plein la vue, en permanence. Pourquoi fait-elle ça, puisque je suis déjà totalement sous son charme ? A-t-elle peur de me décevoir ? Craint-elle que je ne l’aime plus ? Et quand bien même, qu’est-ce que ça lui ferait puisqu’elle ne m’aime pas ? Mais peut-être aussi qu’elle se comporte ainsi avec tout le monde. Peut-être que je me donne trop d’importance. Ou pas assez. Comment savoir ?
- « Je te prends pour un homme amoureux. », tente-t-elle tout de même par bravade.
- « Les hommes amoureux ne sont pas des voyeurs. »
- « J’en ai connu que ça ne gênait pas. »
- « Et bien, moi, ça me gêne ! »
Je sens que je m’énerve un peu, et comme souvent, je ne peux m’empêcher de trouver dérisoire mon agacement et la conversation qui la génère. Aussi, j’ajoute pour détendre l’atmosphère :
- « Fais-toi à l’idée que des amoureux comme moi, tu n’en as jamais connu et tu n’en connaîtras sans doute plus jamais. Je n’ai peut-être pas beaucoup d’intérêt en tant que tel, mais je suis quand même collector. »
- « Oui, ça, je le sais, c’est bien pour ça que je m’attarde… un peu… », répond Marine.
- « Oui, un peu… En voyeuse… », souligné-je, goguenard.
- « Je ne regarde que des choses que tu montres à tout le monde. », répond-t-elle, finement.
- « Ah oui ? Et moi, plongé dans ma baignoire, en train de prendre un bain, c’est montré à tout le monde, peut-être ? »
- « Sans doute, puisque tu le racontes sur ton blog, en ce moment même. »
Je lui souris à nouveau.
- « Tu en sais des choses, dis-moi… »
- « Oui, mais j’aimerais bien en savoir davantage. »
Je soupire…
- « Heureusement que je n’ai pas de telles exigences, moi… »
- « Ah, mais toi, ça compte pas… »
- « Ben tiens… Bon, qu’est-ce que tu veux savoir ? »
Marine s’installe doucement entre l’évier et son reflet, et s’asseoit en tailleur. Elle se penche alors vers moi et me dit :
- « Parle-moi de tes rêves. »
4.
Sa demande me laisse quelque peu perplexe.
- « Que veux-tu dire ? J’en ai quand même déjà écrit beaucoup. »
- « Non, non, je ne parle pas de ça. Je ne parle pas de tout ce que tu exprimes dans tes poèmes ou tes récits, les jolies images, les belles métaphores, et patati et patata. Je parle de ce que tu imagines au quotidien, quand tu penses à moi… »
- « Comment ça, et patati et patata ? », je lui demande, outragé.
Marine lève les yeux au ciel.
- « Oui, non, enfin, tu écris bien, c’est entendu, mais ce n’est pas ce que tu écris qui m’intéresse, là, tout de suite. C’est ce que tu n’écris pas, ce qui te vient à l’esprit comme envies, comme rêveries, quand tu penses à moi. »
Je la regarde, assez troublé, ne sachant quoi répondre. Je finis par laisser tomber :
- « C’est très intime ce que tu me demandes. »
- « Oui, mais tu n’en es plus à ça près… »
- « Effectivement… »
Je réfléchis, puis je lui demande :
- « Mais pourquoi tu veux savoir ça ? »
- « Comme ça. », me répond Marine, avec un grand sourire innocent.
Je frissonne un peu, mais c’est peut-être simplement à cause de mon bain, qui continue à se rafraîchir. De la main droite, j’attrape le savon qui est posé dans un coin de la baignoire, et je commence à me savonner.
- « Il y en a pas tant que ça, tu sais, je n’ai jamais été quelqu’un qui vit dans ses rêves. C’est même parce que j’avais du mal à les fixer que je me suis mis à les écrire. Les rêves ne me servent que pour définir un idéal. Sinon, je les classe dans le registre des idées littéraires à exploiter. Un rêve, pour moi, doit être une préfiguration du réel, sinon il n’a aucun intérêt. Je pense n’avoir jamais été suffisamment désespéré pour vivre des choses au travers des rêves, comme la société où nous vivons nous pousse à le faire.
La rêverie la plus récurrente que je fais et qui te concerne, c’est quelque chose qui me vient le week-end, lors de mes escapades en grande banlieue, surtout dans des villes un peu isolées dans la campagne. C’est là, quand je suis seul avec moi-même, que je pense le plus intensément à toi, comme s’il n’y avait plus rien alors qui puisse parasiter mes émotions les plus essentielles.
Je nous imagine allongés au pied d’un arbre, en train de dormir – une image que j’ai d’ailleurs déjà utilisée dans un poème. Moi, je me vois adossé contre le tronc. Toi, tu es légèrement couchée sur moi, les épaules calées sous mon bras gauche, la tête abandonnée sur ma poitrine, la main gauche reposant sur mon torse. Tu dors profondément ; moi je ne dors pas, je te regarde dormir. J’imagine même que j’ai quelques crampes, mais que je n’ose pas faire un geste de peur de te réveiller. Des fois, tu bouges un peu, tu fronces le nez, tu décales ta tête, dans un demi-sommeil qui frôle le réveil. Alors moi, je m’immobilise, je cesse de respirer, je regarde droit devant moi, et j’attends que tu t’immobilises de nouveau.
Je nous vois à l’ombre d’un arbre assez grand, un chêne centenaire, avec un gros tronc noueux, peut-être couvert de lichen ou de lierre. A côté de cet arbre, toi et moi ne sommes que de minuscules silhouettes, guère plus grosses qu’une racine, et son feuillage trace tout autour de nous une ombre immense et fraîche. Et tout autour, je vois un grand pré ensoleillé, à perte de vue, avec d’autres grands chênes comme celui-ci, plantés de-ci, de-là… »
Je m’arrête un instant, un peu ému par ma propre évocation.
Marine me relance, un peu perplexe :
- « Et ? »
- « Et quoi ? », je lui réponds.
- « Et ensuite ? »
Nous échangeons un même regard d’incompréhension profonde.
- « Ben, ensuite rien ! C’est juste un rêve comme ça, un idéal de plénitude, sans doute. »
Marine détourne le regard, et soupire tristement.
- « Ouais, mais tu triches là, c’est encore un rêve poétique, ça… »
- « Mais enfin, je fais vraiment des rêves poétiques ! Ca n’est pas ma faute. Tu voudrais que je te dise quoi ? Que je me fais des films tirés d’un chapitre de Marc Lévy ou d’un épisode de Plus Belle La Vie ? »
- « Non, quand même pas… Mais… Je ne sais pas… Un truc tout con… Un truc un peu niais, risible même… Ou, par exemple, un truc sensuel, un peu coquin, un peu tendre… »
La lumière se fait en moi. Je regarde Marine de biais, et je lui demande, ironique :
- « Un truc de comédie romantique américaine, en fait ? »
- « Oui, voilà. », répond-elle, enthousiaste.
Mais Marine me voit alors balancer la tête de droite à gauche, avec un air affligé. Je sens son regard s’égarer, puis elle ajoute, déjà moins sûre d’elle :
- « Oh, moque-toi si tu veux, mais moi, j’ai grandi avec ça. Ce sont mes références à moi. Les poèmes que tu as écrits, ils sont vraiment très beaux. Quand je les ai lus, je me suis dit : waouh, le gars a du talent, il écrit bien, mais c’est comme s’il érigeait de moi une statue en marbre. C’est vachement beau, le marbre, mais c’est froid, c’est sec, c’est massif. Ca ne me fait pas vibrer, ça ne me fait pas fondre. Pour un peu, ça me donnerait envie de me mettre au garde-à-vous. Ca me touche, mais… pas comme il faudrait. »
- « Comme il faudrait pour quoi ? », je lui demande.
Marine se tait brusquement, consciente d’en avoir trop dit. Un silence hostile s’installe entre nous, un silence qu’elle m’abandonne, telle une mère indigne, en me confiant la mission de le briser.
Dont acte.
- « Bon, tu veux du rêve blockbuster ? Je n’ai pas grand-chose en magasin, dans ce registre-là. Mais, tu vois des fois, j’aime à rêver que je ressors ma vieille guitare et qu’on fait de la musique ensemble, tous les deux, qu’on sort des albums pop, doux et colorés, comme le font Angus & Julia Stone. Ca sonnerait bien, en plus, Dorian & Marine Wybot, tu ne trouves pas ? »
- « Tu es musicien ? », demande Marine, surprise.
- « Je l’ai été, plus exactement. »
Marine me regarde de manière étrange. Elle hésite à poser la question qui lui brûle les lèvres. Je comprends qu’elle craint tout ce que ma réponse peut avoir de prophétique pour elle. Mais elle veut tout de même savoir, alors d’un ton hésitant, elle demande :
- « Pourquoi tu as arrêté ? »
Je baisse quelque peu les yeux. Puisqu’il faut sortir du rêve…
- « Il s’en est fallu de peu qu’on ait le même destin, toi et moi. L’énorme différence, c’est que tu as eu 20 ans en 2007, à une époque où le rock est à la mode et intéresse autant les petits labels indépendants que les majors. Moi, j’ai eu 20 ans en 1992, année particulièrement merdique dans une décennie qui l’a été tout autant. Ma mère m’avait offert une guitare électrique pour mes 18 ans. J’ai donc passé deux années à essayer de monter un groupe, en déposant des petites annonces dans des magasins de musique, sur les panneaux de liège qu’il y avait à l’entrée, ou dans des facs parisiennes, comme Saint-Denis, Clignancourt, Saint-Charles. J’ai eu assez peu de réponses. J’avais une idée précise de ce que je voulais faire. Une sorte de power pop très inspirée de Killing Joke, sur le plan des guitares rythmiques, avec des riffs dissonants, noyés dans la pédale flanger avec une grosse reverb, mais ultra-mélodique, un peu comme And Also The Trees avec une petite influence FM. Dans l’ensemble, c’était une musique très orientée 80, assez proche de certains groupes de rock indé d’aujourd’hui comme Interpol ou surtout Redjetson.
Je me réservais le rôle de chanteur et de guitariste rythmique. Mais je voulais qu’il y ait des arpèges plus compliqués, que je ne me sentais pas capable de faire. Je me suis donc mis en tête de chercher spécifiquement un autre guitariste, meilleur que moi, capable de faire des arpèges et des solos. Ca a été pour moi ma première épreuve, car le guitariste soliste, en France et à cette époque-là, était de manière invariable le pire connard que l’on puisse côtoyer dans un groupe. J’ai tout subi : le fan de Led Zep qui se contorsionne dans des jeux de scènes à hurler de rire, jusqu’à enchaîner les fausses notes et nier les avoir faites quand on le lui disait ; le rocky loubard plus âgé que moi qui prétendait m’apprendre la vie et voulait obstinément jouer les leaders pour pouvoir nous obliger à faire du rockabilly, le dandy fatigué pour qui être rock’n’roll se compte en canettes de bière vidées pendant les répétitions, le métalleux bourrin qui ne connaissait de Killing Joke que leur album hardcore de 1990 et qui voulait nous entraîner sur la voie du death metal, très en vogue à cette époque-là. Il y avait aussi un cas à devenir fou : le glandouilleur sympathique et déconneur, talentueux et flemmard, que je voulais garder parce qu’il était vraiment bon, mais avec lequel il était impossible de collaborer. Au début d’une session studio, tu lui demandais : ‘T’as travaillé le morceau qu’on a fait la dernière fois ?’. Il répondait non. Du coup, je lui disais : ‘Bon, ben on va s’y remettre’, et il lâchait : ‘Oh, je m’en souviens plus, laisse tomber, on improvise un nouveau truc, et puis voilà…’. J’ai d’abord joué le jeu pendant deux ou trois semaines, et puis, j’en ai eu marre. Je lui ai dit : ‘Ecoute, moi je veux qu’on fasse des morceaux et qu’on sorte un album. Alors ou tu travailles sérieusement, et tu répètes les mélodies sur lesquelles on bosse en studio, ou tu laisses ta place à quelqu’un d’autre !’. Le gars m’a regardé avec un air indigné et écoeuré, et m’a sorti : ‘Je vais te dire un truc, mec. T’es pas un musicos, t’a pas l’esprit rock, t’es un homme d’affaires !’
