6.
Comme si je ne le savais pas, qu’elle avait raison…
Comme si, parvenu à cet âge vénérable, je pouvais encore me leurrer sur la pertinence d’une fuite sans but, sans espoir, sans fin.
Bien content déjà que la marche forcée, d’un pas rapide et sec, empêche les larmes de jaillir par un mystérieux phénomène de translation. Il est très difficile de pleurer en marchant, ou alors c’est que l’on a commencé à pleurer avant de se mettre à marcher.
Arpenter, avaler les kilomètres, longer les rues, traverser les places, faire coulisser le décor, changer l’horizon, puisque l’on ne peut rien changer d’autre, cela console inexpliquablement l’œil humain. Peut-être parce que lorsque l’on pleure, on se sent figé dans le chagrin, dans la douleur, qui ralentit le temps au point de conférer un atroce sentiment d’éternité à un moment détestable. On pleure, on geint sur cette impossibilité d’avancer, de chasser la pensée triste, de passer à autre chose. On pleure sur le refus d’un après.
Alors que je me presse le long d’un interminable boulevard, il me semble confusément que je ne me suis pas retrouvé aussi seul depuis des années, malgré la foule grumelée, malgré le flot des voitures qui s’éparpillent dans les rues de la capitale. Je suis seul parce qu’elle n’est plus là. Cela ne fait pourtant pas plus de dix minutes que je suis sorti de chez moi, et déjà j’ai l’impression d’étouffer, de manquer de l’air particulier et essentiel qui oxygènerait mon cœur d’un souffle délicat dont je ne peux déjà plus me défaire.
Je regarde autour de moi à la recherche d’une quelconque surface réfléchissante, où je pourrais la retrouver ne serait-ce qu’un instant. Mais j’habite dans un quartier austère, avec peu de commerces, des vieux pâtés de maison en pierre de taille. Les miroirs s’y font rare. La vitrine d’un magasin Sephora, situé à quelques mètres, me donne néanmoins une idée.
Je rentre dans le magasin, et y frissonne un bref instant. Ces boutiques qu’on croirait faites tout en plastique me flanquent toujours le cafard, avec leur décoration échappée d’une mauvaise série Z de science-fiction et leurs rayons larges et aseptisés, emplis de petites formes géométriques aux couleurs criardes : boîtes, étuis, pots, tubes, rouges à lèvres, nécessaires de toilette, flacons de parfums… Tout y est emboîté avec ordre et laideur, comme s’il s’agissait du rêve dément d’un géomètre fou. Tout y est propre, limpide : pas une poussière, pas un papier qui traîne, pas une trace de pied boueux, même par les jours de pluie. Un magasin Sephora se veut clinquant et immaculé comme une morgue de luxe. Les fragrances de parfum qui s’échappent des différentes bouteilles se mêlent en une odeur unique de fleurs de synthèse, dont le bouquet agresse les fosses nasales comme un désodorisant bon marché qui empesterait une chimie grossière à l’origine végétale incertaine.
Je fais signe à un vendeur dont le regard aimable mais vacillant témoigne du peu d’habitude qu’il a de se confronter à un client de ma carrure.
- « Avez-vous des miroirs de poche ? », lui demandé-je
- « Bien sûr, monsieur. Nous avons ici un rayon entièrement dédié à ce produit », répond-il en m’amenant dans un point quelconque du magasin où l’on a jugé bon de confiner les miroirs. « Nous avons des versions avec fards et pinceaux, des versions simples, et nous avons également, un modèle avec double-miroir, dont un qui serait grossissant. Au-dessus, nous avons des séries plus fantaisistes. Ici, nous avons une gamme Hello Kitty et là une ligne exclusive autour de la série Twilight. Vous cherchez un cadeau pour une personne de quel âge ? »
- « C’est pour moi. », dis-je sèchement.
Le vendeur me jette un regard déconcerté, puis enchaîne.
- « Ah… Et bien, je suppose que vous préférez plutôt un modèle sobre ou classique. Tenez, ceci, c’est le modèle de base, discret, élégant… »
Il se saisit d’un miroir rond, chromé, l’ouvre et me le tend en face. J’ai le temps d’y apercevoir un œil bleu facétieux et un bout de frange le surplombant, avant de projeter ma main pour refermer, d’une tape soudaine, le miroir ennemi, toujours placé dans la main du vendeur. Surpris, il a un sursaut paniqué, d’autant plus que j’ai manqué lui coincer le doigt.
- « Je vous fais confiance, je me doute qu’il marche bien. », le rassuré-je, un peu vainement car désormais dans son regard, je peux lire une lueur de peur. Ces professionnels de la conversation mercantile basculent vite dans une inquiétude irrationnelle dès qu’ils se trouvent dans une situation imprévue. Rien de plus fragile qu’un homme qui ne possède qu’un seul discours.
Je lui prends doucement des mains le miroir fermé et je l’examine attentivement. Je réalise alors que le couvercle est chromé un peu à la manière de certains pommeaux de douche. En me penchant pour le regarder, j’y vois le visage flouté et déformé de Marine.
J’éloigne vivement le miroir de mon visage et le rend au vendeur.
- « Je ne veux pas un modèle au couvercle chromé. Je me vois dedans, ça me pose problème. »
L’homme me regarde de plus en plus déconcerté. Je ne sais quelle volonté d’y voir clair le pousse à me demander :
- « Mais… C’est bien un miroir que vous cherchez, n’est-ce pas ? »
- « Oui, mais… »
Comment expliquer ce qui ne peut pas l’être ? En allant à l’essentiel, peut-être, sans rentrer dans les détails…
- « … Voilà, il faut que, en cas de conflit, je puisse m’échapper rapidement, vous comprenez ? »
Le vendeur me regarde, immobile et tendu. Il n’ose même plus arborer une expression. C’est à peine s’il parvient à me répondre, d’une voix quelque peu crispée :
- « Oui… Très bien, je comprends très bien… Naturellement… »
Il lui faut quelques secondes pour retrouver pleinement ses esprits, mais c’est un toutou bien dressé et le réflexe marketing lui revient vite. C’est chose heureuse, d’ailleurs, car je ne vois pas comment la situation aurait pu évoluer.
- « Dans ce cas, nous avons une variante avec un couvercle noir. Là aussi, c’est très sobre, et euh… Ca peut vous convenir… »
Je regarde le nouveau modèle qu’il me montre. Oui, indéniablement, il me plaît bien. Mais je ne peux m’empêcher d’orienter mon regard à l’étagère au-dessus, là où se trouve la gamme des miroirs Hello Kitty. Il y en a un qui m’attire particulièrement. Il est en forme de fleur, le miroir en lui-même formant le pistil. La tête blanche stylisée de chat se trouve au-dessus, avec une petite fleur rose couvrant une partie de l’oreille gauche. Le tout forme le pétale du haut, tandis qu’au-dessous, quatre pétales latéraux, deux de chaque côté, achèvent de donner au cadre la forme d’une fleur. Les deux pétales du milieu arborent de petits dessins de fleurs blancs, roses et jaunes. Les deux pétales du bas, eux, sont illustrés, pour l’un du dessin d’un petit lapin blanc, pour l’autre par le logo de la marque.
- « Je vais prendre plutôt celui-ci », dis-je en m’emparant du premier de la pile.
Le vendeur ne cache pas la surprise que lui inspire mon choix.
- « Vous… Vous êtes sûr que c’est celui-ci que vous voulez ? », me demande-t-il un peu bégayant.
- « Oui, oui ! », je réponds enthousiaste. « En fait, c’est exactement ce que je cherchais. Merci, au revoir ! »
Je me dirige vers la caisse, paye le miroir et je sors du magasin.
A quelques mètres de là, il y a un petit square désert. Je vais m’asseoir sur un banc, et je décachette le paquet-cadeau que la caissière m’a fait d’office sans que je le lui demande. Le miroir apparaît à mes yeux, et le visage de Marine s’y incruste :
- « Ah, c’est ça que tu mijotais ? », me dit-elle de sa petite voix flûtée. « J’y crois pas ! Ca ne fait même pas une demi-heure que tu es sorti de chez toi, et tu n’as même pas la patience d’attendre de passer devant un miroir ! »
- « Et encore, j’ai perdu du temps en choisissant le modèle, sinon j’aurais fait beaucoup plus court. Regarde le cadre… »
Dans le miroir, le visage de Marine rétrécit un peu, de façon à pouvoir se pencher un peu en dehors de la glace. Sa tête s’incline de droite à gauche pour englober du regard tout le cadre extérieur.
- « Oh, c’est choooooooooooooou ! Merci… »
Puis son visage reprend sa place initiale, et Marine fait une petite moue enfantine et dit d’un air boudeur :
- « Mais tu vas avoir l’air complètement con, en pleine rue, avec ce truc-là dans les mains… »
- « Je m’en fiche, je t’aime ! »
Marine a brusquement baissé les yeux, comme sous le coup d’une petite décharge électrique. Je vois qu’elle a envie de sourire, mais tente de se retenir sans réellement y arriver. Elle finit par se pincer les lèvres, en dodelinant un peu de la tête, comme une petite fille qui n’ose pas redemander du gâteau.
Elle finit par dire, d’une voix faussement réprobatrice :
- « N’empêche, c’est pas parce que tu m’aimes qu’il faut acheter des objets idiots… »
- « Il te plaît ou pas, ce miroir ? »
Marine, les yeux baissés, continue balancer doucement sa tête. J’imagine alors sa silhouette, les bras le long du corps, les mains jointes dans le dos, au niveau des reins, le buste vacillant légèrement d’un côté puis de l’autre, s’appuyant sur la jambe gauche, puis sur la jambe droite, non sans raidir les épaules, de façon à donner à son corps un aspect un peu garçon, un peu dandy.
Elle répond finalement d’une petite voix :
- « Oui ! »
Son unique mot dure des notes, part dans un demi-grave et se termine par un couinement aigu, comme le ferait un slide sur la corde la plus aigue d’une guitare acoustique. Et je réalise alors pourquoi j’aime tant la diction de Marine : sa voix est musique, musique pure. Marine est née pour chanter, Marine est un chant d’oiseau qui voltige, un gazouillis qui hante mon cœur de son écho joyeux, Marine est le ciel de printemps qui a éteint la nuit…
- « Alors, si ce miroir te plaît », je rétorque, « ça n’est pas un objet idiot, c’est l’objet le plus important sur Terre : c’est ta petite maison à toi que j’ai toujours sur moi, et j’ai envie qu’elle te ressemble, que tu t’y sentes bien, que lorsque je sors le miroir de ma poche, je t’y trouve toute fraîche, toute pimpante, ou alors, encore un peu ensommeillée, avec ce petit regard doux qu’ont les chats quand ils dorment profondément et qu’on les réveille d’une caresse. Ils ont alors cette expression de ravissement total qui fait qu’on se sent le bienvenu auprès d’eux. »
- « Mon pauvre vieux, t’es complètement gâteux ! », me dit Marine, en rigolant.
- « Peut-être bien. », admets-je. « Après tout, si ça me plaît, qu’est-ce que ça peut faire ? »
- « Ce n’est peut-être pas ça qui m’intéresse chez toi. »
- « Tiens ? Quelque chose t’intéresse chez moi ? Dans l’absolu, alors ? », je demande, ironique.