Je crois que c’est là que j’ai compris qu’il y avait un vrai problème en France. Le rock ici, ça n’est pas une musique, c’est une attitude. Quand tu veux aller plus loin que l’attitude, on te regarde comme un pourri. Quand tu loues un studio de répètes, ce n’est pas pour répéter, c’est pour triper entre potes en vidant des bières. Et quand tu fais de la musique rock, ça n’est pas pour créer une œuvre d’art, c’est pour faire un fond musical festif qui colle bien aux bistrots et aux MJC.
J’ai traîné assez longtemps un bassiste pas mauvais, qui faisait ça pour se distraire, et un excellent batteur, qui officiait à la base dans un groupe de rock progressif. Les membres de ce groupe habitaient très loin les uns des autres, et ne se pouvaient se réunir pour répéter que toutes les deux ou trois semaines. Du coup, ça l’intéressait de faire une batterie relativement basique dans un autre groupe, pour ne pas perdre la main. Mais je ne sais pas s’il nous aurait suivis pour des concerts. Tous les deux trouvaient mon projet intéressant, et ils étaient les seuls à s’être un peu investis dans mes compositions. Mais au bout d’un moment, je n’ai pas pu les empêcher de tenter leur chance ailleurs. »
Marine semble un peu attristée. Sans doute cela lui évoque quelques personnes déjà rencontrées.
- « Et tu n’as pas essayé de faire quelque chose en solo ? », me demande-t-elle avec une réelle appréhension.
- « J’ai commencé par m’acheter un synthétiseur arrangeur, au départ juste pour m’en servir comme boîte à rythmes et pour y programmer des lignes de basse. Finalement, l’instrument m’a passionné, et j’ai peu à peu délaissé la guitare. En fait, j’aimais beaucoup imaginer, composer et arranger un morceau, mais le jouer, chez moi ou en live, m’intéressait assez peu. Le synthé arrangeur incluait 8 pistes d’enregistrements, avec d’assez bonnes possibilités de mixage. Je me suis bien amusé avec ça, et j’ai du enregistrer au final une cinquantaine de chansons entre 1992 et 1999. Après, j’ai fait de l’ambient et de la musique expérimentale jusqu’en 2002. Je n’ai plus rien composé ni enregistré depuis. »
- « Tu aurais pu continuer, non ?… », me demande Marine, un peu bougonne.
- « A l’époque ça ne servait à rien. Des salles susceptibles d’accueillir des jeunes artistes rock, à Paris, il n’y en avait presque pas : on comptait seulement l’Espace Ornano, à la porte de Clignancourt, qui s’est déplacé ensuite non loin de la place d’Italie en 1993 et s’est rebaptisé l’Arapaho, et le Passage du Nord-Ouest, qui a dû fermer ses portes vers 95 ou 96. La Flèche d’Or et le Gibus étaient dans leur âge d’or techno et ne programmaient pas encore de concerts rock. Il n’y avait rien de comparable à des petites salles d’aujourd’hui comme le Point Ephémère ou le Nouveau Casino. Il n’y a guère que dans des bars que j’aurais pu jouer, et les bars ne voulaient pas du genre de musique que je faisais. Je n’avais pas envie d’être connu, et de coller à la mode pour y parvenir. J’avais juste envie de faire la musique que j’aimais, et si ce n’était pas possible, ben voilà, je laissais tomber.
De toutes façons, l’absence de salles de concerts n’était même pas le seul problème. A l’époque, la France était dominée par deux énormes labels indépendants qui régissaient presque toute la création pop/rock : New Rose et Danceteria. Ces deux labels ont mis la clé sous la porte à quelques mois d’écart en 1993. Pendant des années, il n’y avait plus de labels français de musique indépendante. C’est seulement vers la fin des années 90 que quelques labels électroniques ont pointé le nez.
Le plus déprimant, Marine, c’est qu’il y avait moins de moyens pour de jeunes groupes dans les années 90 que dans les années 80. C’était une régression complète. C’était la seule décennie où il m’était véritablement impossible de me lancer comme musicien. C’est précisément celle où j’ai eu 20 ans…
Et donc, depuis tout ce temps, ma vieille Vantage Sunburst dort dans sa housse, dans un recoin de ma chambre. Je ne l’ai plus jamais sortie. L’an dernier, j’ai sérieusement songé à te l’offrir ou à te l’envoyer par la Poste via ton label, pour que tu en fasses quelque chose ou que tu la donnes à quelqu’un qui n’a pas les moyens de s’en payer une. Et puis, je me suis dit qu’un tel cadeau te gênerait peut-être, ou ferait inutilement redite avec celui de quelqu’un d’autre. Offrir une guitare à une guitariste, ça doit être sans doute la première idée qui vient à n’importe qui…
Et puis, tu vois, maintenant, tu me donnes envie de la ressortir, d’en rejouer à nouveau. Avec toi, j’aimerais faire plein de choses que je n’ai jamais eu le courage ou l’envie de faire. C’est étrange, t’es vraiment la première fille que je rencontre qui me donne autant envie de vivre le plus intensément possible. »
Marine sourit :
- « Tu peux faire toutes ces choses-là sans moi, tu sais… »
- « Je les aurais faites depuis belle lurette si elles tenaient debout sans toi. Mon métier véritable, c’est d’écrire. C’est un choix que j’ai fait bien avant de toucher une guitare. Je n’ai pas besoin d’avoir envie d’écrire pour pouvoir écrire, c’est bien pour cela que je me suis d’abord tourné vers le journalisme. La musique, par contre, ne saurait être autre chose qu’une envie. Quand j’avais ton âge, je pouvais encore m’illusionner sur la reconnaissance que ça pouvait me valoir. Aujourd’hui, toute la promo qu’il faut faire pour vendre sa musique me ferait chier, et de toutes manières, je me sais capable de faire quelques bonnes chansons au milieu de pas mal d’autres sans doute assez banales, comme finalement beaucoup d’autres musiciens, et je n’ai donc plus grand-chose à me prouver.
Si j’avais 20 ans aujourd’hui, oui, je le ferai… Avec en plus les moyens de diffusion et de réseaux que peut offrir Internet aujourd’hui, je pense que je passerais même mes journées à ça… Mais il est trop tard, maintenant… »
- « Tu pensais aussi qu’il était trop tard pour tomber amoureux. Pourquoi tu ne te redonnes pas une chance là aussi ? »
Je regarde Marine au fond des yeux. Où puise-t-elle cette force de croire, qui mène sa vie et qui déborde sur la mienne ? Même à son âge, j’étais déjà blasé de pas mal de choses… Je lui réponds :
- « J’ai l’impression que depuis le début, tu cherches délibérément à me faire rêver. »
- « C’est bien possible. », dit-elle avec un petit sourire.
- « Quel intérêt ? Pour toi, d’abord, et pour moi, ensuite ? Je vais vers la quarantaine, j’ai fait mon chemin dans l’existence, je suis dans la réalité, et en même temps, j’ai toujours gardé un pied dans la rêverie. A quoi bon me faire miroiter des choses qui ne se réaliseront pas ? »
- « Pour qu’elles se réalisent justement. Il faut commencer par rêver les choses pour qu’elles arrivent. Comment crois-tu que j’ai fait, moi ? »
- « Quand on est une jolie fille, c’est assez facile de réaliser ses rêves. »
- « Tu sais bien que non. Ou plutôt, ça dépend des rêves à réaliser. Tu es bien placé, il me semble, pour savoir qu’une jolie fille qui attrape une guitare va avoir du mal à être prise au sérieux. Et puis, je n’ai peut-être pas toujours été une jolie fille. Je ne l’ai peut-être pas été à un âge où j’avais terriblement besoin de l’être.»
Je la regarde à nouveau, plus intensément.
- « Oui, ça expliquerait bien des choses… D’habitude, je ne flashe pas sur les filles très jolies, ou je ne peux pas m’imaginer vivre quelque chose avec elles qui ne soit pas trop superficiel. Je pense qu’il faut avoir expérimenté la laideur, ou tout du moins le rejet écoeuré de la part d’une personne que l’on aime, pour comprendre vraiment ce qu’est l’amour.
Tu sais, je ne te connais pratiquement pas, et je n’aime pas me dire qu’il y a des choses que je devine ou que je perçois, parce que c’est toujours un peu gratuit et qu’il faut lutter contre l’envie de prendre ses désirs pour des réalités, mais je suis quasiment certain que tu es une grande amoureuse. Je suis sûr que tu es capable de faire des choses terribles pour un garçon, que certains en ont fatalement profité ou se sont défilés lâchement, et que tu t’es sentie humiliée, rabaissée, souillée même, peut-être. Et maintenant, tu ne veux plus te brader à personne, tu veux maîtriser chaque battement de ton cœur, chaque tendresse que tu offres, chaque déclaration que tu fais. Et tu emballes cela de légèreté, de complicité rigolote, de plaisanteries un peu grasses, genre tout va bien, on se comprend... Amour simple, déconne saine…Chacun et chaque chose est à sa place sans y être vissé par des promesses d’avenir… »
Au début de ma tirade, Marine a soudainement baissé les yeux, son visage s’est un peu fermé. Lorsque je me tais, elle ne dit rien, elle demeure silencieuse. Je crois bon d’ajouter :
- « Tu sais, je suis passé par là moi aussi, à quelques différences près, mais… »
- « On parlait de tes rêves, il me semble… », laisse tomber Marine, froidement.
Je lève les yeux vers elle, un peu ému.
- « On peut en parler encore, si tu veux », lui dis-je doucement, conscient d’avoir encore gaffé.
- « Tu en as d’autres ? », demande-t-elle.
- « J’en ai plein… Des rêves immenses, de petits rêves quotidiens, des rêves idiots, et des beaux rêves aussi, qui jaillissent comme ça, au détour du chemin, dans un wagon de métro, à mon travail ou le soir avant de m’endormir. Des fragments de scénario, des choses très ordinaires, parfois. Des messages que tu m’écrirais ; un vêtement ou un meuble que tu aurais acheté, ou envie d’acheter, et dont tu m’enverrais la photo par SMS, en me demandant ‘ T’en penses quoi ? Ca ferait bien chez moi…’ ou des messages où tu dirais juste : ‘Je veux ça !’, avec ce petit ton péremptoire et rigolard que j’aime bien lire chez toi et qui me donne presque envie de sortir mon porte-monnaie pour te l’acheter dans l’instant même. Je ne devrais pas te dire ça, d’ailleurs… On ne sait jamais…
- « Pour qui tu me prends ? », répond-elle, offusquée.
- « Pour quelqu’un qui me passionne, mais dont je ne sais presque rien. »
- « Mauvaise langue ! Quoi d’autre ? »
- « Quoi d’autre quoi ? »
- « Comme rêves… »
Quand elle a une idée quelque part, elle… Mais j’ai tant rêvé de Marine que je ne suis pas sûr de me rappeler de tout.
- « Des fois, je pars d’une idée que j’ai : j’aimerais bien que tu me relookes. Comme tu l’as constaté, les vêtements ne sont pas mon souci premier. Ca ne m’a jamais tellement intéressé, mais j’étais adolescent à la fin des années 80, et la mode était vraiment laide à l’époque. Devenir gothique m’a soulagé d’un problème insoluble. 20 tee-shirts grisâtres et 4 jeans noirs, et ma garde-robe était décidée pour 20 ans, point final.
- « Attends, il y a des looks vachement sophistiqués chez les gothiques. »
- « Pas à l’époque où je le suis devenu. Le nombre de mecs gothiques vraiment lookés sur Paris se comptait sur les doigts d’une main. On était dans le creux de la vague, à ce moment-là. J’ai connu les premières soirées gothiques vers 1991, et c’était vraiment très sobre – et très chiant d’ailleurs.
- « Il n’y avait pas de soirées gothiques dans les années 80 ? », me demande Marine, surprise.
- « Non, pas en France. A Londres, oui, il y avait même des clubs spécialisés, dont le fameux « Bat Cave », mais je n’y suis jamais allé, je n’avais pas d’argent.
A Paris, il y a eu quelques soirées occasionnelles dans des bars, à partir de 88 et 89, au moment où je suis arrivé, mais c’était vraiment désert. Il y avait notamment un bar qui s’appelait le Boucanier, qui, soi-disant, était très fréquenté. Les mecs qui le tenaient ont refait des soirées récemment sous ce nom-là, et ont certainement un peu grossi leur légende, ce qui est assez courant dans ce milieu. Je crois que le Boucanier n’est resté ouvert qu’un an, et à mon avis, s’il a fermé, ce n’est pas parce qu’il refusait du monde. En tout cas, moi, à l’époque, je n’ai jamais entendu parler de ces gars-là.
Donc vers 91-92, les looks étaient vraiment très sobres, et les quelques fantaisistes qui se faisaient des coupes farfelues passaient pour des m’as-tu-vu et des frimeurs. Très peu de gens leur parlaient. La musique gothique souffrait déjà de ses clichés, et ceux qui venaient en écouter ne s’intéressaient qu’à la musique. J’étais l’un d’eux, même si l’on regardait mes cheveux longs avec un peu de méfiance. Le poil se portait court et laqué, en ce temps-là.
C’est après, sous l’influence de la scène darkwave allemande que le look a pris une importance, sous la triple influence de la mode S/M, du look médiéval issu d’une certaine scène métal et du look excentrique et coloré du milieu techno/free parties. Plus tard, certains clichés black métal et l’influence manga/visual kei ont apporté les ultimes retouches. Mais inutile de te dire que moi, pendant toutes ces années, je n’ai pas lâché mon tee-shirt gris et mon jean noir. »
- « Ca ne t’a pas tenté, de te looker vraiment ? »
- « Jamais. D’abord parce que n’aimant pas mon physique, j’ai toujours été enclin à trouver tout cela plus joli sur les autres. Ensuite, parce que moi, je percevais l’appartenance au style gothique comme un héritage du romantisme noir du XIXème siècle. C’était le spleen, l’esprit fin de siècle, le mal-être, la langueur romantique. Et je partais du principe que quand tu passes des heures devant ta glace à te faire un super look, c’est que ton spleen et ton mal-être, ils ne te torturent pas tant que ça. »
Marine baisse un peu les yeux, puis dit :
- « C’est pas forcément vrai ! »
- « Non, c’est pas forcément vrai, mais pour moi, en tout cas, ça l’était. J’étais quelqu’un de très mal dans ma peau, je me serais senti ridicule à me déguiser ainsi. Et puis, tout cela ressemble trop à une fuite de soi-même pour me plaire. »
- « Ah, le look, c’est aussi un moyen de se mettre sur un piédestal, tu sais ? »
- « Pour une fille, oui. Se mettre sur un piédestal, c’est attirer les regards, mais c’est aussi mettre une distance. Et les mecs sont bien plus soucieux de réduire la distance que de l’étendre. Dans les années 80, les mecs n’étaient pas forcément très lookés, mais les filles avaient souvent un maquillage égyptien à la Siouxsie et une coupe en pétard, façon Robert Smith, ou hérisson façon Siouxsie également. Quand j’avais 16-17 ans, c’était mon gros fantasme, les « Siouxsettes ».
- « Et tu l’as réalisé ? »
- « Même pas. Je n’ai pas eu le temps. Elles se sont très vite raréfiées. La dernière que j’ai vue, c’était en 1992, à un concert d’un groupe gothique éphémère qui s’appelait A Wedding Anniversary. Je me rappelle m’être même dit : ‘Celle faut que je l’ai, je ne suis pas sûr d’en revoir une autre. »
- « Et ? », demande Marine, avec les yeux qui pétillent.
- « Et je me suis pris un gros râteau. Elle était très belle, j’étais très maladroit, peut-être trop empressé. Elle s’est vite détournée, et je n’en ai plus jamais croisé d’autres. »
- « C’est dommage. »
- « C’est la vie. »
- « Oui, et d’ailleurs, je remarque qu’à chaque fois que je te demande de raconter un rêve, tu me racontes une histoire de ta jeunesse. »
- « Ma jeunesse fût un drôle de rêve, tu sais. Il y a même des choses que je ne raconte pas, parce que je ne suis pas sûr qu’on me croirait. »
- « Pourtant, j’ai crû comprendre que tu avais été malheureux. »
- « Non, je t’ai toujours dit que je me suis bien amusé. J’ai été très malheureux en amour, et dans plusieurs cas, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Sur le plan artistique et professionnel, j’ai vécu des choses vraiment intéressantes, même si j’ai toujours beaucoup souffert de me heurter aux contingences matérielles, aux limites intellectuelles, aux amateurismes véreux et aux ambitions malsaines. Mes limites, ça a toujours été les autres. C’est bien pour ça que je m’épanouis aujourd’hui dans l’expression artistique la plus solitaire qui soit.
La seule chose que je voudrais presque intégralement effacer, c’est ma vie amoureuse. Mais si elle avait été plus heureuse, je ne serais probablement jamais tombé amoureux de toi. Encore que… Va savoir. Si ça se trouve, dans une autre vie, j’aurais quitté femme et enfants pour te suivre quand même. »
- « Je ne te vois pas faire quelque chose comme ça. »
- « Moi non plus, en fait. Mais c’est d’avoir beaucoup vécu qui m’a donné la sagesse nécessaire. Si je m’étais marié à 22 ans, que je n’avais connu aucune autre femme et que je t’avais rencontré, pareillement, à l’aube de la quarantaine, qui peut dire de quelles conneries j’aurais été capable ? »
Marine fait la moue puis dit :
- « Moi, perso, un mec marié avec des gosses, no way ! Y’a pas moyen ! »
Je la regarde avec un grand sourire malicieux, et je dis :
- « Ah ouais ? »
Marine réalise alors tout ce que sa remarque implique et rajoute très rapidement en fronçant les sourcils :
- « Ah mais attention, ça ne veut absolument pas dire que… »
- « Non, bien sûr, ça ne veut rien dire d’autre que ce qui est dit. », conclus-je en lui coupant la parole.
Marine me regarde avec un air courroucé :
- « Je trouve que tu prends beaucoup d’assurance ces derniers temps. »
- « Tu trouves ? », demandé-je, sincèrement surpris.
- « Oui. »
- « Ca te dérange ? »
Marine semble hésiter, puis elle lâche finalement :
- « Ca me perturbe… »
Puis elle ajoute :
- « Déjà que je ne sais pas trop quoi penser de toi… »
- « Si ça peut te rassurer, personne n’a jamais trop su quoi penser de moi. »
- « Bon allez, on enchaîne. Un autre ! »
- « Un autre quoi ? »
- « Un autre rêve. On parle de quoi, depuis tout-à-l’heure ?
- « Ben, on a parlé d’un tas de choses. »
- « TU as parlé d’un tas de choses. Moi, je veux juste connaître tes rêves !... T’es vraiment fort, toi, pour noyer le poisson, t’aurais dû faire de la politique… »
- « Je ne noie pas le poisson, mais tu me poses des questions, j’y réponds, et quand le sujet ne nécessite pas de commentaires, j’essaye d’aller au-delà de… »
- « Quand le sujet ne nécessite pas de commentaires, tu n’en fais pas. D’accord ? Comme ça, on va plus vite ! C’est sympa, comme idée, non ? », me coupe-t-elle de sa voix la plus haut perchée, ambiance « t’as-vu-comme-je-suis-cool-malgré-que-tu-m’énerves ».
Je regarde Marine de l’air du mec dépassé, ce qui ne m’empêche néanmoins pas de me demander si ça va être ça tous les mâtins, et de réfléchir à l’éventualité de démonter tous les miroirs de l’appartement.
- « Mais, et mon rêve de relooking ? »
- « Ben, c’est fait, ça, tu l’as dit. »
- « Oui, mais ce rêve-là, tu peux peut-être m’aider à le réaliser. Ca ne nécessite pas que nous soyons d’une grande intimité. »
- « Mais je n’y connais rien, moi ! Mon truc, c’est les fringues de filles. Les mecs, ils mettent des chemises, des blousons, des tee-shirts, des jeans, voilà quoi… »
- « Ecoute, tu ne peux pas t’y connaître moins que moi. J’ai acheté des vêtements un peu plus modernes dans une friperie, je ne sais même pas comment ils s’appellent. »
- « C’est une super idée, ça, d’acheter des vêtements dans une friperie, pour se mettre à la page ! », se moque-t-elle.
- « Oui, ben figure-toi que les fonds sont bas en ce moment. Je fais ce que je peux. Donne-moi juste un conseil ou des idées, quoi… »
Marine me jette un regard passablement ennuyé, puis elle tourne la tête vers la droite et finit par dire :
- « Ouais, ben on verra plus tard… »
- « Trop aimable… », je laisse tomber, résigné.
Je m’interroge. Si elle était amoureuse de moi, serait-elle pire ou meilleure ? Elle serait peut-être juste la même. Je repense à des filles que j’ai virées pour moins que ça. Pourquoi je ne l’envoie pas chier ? J’ai l’impression que ce n’est pas la fille que j’aime, que c’est juste une mauvaise copie, un pâle reflet…
Un reflet ?
Je relève les yeux vers Marine. Son regard est étonnamment devenu inquiet, voire un peu craintif, comme si elle lisait sur mon visage les pensées noires que je venais d’avoir, et en redoutait les conclusions.
- « Ca ne va pas ? », demande-t-elle.
Je baisse les yeux, ne sachant plus vraiment ce qu’il en est, au juste. J’ai envie de lui dire de ne pas me parler comme ça. Mais les mots ne parviennent pas à sortir. Je l’aime trop. C’est con de trop aimer quelqu’un. Ca ne lui rend pas service.
- « Oui, j’ai eu un étourdissement. Je n’ai pas encore mangé, en fait. Mes céréales doivent être un peu liquéfiées, d’ailleurs, depuis le temps que je les ai mises…»
- « Ah… », dit-elle un peu dépitée.
Je n’ai menti qu’à moitié. C’est vrai que je meurs de faim. Mais j’ai un peu honte d’avoir faim à cet instant précis. Finalement, au moment où je suis presque décidé à sortir du bain, je dis :
- « Ah, il y a un rêve aussi que je ne t’ai pas raconté : j’imagine que la cryogénie a fait d’immenses progrès, et que je décide de me faire congeler dans un cercueil de glace pendant quinze ans. Quand j’en sors, toi, forcément, durant ce laps de temps, tu as vieilli de quinze ans, et donc nous avons désormais le même âge… »
Je m’arrête un instant.