- « Précisément. », dit Marine, avec un demi-sourire. « Et puis, ça ne te va pas, les trucs de filles. Et en plus, j’ai l’impression que tu cherches à m’imiter, à me singer… »
- « Tiens donc ? », je rétorque. « Ce serait pourtant amusant, non ? A présent que tu as décidé d’être mon reflet, moi, je vais devenir le tien. »
- « C’est hors de question ! », répond Marine brutalement. « Ca ne m’amuse pas moi, en tout cas. »
- « Je m’en doute un peu, mais rassure-toi, même si je décidais d’être ta copie conforme, je ne serais pas crédible une seconde. De plus, je suis bien trop moi-même pour pouvoir être quelqu’un d’autre, à plus forte raison une aussi ravissante jeune femme que toi. Il ne faut y voir que l’amusement maîtrisé d’un vieux loup solitaire… »
- « Un amusement maîtrisé ? », demande Marine, avec un air perfide que je ne comprends pas.
- « Ben… Oui. »
- « Pas si maîtrisé que ça, moi je dirais… »
- « Comment cela ? »
Son sourire se fait plus hautain encore, et elle laisse tomber :
- « Déjà, tu as très mal choisi le miroir, parce que celui-ci n’a pas de couvercle, et donc tu ne peux pas t’échapper. »
Je rougis un peu.
- « Tu m’as entendu, à la boutique ? »
- « Le miroir que tenait le vendeur n’était pas bien fermé. »
Je souris tristement.
- « Je crois que je n’ai plus très envie de m’échapper. Ni de tout maîtriser, d’ailleurs. »
- « C’est lâche de fuir, de toutes façons. »
- « Pas forcément. Ca peut être beau aussi. D’ailleurs, ne parle-t-on pas d’échappées belles ? »
Marine lève les yeux au ciel, puis dit :
- « Bon, j’abandonne. Qu’est-ce que tu vas faire, cet après-midi ? »
- « Je sais pas, je ne travaille pas aujourd’hui. Il me semble bien que j’avais une idée pour occuper ma journée, mais depuis que tu as pris la place de mon reflet, ça m’est un peu sorti de la tête. »
- « Bon… Ne fais pas la tournée des bars, non plus, hein ? »
J’éclate de rire.
- « Marine, je ne bois pas d’alcool. »
- « Jamais ? »
- « Jamais. J’ai l’alcool triste. Fais-moi boire trois vodkas, et j’irai m’asseoir dans un coin pour pleurer. Depuis ma première cuite vers 16 ans, ça a toujours été comme ça. Et les drogues, douces ou dures, me font à peu près le même effet. Je ne sais pas pourquoi. C’est ainsi. »
Dans le miroir, Marine me regarde d’un air profondément désolé, à la mesure de ce que je connais de sa descente personnelle.
- « Ah, mais ça, ça va être un méga problème entre nous ! », me lâche-t-elle
- « Ca ne sera ni le seul, ni le pire, j’en ai bien peur… »
Marine fait la moue puis ajoute :
- « Bon, c’est pas grave. Il faut que je me dise que c’est toujours bien de connaître quelqu’un qui ne boit pas et qui peut me ramener en voiture. »
- « Euh… Je n’ai pas le permis, ni l’intention de le passer un jour. »
Marine reste interdite, le visage figé, le regard chagrin. Elle inspire très fort puis demande :
- « Bon… Si on faisait toutes les mauvaises nouvelles d’un coup, comme ça, on serait débarrassés. Qu’en dis-tu ? »
- « Si tu veux… Bon, laisse-moi réfléchir quelques secondes… Il faut que je me rappelle de tout. Bon, l’alcool, la drogue, niet… Ca, c’est fait. Ah oui, je ne fume pas, je n’aime pas la bouffe américaine, j’ai horreur de la plage, des bains de soleil, des journées au bord de la piscine, je déteste les boîtes de nuit, les soirées télés, les soirées « entre amis » à vider des canettes en parlant de tout, de rien et de n’importe quoi, et entre nous, ça vaut mieux, parce que si dans le groupe où je me trouve, il y a un mec qui aime les mêmes groupes obscurs que moi ou les mêmes bouquins qui m’ont retourné la tête à une époque, on flingue la soirée en faisant bande à part et en discutant d’absolument tout jusqu’à 5h du matin.
Et avant que tu me traites de vieux con, je précise que tout ce que je viens de te dire reflète une constante immuable depuis au moins mes 17 ans. Je suis un misanthrope, un intellectuel hautain, un garçon qu’on trouve généralement antipathique dès la première seconde et capable du plus grand dédain par rapport au souci de considération et de respect d’autrui, et par extension, fermé à toutes les attentes sociales du tout venant, à partir du moment où ce ne sont pas les miennes, ce qui est hélas d’autant plus problématique, que moi je n’attends rien des autres, les tenant par défaut en fort basse estime. Tant qu’ils ne m’ont pas démontré le contraire, un mec est un con et une nana est une cruche. Suivant mon humeur du moment et mon souci de sociabilité du jour, je le laisse plus ou moins paraître. »
Marine, en ce miroir Hello Kitty, en reste atterrée. Je lis sur son visage toute l’amère étendue de sa déception.
- « Ah ouais, tout ça quand même… Mais, tu as des amis ? »
- « Curieusement, oui… Pas trop, juste assez. Et des fidèles, des très fiables, qui me fréquentent depuis de très longues années. De temps en temps, j’en écrème deux ou trois qui trahissent ma confiance, mais globalement je n’ai pas à m’en plaindre. En amitié comme en amour, je privilégie la qualité de relation. La vie est trop courte pour la perdre en compagnie de gens qui ont juste envie que l’on comble leur solitude ou leur ennui. J’en ai fait un principe qui m’a pas mal réussi, mais je laisse toujours la porte ouverte si quelqu’un veut me prouver sa valeur. Et s’il s’en fout de me prouver quoi que ce soit, pas de soucis, je m’en fous largement autant que lui. »
Marine détourne le regard, mal à l’aise…
- « C’est cynique et égoïste, comme façon de voir les choses. »
- « Sans doute, Marine, mais ça n’est pas la moins lucide, je pense. Tu as certainement beaucoup d’amis, avec qui tu es en contact plus ou moins rapproché, plus ceux que avec qui tu ne discutes que via le web ou des réseaux sociaux. Est-ce qu’ils seront encore là dans dix ans ? Si ta vie change, s’y adapteront-ils ? Et d’ailleurs, t’adapteras-tu, toi, à leurs propres changements de vie ? C’est facile aujourd’hui de se faire des amis, c’est encore plus facile de s’en défaire : Un clic ‘Supprimer’, un clic ‘Bloquer’, et hop, ni vu, ni connu, tu n’existes plus, tu n’as jamais existé… Pas de cris, pas de larmes, pas d’explications. On jette une vieille connaissance comme on jette une vieille culotte. Ce n’est pas cynique, ça, peut-être ? »
- « Je ne suis pas comme ça, moi. »
- « Je n’en doute pas, mais ça ne sert pas à grand-chose de ne pas être comme ça si les autres le sont. »
- « Mes amis non plus ne sont pas comme ça ! Qui es-tu pour pouvoir en juger ? »
- « Je ne juge rien ni personne, Marine, je ne connais pas tes amis, mais je connais bien le genre humain. Tu me demandes si moi j’ai des amis. Je te réponds que j’en ai pas beaucoup, mais que ceux-là seront encore à mes côtés dans dix ans, c’est une certitude. »
- « Oui, sauf ceux que tu ‘écrèmeras’, comme tu dis, parce qu’ils auront trahi ta confiance. »
Je sens le piège se refermer sur moi. Je ne peux que répondre mollement :
- « Ben ouais… »
- « Et quelle différence cela fait-il avec ce que tu prédis pour mes propres amis ? »
Je soupire et je baisse la tête.
- « Sans doute aucune… », reconnais-je.
- « Oh, mais si ! », relance Marine, excédée. « Ca en fait une de taille ! Toi, tu ne laisses pas les gens cliquer sur ‘Supprimer’ et ‘Bloquer’. Tu le fais à leur place ! C’est toujours plus agréable de virer les autres que de se faire virer par eux, n’est-ce pas ? On a l’impression de maîtriser son amusement là aussi ? »
Je garde la tête baissée, et je ne réponds rien. Marine, impitoyable, poursuit :
- « Tu veux gagner ma confiance, non ? Si je ne te conviens pas, tu vas m’écrémer, moi aussi ? »
Là, je proteste.
- « Mais jamais de la vie ! Tu es la femme que j’aime ! »
- « Et si un jour, tu ne m’aimes plus ? »
- « Je n’imagine pas… Mais quand bien même, tu seras toujours la femme que j’aurais aimée à la folie ».
Marine se permet un sourire goguenard :
- « Oh ! Quel privilège ! J’ai droit à un pass backstage ? J’aurais un badge avec mon nom ? Je suis honorée, vraiment… Alors, si je te suis bien, tu as toujours parmi tes relations toutes les femmes que tu as aimées ? »
Je lui lance un regard peiné.
- « Celles que j’ai vraiment aimées n’ont jamais eu envie de me garder comme ami. Je force parfois les gens à partir, mais je ne les force jamais à rester. Donc non, il n’y en a plus aucune dans mon entourage, mais je le regrette vraiment. Souvent, d’ailleurs, ce qui nous séparait, c’était plus un problème d’amour que d’amitié. J’aurais beaucoup aimé les garder comme amies. C’est déjà un crève-coeur, je trouve, de perdre une personne qu’on aime vraiment, et en plus, il faut perdre son amitié, c’est terrible.
Elle était là tout le temps, tous les jours, et soudain, elle n’est plus là du tout. C’est comme si elle était morte. Et j’ai eu hélas l’occasion de comparer. Mais j’ai encore quelques ex, dans mon entourage. Pas des filles que j’ai intensément aimées, mais je suis heureux qu’elles soient toujours là… »
- « Et elles, elles t’ont aimé ? »
Je reste silencieux un instant, puis je dis :
- « Va savoir… Il faudrait le leur demander… »
- « Et tu n’es pas curieux ? »
- « Ce serait une curiosité morbide… »
- « C’est surtout que tu t’en fous. »
- « Complètement. Je m’en foutais à l’époque, c’est pas maintenant que je vais m’y intéresser. »
- « Tu écris pourtant beaucoup sur l’amour. Ca devrait t’intéresser. »
- « Pff, tu parles. J’écris sur ma façon d’aimer, c’est tout. On peut s’y reconnaître, le cas échéant, mais c’est la seule qui m’intéresse vraiment. Justement parce que je suis un amoureux fou, un amoureux extrême, total, un amoureux créatif, onirique, absolu. Alors forcément, l’amour des autres à côté, il a quand même un relent de pantoufles… »
- « C’est dégueulasse de dire ça ! », s’indigne Marine.
- « C’est encore plus dégueulasse de le penser et de ne pas le dire. Tu sais, je crois que tout le monde fonctionne un peu comme ça. Tout le monde se sent extrême en amour quand le cœur bat fort pour quelqu’un. Tu trouveras toujours des gens qui te diront avoir fait un truc fou par amour, et en général, quand ils te détaillent l’anecdote, tu trouves souvent que c’est un truc complètement con, mais pas spécialement fou. Ils tentent juste de valoriser leurs actes par la folie, parce qu’ils pensent que leur propre façon d’aimer, c’est la vraie, c’est la seule. »
- « Et toi ? Tu as fait mieux, peut-être ? »
- « Ouais ! », je réponds avec un grand sourire. « Je suis même en train de faire un truc complètement fou pour toi en ce moment même, en tapotant comme un malade sur mon clavier. Un truc que je n’ai jamais fait pour aucune femme, et que je ne ferai plus jamais pour aucune autre. »
- « Et si je te disais que ça ne m’intéresse pas, tout ce que tu peux écrire sur moi ? Si je te disais que je ne lis pas ce que tu écris tellement ça me barbe au bout de deux lignes ? »
Je souris, et je réponds :
- « Ben, je me dirais : Chic ! Comme ça, c’est encore plus fou ! »
- « Et si c’était juste complètement con ? »
- « Ah, ça ne peut pas être con, vu à quel point je me creuse la cervelle pour écrire sur toi. »
Marine soupire. Elle a compris que sur ce sujet, elle va avoir du mal à me faire vaciller. Mais elle persiste néanmoins. C’est bien. Ce n’est pas si souvent qu’on me résiste à ce point, ça m’est foncièrement agréable.
- « Par contre, ce qui serait complètement con, c’est que tu aies tes chances avec moi, et que tu les gâches en écrivant ce livre. »
Je fronce les sourcils.
- « C’est vrai ? »
- « C’est une possibilité. Dans l’absolu. »
- « Pourquoi ça gâcherait mes chances ? »
- « Parce que ça me contrarierait. »
- « Et pourquoi ça te contrarierait ? »
- « Ben, je ne sais pas, moi ! Ca ne me plairait pas que tu disposes comme ça de ma personne, que tu me mettes en scène dans des situations ambiguës, que tu fasses de moi une fiancée que je ne suis pas. »
Je prends alors un regard d’enfant triste et boudeur.
- « Mais enfin, je fais bien attention à ne jamais dire ton nom, à ne jamais mettre des photos de toi, ou alors tellement modifiées qu’on ne peut pas te reconnaître, à ne jamais laisser perler aucune information permettant de t’identifier… »
- « Ah, mais je m’en fous de ça ! Moi, je sais que c’est de moi que tu parles ! Ca devrait suffire, non ? Et puis, bon, écrire des nouvelles sur un blog lu par quelques dizaines de personnes, c’est une chose, publier un livre à des milliers d’exemplaires, c’en est une autre. »
- « Ben, c’est mieux, non ? »
Marine lève les yeux au ciel :
- « Oh, mais tu es autiste ou quoi ? Je te demande d’imaginer quelque chose de relativement probable, à savoir que je puisse me dire que bon, je suis avec quelqu’un, mais je peux te trouver touchant, tu vois ?… Mais, en même temps, le fait que je vois à quel point tu es toqué au point d’écrire un livre sur moi alors que tu ne me connais même pas, ça peut me faire dire ‘le mec est pas net, je le zappe !’ ».
Je la regarde sans rien dire.
- « Et alors ? »
- « Et alors, est-ce que ça serait pas complètement con d’avoir fait tout ça juste pour te faire griller ? »
Je la regarde toujours fixement, puis, petit à petit, je me mets à rigoler devant une Marine totalement déconcertée. Encore un peu hilare, je réponds :
- « Peut-être bien… Je n’en sais rien, en fait. C’est possible que je sois un mec pas net. Sentimentalement, j’ai vécu des trucs beaucoup plus difficiles que la plupart des gens, et ça m’a sans doute altéré. J’ai des envies d’ados et des appréhensions de vieillard. Je suis fou amoureux, mais je ne peux rien vivre avec toi. Je ne peux pas renoncer à ce que je ressens, et les autres filles ne parviennent pas à m’intéresser vraiment. Je suis dans une impasse totale. Alors j’écris, et il me semble qu’en écrivant, je cherche la sortie. C’est encore comme ça que j’ai le plus de chances de la trouver. Mais ça m’épuise, ça me hante, et j’ai le sentiment que chaque mot que j’écris t’enracine encore plus profondément en moi. Et en même temps, je suis enthousiaste, je suis inspiré, je sens que je tiens un truc pas ordinaire… Je dois aller jusqu’au bout. Je dois accomplir cet amour d’une manière ou d’une autre. Je crois que je n’ai pas vraiment le choix. »
- « Même si tu me perds ? Même si c’est le prix à payer pour ton chef d’œuvre ? », demande Marine, non sans une nuance de mépris.
Je baisse les yeux. Choisir entre l’écriture et la femme que j’aime, j’espère bien, dans la réalité, ne jamais être acculé à cela...
Je relève la tête et je dis à Marine :
- « Ecrire, c’est toute ma vie, Marine. C’est peut-être la seule chose que je sache faire vraiment bien. C’est aussi une partie de moi essentielle, peut-être la plus précieuse. Ce n’est pas obligé que ça te plaise, mais si ça te dérange vraiment, si tout ce que j’écris sur toi t’est désagréable, alors c’est qu’on a vraiment rien à faire ensemble. »
Le regard de Marine se durcit. Elle lâche, fielleuse :
- « En l’occurrence, Dorian, on a véritablement rien à foutre ensemble, que tu écrives ou pas ! »
Je demeure songeur, étrangement détaché. Je dis :
- « Je sais bien. C’est l’impression que j’ai moi-même, parfois, quand j’essaye de réfléchir à tout cela le plus objectivement possible. Malheureusement, mes sentiments ne subissent pas l’influence de mes impressions. »
Je plonge mon regard au fond du miroir, à la recherche des yeux de Marine, ces yeux qui m’ont capturé il y a déjà quelques années, des yeux toujours un peu fuyants, jamais vraiment opposants ; des yeux plein de répondant, mais souvent sans réponse.
Elle semble triste, à présent, et son air boudeur se voudrait un reproche.
- « Tu vas avoir très mal, Dorian. Vraiment très mal… », dit-elle sombrement.
Curieusement, cette perspective m’effraie moins que je ne le prévoyais…
- « Je m’y prépare. », réponds-je après quelques secondes de silence. « Ca ne me paraît pas absurde de souffrir cette fois-ci. Ce sont lors de toutes les autres fois que j’aurais voulu éviter la douleur. En même temps, peut-être que ça a été un bon entraînement. Cela me sera sans doute vital en temps utile. »
- « Je n’ai pas envie de te faire souffrir. », rétorque Marine, chagrinée.
- « Non, il ne faut pas le voir comme ça. Je suis un homme éperdument amoureux, stupidement amoureux même. C’est une condition qui, en ce qui me concerne, m’a toujours fait souffrir, que je sois en couple ou non. C’est toujours éprouvant quand une femme devient le centre de ma vie, c’est encore plus éprouvant quand elle ne peut pas l’être ou qu’elle disparaît brutalement. C’est bien parce que je n’ai jamais trouvé d’issue heureuse à l’amour que je m’en suis si longtemps éloigné, et que je me suis cherché dans des relations absurdes, dérisoires ou surréalistes. Je sais aujourd’hui que ça ne sert à rien. Je suis fait pour aimer passionnément, tout comme une femme est faite pour enfanter. C’est implanté en moi comme un programme.
Si mon naturel me pousse à cette folie d’aimer de laquelle naît tant de souffrance, alors il me faut accepter de souffrir d’amour, sans complaisance malsaine mais sans honte aucune. »
- « Je n’ai pas non plus envie de te voir souffrir à cause de moi, même indirectement. », dit encore Marine.
- « Tu ne me verras pas souffrir. Les chats se cachent quand ils sont blessés. Là aussi, je suis comme eux. Si mon amour est solitaire, ma douleur le sera aussi. Elle ne te concernera pas. »
- « Tu m’en voudras… »
- « Si tu me mens, si tu me trahis, peut-être t’en voudrais-je un peu, mais pas beaucoup, je ne suis pas rancunier de nature, du moins pas envers les femmes. Si avec moi tu es toujours toi-même, quoi que tu me dises ou me fasses de blessant, je ne t’en voudrai jamais. Je m’en rends bien compte, tu sais, que tu en fais déjà beaucoup en me tolérant dans ton environnement depuis si longtemps. Qu’est-ce que je pourrais bien te reprocher, finalement ? »
- « De n’être qu’un reflet, par exemple… »
Je le détaille du regard, ce reflet adorable qui envahit ma vie, et qui dresse son minois au coeur du cadre de plastique rose que je tiens entre mes mains.
- « Tu es un reflet qui vaut bien des femmes de chair. Je ne sais pas si je pourrai m’en satisfaire, mais je vais essayer. Tiens d’ailleurs, puisque c’est ta première journée à me refléter, j’ai envie de la passer avec toi, entièrement… »
Soudain, j’ai une idée qui me vient en tête. Je regarde Marine, et je lui dis :
- « Je sais, où je vais t’emmener. Je sais où on va aller, et où tu vas pouvoir tester tout ton potentiel de reflet. Marine, mon amour, je t’embarque de ce pas au Luna Park des miroirs ! »
- « Comment ? Où ça ? », demande Marine, un peu déconcertée.
- « Tu vas voir », réponds-je énigmatiquement en rangeant le miroir Hello Kitty dans ma poche.
Je me lève du banc et je sors du square. A quelques mètres de moi, se trouve l’entrée d’une station de métro. Je m’y dirige d’un pas ferme et résolu.
7.
Au nord-ouest de Paris, la Seine serpente en lacets harmonieux en direction de Mantes-la-Jolie. Mais c’est bien avant, au sortir même de la capitale, de l’autre côté du fleuve, que l’on a implanté une insolente ville artificielle, sorte d’îlot de béton et de ferraille, d’un futurisme grisâtre et fatigué.
Il y a une quarantaine d’années, lorsque l’on a installé de force ce parangon de la modernité entre ces deux charmantes bourgades qu’étaient, en ce temps-là, Courbevoie et Puteaux, il était question d’en faire un quartier d’affaires extrêmement actif dont la rigueur architecturale se voulait la bannière étoilée d’un libéralisme conquérant. Peut-être parce que cette prophétie en béton armé ne pouvait inspirer que des pensées agressives aux gens de goût, on choisit de baptiser ce quartier La Défense.
Au fil des ans, La Défense perdit en potentiel futuriste ce qu’elle gagna en rentabilité. Les tours cessèrent progressivement de s’y dresser et se contentent désormais de servir de sièges sociaux clinquants pour des sociétés multinationales dont tout le monde se fout, et qui arborent leurs édifices nourriciers de logos géants à leurs effigies, vulgaires le jour, aveuglants la nuit, et qui contribuent grandement à la laideur du site et à la mégalomanie d’une bonne vingtaine de petits hommes en costume gris que l’on ne reconnaît comme magnats que lorsqu’ils sortent leurs chéquiers.
Comme toutes les créations visant à déifier un certain idéal d’ordre et de perfection, La Défense est le fruit de cerveaux profondément chaotiques, qu’ils soient de ceux qui l’ont imaginé ou de ceux qui s’acharnent à s’y épanouir. C’est en cela que le lieu exerce une véritable fascination sur toute personne ayant la curiosité et l’intelligence de s’y promener sans plan de carrière.
Perdant petit à petit son caractère déshumanisé, La Défense s’essaye déjà depuis de nombreuses années à devenir, on ne sait trop sous quelle impulsion, un lieu de vie. Ce sont donc des commerces, des restaurants, des attractions diverses qui ont récemment ouvert, avec une ferveur dans l’enthousiasme à laquelle on reconnaît immanquablement les militants des causes perdues.
Car si La Défense en elle-même, dans l’austérité minimale, qui la caractérisait au début, pouvait être prise comme un cauchemar urbain, elle n’en demeure pas moins un cauchemar d’esthète, qu’anoblit davantage encore l’implantation aléatoire d’œuvres – supposées - d’art, dont le design froid et prétentieux au message incertain contribue à dessiner un paysage extraterrestre, un rêve fou d’écrivain de science-fiction soucieux de dépayser son public.
Depuis quelques années, la tendance est plutôt à transformer toutes les surfaces à découvert en terrains de jeux ou en lieux de promenade organisés. Au milieu du gris, du métal froid, on s’évertue à apporter de la couleur, et fatalement on le fait au moyen d’accessoires plastiques fragiles et laids, aux teintes criardes et salissantes, qui s’imprègnent avec voracité des fumées noires de la ville et s’en tatouent les surfaces et les encoignures. Comme si cela ne suffisait pas, et pour suggérer l’éventualité de divertissements nocturnes, on a installé un peu partout des kilomètres d’enseignes au néon qui projettent leurs lueurs glauques au cœur de la nuit, parvenant à donner à ce quartier, d’ordinaire à la pointe du modernisme minimal et élégant, une ambiance sordide de coupe-gorge, à laquelle pourtant peu de cités-dortoirs de banlieues chaudes pourraient prétendre.