- « Et alors ? », me demande Marine avec un grand sourire.
- « Et bien, donc je pars à ta recherche, je trouve, je ne sais comment, ton adresse, je sonne à ta porte… »
- « Oui ? », me dit Marine, toujours aussi souriante.
- « Ben là, tu m’ouvres, tu es toute surprise de me voir, parce que tu n’avais plus de nouvelles de moi depuis quinze ans. Et puis, tu m’apprends que tu es mariée, et que tu as deux enfants, et que donc, non, ça n’est plus possible qu’on vive quelque chose ensemble. Mais tu précises tout de même que tu le regrettes, parce que je suis sacrément bien conservé, j’ai à peine changé depuis la dernière fois que tu m’as vu. Voilà, c’est tout. »
Le sourire de Marine s’est figé dans une expression figée, tandis que ses yeux se sont légèrement écarquillés. Elle reste ainsi quelques secondes, puis ajoute :
- « Oh My God ! Tu appelles ça un RÊVE ???!!! »
Je ne peux m’empêcher de pouffer devant son expression. Et j’ajoute, presque hilare :
- « Oui, mais que veux-tu, je me suis tellement habitué à écrire des histoires qui finissent mal… En plus, je te jure que j’y repense assez régulièrement, et le pire, c’est que ça me fait marrer à chaque fois. »
Marine s’asseoit plus confortablement sur le lavabo, inspire un grand coup, puis me dit de la manière la plus solennelle :
- « Dorian, tu vas fouiller ta mémoire et m’exhumer le maximum de rêves que tu as encore pu faire sur moi, parce qu’il est absolument vital que j’oublie celui que je viens d’entendre. Tu me comprends bien, n’est-ce pas ? »
Je reprends mon sérieux, et j’essaye de stimuler quelque peu ma mémoire, encore un peu endormie apparemment. Puis, je reprends la parole, non sans un certain plaisir. Finalement, les rêves, ce sont des histoires, et c’est mon métier de raconter des histoires.
-« Souvent, aussi, j’imagine qu’on est assis tous les deux, côte à côte, peu importe l’endroit, avec chacun notre lecteur mp3, et on se fait mutuellement écouter des morceaux, en emmêlant les fils de nos casques audio. Il y aurait des groupes que j’aime que tu trouverais bof, ou sympa, sans plus. Et toi tu me ferais écouter des chansons que je n’aimerais pas forcément, mais qui me toucheraient parce qu’elles te ressemblent, et d’autres que je jugerais trop primaires et qui me casseraient les oreilles. Et puis à un moment, il y aurait un morceau qu’on aimerait bien tous les deux, et on se regarderait d’un air réjoui, en remuant la tête en rythme avec la musique, et en faisant voler nos cheveux…
A propos de cheveux, j’ai fait un rêve récemment, mais un vrai rêve, pendant mon sommeil, où je nous voyais tous les deux au milieu d’une sorte de steppe désertique, agenouillés face à face. Nous prenions chacun une poignée de notre chevelure, moi sur le côté gauche de ma tête, toi sur ton côté droit, et nous les faisions tourner entre nos mains, en les approchant l’une de l’autre, jusqu’à en joindre les extrémités.
Alors, de nos mains qui s’affairent, qui se frôlent et se caressent, naissait lentement une longue tresse, beaucoup plus longue même que nos longueurs de cheveux respectives ne le permettraient. Une longue tresse à deux couleurs, blond cendré et châtain foncé, qui descendait jusqu’au sol et y serpentait en boucles concentriques. Ce rêve-là était particulièrement joli. »
- « Tous tes rêves sont jolis, Dorian », dit Marine, avant de se reprendre. « Enfin PRESQUE tous tes rêves ! Il ne passe toujours pas, ton cercueil de glace… Mais, comment dire ?... Ils sont jolis comme des tableaux, comme des images, ils sont idéaux et toujours très propres. »
Je regarde Marine avec un air ébahi.
- « Tu voudrais quoi ? Que je fasse des rêves suicidaires et sales ? »
- « Non, mais… Je ne sais pas, un peu plus rock’n’roll, quoi ! »
- « Ah, ça, ce n’est pas en amour que je suis le plus rock’n’roll, c’est certain. En même temps, tu sais, à la pratique, ça n’est pas plus mal… »
- « Et puis dans tes rêves, il n’y a jamais rien de charnel ou de sexuel… Ca manque un peu quand même. »
Je lève les yeux au ciel. Je n’ose pas lui dire que c’est la critique la plus régulière que j’entends de la part des gens qui me lisent.
- « Le côté charnel, je te l’ai déjà expliqué, ça me gêne d’un point de vue éthique de t’imaginer dans une intimité que tu ne souhaites pas dans la vie réelle. De toutes manières, tu sais, même sur le plan littéraire, je n’aime pas trop donner dans l’érotisme : il y a beaucoup de clichés, c’est souvent plus risible qu’excitant et ça a toujours un petit côté appel d’offre. Les trois quarts des écrivaillons que j’ai pu croiser donnant dans ce genre-là respirent la frustration en plein défoulement cathartique. Tant que je le pourrai, j’éviterai cet écueil-là. »
- « Ca fait partie de la vie, la frustration, non ? Et d’après ce que j’ai compris, tu es un peu tout seul, en ce moment ? »
Qu’est-ce que je fais ? Je lui parle de mes lycéennes ? Ca m’ennuie de lui mentir là-dessus. On n’est pas ensemble, après tout, et elle-même a quelqu’un dans sa vie. Ceci dit, si elle me fait une crise de jalousie ou qu’elle me traite de dépravé, je crois que je vais vraiment aller très mal…
- « Je suis seul parce que je le veux bien. Je ne peux donc pas me sentir frustré. En plus, tu sais, j’ai connu pas mal de véritables queutards, et les trois quarts d’entre eux étaient plus motivés par leur orgueil ou leur souci de virilité que par une libido particulièrement intense. Le sexe aussi est une illusion. On ne devrait pas y accorder autant d’importance. »
- « Je ne suis pas d’accord. »
- « Attention, je n’ai pas dit que ça n’était pas agréable, bien au contraire… Je dis juste qu’il ne faut pas y chercher des choses qui ne s’y trouvent pas. »
Marine se caresse doucement le menton du bout des doigts, puis me demande, perfide :
- « Tu ne serais pas un garçon un peu frigide, toi ? »
Je lève les yeux au ciel. Marine n’est même pas la première fille à me dire ça…
- « Justement non, Marine, c’est parce que j’ai connu des extases absolument fabuleuses avec des femmes que j’ai passionnément aimées que je peux me permettre de ne plus aspirer qu’à cela, et à le faire au bon moment et avec la bonne personne. Mais ne t’inquiète pas pour moi, j’ai pas mal batifolé dans mes jeunes années, pendant que toi tu jouais à la marelle. »
Marine me jette un petit regard insidieux, ambiance « ne-me-cherche-pas-toi ». Je souris et j’ajoute.
- « Oh, tu sais, je n’en tire aucun orgueil. Je garde plus de souvenirs glauques que de bons souvenirs, mais je suis content d’avoir fait le tour de la question. Quand j’étais très jeune, par souci d’élitisme, je voulais vivre des trucs extrêmes et réaliser bon nombre de fantasmes. J’ai à peu près fait tout ce que j’avais envie de faire. Me voilà débarrassé… »
- « C’est chiant, ça… »
J’écarquille les yeux :
- « Mais enfin ! »
- « Non, mais je veux dire, c’est chiant dans l’absolu… Enfin, c’est quand même bien d’expérimenter des trucs à deux ? Dans l’absolu, hein ?… ».
- «Dans l’absolu, bien évidemment… », admis-je, un peu moqueur. « Mais tu sais, je parlais d’envies personnelles. Par exemple, des envies de rencontrer une fille pour réaliser un fantasme précis. Ca, c’est un peu fini, chez moi. Mais après, quand on est en couple, on a des envies communes, ou des envies contextuelles, plus tournées vers l’autre, je suis partant sans aucun souci. »
- « Des envies contextuelles, hein ? T’appelles ça comme ça ? », rétorque Marine, un peu ironique.
Je ne réponds rien. Je sais bien qu’au point de vue rhétorique, je suis un peu trop administratif. Je sais bien que dans cette froideur verbale, je terre beaucoup de mes troubles et de mes émotions. Je sais bien aussi que Marine n’en est pas dupe, qu’elle veut mon âme à nu, qu’elle la voudrait même peut-être plus nue qu’elle ne saurait être. Moi qui ai toujours gardé dans un coin de ma tête un petit placard secret où je me cache lorsque je me sens menacé, je me sens perpétuellement traqué, chassé, débusqué par le regard paisible de Marine. Et surtout je me rends compte que j’aime ça, que rien ne me procure plus de plaisir, qu’il me semble même avoir attendu toute ma vie ce moment-là, où je croiserais le regard d’une femme et où je sentirais qu’elle possède les clés de toutes mes portes…
Marine relève les yeux vers le plafond. Je sens qu’elle cherche ses mots, petit sphinx en crinière fauve, toujours à la recherche de la faille qui me perdra, mais secrètement ravie, sans doute, que je n’y sombre jamais totalement.
- « J’aimerais bien, quand même, que tu me racontes un rêve un peu plus intime… »
Le conditionnel n’est que de pure forme. Je comprends bien qu’il n’est plus temps d’éluder le sujet…
Je m’étends plus confortablement dans la baignoire, et laisse mes cheveux s’éparpiller dans l’eau. Les yeux fixés désormais au plafond, je dis :
- « Juste une petite douceur, alors. Ca n’est pas vraiment un rêve, puisque c’est quelque chose que j’ai vraiment fait par le passé, mais j’aurais très envie de le réaliser aussi avec toi…
J’imagine que je prends ton visage entre mes mains, en repoussant doucement les cheveux en arrière, en soulevant ta frange du bout des doigts, et je sens sous mes paumes le relief délicat de tes oreilles. Je rêve alors que j’approche mes lèvres et que je les appose doucement, très légèrement, sur différentes parties de ton visage… Le front… Les pommettes… Le menton… L’extrême commissure des lèvres… Quelques petites zones que j’affectionne, comme le coin de peau tendre située juste au-dessous de l’oreille, un peu avant le cou, ou bien le côté du nez, un peu en dessous de l’arête.
Comme mon visage serait très proche du tien, instinctivement, tu fermerais les yeux. Ce qui fait que tu ne saurais pas où exactement tomberait le prochain baiser. Tu ne le verrais pas venir, il te toucherait par surprise, et je retiendrais mon souffle afin que rien ne vienne rafraîchir ou perturber ta sensation.
Ce serait toujours un baiser d’une extrême douceur, à peine un effleurement des lèvres, juste assez pour que tu en sentes la chaleur sur quelques centimètres carrés de peau qui irradient sur tout le visage, en une sorte de frisson chaud, de caresse de chat, d’onde langoureuse… »
- « Stop ! C’est bon ! Je vois très bien ce que tu veux dire ! »
Marine a presque glapi ces quelques mots d’une voix étrangement aigue. Je baisse mes yeux vers elle, et je la surprends toute rougissante, son large sourire étiré jusqu’aux oreilles avec une expression à la fois crispée et joyeuse. Devant mon regard étonné, elle se reprend, et dit :
- « Non, c’est très bien, comme rêve. Enfin, ce n’est pas vraiment un rêve, mais ça donne envie. Non, je veux dire… Pour les autres, hein ? C’est bien qu’un garçon fasse ce genre de choses à une fille. Je ne pensais pas… Je ne parlais pas forcément de toi et moi… Non ! Je ne parlais pas du tout de toi et moi, en fait… »
Je la regarde en souriant. J’aime bien quand elle s’embrouille dans ses explications. Mais n’étant pas sadique de nature, et encore moins avec elle, je lui viens néanmoins en aide. A ma façon, naturellement…
- « Non, bien sûr, tu voulais juste dire que c’était une bonne idée dans l’absolu. »
- « Oui, voilà, c’est ça ! Dans l’absolu ! », dit-elle, visiblement soulagée.