A cela s’ajoute le minimum syndical en termes de verdure que l’urbaniste moyen s’est crû obligé d’apporter. Il consiste en une rangée d’arbustes de tailles et de feuillages identiques, tous plantés dans des pots de bois peint, géométriquement taillés afin de s’harmoniser avec le tout bétonné du lieu. Inutile de préciser que l’ensemble a des allures de laboratoire végétal à ciel ouvert, que l’on est étonné de ne pas voir des tubes à essais ou des alambics disposés aux alentours. On est même encore plus surpris, en passant la main entre les branches de sentir des vraies feuilles, et non pas le tissu rêche propre à la ramure d’une plante artificielle.
Autour d’un gazon taillé au centimètre près dont on aperçoit le grillage plastique d’implantation en écartant les brins, et non loin d’un plan d’eau aux allures de flaque d’essence, on peut également poser ses fesses sur des bancs de béton à peu près aussi confortables et bucoliques qu’un amoncellement de parpaings.
Dans cet endroit, où je vais peu, il m’est néanmoins arrivé une fois de tomber sur une animation de rue, terme impropre mais je n’en vois pas d’autre, consistant en une soirée dansante entre deux tours, dont la programmation musicale était essentiellement composée de tangos, paso-dobles, salsas et autres musiques antédiluviennes et latines, leur diffusion publique ne nécessitant pas de payer un forfait à la SACEM.
Ce cocktail sonore exotique et radin, que les simplets trouvaient furieusement rétro, attirait une respectable proportion de retraités encore verts et d’employés de bureau pauvrement emballés dans des chemises à rayures blêmes et des pantalons à pinces, le tout s’agitant en des mouvements rouillés et inaboutis, très vaguement en accord avec le rythme, et ne servant de prétexte qu’à de peu motivants rapprochements de corps, frétillants d’une excitation que l’on devinait fort rare. Ce spectacle navrant, d’autant plus navrant que je devais être le seul à ne pas me sentir à ma place, atteignait en misère humaine et en vulgarité suintante un niveau que l’on ne rencontre plus guère que dans les bals des pompiers du 14 juillet.
Bref, passons…
La conclusion de tout ceci est qu’il résulte du quartier de La Défense la désagréable impression d’avoir atterri dans un terrain vague de la Courneuve où l’on aurait planté de ci, de là, quelques panneaux représentant le résultat idéal d’un grand projet architectural à venir, mais qui baigneraient dans une boue malsaine où surnageraient des carcasses de mobylette. C’est là le tour de force des urbanistes d’avoir transformé un quartier comme La Défense uniformément grisâtre et mort en un mic-mac improbable tenant du fumier en décomposition.
Seule la Grande Arche, allergique à la couleur, répulsive à la vie, affichant sa propre aberration comme une provocation, conserve son caractère cauchemardesque, et on est alors presque soulagé de la sentir dressée au-dessus de nos frêles silhouettes humaines comme la statue d’un Dieu, absent et souverain, qui serait le garant d’une éternité supérieure, une éventualité rendant plus supportable le désespoir ultime des publicités hystériques affichées par l’écran digital trônant au-dessus de l’entrée du Castorama du Centre Commercial des 4 Temps.
On retrouve ce même désespoir humain lorsque la rangée d’escalators hisse les travailleurs résignés jusqu’au grand hall de la gare de La Défense, une immense place en sous-sol cernée de commerces et de restaurants enchâssés les uns à côté des autres comme les alvéoles d’une ruche. Cette place, qui n’est qu’un grand trou, centralise des lignes de métro, de RER de bus et de tramway, et semble n’avoir été imaginée qu’afin que toute la foule générée par ces moyens de transport soit à même de s’y heurter, s’y bousculer, à l’image des groupes de pigeons qui, un étage au-dessus, en plein air, font la curée autour des miettes de pain dispensées par un vieillard désoeuvré.
Que fais-je moi-même, au sein de cette foule imbécile, à tenter d’avancer à mon rythme au milieu d’un troupeau zombifié, habitué à faire deux fois par jour le même trajet au même moment et à la même vitesse ? Qu’est-ce qui m’amène, moi et Marine, cachée dans le miroir Hello Kitty qui dort dans ma poche, à venir faire une promenade romantique dans un endroit qui s’y prête si peu ?
La réponse est pourtant simple : je viens me promener au pied des tours, et tout particulièrement des tours aux fenêtres en verre miroir qui pullulent à La Défense et dont je sens bien qu’il y a un intéressant parti à tirer pour un aussi joli reflet que celui de Marine.
En sortant du RER, je me dirige vers deux tours jumelles que j’aperçois, situées l’une en face de l’autre de part et d’autre d’une rue. Lorsque j’arrive devant la première d’entre elles, fort évidemment, le reflet de Marine s’installe en lieu et place du mien.
- « Alors ? », lui dis-je. « Qu’est-ce que tu en penses ? Tu vas pouvoir en faire des choses ici… »
Marine, dans le miroir, lève la tête au-dessus d’elle, et contemple, l’immense tour dont elle semble faire partie. Une expression d’enfant émerveillé se peint sur son visage, ses yeux pétillent de joie et elle dit :
- « Ca oui, tu m’étonnes… Tiens, je vais grimper voir de quoi ça a l’air vu d’en haut. »
Et avec une surprenante agilité, Marine se met à escalader la tour, appuyant ses pieds sur les minces séparations des fenêtres, comme si elles étaient les barreaux d’une échelle.
En la voyant ainsi monter si haut, et si rapidement, j’avoue ressentir une angoisse un peu irrationnelle. Je sors de ma poche le miroir Hello Kitty, où je vois son visage un peu crispé par les efforts de la grimpette.
- « Fais attention à toi ! C’est dangereux d’aller aussi haut… »
Elle me répond, amusée.
- « Mais non, je ne risque rien, voyons… Ca ne peut pas tomber, un reflet… Ou alors, il faudrait que ce soit toi qui tombes, et devant un miroir…»
Je souscris à la logique de ce raisonnement, faute d’avoir quelque chose à y opposer. Je relève la tête au-dessus de moi. Marine doit bien être arrivée ainsi au 15ème étage au moins, c’est à peine si, d’en bas, je distingue sa silhouette menue qui s’éloigne toujours vers le haut.
- « Tu me regardes bien, hein ? Je vais te faire un tour qui va t’épater. », me dit Marine dans le petit miroir que je tiens toujours à la main.
Là, haut, je vois que Marine est parvenue au dernier étage de la tour. Je vois sa silhouette qui recule depuis la dernière fenêtre-miroir, comme si elle prenait son élan. Puis tout d’un coup, Marine prend son élan, cours et saute à travers le miroir. Sa silhouette se roule en boule et traverse le vide en un gracieux saut périlleux qui se termine dans la tour située en face. A peine entre-t-elle en contact avec l’un des miroirs que sa silhouette se désintègre pour se reconstituer, en une fraction de seconde, en taille géante sur la totalité de la tour. C’est une Marine immense, de plusieurs dizaines de mètres de hauteur qui apparaît face à moi, et qui exécute un petit entrechat, en levant les bras en une pose de danseuse étoile.
- « Tadaaaaaaaam ! », laisse-t-elle tomber du haut de sa silhouette.
J’en reste bouche bée.
- « Waouh ! », parviens-je à dire. « Attends, je te rejoins ! »
Comme il est un peu risqué de traverser juste à cet endroit, je descends la rue qui sépare les deux tours, d’un pas vif et empressé, jusqu’à un passage piéton qui se trouve un peu au-delà des deux édifices.
Alors que je m’apprête à traverser, j’aperçois, de l’autre côté du passage, une jeune fille aux cheveux noirs fins, et à la peau mate, qui s’avance dans ma direction. Elle porte un jean bleu et un tee-shirt noir, sur lequel est brodé en lettres dorées le mot anglais « Felicity ».
Son visage, à la fois long et doux, mais présentant certaines aspérités donnant une fausse impression de raideur des traits, m’évoque celui de Marine, même si son nez est plus aquilin, ses pommettes moins relevées et sa bouche plus pincée. Ses grands yeux noirs se fixent sur moi avec une troublante intensité, et elle esquisse un sourire un peu mélancolique. De corps, elle est assez semblable à Marine, même taille, même morphologie, fine et nerveuse, gracieuse et garçonne à la fois.
Nous empruntons simultanément le passage piéton, tout en nous regardant l’un l’autre, et au moment où l’on se croise, la jeune fille me dit, d’une voix si faible et si triste que je manque de ne pas l’entendre :
- « Vas donc la retrouver, la fille-qui-est-sur-ton-téléphone, puisque c’est elle que tu aimes…. »
Je m’arrête un instant, mais la jeune fille poursuit son chemin sans se retourner. Je la suis du regard, désolé, sachant très bien que cette fois-ci, c’est la dernière fois que je la croise.
Je ne voulais pas lui faire de mal. Je ne suis vraiment qu’un imbécile.
Lorsque je parviens sur le trottoir d’en face, j’entends soudain une voix qui déchire le silence.
- « Je t’ai vu ! »
Je sursaute sous l’apostrophe. La voix émane d’une voiture garée sur le bord du trottoir. En m’en approchant, je distingue le visage furibond de Marine dans le rétroviseur de droite.
- « Quoi ? », demandé-je un peu courroucé. « Je ne faisais rien de mal, je regardais juste cette fille. Elle est jolie, et je trouve qu’elle te ressemble, en plus… »
- « Oui, et bien moi, non seulement, je trouve qu’elle ne me ressemble pas, mais je trouve que ton attention est assez vite distraite pour un amoureux transi. »
- « Mais enfin, c’est juste une fille que je croise dans la rue ! Ca n’a aucune importance. Je l’ai regardée comme je regarderais un paysage ou un tableau. »
- « Hola oui, comme tu regarderais un nu artistique, même, non ? »
Je me sens odieusement vexé, et pour la première fois, j’ose monter le ton avec elle :
- « Ecoute, Marine, ça suffit ! On n’est pas ensemble. Tu me l’as répété assez souvent. Alors, je regarde qui j’ai envie, et même, je me tape qui j’ai envie ! Tu n’es pas ma copine, et seule ma copine, si j’en avais une, aurait son mot à dire sur ce sujet ! »
Dans le rétroviseur, le visage de Marine s’est figé dans une expression d’une dureté absolue. Sa tension est palpable, mais on sent qu’elle se force à demeurer calme, et c’est même d’une voix absolument maîtrisée qu’elle répond :
- « Ah oui ? Et la femme dont tu prétends être fou amoureux ? La femme à propos de laquelle tu noircis tant et tant de pages ? La femme à qui tu parles d’amour éternel et à qui tu avoues avoir envie de lui faire un enfant ? La femme pour laquelle tu es prêt à faire n’importe quel sacrifice, si on t’écoute ? Elle n’a pas son mot à dire, elle ? »
Un long silence gêné suit son flot de questions. Je cherche désespérément des arguments à opposer, mais je n’en trouve pas, et au fur et à mesure que mes torts m’apparaissent plus clairement, je sens une terrible culpabilité monter en moi, m’amener au bord des larmes… Ma main se pose sur ma bouche, comme pour l’empêcher de dire d’autres âneries, et je me sens le jouet d’une inextricable confusion. Je parviens néanmoins à dire :
- « Excuse-moi, je suis désolé. Bien sûr, tu as raison. Pardonne-moi, je ne ferai plus jamais quelque chose comme ça... »
Puis, en proie à l’émotion, je me détourne et continue mon chemin. Pour aller où ? Vers la tour des miroirs, où ne se trouve plus la Marine géante, aussi grande que l’amour qu’elle m’inspire, et qui s’en est allée lorsque mon regard s’est détournée. Blême et tourmenté, je longe la tour d’un pas morne. Dans le miroir qui la recouvre, Marine me suit, au même pas que moi, en me regardant d’un air méprisant que je n’ose pas affronter. Tout en marchant, je garde les yeux fixés sur un horizon absent, y cherchant une issue dérisoire.
- « Tu as beau dire », dit Marine d’un ton sec, « tu es bien un mec comme les autres. »
- « Non, ça n’est pas vrai. », me défends-je faiblement.
- « Tu parles, dès qu’il y a un décolleté échancré ou un jean taille basse, tu tombes en arrêt. »
- « Non, c’est quand elles te ressemblent, quand elles ont quelque chose dans le regard que je voudrais lire dans le tien, quand elles me font oublier que tu n’es pas là… Jusqu’à ce que je me souvienne à nouveau que tu es tout le temps là, depuis bien avant ce matin, d’ailleurs. Et là, je m’éloigne. D’aussi près que je me tienne, je finis toujours par m’éloigner… »
J’interromps ma marche, et je me tourne vers la droite pour la regarder. Marine aussi s’arrête et se tourne vers moi, les deux mains sur les hanches, dans une pose de dandy soigneusement étudiée, qui me fait sourire d’attendrissement.
- « A cause de moi ? », demande Marine. « C’est plutôt de moi qu’il faudrait que tu t’éloignes. »
- « Je sais. Mais… Je ne peux pas. Je n’y arrive pas. Je ne sais pas pourquoi. Enfin, si, je sais pourquoi, mais je ne peux pas y remédier. »
Marine arbore un petit sourire dédaigneux qui me fait mal.
- « Ca viendra, va… »
- « Mais non, ça ne viendra pas… Je ne laisserai pas ça venir, de toutes manières. »
- « Holà oui, on a pu voir à quel point tu contrôles toujours tout. », répond Marine, ironiquement.
- « Ce n’est pas pareil, avec toi. Non seulement, je n’arrive à rien contrôler, mais je ne veux pas te mentir, ni te dissimuler quoi que ce soit. Je m’interdis les seules manières grâce auxquelles je pourrais reprendre contrôle. »
- « C’est donc si important que ça, de tout contrôler ? », demande Marine, avec un regard appuyé.
- « Jusqu’ici, ça ne me réussissait pas trop mal… Les plus grandes souffrances de mon adolescence étaient dues au fait que je m’abandonnais totalement à la fille que j’aimais, et que je ne voyais rien venir, ni sa désaffection, ni sa trahison, ni son hypocrisie. En contrôlant chacune de mes pulsions, chacun de mes élans, j’ai cessé d’être la victime de mes sentiments. Du gentil garçon que j’étais, facile à dompter, facile à jeter, je suis devenu un parfait indifférent, hautain, méprisant, perpétuellement ironique. A partir de ce moment, et malgré mon physique un peu spécial, j’ai eu une vie sentimentale moins dangereuse, à défaut d’être heureuse ou passionnée, et j’ai toujours été celui qui largue. Ca fait bien dix ans que je ne me suis pas fait larguer. Note que ça n’était pas forcément le but recherché, mais les femmes sont ainsi faites qu’elles s’acharnent à vouloir s’aliéner un type dont le cœur est inaccessible, plutôt que de se donner aux hommes qui le leur offrent sur un plateau. Il faut bien, à une femme, dix ans et un gros chagrin, en moyenne, pour arriver à comprendre qu’un mec qui a l’air d’en avoir rien à foutre d’elle, ben en fait, il n’en a vraiment rien à foutre d’elle. Et je sais de quoi je parle, j’en ai été assez souvent un. »
- « Tu ne crois pas que tu fais un peu des généralités, là ? »
- « Ah si, complètement ! Mais tu ne peux pas savoir à quel point les gens se donnent du mal pour coller à des généralités pareilles. Soit qu’ils manquent d’imagination, soit qu’ils ont envie de faire mentir l’évidence, toujours est-il qu’au final, ils cherchent perpétuellement en amour le défi à la con dont ils ne se relèveront pas. »
- « Et moi, tu ne crois pas que j’en suis un pour toi ? Un gros défi à la con dont tu ne te relèveras pas, d’autant plus que tu n’as pas vraiment envie de t’en relever ? »
Je m’accorde, bien inutilement, le temps de la réflexion. Pourquoi les choses sont-elles donc si compliquées ?
- « Non…. Enfin, si… Je ne sais plus… C’est devenu un défi, par la force des choses. C’était ça ou désespérer de tout, et j’ai assez désespéré des choses comme ça jusqu’à maintenant. En plus, essayer de donner du sens à un coup de foudre ne me semble pas un défi à la con, surtout si cela me permet de refaire surface, de redevenir moi-même. »
- « Et de prouver à la face du monde que tu vaux mieux que les autres hommes ? », demande Marine, ironique.
Je souris, tristement.
- « De te le prouver à toi, surtout. Je crois que n’importe quel homme amoureux ne rêve que de ça. Et en comparaison, la face du monde serait certainement plus facile à convaincre… »
Marine pose sur moi un regard savamment rendu inexpressif, puis elle dit finalement :
- « Tu tiendras pas le choc.»
Je baisse les yeux, je ne réponds rien.
- « Et je le prouve ! », ajoute-t-elle soudainement.
Marine s'avance alors vers moi, traverse le miroir et m'agrippe brutalement aux épaules. Sans que j'y oppose beaucoup de résistance, elle me fait tourner sur moi-même et me plaque brutalement contre la paroi de la tour comme si elle cherchait de force à me faire entrer dans le miroir.
Ses mains quittent mes épaules et descendent le long de mes bras, enserrent mes poignets et les relèvent brusquement vers le haut, les plaquant eux aussi contre la paroi glacée d'où Marine s'est échappée.
Quelque chose se révolte en moi contre cette violence inutile et je suis tenté de me dégager sans douceur de cette étreinte forcée. Mais je ressens aussi une inexplicable langueur à sentir les doigts de Marine soutenir mes poignets avec une implacable fermeté. Une partie de moi ne rêve que de s'abandonner à cette emprise, et une étrange douceur semble saisir mon coeur, avec cette même poigne étouffante et protectrice.
Marine me maintient fermement dans cette position, et son visage s'approche de moi pour se tenir seulement à quelques centimètres du mien, au point que je me demande si elle ne se hisse pas sur l'extrême pointe des pieds pour y parvenir. Mon coeur bat à tout rompre. Ma respiration est difficile. Jamais auparavant, sans doute, je n'avais vu ce visage adoré d'aussi près...
- « A présent, tu peux m'embrasser.», me dit alors Marine, d'une voix basse, sensuellement chuchotée. « Une fois. Une seule fois. Car après cela, tu ne me verras plus jamais. Ni dans un miroir, ni autrement… Ou alors… Tu résistes à la tentation de m'embrasser. Et là, je reste… »
Elle sourit, contente de sa trouvaille, doutant peu du choix que je ferai. Je reste tétanisé par ses paroles, et je redoute même le simple fait d'ouvrir la bouche, comme si cela suffirait à faire basculer ma vie.
Marine me maintient toujours contre la paroi, mais ses mains ont relâché leur étreinte. La sensation sur mes poignets s'est faite plus douce, plus tendre, à moins que ce ne soit qu'une impression.
Elle avance davantage son visage. Je sens même sur ma bouche le souffle chaud de son haleine.
Marine sourit plus largement, son regard se fait enamouré. J'ai beau savoir que tout cela est surjoué, j'en suis ému presque aux larmes. Je sens monter en moi une souveraine pulsion de tendresse. Je comprends que Marine a trouvé le moyen de mettre fin à mon amour pour elle de la plus douce des façons. Elle sait que ce baiser qu'elle s'apprête à me donner sera suffisamment un accomplissement en lui-même pour que je ne regrette jamais vraiment de l'avoir fait. Ce qu'elle ne sait pas forcément, c'est que j’ai conscience qu'il me hantera jusqu'à la fin de mes jours et que l'idée de ne plus jamais la voir me terrifie, m'exsangue, m'incite à mourir soudainement dès la première seconde où nos lèvres s'éloigneront.
J'échappe à ce dilemme en fermant les yeux, mais je ne profite pas longtemps de cette cachette...
- « Ah non ! », dit-elle du ton péremptoire et condescendant d'une institutrice, « Interdiction formelle de fermer les yeux ! Tu me regardes bien en face, quoi qu'il arrive ! »
Je n'ai d'autre choix que de rouvrir les yeux, et de contempler de nouveau ce visage que j'aime tant, et de rester là, soumis au jeu idiot de cette jeune femme, me morigénant intérieurement de ne pouvoir lui résister, de ne pas même sentir ma passion altérée par les tortures qu'elle m'inflige et les remarques désagréables qu'elle me fait subir. Marine de mon coeur, Marine de mon âme, je suis à toi quoi qu'il advienne. Il me semble que toute ma vie, j'ai attendu ce moment, et à présent, je le redoute, peut-être parce que je sais, aux tréfonds de mon être, qu'une fois que j'aurais goûté à ces lèvres-là, je ne pourrai plus jamais embrasser une autre femme.
Mes yeux ne savent où se poser. Ne pas regarder la bouche, où je vais tomber vers elle, je vais tomber tout court, pour ne plus me relever. Marine m'a dit cela il y a quelques minutes, que je n'avais pas envie de me relever. Mais là, à quelques centimètres de son visage, je sens bien que c'est tout le contraire, que je me sens plus indéracinable qu'un chêne, plus inexpugnable qu'une cathédrale, plus impérissable qu'une statue de marbre. Je suis ma force retrouvée, je suis ma jeunesse éternelle, je suis mon amour absolu.
Cette puissance de vie que Marine suscite en moi éclaire avec lucidité le chemin qui est le mien. Aussi forte que soit mon envie d'embrasser Marine, de la prendre dans mes bras, de lui dire à l'oreille toutes ces choses que je n'ai jamais dites avant, la perspective de ne plus jamais la voir, de ne plus entendre sa voix, de ne plus me réchauffer à la lumière indéfinissable de son sourire, m'est tout bonnement insupportable.
Je me rends compte alors que l'une des particularités de cet amour si intense que j'éprouve pour Marine, c'est cet étonnant contexte de durabilité. Pas d'impatience en moi, pas même cet empressement, cette urgence du contact rapproché ou visuel qui caractérise tant d'amoureux transis. Au contraire, cette idée d'attendre durant des années que le coeur de Marine s'éveille peut-être à mon égard a quelque chose d'étonnamment rassurant, comme si moi aussi j'avais besoin de ce laps de temps pour devenir l'homme qu'elle aimera. Quitte à la voir dans d'autres bras que les miens... Au contraire, même... Je voudrais qu'elle vive pleinement sa jeunesse, et qu'elle me réserve sa maturité, qu'elle m'honore de pouvoir l'aimer enfin en femme accomplie, en amoureuse avisée, en mère aimante...
Oui, je me sens prêt à attendre indéfiniment ce bonheur-là, même si le temps joue contre moi et qu'il ne me reste plus que quelques années avant de commencer à réellement vieillir. Marine m'aimera-t-elle avec les cheveux gris, puis avec avec les cheveux blancs, la peau marquée et tombante, les yeux cernés de rides craquelées ? Si seulement nous avions le même âge, tout aurait été tellement plus simple...
Toutes ces pensées générées par les certitudes envolées d'une foi amoureuse me rendent lointain le baiser d'adieu auquel Marine me convie, et c'est presque avec une tranquille affection que mon regard soutient le sien, alors qu'elle me fait ses doux yeux d'encouragement que je lui connais bien, ce regard qui semble dire "Allez, vas-y, courage, tu peux y arriver", et qui m'accompagne dans mes efforts avec un attendrissement amusé.