- « Mais ça ne veut pas dire pour autant que tu aimerais que moi, je te fasse cela. »
- « Exactement ! », renchérit-elle.
- « Et si tu as semblé aussi émue, c’est juste parce que j’en faisais une évocation décrite avec soin et réalisme, naturellement… »
- « Naturellement ! », confirme-t-elle.
Marine fronce alors les sourcils, me regarde avec suspiscion et me demande d’une voix sinistre :
- « Ôte-moi d’un doute : tu ne serais pas en train de te payer ma tête, là, par hasard ? »
Je dresse la tête en une attitude offusquée et théâtrale :
- « Moi ? Quelle idée saugrenue… Comme si j’étais un être capable d’ironie… »
Son regard se fait scrutateur, mais elle a un demi-sourire. Elle fait la fille pas convaincue, mais magnanime, et qui tient bien à me faire savoir à quel point son indulgence m’est un privilège. Elle ajoute :
- « Bon, finalement, il ne me plaît pas ce rêve. Il est trop cochon… »
- « Comment ça, cochon ? Où vois-tu quelque chose de sexuel, là-dedans ? »
- « Oh, s’il te plait, fais pas ton innocent… »
- « Non, je t’assure, je suis quelqu’un de très tendre, de très câlin. Je conçois le sexe comme le simple prolongement de la tendresse instinctive que peuvent se vouer deux êtres qui s’aiment. Le drame de ma vie, c’est que j’ai rarement inspiré des pulsions de cet ordre. Je ne sais si c’est ma carrure ou si c’est parce que j’ai vraiment une gueule de rugbyman, mais je suis trop souvent tombé sur des filles qui avaient envie que je les malmène, que je les brutalise, quand ça n’était pas pour me rendre la pareille, comme si j’étais censé aimer ça d’instinct, et je passe les griffeuses de dos, les mordeuses de lobe d’oreille, les reines du suçon… Tu te lèves le lendemain matin, et tu as des bleus sur tout le corps. Au secours !... »
Je me tais un instant. Marine ne dit rien. Depuis le début, de ma tirade, elle garde les yeux baissés vers le sol. Puis, d’une voix douce, un peu contrite, elle dit :
- « Ca peut être pas mal des fois, un peu de brutalité… »
- « Dans l’absolu ? », je lui demande avec sévérité.
Marine ne répond pas.
Le silence s’installe entre nous… Puis elle dit :
- « Tu prends ça trop au sérieux. C’est juste un jeu… »
- « Dans ces moments-là, je n’ai pas envie de jouer. »
- « Oui, mais quand on est jeune… »
- « A 18 ans, je n’avais déjà PAS envie de jouer ! »
J’ai monté violemment le ton sans m’en rendre compte. Marine ne peut réprimer un sursaut. Le rouge me monte aux joues…
- « Bon, changeons de sujet, il y a deux ou trois thématiques sur lesquelles il ne faut vraiment pas venir me chercher. », dis-je plus doucement.
- « En revanche, il y en a d’autres qu’il est plus difficile de te faire quitter. L’air de rien, tu viens de me rebalancer un pan de ton passé. »
Je contemple Marine, désolé.
- « Que veux-tu que je te dise ? »
- « Parle-moi de ton présent, au lieu de ressasser un passé mort et enterré ! Pense à l’avenir ! Rêve, putain ! »
Je rigole doucement :
- « C’est pas mal, ça : ‘Rêve, putain !’ »
- « Si j’arrive à te faire rire, c’est déjà bien. »
- « C’est pas difficile de me faire rire. Me faire rêver, c’est plus dur. En même temps, comme tu vois, tu y arrives sans rien faire pour ça, alors je ne vois pas de quoi tu te plains. »
- « Je me plains de ce que tu ne rêves pas en dehors de moi. »
- « Et alors ? »
- « Et alors, je ne veux pas un mec qui ait besoin de moi pour rêver. Je veux un mec qui sache rêver tout seul. »
Je la regarde sans comprendre.
- « Quelle différence cela fait ? »
Le visage de Marine commence à exprimer la plus grande lassitude.
- « Je veux un mec qui m’aide à rêver. »
Je suis surpris.
- « Tu n’y arrives pas toute seule ? »
- « Pas toujours. Et j’en ai besoin. Terriblement besoin. Surtout en ce moment. »
- « Oui, je me doute. »
Je laisse passer quelques instants, puis je dis.
- « Je m’en fous, moi, des rêves. Je veux dire : des miens. Je n’ai pas eu beaucoup le temps de rêver. J’ai dû me battre très tôt. Avec ma famille, avec l’école, avec les gosses du voisinage. Physiquement, psychologiquement, nerveusement... Je me demande des fois si ce n’est pas ça qui a fait de moi le colosse inutile que je suis aujourd’hui. C’est en partie pour ça que je n’aime pas me battre dans un lit : parce que je me bats partout ailleurs et que ça suffit comme ça ! Je me suis battu pour être là où je suis aujourd’hui, et je ne suis vraiment pas bien haut. J’en ai vu les limites, du pugilat social.
On va arrêter là sur les souvenirs, car tu as raison : je parle trop de mon passé. Mais j’en parle aussi parce que j’en ai fini avec cette période-là de ma vie. J’ai tendance à m’y replonger pour en tirer les leçons dont j’ai besoin maintenant.
Tes rêves à toi, pour ce que j’en connais, je les trouve beaux. Ils sont beaux comme un avenir. De plus, tu as déjà réalisé bien des rêves avant ceux-là. Tu as peut-être un talent que je n’ai pas. Je ne sais pas ce que je peux faire pour t’aider à les réaliser, probablement pas grand-chose, mais voilà quoi… Si tu as besoin de moi, je serai là. »
- « Je ne te demande pas de réaliser mes rêves, je te demande de m’aider à rêver. Je me charge moi-même de les réaliser, je suis assez grande ! », répond-elle d’un ton cassant.
De deux choses l’une : ou c’est une emmerdeuse hors pair, ou véritablement, ça fait trois décennies au moins que je suis à côté de la plaque. Malgré une aussi large fourchette, je n’arrive pas à trancher.
- « Ecoute… Je fais un rêve magnifique, et ce rêve, c’est toi, Marine. Un rêve qui se décline à l’infini, un rêve qui s’écrit sur des pages et des pages, un rêve qui se ressent à chaque minute du jour. Je ne trouverai jamais un autre rêve aussi joli que toi. Je n’en ai pas besoin. Qu’est-ce qui peut avoir plus d’importance que l’amour que j’ai pour toi ? Qu’est-ce qui pourrait être plus grand, plus noble, plus vital ? Tes rêves, Marine, sont une partie de mon rêve à moi. Je ne les chérirai pas moins que toi. Je ferai tout ce que tu attendras de moi pour qu’ils se réalisent, même si cela doit un jour t’éloigner de moi. Je veux tout vivre avec toi, absolument tout ! De toutes façons, une seule vie, ça n’est pas assez pour moi. J’en ai déjà épuisé plusieurs. Je peux en vivre encore quatre ou cinq. J’ai sept vies, tu sais, juste comme les chats. Si je les avais encore toutes, je te les offrirai. Mais j’en ai déjà usé quelques unes et je ne peux t’offrir que ce qu’il me reste. Ceci dit, elles sont toutes à toi. Tu peux les prendre, les garder aussi longtemps que tu veux. Tu me les rendras quand tu n’en auras plus besoin. Il en restera bien assez pour que je continue encore un peu… »
Je sais bien que je ne devrais pas me montrer aussi déclaratif comme cela, dans le sacrificiel et dans l’abnégation. Ca ne peut pas toucher une jeune fille d’aujourd’hui, bercée d’histoires d’amour plus clinquantes, plus ancrées dans le quotidien. Les rêves de Marine sont ceux de son époque, les miens ont trois siècles. Ils lui semblent certainement grotesques, voire malsains. Comment lui expliquer que sa génération à elle, terriblement procrastinatrice, a besoin de rêves pour avancer ? Comment lui expliquer que la mienne ne recourait au rêve que par plaisir ? Comment lui faire comprendre qu’il faut qu’elle m’apprenne à rêver comme elle pour que j’y arrive, et que ma seule motivation ne pourrait être que d’étayer ses rêves à elle, voire d’y prendre part ?
Marine est agacée, je le vois bien. Elle ne perçoit de mes tirades romantiques qu’une élégante façon de noyer le poisson. Elle est si jeune, encore… Elle a bien le temps d’apprécier à leur mesure les sentiments qu’elle juge trop beaux pour être vrais.
En cet instant, Marine me fait penser à Kawthar, la femme que j’ai aimé avant elle. Une fille merveilleuse, sublime, mais terriblement fragile, accrochée à ses rêves comme à un cathéter. En lui ouvrant les yeux sur bien des choses, je lui ai fait beaucoup de mal. Il est toujours tentant de haïr les porteurs de mauvaises nouvelles, plus que les mauvaises nouvelles elles-mêmes. Kawthar était comme une paralytique, qui avait besoin de béquilles, et qui finissait par me reprocher de ne pas y recourir moi-même, alors que j’avais mes deux jambes valides.
Je me suis juré de ne jamais refaire ça avec Marine d’autant plus que Marine n’a probablement pas l’extrême naïveté de Kawthar. Elle semble sérieuse, travailleuse et fonceuse, déterminée mais sans fanatisme, ambitieuse mais pas sans scrupules. Peut-être un peu égocentrique, mais je le suis certainement plus qu’elle. C’est le lot de tous les artistes qui partent d’eux-mêmes, de leur sensibilité, pour en créer quelque chose. Ca les rend toujours un peu socialement odieux, et il faut toujours développer des trésors de diplomatie pour épargner les orgueils des autres, alors qu’on manque déjà de temps pour soigner le nôtre.
Avec Marine, j’ai envie de faire attention à ne pas la brusquer, ni la démoraliser. Je me sens un peu bête, en fait, d’être aussi vieux, aussi lucide, aussi conscient des limites de l’être humain, et par extension, des miennes propres. Si le monde évolue, c’est bien parce que la jeunesse ne sait pas qu’il est figé…
En fait, très sincèrement, je les aime bien, les rêves de Marine. Ils sont frais, ils sont ensoleillés, ils n’ont pas l’air d’être des béquilles. J’aime bien les regarder, j’apprécierais beaucoup d’y être inclus, même si je sens bien que j’y ferais un peu tâche.
- « Toi, je te vois venir… », me dit Marine, sinistre.
- « Comment ça ? », je demande.
- « Tu essayes de me convaincre que je ne trouverais jamais un homme qui me donneras autant que toi, c’est ça ? Que tu es différent… Meilleur… Plus sensible ? »
Le ton qu’elle emploie me renseigne assez sûrement sur le peu de crédit qu’elle accorde à de telles éventualités. Je la regarde, un peu ennuyé.