Combien de temps restons-nous ainsi, à nous regarder en chiens de faïences, elle en prédateur patient, moi en proie immobile ? Cela me semble durer des heures, mais ça ne dépasse sans doute pas quelques minutes.
Il vient un moment où je décèle dans le regard de Marine une lueur d'inquiétude, quand elle comprend que je ne faiblis pas et qu'elle ne parviendra pas à ses fins. A cet échec inattendu, se mêle quelque chose d'autre, probablement la sensation trouble que je puise ma détermination dans l'immense amour que j'éprouve pour elle, et dont elle doute de retrouver une telle intensité chez un autre homme. A ce moment-là, et bien qu'elle continue à tenter de me charmer, je comprends que j'ai gagné cette partie et que mon délicieux supplice va enfin se terminer.
Soudain, elle lâche mes poignets, et se recule brusquement de quelques pas, comme si c'était elle qui avait soudain peur de céder à la tentation. Elle se reprend néanmoins vite, pose ses mains sur les hanches, et, dans une attitude garçonne, essaye de se montrer belle joueuse. D'une voix mal assurée, mais souriante, elle me dit :
- « Pas mal... Pas mal du tout... Je ne te pensais pas aussi résistant.»
Moi-même, je sens la tension décroître et une certaine fierté m'envahir, et avec une perfidie revancharde, je lui réponds :
- « Et moi je ne pensais pas que tu avais peur des hommes à ce point-là.»
Marine écarquille les yeux sous le choc. Son visage reflète une montée de colère et de honte, et elle me jette un regard tellement dur que je crois un moment qu'elle va me gifler de toutes ses forces. Mais finalement, elle n'en fait rien. D'un pas rageur, elle me contourne sans me regarder et s'enfonce dans le miroir de la tour où elle disparaît.
Soumises jusque là à une tension extrême, mes jambes me lâchent soudainement, et tandis que je m'effondre à terre, j'éclate en larmes, nerveusement, envahi de pensées contradictoires et de doutes irrattrapables. Mes mains tremblent alors que je tente maladroitement d'essuyer mes yeux. Je regrette soudain de ne pas l'avoir embrassée. Peut-être que j'ai laissé passer la chance de ma vie. Peut-être qu'elle aurait aimé ce baiser et en aurait voulu d'autres. Peut-être que c'était sa manière à elle de s'offrir, et moi qui n'attendais que ça, je l'avais repoussée et humiliée par ma remarque. Idiot ! Triple idiot !
Puis finalement, tout en épongeant mes yeux avec un vieux mouchoir en papier déniché au fond d'une de mes poches, je me calme, et je réfléchis un peu plus à froid. Je me dis que j'ai agi sagement. Elle n'a pas pu se sentir repoussée, puisqu'elle sait que je l'aime plus que tout. Si je l'avais embrassée, elle aurait tenu parole. Elle aurait eu la preuve que je suis un mec comme les autres, juste un peu plus habile à l'écrit, mais sottement esclave de ses pulsions. J'ai prouvé aussi que je ne suis pas un pantin docile, qui fait tout ce que l'on attend de lui. Je lui suis dévoué et obéissant, parce que je veux l'être, parce que mon amour prend cette forme. Mais il fallait qu'elle comprenne que je ne suis pas un animal de compagnie.
Me rétablissant dans une position assise plus convenable, je sors de ma poche le miroir Hello Kitty. Bien évidemment, Marine s'y trouve. Elle me tourne le dos, les bras croisés. Malgré ma tristesse, je suis attendri par cette personnalité si entière, que je sais fière mais raisonnable.
- « Marine, je te demande pardon, je ne voulais pas te froisser. Reconnais juste que tu l'as un petit peu cherché, tout de même. »
Marine se retourne, et me jette un regard mi-rancunier, mi-perdu. Je comprends que c'est moins le caractère impertinent de ma remarque qui l'a blessée que le fait que j'ai pu déceler aussi facilement une part d'elle-même qu'elle s'efforce de dissimuler. Marine ouvre la bouche pour répondre, puis, finalement, se reprend, et sort de mon angle de vision par la gauche...
- « Moi, peur des hommes ? Ah, ce qu'il ne faut pas entendre ! »
Marine est réapparue derrière moi, dans le miroir. Debout, elle toise ma triste silhouette accroupie avec une fureur un peu surjouée.
- « Et puis d'abord, tu es franchement mal placé pour reprocher aux autres d'avoir peur du sexe opposé. Tu as vu comment tu te comportes, quand tu te retrouves face à moi, sans qu'il y ait d'écran ou de miroir protecteur ? Tu es tout tremblant, tu n'arrives même pas à parler... »
Je relève la tête vers elle et je la regarde d'un air désolé.
- « Oui, j'ai peur de toi, Marine, mais ce n'est pas parce que tu es une femme. C'est juste parce que je t'aime trop, de manière excessive, que je cherche à le cacher et que j'ai l'impression que ça se voit encore plus quand je le cache. »
Je baisse à nouveau la tête, et je regarde le sol à mes pieds sans le voir vraiment.
- « J'ai peur que tu me méprises, que tu me trouves lourd, que tu me dises de t'oublier ou de ne plus venir te voir. J'ai d'autant plus peur de cela, que tu aurais parfaitement raison d'agir ainsi. J'ai peur de moi-même, aussi, beaucoup, peur de m'effondrer en larmes à un moment ridicule, peur d'avoir un geste de tendresse incongru, peur de laisser échapper une déclaration malvenue. J'ai peur de te décevoir d'une manière ou d'une autre, et de me détester pour cela…
Mais je n'ai pas peur des autres femmes, même de celles que l'on dit intimidantes ou redoutables. Elles n'ont pas de prise sur moi, j'y ai travaillé pendant des années.
En même temps, tu sais, je ne trouve pas que ce soit particulièrement infâmant d'avoir peur du sexe opposé. Aimer, ça fait mal, souvent. C'est normal que l'on craigne de souffrir. Simplement, il faut aller au-delà de cette peur. L'affronter, la dominer, la vaincre. A chaque fois que je viens te voir, c'est ce que je m'efforce de faire : dominer cette peur. J'y arrive de mieux en mieux. J'y arriverai un jour tout à fait. J'aimerais pouvoir parler avec toi comme avec n'importe quelle personne, discuter de choses et d'autres, des importantes, des dérisoires. J'aimerai que tu sois une amie, une grande amie, même si tu ne dois jamais être rien de plus. Pour ça aussi, j'aimerais qu'on prenne le temps. Le temps que tu m'accordes ta confiance. Le temps que moi-même, je retrouve ma propre confiance, un peu trop laissée au bord du chemin, ces dernières années. »
Marine reste silencieuse quelques instants, l'air un peu soucieux, puis elle s'accroupit elle aussi et s'asseoit sur le sol de son monde, de l'autre côté du miroir. Nous sommes ainsi tous deux assis, de part et d'autre du miroir, à une soixantaine de centimètres d'écart.
Je la regarde et je lui trouve un air fatigué, las, blasé. Je me rends compte que peu de gens passent autant de temps devant un miroir que je ne l'ai fait aujourd'hui… Peut-être que c'est épuisant d'être un reflet...
D'elle-même, Marine s'est proposée pour être mon nouveau reflet, mais ce que je lui demande, c'est bien plus que de jouer les reflets. Peut-être suis-je trop exigeant. Peut-être aurais-je dû juste accepter sa présence muette plutôt que de chercher à faire naître un dialogue stérile, un itératif débat qui ne mène nulle part. Finalement, je ne peux m'empêcher de vouloir la posséder, l'accaparer, malgré moi, malgré mes principes qui me poussent à respecter son indépendance et sa solitude. Quelque chose en moi requiert follement sa disponibilité totale, quelque chose de profond et d'immature, tant il m'apparaît de plus en plus vrai que la maturité n'est pas seulement une affaire de volonté propre...
Qui suis-je réellement, en fait ?
Peu à peu, dans cet autre miroir, celui de ma passion que représente Marine et son reflet, je me découvre autrement que je me pensais. Je me retrouve tel que j'étais enfant, à une époque où je passais mes journées de cours entières à regarder telle ou telle petite fille de ma classe, hypnotisé, dégustant chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements, de la gracieuse élévation de la main au rapide battement de cils. J'aurais passé des semaines entières, si j'en avais eu le loisir, à contempler ainsi chaque seconde de vie de l'être aimé, et il me semblait alors que je n'aurais pu mieux m'accomplir que dans cette perpétuelle émotion esthétique, dénuée de vice et de lubricité.
Avec Marine, pour la première fois de ma vie, j'ai la sensation de retrouver exactement cette extase contemplative, presque avec la même pureté d'âme, car si j'aurais envie de l'embrasser ou de lui faire l'amour, ça n'est pas non plus pour moi un impératif. Au contraire, j'appréhende un peu ces perspectives, un peu comme j'appréhenderais de lui faire un enfant : parce que j'y perdrais définitivement ma liberté, même si je n'en ai jamais fait grand chose, de cette liberté... Cette éternelle angoisse humaine de vouloir absolument vivre, en dépit de la crainte postérieure d'avoir vécu. L'envie d'être père, qui me travaille depuis quelques années, survivrait-elle au statut de père de famille, immuable, irrattrapable, qui mettrait fin à la quête infinie de l'éventualité ? Quand on passe sa vie à chercher le vrai moyen de s'accomplir, que ressent-on, lorsque l'on s'est enfin accompli, et qu'il reste tant de temps encore à vivre sans plus rien après quoi courir ? Autant de questions de jeunesse, questions d'adolescence, que j'en suis encore à me poser, à l'aube de la quarantaine, et auxquelles Marine m'arrache par une déclaration lapidaire :
- « Je crois que ça va pas le faire, nous deux. Il vaut mieux qu'on arrête tout, maintenant. »
Je la regarde, plus décontenancé que réellement triste, mais ses yeux se détournent, fuient à leur manière, comme elles le font toutes, dans ces moments-là.
- « Pourquoi dis-tu ça ? », lui demandé-je, morne et résigné.
Je la sens bien en peine de donner une réponse circonstanciée, mais c'est précisément cette impuissance à verbaliser le doute qui la pousse à prendre de la distance, sans être totalement certaine d'y parvenir complètement.
- « On est trop différents, je ne comprends pas toujours ta façon de fonctionner, tout ce côté sacrificiel, cérébral, désincarné, flou... », rumine ma tendre muse. « Et puis, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? J'ai 24 ans, je suis musicienne, je lance ma carrière, je veux la mener le plus haut possible, et je tombe sur un mec qui veut m'épouser, me faire un enfant, mais pas tout de suite, pas maintenant, quand ça sera le bon moment, on sait pas quand, peut-être dans trente ans, ça n'a même pas l'air de lui poser plus de problèmes que ça, au contraire, ça lui fait noircir des pages, même si c'est douloureux pour lui. Qu'est-ce que je suis censée faire ? Qu'est-ce que tu attends ? Tu veux que je sois ta femme, et l'instant d'après, tu veux que je sois ta meilleure amie. Et quand tu écris sur moi, c'est irréel, fantastique ou surréaliste, c'est jamais clair, jamais carré, jamais... normal ! Tu ne me dragues même pas ouvertement, tu ne me demandes pas mon avis pour quoi que ce soit, et en même temps, tu es suffisamment discret pour que je ne me sente pas obligée de te recadrer. Tout ce que tu fais, c'est écrire, encore écrire, toujours écrire, et même pas à moi. A tout le monde, sauf à moi ! »
Je souris un peu mélancoliquement. Je comprends ce qu'elle veut dire, mais comment lui expliquer, avec des mots simples, des mots justes, des choses qui ne s'apprennent qu'avec le temps ?
- « Marine... D'ici quelques années, tu reliras les choses que j'ai écrites sur toi et tu les comprendras certainement mieux. J'ai beau avoir l'air d'un ado attardé, je suis un homme mûr, et mon vécu sentimental est celui de quelqu'un de mon âge. Mes angoisses, mes appréhensions, mes craintes sont les résultantes de douleurs réelles et maintes fois éprouvées. »
- « C'est ça, dis tout de suite que je suis une gamine inexpérimentée et que je ne peux pas comprendre ! », maugrée Marine en me lançant un regard mauvais...
- « Mais non, voyons ! Tu as certainement beaucoup plus vécu de choses, positives et négatives, que la plupart des filles de ton âge... Je ne sais pas comment t'expliquer ça... Je ne crois pas tant que ça à l'expérience, dans le sens où tu peux vivre une foule de choses, et n'en rien déduire, comme tu peux vivre très peu d'évènements, et en tirer des leçons précieuses. La perception que l'on a de l'expérience est plus importante que l'expérience elle-même. Mais pour que cette perception soit optimale, il faut que tu sois passée à une autre étape de ta vie, une étape qui te permettra en plus de regarder avec des yeux neufs celle que tu étais avant. Tu dois d'ailleurs expérimenter quelque chose comme ça en ce moment... »
- « Oh, tu sais, je n'aime pas regarder en arrière. »
- « Parce que tu as plus d'avenir que de passé. Il n'en sera pas toujours ainsi. Ceci dit, moi, d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours regardé en arrière. On me faisait déménager souvent, quand j'étais enfant, je changeais de ville presque tous les deux ans, je perdais tous les amis que je m'étais fait dans le voisinage. Tout cela me faisait prendre conscience que la vie est une succession d’étapes, que le temps passe, que les bonheurs qui s'en vont, et ne sont plus après que des images hantant la mémoire. C'est terrible de ne pas même avoir dix ans et d'être déjà plein de souvenirs révolus…
Je me rappelle avoir pleuré, lors du réveillon de 1978, parce que je voulais qu'on reste dans cette année-là. Ca avait fait rire tous les convives, et moi, je pleurais, je pleurais, et tout le monde trouvait très drôle que je pleure en un pareil moment. Je crois que c'est ce jour-là que quelque chose s'est cassé en moi, et que je me suis senti fondamentalement différent de ma famille et, par extension, du reste de l'humanité. Les années qui suivirent ont achevé de me donner raison. Paradoxalement, c'est ce sentiment de solitude existentielle qui m'a poussé, à l'adolescence, à m'intéresser aux cultures alternatives, aux musiques d'avant-garde, au cinéma d'auteur, à la littérature, enfin. Je partais du principe que tout ce qui pouvait indifférer le beauf de base recelait le ferment de quelque chose voué à me passionner. Inversément, tout ce qui plaisait à tout le monde ne pouvait être que l'objet de mon mépris. Je me suis donc offert le luxe de devenir à la fois élitiste et sociopathe au dernier degré, l'un annulant automatiquement l'autre tout en se substituant à lui, faisant de moi une personnalité rigoureusement impossible.
Il n'y a que l'amour qui fasse échouer mon système. Pourtant, j'y mets de l'élitisme et de la misanthropie, tu l'auras sûrement remarqué, mais l'amour demeure bien au-dessus de mes manigances cérébrales. Mon coeur bat comme celui de tout homme, j'aspire à des bonheurs simples, des plaisirs ordinaires, sans me préoccuper de savoir comment le ressent mon voisin. J'ai soudain envie de vivre la même vie que n'importe quel couple uni, seulement je ne suis pas doué pour ça. Je n'y suis jamais arrivé très longtemps. J'ai souvent été déçu. Et j'ai parfois déçu moi-même. »
- « Si tu me connaissais mieux, dans doute serais-tu déçu, aussi.... », m'interrompt alors Marine.
Je la regarde alors, avec un mince sourire.
- « Non, je ne crois pas. L'amour que j'éprouve pour toi, il m'est vraiment tombé dessus comme la foudre. Je n'ai pas eu le temps de m'en accommoder, de lui donner la forme que je veux, de te formater à mes rêves. Tu t'es imposée à moi, et cette imposition m'a mille fois fait plus vibrer que tout ce que j'aurais pu vouloir de mon propre chef. Je ne serai pas déçu, non, on n’est jamais déçu par un miracle. »
- « Mouais... J'suis pas sûre que tu aimerais la gueule du miracle, si tu le voyais avec ses bigoudis quand il refait ses mèches. »
Je rigole.
- « Je t'ai déjà vue comme ça. Tu avais mis une photo une fois sur ton Twitter. »
- « Ah, mais oui, c'est vrai ! Et alors ? Tu m'as trouvée sexy ? »
- « Je ne vais pas te mentir, je ne l'ai pas gardée, celle-là. Mais je ne suis pas non plus allé vomir dans les toilettes. Donc tout va bien.
- « Il n'y a donc vraiment pas moyen de se débarrasser de toi, si je comprends bien ? » , demande Marine avec un petit air supérieur.
Je baisse les yeux, un peu inquiet.
- « C'est ce que tu voudrais ? » , lui demandé-je.
- « Je ne sais pas trop... », répond-elle d'un ton énigmatique.
- « Tss tss, petite joueuse, va... »
- « Je t'ai déjà dit que c'est toi qui est trop sérieux. »
- « Oui, et bien justement, c'est le plus sérieusement du monde que je tiens à te dire que l'on n'obtient absolument rien de moi en passant par des chemins détournés ou des allusions voilées. Si tu as un truc à dire, tu me le dis en direct live, et puis voilà ! »
- « Oh ? C'est vrai ? Je peux te prendre au mot, là, tout de suite ? », demande Marine avec un regard acéré qui me fait redouter le pire.
- « Euh... », réponds-je maladroitement. «C'est-à-dire que... Tu vois, quand on dit les choses comme ça... Sans précaution, n'est-ce pas ?... Il faut avoir mûrement réfléchi son propos, hein ? Pour ne pas créer inconsidérément un incident... »
- « Oui, je vois ce que tu veux dire. Il faut te dire les choses directement, mais en faisant attention ? », complète Marine avec un sourire ironique.
Je ne réponds rien, pris à mon propre piège.
- « Non, mais je te pose la question », poursuit Marine, « parce que tout-à-l'heure, je t'ai quand même signifié que j'avais envie qu'on arrête tout. Comme tu m'as demandé pourquoi, je te l'ai expliqué. Là-dessus, tu me donnes toi-même des explications que je ne t'ai pas demandées, et de fil en aiguille, on en revient au point de départ, et tu n'as pas l'air de prendre acte de mon propos. Alors, je me dis que c'est peut-être parce que je n'ai pas été assez directe ? »
Quelque chose de douloureux naît au creux de mes entrailles. Prenant une longue inspiration, je me contente de lui répondre, sur le même ton énigmatique qu'elle a employé quelques minutes plus tôt :
- « Je ne sais pas trop. »
Un long silence s'installe entre nous. J'attends qu'elle manifeste à nouveau, et sans doute bien plus crûment, son envie de ne plus me voir. Je me prépare à entendre ça. Je sens déjà les larmes monter, la douleur au sein du ventre se préciser davantage. "Pourvu que je ne pleure pas", me dis-je intérieurement, tout en sachant que je vais pleurer. "Elle va me mépriser, si je pleure. Il ne faut pas que je pleure". Mais évidemment que je vais pleurer, je pleurerai encore bien après qu'elle soit partie... Déjà, je sens mes yeux s'embuer alors qu'elle n'a encore rien dit...
- « Et puis c'est plus marrant, non ? », demande soudain Marine d'un ton joyeux.
Je me tourne vers elle, presque choqué :
- « Quoi ? »
- « De passer par des chemins détournés. D'utiliser des codes, des petits messages secrets, des private jokes... Voir si l'autre réagit ou pas... C'est quand même plus marrant que de se balancer quotidiennement des grandes vérités ultimes à la figure, non ? »
Je reste muet d'étonnement. Je comprends tout de même à demi-mot que Marine me donne encore une chance. Que faire ? La saisir ? Abonder dans son sens ? Je ne sais trop quoi faire... Je ne suis pas assez larbin pour dire aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre, et l'idée de me montrer hypocrite envers Marine me heurte moralement. Il me semble que cela casserait quelque chose entre elle et moi.
En même temps, donner dans l'opposition systématique ne me tente guère. Marine est différente de moi, cela fait partie des choses que j'aime en elle. Je dois aussi accepter que ce côté lumineux, aérien et ludique qui fait partie de sa personnalité s'applique aussi à des sujets qui me semblent graves, sur lesquels je suis instinctivement porté à poser un regard sérieux ou solennel. Mais de là à rire avec elle de ce qui ne m'amuse pas, c'est peut-être pousser un peu loin le mimétisme. Je choisis donc le relatif consensus d'une réponse vaguement boudeuse.
- « Peut-être bien, mais moi, ça ne me fait pas rire. »
- « C'est pas grave puisque les gens se marrent. »
- « Les gens ? Quels gens ? »
- « Ceux qui nous regardent et qui nous écoutent depuis tout-à-l'heure... Là, juste en face de toi », ajoute-t-elle en faisant un signe de tête dans ma direction.
Je refais surface avec le monde réel, tant je fais abstraction de toute personne lorsque je me trouve face à Marine. Et j'aperçois effectivement, à quelques mètres devant moi, sur le trottoir et sur la rue attenante à la tour, une cinquantaine de personnes, d'âges divers, plantées debout ou assises par terre, et qui semblent parfaitement attentives à ce qui se passe entre Marine et moi.
Face à cette audience aussi inattendue qu'incongrue, je me sens à nouveau mal à l'aise.
8.
- « Qu'est-ce qu'est que cette bande de veaux ? », demandé-je à Marine.
- « Ce ne sont pas des veaux, ce sont des gens qui se sont arrêtés progressivement pendant qu'on parlait. Ils doivent pour la plupart sortir du travail. »
- « Mais qu'est-ce qu'ils regardent comme ça ? »
- « Ben nous deux. C'est notre premier public ! C'est cool, non ? C'est dommage que je n'ai pas emmené ma guitare... »
- « Attends... Ces gens-là ne peuvent pas te voir... »
- « Bien sûr que si ! Je suis ton reflet, et je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas voir ton reflet dans une glace. »
- « Logique, en effet... Et j'imagine que le fait que j'ai un reflet qui n'est pas à mon image les a suffisamment fascinés pour qu'ils restent là... »
Marine me regarde et prend un petit air supérieur :
- « Oui, ou alors ils m'ont peut-être reconnue ! »
Je la regarde d'un air sans doute trop dubitatif :
- « Ben quoi ? C'est possible, non ? » , me répond-elle d'un ton hargneux.
- « Ah, tout à fait, tout à fait ! », dis-je en me levant. « Mais c'est plus sûr de leur poser la question, non ? »
Sans attendre la réponse de Marine, je me dirige vers la foule et je crie bien fort :
- « Bonsoir. Ma question va peut-être vous sembler étrange, mais est-ce que vous voyez une fille là-bas, dans le miroir ? »
Des dizaines de "Oui" fusèrent de la foule devant moi, ainsi qu'un "A poil !" un peu en arrière, sur la gauche.
- « D'accord », conclus-je. « et est-ce que vous la reconnaissez ? »
Grand silence, ponctué de quelques dénégations, seulement troublé par la même voix grasse lointaine qui crie "Katsumi !".