- « Je suis amoureux de toi, Marine. Alors bien sûr que j’ai envie que tu me trouves plus intéressant que les autres hommes. Mais je ne suis vraiment pas sûr de mon coup. En fait, c’est terrible à dire, mais je crois que je t’aime tellement, que je ne peux pas m’empêcher de me dire que tu mérites mieux que moi. »
- « Non, je ne te crois pas. », répond-elle sèchement.
Je fronce les sourcils.
- « Quoi ? »
- « Je veux dire : je ne crois pas que tu sois si différent des autres hommes, malgré tout le mal que tu te donnes. »
Les yeux de Marine s’égarent vers le sol, son visage s’est fermé. Je la sens inexplicablement tourmentée. Je pressens soudain qu’elle va me dire quelque chose de douloureux. Je culpabiliserais presque d’avoir menti, si seulement j’avais menti.
- « Tu es rampant et hypocritement flatteur », poursuit-elle, « comme tous les hommes qui veulent obtenir quelque chose d’une femme. Chacune de tes phrases suit un but bien précis, trouve sa place dans un puzzle qui cherche obstinément à faire basculer mon cœur. La forme est peut-être subtile, mais le fond est le même que chez beaucoup d’autres types : tu veux juste me mettre dans ton lit. »
Je détourne brutalement la tête. Je me sens atrocement blessé. Je n’arrive même pas à parler. Je doute de moi. J’ai honte. N’a-t-elle pas raison, finalement ? Non, voyons, je sais qu’elle se trompe, mais je ne peux m’empêcher d’avoir envie de lui demander pardon de ces mauvaises pensées que je n’ai pas eues.
Sans le savoir, Marine m’a atteint à un point crucial. J’ai peur de la désirer, peur de la vouloir égoïstement pour moi, peur d’être aussi minable qu’une centaine d’autres mecs. Cela me pousse même à développer outrageusement mon côté féminin, à chercher à l’aimer d’un amour lesbien surréaliste et absurde, aux frontières de l’adulation désincarnée. J’ai honte d’être encore un homme, et qui plus est, un homme comme je les hais : massif, géant, primaire et instinctivement dominateur. Et pourtant, je sais que ça n’est pas ce que Marine peut le plus détester chez moi. Seulement voilà, j’en viens tout de même à détester tout ce qui, chez moi, n’est pas Marine…
Dans ma quête d’amour absolu, je poursuis un idéal de beauté et de pureté totalement fou. Je cherche à aimer Marine de la plus belle façon qui soit, je pars en quête du meilleur de moi-même sans trop savoir où il se trouve. Cet engagement m’amène aux antipodes de la chair, Marine m’y ramène sans ménagement. Ainsi, elle ne nie pas seulement mon amour, mais l’intention même de cet amour. La douleur m’est épouvantable. Les insultes, les moqueries, l’indifférence même… Tout cela ferait moins mal que ce reniement défensif. Que Marine m’envoie bouler si elle veut, mais qu’elle ne me salisse pas ! C’est pire que tout. Je ne sais pas comment je trouve encore la force de lui demander :
- « Qu’est-ce que tu fais ici, alors, si tu penses tout cela de moi ? »
Le regard de Marine me scrute avec intensité. Sans doute s’attendait-elle à ce que je me disculpe, ou à ce que j’assume. Mon questionnement fataliste ne lui apporte aucune réponse concrète. Je ne me fâche pas, ni ne me révolte. Une telle apathie l’agace au plus haut point. Néanmoins, elle se contrôle et me réponds simplement, non sans une note de dépit :
- « J’apprends… »
- « Tu apprends quoi ? »
- « Comment c’est fait, le cœur d’un mec… »
Autour de moi, dans la baignoire, l’eau est à présent devenue glacée. Des frissons me parcourent les membres. Mais peut-être bien que cela n’a rien à voir avec la température de l’eau…
Je me lève alors et je m’extirpe de mon bain, comme une épave antique qui s’y serait engloutie à tort. Marine, pudiquement, détourne la tête vers sa gauche. J’attrape la serviette de bains qui pend au suspensoir, et je m’essuie doucement, non sans une certaine raideur un peu mécanique.
Je ne sais pas, en fait, comment cela arrive. Ca me prend par surprise. C’est comme une vapeur chaude, brûlante, qui jaillit d’en dessous les paupières, et qui noie le globe oculaire, comme un cri de douleur qui s’échappe par les yeux, et s’écoule en pluie douce et amère sur la peau âpre de mes joues, en un trop-plein de sève déversé d’un rameau sectionné. Dans cette détresse qui me foudroie, j’implore Marine de mon regard inondé, et il me semble qu’elle sursaute sous son appel. Mais elle reste ainsi, la tête détournée, blême et décidée, trahie seulement par sa lèvre inférieure qu’elle mordille avec crispation. Je jette ma serviette à terre, et cours me jeter sur mon lit. Là, le nez niché dans mon oreiller, pour ne pas qu’elle m’entende, je peux libérer enfin ce chagrin qui déborde au-delà de moi.
Depuis la salle de bains, j’entends Marine qui m’appelle.
- « Dorian ! Dorian ! Reviens ! Je m’excuse, je suis désolée… »
D’une voix morne et larmoyante, que je peine à rendre autoritaire, je lui réponds seulement :
- « Laisse-moi tranquille, s’il-te-plaît… »
5.
Comment font-elles, toutes, pour nous affliger à ce point, en quelques mots, appuyés d’un mauvais regard, d’une expression farouche ? On dit que les femmes sont bavardes, mais lorsqu’elles nous blessent, c’est toujours avec des phrases très courtes, lapidaires, comme des fins de non recevoir.
Nous ne sommes jamais pour elles ni des imbéciles, ni des lâches, ni des salauds. Nous sommes juste des hommes, ce qui inclut naturellement tous les noms d’oiseaux précités et même bien d’autre. Cela nous révolte jusqu’à ce que nous réalisions que nous-mêmes, nous faisons envers les femmes le même type de critiques qu’elles font envers nous : nous leur reprochons d’être des femmes, avec tout le caractère négatif et condescendant que cela implique.
Ainsi, nous sommes des millions d’hommes comme les autres à nous rapprocher de femmes comme les autres, en attendant d’elles qu’elles soient extraordinaires sans que jamais nous estimions que nous avons à l’être pour elles. Les femmes de leur côté font la même chose. Quel dommage que nous ne nous ressemblions vraiment que dans le fourvoiement…
Pendant longtemps, je n’ai pas vraiment fait mieux que les autres. Et puis un jour, je me suis dit que c’était peut-être pour cela que hommes et femmes se comprennent si mal : parce qu’ils attendent de l’autre d’être valorisés par l’image qu’ils s’en font. On ne cherche pas la personne faite pour nous, on cherche le must, le top, le best, et autres anglicismes narcissiques destinés à donner du sens à ce qui n’en a guère.
On bascule d’autant plus facilement dans cette erreur qu’elle s’harmonise plus ou moins avec le caractère élitiste de la pulsion amoureuse. Mais au final, les choses ne devraient pas se passer ainsi.
En vérité, notre orgueil est sainement mis à mal par l’amour, parce qu’il nous fait estimer une personne extérieure au-dessus de nous. Nous sommes à genoux devant l’être aimé, que cela nous plaise ou non, qu’il veuille de nous ou non. Tout ce que nous pouvons faire pour lutter contre cela est définitivement contre-nature. Alors, pour compenser, on s’arrange un consensus avec soi-même, en se disant que cette personne vaut tous les sacrifices d’amour-propre que l’on fait pour elle. On la met sur un piédestal arbitraire, absurde, et lorsque nous nous rendons compte que nous nous sommes leurrés, on ne trouve rien de mieux que de se persuader que l’on a été trahi, manipulé, bafoué, alors que nous avons seulement été victimes de nos rêves dorés, des rêves qui ne sont nés que pour notre propre satisfaction égoïste.
Il faudrait sortir de cela. Il faudrait aimer une femme avant tout pour ce qu’elle est. Il ne faudrait pas s’en faire une idée luxueuse. Il faut d’abord l’aimer en tant que femme, et après seulement, en tant que personne. Accepter nos différences avant d’accepter nos affinités, et peut-être apprécier plus justement ces dernières à la lueur des premières. Dissocier les deux pour mieux les accepter ensemble.
Marine est la première femme que j’ai envie d’aimer comme cela. Peut-être parce qu’elle a été mon premier coup de foudre, qu’elle est entrée toute entière dans mon cœur, sans que j’aie le temps de faire préalablement les décomptes de ce que j’aime ou je n’aime pas. Le temps que je me souvienne que je n’aime pas les filles à tatouages, ni les collectionneuses de gadgets Hello Kitty, ni les filles surmaquillées ou obsédées par les fringues, il était déjà trop tard… Tout ce que j’aurais détesté chez une autre, je l’aime chez Marine. Pour rien au monde, je ne voudrais qu’elle change quoi que ce soit à ce qu’elle est, car c’est pour chaque détail de sa personne que je l’aime, comme si chaque centimètre carré d’elle sur lequel se posent mes yeux était la pièce nécessaire d’un puzzle, qui perdrait tout sens s’il n’était pas complet.
En peu de temps, mes certitudes, mes goûts, mes diktats esthétiques ou intellectuels ont été réduits à néant, remplacés par Marine, encore Marine, toujours Marine… Même les filles sur lesquelles mes yeux s’attardent, dans la rue ou dans le métro, ont désormais toutes quelque chose de Marine, la coupe de cheveux, le dessin du visage, la forme des yeux, le sourire éclatant. Je me rends compte d’ailleurs qu’il y a beaucoup de filles qui lui ressemblent un peu. Je ne les avais jamais remarquées avant. Hélas, elles ne m’inspirent rien de sentimental, rien qui me donnerait l’espoir d’un transfert. Ce que je trouve touchant chez elles, ce sont les petits bouts de Marine qui les esquissent, rien d’autre… Pas d’issue pour moi là non plus…
Marine me blesse, Marine me lèse, mais je suis tant à fleur de peau qu’il m’en faut peu pour m’effondrer. Je me hais d’être si vulnérable, alors que, je le sens bien, c’est en grande partie ma force qui est à même de plaire à Marine. Et cette force est là, tapie au fond de moi, loin derrière mes larmes. Une force que j’ai depuis trop longtemps maladivement dissimulé, tant j’ai compris que les femmes attendaient de moi un caractère inoffensif et manipulable, meilleur gage de fidélité et de longévité en amour, selon elles, que toutes les promesses et les envies que je pourrais manifester. On ne croit pas en la dévotion, mais on se fie à la faiblesse. Et lorsque l’on est fort, fort en dépit des coups et des revers, fort malgré l’absence, fort au point de se remettre malgré soi de tous les chagrins que l’on voudrait éternels, fort au point de vaincre la mort, fort au point de revivre sa jeunesse comme je le fais, alors de qui peut-on encore espérer être aimé, dans une société où chacun croît briller par ses travers ?
Marine se méfie, elle craint le coup fourré. En même temps, je la comprends. Il y a dû y en avoir déjà tellement qui sont venus avec leurs gros sabots… Comment faire pour être pris au sérieux ? Comment faire pour se disculper d’être un obsédé ou un malade mental ? Est-ce que moi-même je suis tellement persuadé de ne pas en être un ? Je me sens si bouleversé. Comment être sûr de ne pas être fou ?
« J’apprends comment c’est fait, le cœur d’un mec. » a dit Marine. Pourtant, ça fait trois décennies que j’y comprends rien, moi, à mon cœur. Je sais juste que ça saigne, ça n’arrête pas de saigner, de n’importe quelle façon, pour n’importe quoi. C’est comme des menstruations… Ca aussi, ça doit bien servir à nettoyer quelque chose, parce que je me sens quand même mieux après. Mais pour la ménopause à 40 ans, je crois que la comparaison s’arrête là. Marine est bien la preuve que je suis toujours fertile…
Dans la salle de bains, je l’entends descendre du miroir, remuer un tissu quelconque et se diriger vers ma chambre. Je garde les yeux obstinément baissés vers mon oreiller. Je sens alors un vêtement jeté négligemment sur ma nudité.
- « Tiens, ton peignoir, tu vas attraper froid », l’entends-je dire.
Je tourne la tête vers elle. Le visage de Marine exprime un mélange de colère rentrée et de tristesse empreinte de gêne. Elle a sans doute envie de s’excuser, mais estime ne pas devoir le faire, sans doute pas encore totalement convaincue de s’être trompée.
- « Tu outrepasses de beaucoup ta fonction de reflet, non ? »
- « Il y a des fois où les circonstances l’exigent… », répond-elle froidement.
- « Je te remercie de ta sollicitude », dis-je moi aussi d’une voix morne et excédée.
J’enfile ma robe de chambre et m’asseoit au bord du lit. Marine se laisse nonchalamment tomber à mes côtés. Je me tourne vers elle et lui dis :
- « Il y a une chaise à côté de la fenêtre. »
- « Pas besoin, ça va, je suis bien, là. », rétorque-t-elle avec un sourire.
- « Peut-être, mais tu es assise au bord de mon lit, ce même lit dans lequel, selon toi, j’œuvre pour t’amener. Comme je pense que tu as compris qu’une telle pensée me chagrine, et afin d’éviter tout malentendu à l’avenir, tu vas aller prendre cette chaise, la placer en face de moi et t’y asseoir. »
Marine cesse de sourire. Nous nous affrontons un temps du regard, sans bouger. Puis j’ajoute, sur un ton courtois mais ferme :
- « S’il-te-plaît. »
Sans dire un mot, Marine se lève, se fraye un passage au milieu des piles de livres et de disques jusqu’à la chaise de fourrure orange. Lorsqu’elle la soulève, elle s’exclame :
- « Wouaouh, elle est géniale, cette chaise ! »
- « Oui, Marine », je dis en souriant amèrement, « mais ne fais pas semblant de la découvrir maintenant, alors que tu l’as utilisée cette nuit pour me regarder dormir. »
Marine se retourne vers moi, avec un regard courroucé.
- « Tu as oublié de la remettre en place. », ajouté-je avec un sourire. « Je me suis pris les pieds dedans en me levant. »
Tout en tenant la chaise à bout de bras, Marine fait la grimace, puis elle me dit :
- « T’es chiant comme mec ! »
- « Je ne suis pas chiant, c’est juste que je ne suis pas pratique. Toi non plus, tu n’es pas pratique, tu sais ? Tu es même la fille la moins pratique que j’aie jamais connu. En même temps, je pense que tout est un peu plus intéressant comme ça. »
Marine pose la chaise en face de moi, et s’y asseoit doucement, non sans passer ses doigts émerveillés dans la fourrure qui entoure le siège. Puis relevant son visage vers moi, elle me dit alors, avec ce fameux ton ouvert que j’adore :
- « Bon ! Alors ? On fait quoi ? »
Je déguste la musique, mais il me faut quelques secondes pour assimiler les paroles.
- « A propos de quoi ? », finis-je par demander.
- « Ben… Toi… Moi… Comment on fonctionne ? »
Je la regarde sans comprendre.
- « Je ne sais pas, moi. Qu’est-ce que tu veux dire ? »
- « Alors, j’ai pas le droit de te voir à poil, j’ai pas le droit de m’asseoir sur ton lit, j’ai pas le droit de te regarder dormir… Est-ce qu’il y a d’autres interdits ? Parce que là, je pense qu’il va falloir que je fasse une liste. »
Je bougonne un peu.
- « Je ne t’ai jamais dit que tu n’avais pas le droit de me regarder dormir. J’aimerais juste que tu ne laisses pas la chaise dans le chemin. »
- « C’est noté, monsieur l’agent ! »
Levant un sourcil, je lui réponds :
- « Ôte-moi d’un doute : tu ne serais pas en train de te payer ma tête, là ? »
- « Ce serait de bonne guerre, non ? »
Puis elle ajoute :
- « Par contre, j’ai une vraie question : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
- « Toi, tu fais ce que tu veux, Marine. Tu es libre, tu as un copain, une carrière à lancer, une famille qui t’aime et toute une vie devant toi. Si tu as un jour envie de m’y inclure, tu sais que tu n’auras pas grand-chose à faire et moi pas grand-chose à dire. Peut-être d’ailleurs est-ce la raison pour laquelle tu ne le feras pas. Peu importe au final… Moi, je vais écrire un livre. »
- « Un livre ? »
- « Oui. »
- « Sur quoi ? »
- « Sur toi. Sur toi et moi. Sur moi sans toi aussi. Surtout, même. »
Marine reste un peu interdite.
- « Mais pourquoi faire ? »
- « Pour te garder près de moi, pour toujours. »
Marine semble encore plus décontenancée.
- « Un recueil de poèmes ? »
- « J’y incluerai les poèmes que j’ai écrit sur toi, mais le reste, ce seront des récits, des rêveries, des fantaisies, des contes, entre le rêve et la réalité. Il y aura des choses très lyriques, d’autres plus sombres, des moments surréalistes et empreints de poésie. Ce sera aussi l’occasion de me livrer à des réflexions d’ordre divers sur l’amour, la passion, la dévotion, le sacrifice amoureux, etc… toutes ces thématiques qui, de toutes manières, me travaillent énormément quand je pense à toi. L’idée étant que chaque histoire soit un instantané de la passion amoureuse que tu m’inspires. Je pense que je ferai deux ou trois récits par an, et qu’ils témoigneront de l’évolution de mes sentiments pour toi. Tout sera improvisé, même si tu vois, j’ai déjà en tête le synopsis du troisième récit et quelques ébauches du quatrième.
L’idée, c’est d’arriver à 10 ou 15 chapitres, rassemblés en quatre parties, elles-mêmes introduites par un des poèmes de l’an dernier. »
- « Attends, attends, 10 ou 15 chapitres à raison de trois par an, ça veut dire que… »
- « Ne te préoccupe pas de ce détail-là, Marine. Ca me regarde… »
- « Tu ne vas pas passer cinq ou sept ans à écrire sur moi ? »
Je soupire, agacé.
- « Tu voulais apprendre comment c’est fait, le cœur d’un mec ? Ben, vois. C’est aussi fou que ça. C’est aussi con que ça. C’est aussi obsessionnel et désespéré que ça. Tu peux comprendre, maintenant, qu’il y a beaucoup de mecs qui veulent surtout pas regarder ça en face, et qui préfèrent se dire que le vrai trip est au bout de leur gland. Tu peux comprendre aussi, j’espère, à quel point te mettre dans mon lit est fatalement le dernier de mes soucis. »
Malgré l’enthousiasme farouche, et sans doute quelque peu maladive, qui me prend quand j’évoque le projet de ce livre, Marine semble de plus en plus effondrée.
- « Pourquoi tu n’attends pas plutôt de rencontrer une fille qui t’aime vraiment et que tu aimes aussi, et pour qui tu écrirais un livre qui serait plus…justifié ? »
- « Marine, je t’aime comme je n’ai jamais aimé aucune femme avant toi. Ca te paraît faible comme justification ? »
Là, je vois bien que je l’ai un peu coincée. Mais elle ne se laisse pas démonter.
- « Et si tout d’un coup, je me montrais détestable ? Ou indifférente ? Ou si j’écrivais ou disais des choses dont je sais qu’elles te répugneront ? »
- « Tu peux me faire très mal, Marine, immensément mal. Je sais que tu ne le feras jamais gratuitement, mais tu en es largement capable si tu as l’impression que ça sert à quelque chose. Je te le dis honnêtement, ça ne servira jamais à rien. Une fois que j’aime une femme, je ne peux pas la haïr ou la mépriser. Plus jeune, j’arrivais à être rancunier. Maintenant, ça ne me vient même plus à l’esprit. Et puis je comprendrais bien, va, ce que tu chercherais à faire. »
Marine baisse un peu la tête, comme une petite fille punie. Du bout de l’index, je lui remonte légèrement le menton.
- « Regarde-moi, Marine. Est-ce que j’ai l’air malheureux ? »
D’une petite voix sourde, elle me dit :
- « T’as quand même l’air un peu tendu… »
- « J’ai l’air tendu parce que je suis bouleversé, perpétuellement bouleversé. Mais à toi, je peux bien le dire : je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je te connais. Quand bien même ne serais-tu au final qu’un idéal désincarné, tu es tout ce qui manquait à ma vie.
Je reçois grâce à toi, jour après jour, une magnifique leçon d’amour. Et cette leçon, j’ai envie à mon tour de la distiller dans un livre qui confesserait, sous le couvert de la fiction, de la rêverie, du surréalisme, toute la force et la lucidité de l’amour que je ressens pour toi. J’ai envie d’écrire le livre que j’aurais eu besoin de lire quand j’avais 20 ans, et qui m’aurait peut-être empêché de faire des choses que je regrette aujourd’hui. Un livre lumineux, positif, mais pas un livre naïf ou niais ; un livre tourné vers la beauté et l’amour, mais sans pour autant donner dans un simplisme débile. Un livre sur le bonheur, où j’expliquerai le travail qu’il faut faire sur soi pour y parvenir, et les efforts quotidiens pour le maintenir. Un livre spontané, mais pas pulsionnel, et qui soit le fruit d’un amour que je remets chaque jour en question, pour mieux le vivre, pour mieux l’écrire, pour mieux l’offrir à tous les amoureux du monde. »
Elle est jolie, ma muse, quand elle m’écoute avec son petit air emmerdé de la fille qui ne sait pas trop comment démonter mes arguments, mais qui est bien résolue à essayer quand même.
- « Et ton bouquin ? Il va finir comment ? », demande-t-elle encore.
- « Je ne sais pas encore… J’aimerais bien une fin ouverte, lumineuse, qui invite à rêver. Mais la fin sera peut-être triste, ou fataliste. Ou peut-être qu’il n’y aura pas vraiment de fin, laissant entendre qu’une histoire sans issue possède peut-être un caractère d’éternité, que chaque lecteur sera libre d’imaginer comme cauchemardesque ou idéal.
En fait, la fin, je l’écrirai un jour, mais c’est toi qui la choisiras. J’aime bien l’idée que tu participes un peu à ce livre, qu’il ne soit pas comme tant d’autres livres d’amour, une sorte de statuaire d’une femme aimée et perdue. Nous autres écrivains, nous avons le pouvoir de lier une femme à notre histoire pour l’éternité. La Nadja d’André Breton l’a un jour quitté, elle s’est mariée et a eu des enfants avec un autre homme. Mais jusqu’à sa mort, elle est restée la Nadja d’André Breton. L’homme avec lequel elle a fait sa vie est toujours resté le challenger anonyme qui n’intéresse personne. La Milena de Kafka n’a jamais cédé aux avances que lui a faites le grand écrivain, mais aujourd’hui encore, elle n’est connue que comme le grand amour de Kafka. Les lettres que Kafka a écrites à Milena émeuvent encore le monde entier. Les lettres que Milena a envoyé à Kafka se sont perdues dans l’oubli, et de toutes manières, tout le monde s’en fout de ce qu’elle pouvait bien penser.
Je ne suis pas sûr d’être un jour aussi connu que Breton et Kafka. Mais je sais que je n’aimerais pas que tu sois perçue comme une créature dont j’aurais été le seul maître, surtout que tu es artiste en dehors de ça, et que c’est précisément pour tout ce que tu es, pour la façon dont tu t’es créée toi-même, que je t’aime tant. Ce que je célèbre, ce que je décris, toute cette beauté que je mets en scène, je n’y suis pour rien. Je regarde, j’observe, je transcris. C’est moins un livre que j’écris qu’un tableau que je peins. Et je veux que l’on sache que quel que soit le talent du peintre, il n’aurait servi à rien sans la beauté du modèle.
Je cacherai le plus longtemps possible ton identité, mais si le livre a du succès, je pense qu’on finira par savoir qui tu es. C’est pour ça que j’aimerais que tu en diriges la fin, ou peut-être que tu rédiges une postface où tu dirais un peu tes impressions, sans chercher non plus à être gratuitement flatteuse, en n’hésitant pas à te montrer critique si tu le sens comme ça. Ou alors, si tu n’as pas envie d’écrire, on pourrait faire des sessions photos, avec des trucages, permettant d’illustrer certaines scènes des récits ou des poèmes. Ca coûterait un peu cher, parce qu’il faudrait insérer dans le livre des feuilles en papier glacé couleur, je ne sais pas si l’éditeur serait partant, mais c’est une très jolie idée. »
Marine m’écoute et ne dit rien. Je la sens tout de même très émue. Enfin émue, aurais-je même envie de dire. D’une voix étonnamment faible, elle dit :
- « Dis-moi ce qui se passerait si, à un moment donné, tandis que tu écris ton livre sur moi, on se met ensemble, tous les deux ? »
J’avoue ressentir un terrible coup au cœur, à l’énoncé de cette question. Comment peut-elle envisager cela, alors que moi j’ai si peu confiance en moi pour le faire ?
- « Je ne sais pas. C’est une perspective qui nourrit mes rêves, mais assez peu mes espoirs. C’est vrai que j’envisage ce livre comme l’histoire d’un amour impossible. Il faudrait que je revoie le concept, j’imagine… Mais je pense que même si nous étions en couple, je ressentirais le besoin de continuer à écrire sur toi. Peut-être pas aussi souvent, car ma priorité serait ce que je vivrais au quotidien avec toi, mais je crois que j’aurais besoin tout de même de fixer certains souvenirs, certains jours de bonheur. Par contre, ce que je peux te promettre, c’est qu’à partir du moment où je fais partie d’une manière ou d’une autre de ton intimité, je ne publierai plus une seule ligne sur toi sans que tu la lises préalablement et que tu me donnes ton assentiment. Quand j’écris, ma seule préoccupation, c’est de faire de la littérature, et si ma littérature se nourrit de la réalité, l’important pour moi, ce ne sont pas les faits, mais l’essence de ce qui est raconté, et il n’y a pas besoin pour cela d’exhiber la vie privée de qui que ce soit. »
- « Tu corrigerais ton texte si je te le demandais ? »
- « Oui, bien évidemment. Quand j’écris, c’est d’abord à toi que je veux que ça plaise. Je crois qu’il en sera toujours ainsi. »
- « Pourquoi ne pas m’écrire seulement à moi, alors ? »
- « Ecrire, c’est mon métier. Je le fais depuis très longtemps, j’en connais les mécaniques subtiles, les formules clés, le sens de la retouche, la façon d’émouvoir ou de séduire. Je peux intimider quelqu’un ou lui faire perdre confiance très aisément, par écrit. Il m’est également très facile de tricher par écrit, même sans m’en rendre réellement compte. Et avec toi, je ne veux pas tricher, je ne veux pas mentir, tu es trop importante pour cela.
C’est pour ça que je préfère, finalement, discuter oralement avec toi, même si j’en ai les mains qui tremblent, même si j’ai le cœur qui bat à 200. La conversation est plus équitable, et j’ai moins de tentations rhétoriques. Déjà, la première fois où je t’ai écrit, j’ai passé une bonne heure à simplifier mes phrases, effacer des formules trop ampoulées, trop redondantes… J’ai réalisé à ce moment-là à quel point je m’étais dénaturé, à quel point la littérature m’était devenue un bouclier à balancer à la tête des autres.
En même temps, je te dis ça, et j’en suis à presque une centaine de pages déjà écrites sur toi. C’est un peu paradoxal, je sais bien… Mais ce que j’écris ouvertement sur toi me permet de dépasser ma froideur de style, me contraint à me dévoiler plus que je ne l’ai jamais fait. Cela finit même par déborder sur d’autres écrits, qui ne parlent pas de toi, mais sur lesquels ton ombre plane. Je suis heureux d’écrire tout ça, je suis heureux que ça existe. Je ne crois pas qu’une autre femme m’aurait inspiré des choses aussi belles, aussi justes. »
Marine reste maussade. Je lui prends la main.
- « Ecoute, fais-moi juste confiance. Je sais ce que je fais. Je te promets qu’un jour tu seras fière d’avoir inspiré ce livre. Tu n’en trouveras pas beaucoup des hommes qui te diront d’aussi jolis mots d’amour. »
Elle détourne un peu le regard, et lâche d’un ton résigné :
- « Les hommes, c’est bien aussi quand ils font autre chose que parler. »
- « Ouais, quand ils veulent te mettre dans leur lit, par exemple. », je réponds, agacé.
- « Même pour ça, ils parlent beaucoup, tu sais ? Pas autant que toi, je ne connais personne qui parle autant que toi, mais ils sont prêts à discuter pendant des heures. »
Je reste silencieux, faute d’avoir une meilleure idée.
- « Dorian, il sera sûrement merveilleux ton bouquin. Mais tu peux y mettre tous les concepts que tu veux, tous les détails poétiques qui te viendront en tête… Tu n’empêcheras jamais que moi, je saurais toujours que tu écris seulement ce que tu n’as plus le courage de vivre. Ce n’est pas un roman d’amour que tu écris, c’est un testament. C’est ça qui me gêne. »
Je retombe affligé, et je me prends la tête dans les mains :
- « Ecoute, Marine ! », lui dis-je. « Dis-moi ce que tu veux, dis-moi ce que tu attends… Tu sais que je ferais n’importe quoi, alors fais-moi faire n’importe quoi et qu’on en finisse ! »
- « Ce que je veux ? », demande-t-elle, en se levant.
- « Oui. », je réponds, las et prêt à tout.
- « Je voudrais bien la chaise, en fait. », dit Marine, en caressant de sa main gauche le dossier de fourrure.
Je peine à croire ce que je viens d’entendre.
- « On ne peut pas être sérieux avec toi, Marine ! »
- « Mais non, Dorian, c’est avec toi qu’on ne peut pas être drôle. », répond-elle avec un sourire moqueur.
- « Aime un jour quelqu’un comme moi je t’aime, et on verra si tu auras envie de rigoler… », je lui marmonne, énervé.
- « Être amoureuse ne m’a jamais donné une tête de ministre. »
- « A moi non plus. Du moins, pas avant que tu arrives dans ma vie. »
Marine s’avance alors vers moi, et s’agenouille à mes pieds. Elle pose alors ses deux mains sur chacune de mes épaules, me regarde bien en face, et me dit :
- « Un jour, tu seras cool ! »
Elle a dit ces mots d’une manière étrange, et presque familière, comme si elle égrenait la phrase d’un rituel ou qu’elle rejouait la scène d’un film. Je crois que j’ai perdu tout espoir de comprendre où elle veut en venir.
- « Et ben, en tout cas, ça sera pas grâce à toi. »
- « Mais si, au contraire ! »
Et tout son visage resplendit d’un sourire franc, tandis que ses yeux accrochent les miens. Il me semble alors qu’elle est persuadée de ce qu’elle dit, et honteusement, moi-même, je commence à y croire.
- « Au fait, tu m’as pas répondu ! », dit-elle brusquement.
- « S… Sur quoi ? », je réponds, ne sachant déjà plus où je suis.
- « La chaise ? Tu me la donnes ou pas ? »
Je soupire, puis je dis :
- « Retourne dans le miroir, on va faire un compromis. »
Elle trotte toute frétillante jusqu’à la salle de bains, où je la suis, la chaise à la main.
Une fois qu’elle a réintégré le miroir, je lève alors la chaise à bout de bras et je la pose sur le lavabo. Son reflet dans la glace apparaît posé également sur le reflet du lavabo.
- « Voilà, tu n’as plus qu’à prendre le reflet. »
De l’autre côté du miroir, Marine se saisit du reflet de la chaise, et le serre contre elle.
- « Merci. », me dit-elle.
- « De rien. », je réponds.
- « Mais tu sais, c’est juste un reflet, je ne pourrais pas le ramener dans le monde réel. », ajoute-t-elle avec un petit air tristounet de circonstance.
Je ne m’en sens pas moins ému. Avec une émotion au cœur, je lui dis :
- « Ecoute, quand on emménagera ensemble, un jour, elle sera à nous deux, la chaise, et puis voilà. »
Aussitôt, le regard de Marine s’est durci, et son visage s’est à nouveau fermé. D’un ton glacial, elle ajoute :
- « Ouais, ben parie pas trop là-dessus, on n’en est vraiment pas à ce niveau-là ! »
J’encaisse la phrase, puis me détourne en tirant la chaise vers ma chambre. Je commence vraiment à être en colère. Elle m’allume, elle me chasse, elle m’allume, elle me chasse… J’ai horreur de ça, j’ai horreur des filles qui ne savent pas ce qu’elles veulent, j’ai horreur des emmerdeuses qui me gâchent la vie, j’ai un besoin urgent de me retrouver seul !…
J’ouvre une armoire et j’attrape des vêtements. Je commence à m’habiller.
- « Qu’est-ce que tu fais ? », me lance une voix depuis la salle de bains.
- « Je m’habille. », dis-je froidement.
- « Tu sors ? », poursuit la voix.
- « Oui. »
Silence, puis :
- « Tu vas où ? »
- « Je ne sais pas. »
A ce moment-là, je viens de finir de mettre mes chaussures. Il en me reste qu’à me lever, et à filer sans faire de bruit.
- « Tu ne viens pas te laver la figure, ou te raser ? », me demande encore Marine, depuis la salle de bains.
- « Non, j’ai décidé d’être crade, aujourd’hui. », je réponds excédé.
Je termine de nouer mes lacets, et je me lève pour sortir. Et soudain, je m’arrête terrifié.
A l’entrée de la salle de bains, la silhouette de Marine se profile devant moi, mais cette silhouette est totalement floue, comme recouverte d’une épaisse buée. La vision est saisissante, a quelque chose de spectral et de fantastique.
Marine en ce miroir embué lève doucement un bras et amène sa main vers son visage. On a l’impression que la main frotte une surface, comme pour enlever la buée, et le visage de Marine apparaît enfin, presque limpide. Son regard est triste, son expression grave. D’une voix étonnamment sérieuse, elle me dit :
- « Dorian, fuir la femme que tu aimes, ce n’est pas mieux que de fuir ton propre reflet. »
Je ne réponds rien. Je la regarde durement, sans doute pas aussi durement que je le voudrais, puis j’avance vers elle, je la contourne et je me dirige vers la porte d’entrée.
J’attrape une veste, je prends les clés de la maison qui sont posées sur une table basse, et je sors, claquant rageusement la porte derrière moi. Je ne sais pourquoi, je ne songe pas à la fermer à clé.
Je fuis la femme que j’aime. Je fuis mon propre reflet.
(A SUIVRE...)

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