Au premier rang, une vieille dame à lunettes lève un doigt et hurle :
- « Si ! Si ! Moi, je sais qui c'est, c'est une chanteuse ! »
Je regarde cette antiquité méméresque, dont la portée de voix et l'enthousiasme à demi-hystérique témoignent d'un long entraînement aux concerts de Frank Michael. Elle connaît Marine, elle ?
J'essaye d'en savoir plus.
- « Vous vous rappelez de son nom ? »
- « Oui, c'est un nom très court... Ah, je l'ai sur le bout de la langue... Quelque chose comme Mas, Mez, Raz ou Rez... »
J'écarquille les yeux, totalement outré.
- « Zaz ?»
- « Oui, c'est ça, Zaz ! » , confirme la rombière extatique.
- « Non, ça n'est pas Zaz ! », réponds-je glacialement.
- « Ah bon ? En tout cas, elle lui ressemble beaucoup ! »
- « Non, elle ne lui ressemble pas du tout, mais alors pas du tout ! », asséné-je sur un ton d'inquisiteur, qui cloue le bec direct à la mémère.
Non loin d'elle, un grand type m'apostrophe :
- « Elle chante quoi ?»
- « Qui ça ? Zaz ?», demandé-je.
- « Non, pas Zaz, la fille qu'est dans le miroir. Y'a un morceau qui passe en radio ?»
Un peu emmerdé, je me gratte la nuque d'un geste qui se veut décontracté.
- « Pas encore, en fait. Là, elle est en train d'enregistrer son premier album...
»
"Ou elle pense à le faire", me dis-je intérieurement.
- « Ah, OK... Et c'est quoi son nom à la fille ? »
- « Euh... En fait, elle n'a pas encore choisi définitivement son nom de scène...
»
Le type me fait un sourire entendu, puis se rapprochant de moi, il me dit tout bas :
- « Bon, j'ai compris, je vais pas t'emmerder davantage. Elle est mignonette, ta copine, c'est déjà bien. Probablement que si j'en avais une comme ça, je me donnerais du mal moi aussi pour essayer de la faire connaître. C'est pas grave, si elle a pas de talent, c'est pour le trip, hein ?»
Je le regarde quelques secondes sans réagir, puis je réponds :
- « Ah mais pas du tout, c'est une vraie musicienne. Elle a joué dans un groupe avant, t'en as même sûrement entendu parler, il s'appelle...»
Me mettant la main sur l'épaule, le grand type m'interrompt :
- « Te fatigue pas, va, je connais les femmes, il faut toujours les mettre sur un piédestal, et franchement, ça fait un moment que je t'écoute lui parler, et mon gars, t'es un vrai pro ! C'est la grande classe ! Continue comme ça ! »
Il me fait une petite tape sur l'épaule et se détourne. Ne sachant quoi faire d'autre, je reviens vers Marine et je me rasseois à ma place.
Marine me regarde d'un air un peu moqueur puis me dit :
- « Merci pour la promo ! Si après ça, je ne vends pas un million d'albums grâce à toi, c'est que je serai maudite... »
- « Très drôle... Je plains ton futur impresario, tu es quand même compliquée à vendre... »
- « Tu mériterais que je t'engage, ça t'apprendrait à te mêler de ma carrière ! »
- « Qu'est-ce que tu voulais que je dise au gars qui me demandait ce que tu chantes ? Que ça ne le regardait pas ? »
- « Quel besoin avais-tu aussi de leur demander s'ils me reconnaissaient ?»
Le ton est monté un peu vite entre nous. J'essaye alors de calmer le jeu :
- « Bon écoute, je suis désolé, j'ai crû bien faire... »
- « Tu crois toujours bien faire... », répond Marine d'un air morne...
Je soupire.
- « Bon, écoute, on ne va pas se disputer pour des bêtises, hein ? Je te fais mes excuses, et je ne demanderai plus jamais à quelqu'un s'il te reconnaît, d'accord ? De toutes façons, tous ces gens vont partir, et ils ne nous ennuieront plus. »
Marine tourne son regard vers moi, puis excédée mais se contraignant au calme, elle me dit :
- « Dorian, ouvre un peu les yeux, veux-tu ?... Les gens ne s'en vont pas, ils restent là, ils nous écoutent et ils attendent !»
Je regarde à nouveau devant moi. Effectivement, la cinquantaine de spectateurs est restée là où elle était. Je peux encore distinguer les silhouettes de la vieille dame et du grand type au milieu des autres.
- « C'est vrai qu'ils restent là... Mais pourquoi ? »
- « Je te l'ai dit : ils attendent ! »
- « Ils attendent quoi ?»
Marine lève les yeux au ciel comme si j'avais dit la pire sottise au monde.
- « Dorian, ces gens forment un public. Un public, ça attend toujours. Au début, ça attend que ça que ça commence, et quand le spectacle est commencé, ça attend que ça finisse. Et surtout, un public, ça attend un moment bien précis juste avant la fin.»
Marine se tait, attendant visiblement que je trouve de moi-même de quel moment elle parle. Je la regarde sans comprendre puis je finis par demander :
- « Quel moment ?»
- « Le moment où il faudra applaudir. Un public, ça n'existe que pour applaudir. C'est nous, les artistes, qui lui fournissons l'occasion d'exister. Sans nous, il n'aurait personne à applaudir, il s'étiolerait et finirait par mourir. »
Je reste silencieux et incrédule, puis je demande :
- « Tu vois les choses comme ça, toi ?»
- « Evidemment », me répond-elle d'un air navré.
Je tourne la tête et contemple les personnes face à moi, toujours aussi immobiles et attentives. Je me lève en m'étirant.
- « Non, mais là, c'est ridicule. Il n'y a rien à applaudir et rien à attendre. Je vais aller leur dire de partir et de nous laisser tranquilles. »
- « Non, n'y va pas ! »
Marine a presque crié. Devant mon air médusé, elle ajoute plus calmement :
- « J'ai un mauvais pressentiment. On n'a qu'à partir d'ici, et se retrouver à un autre endroit. »
Je ne peux m'empêcher de protester.
- « On ne va pas s'enfuir parce que cinquante bouseux se croient au cinéma ! Et puis, abrutis comme ils sont, ils seraient capables de nous suivre... Non, il vaut mieux clarifier le malentendu, et puis chacun rentre chez soi. »
- « Ils ne vont pas te croire.»
- « Pourquoi ils ne me croiraient pas ?»
- « Parce qu'on est des VIP pour eux. »
- « Mais enfin, c'est n'importe quoi ! Ils ne savent pas qui nous sommes, et on est sur un trottoir devant une tour. »
- « On est sur une scène et on donne un spectacle. »
- « Mais non, on est dans la rue ! »
- « C'est le public qui délimite la scène. En s'installant, ils nous ont mis tous les deux sur une scène. Ils ne partiront pas avant d'avoir applaudi. »
J'en reste ébaubi. Que répondre à un tel délire ? Assurément, Marine est en train de péter un câble.
- « Il faut que tu acceptes ton statut de VIP et que tu donnes au public ce qu'il demande.», ajoute-t-elle encore. « Et après, il faut s'en aller sur la pointe des pieds. Il faut toujours fuir en cachette, quand on est en VIP. Partir par la porte du fond, la porte de derrière, la porte des coulisses, en vérifiant bien qu'il n'y a personne. Il faut s'enfuir comme des voleurs, puisqu'on leur vole leur temps et qu'on escroque leurs rêves... »
- « Ecoute, Marine, on a eu une journée difficile, mais on va garder les pieds sur terre, hein ? Je vais m'avancer, demander à ces gens ce qu'ils regardent et les désillusionner. Ils rentreront chez eux, et nous, on restera tranquillement ici parce que c'est notre droit le plus élémentaire. Toi, tu es peut-être VIP mais pas moi. Je n'aime pas le mot "VIP", il me fait penser à "VRP". Je ne vole ni n'escroque personne et toi, tu es tranquillement à l'abri derrière ton miroir. Alors, on va se comporter normalement, et en adultes, d'accord ?»
Marine soupire et baisse les yeux, mais je ne la sens pas convaincue.
Je m'approche de la foule et je leur dis :
- « S'il vous plaît, je vais vous demander de partir. Je ne sais pas trop ce que vous vous imaginez, mais nous sommes deux personnes privées. On a juste envie de discuter tranquillement. »
Grand silence.
Je serais un acteur de théâtre que je ne pourrais rêver d'un auditoire plus suspendu à mes lèvres.
- « Il n'y a rien à voir. », renchéris-je. « Je ne sais pas ce que vous attendez, mais ça ne viendra pas. Vous perdez votre temps. Rentrez donc chez vous. »
La vieille dame fan de Zaz s'avance alors vers moi :
- « On peut pas rester jusqu'au premier baiser ? »
- « Quel premier baiser ? », demandai-je, affolé.
- « Ben, celui entre vous et la demoiselle. Vous allez bien finir par vous embrasser, non ? »
Je la regarde, profondément affligé et intérieurement furieux de réaliser que j'aimerais malgré tout faire à cette dame la réponse qu'elle attend. Je n'aime pas qu'on me rappelle mes limites.
- « Non », lui dis-je d'un ton grave. « On ne va pas s'embrasser. »
- « Ce sera pour un autre épisode, alors ? Vous n'allez pas nous faire le coup de Mulder et Scully, quand même ? »
- « Madame, vous ne regardez pas une sérié télévisée, ni un feuilleton, et encore moins un film. »
- « Mais... Mais c'est tout de même une comédie romantique, non ? »
Je soupire... Quand je pense qu'il y a des gens qui recherchent vraiment un public comme ça...
- « Non, c'est juste une histoire d'amour, et elle ne vous regarde pas. »
- « Mais enfin, c'est pas gentil de me dire ça... Moi, maintenant, j'ai envie de savoir comment ça va finir, votre histoire... »
C'est pas possible, une débile pareille ! Je commence à perdre sérieusement patience...
- « Ecoutez, madame, dans les séries télévisées ou dans les comédies romantiques, comme vous dites, quand un homme et une femme sont amoureux, ils le sont chacun l'un de l'autre, et malgré les obstacles, les jalousies, les disputes, tout finit toujours par s'arranger. Si ça se passe comme ça dans les films, c'est bien parce que ça ne se passe jamais comme ça dans la vie !
Quand on aime à la folie quelqu'un, madame, on le perd, c'est automatique. D'abord parce que la personne ne nous aime pas... L'amour réciproque, ça n'existe pas. Il y en a toujours un qui est follement amoureux, et l'autre qui se laisse aimer, non sans une certaine condescendance. Il n'y a rien à faire contre ça, absolument rien, sinon attendre de devenir soi-même quelqu'un qui se laisse faire avec quelqu'un de follement amoureux que l'on tolèrera juste assez pour ne pas avoir peur de le perdre. L'être humain est ainsi fait que l'intensité égoïste de son désir n'est émoussée que par la lassitude et la peur. Combien de gens ne se marient que pour en finir avec l'amour ? »
D'un geste brusque, je lui attrape la main gauche et lui brandis devant les yeux :
- « Vous portez une alliance. Votre mari, est-ce l'homme que vous avez le plus aimé, celui que vous avez aimé à la folie, pour lequel vous auriez donné votre vie ? Ou bien n'est-ce pas plutôt le brave bougre qui a attendu son heure, celui dont les regards soumis vous faisaient rire, mais qui finalement est le seul à être resté disponible ?...
Vous puez la résignation amère, madame. Les rêves, il fallait les réaliser au temps où vous en aviez l'opportunité au lieu de réclamer maintenant aux artistes des représentations de vos espoirs perdus, comme s'il s'agissait d'une pension de retraite qui vous serait due. »
Je me tais. La femme dégage son poignet, me regarde d'un air effrayé et souffrant. Elle est au bord des larmes. Elle se détourne, passe entre deux silhouettes, et disparaît dans la foule.
Malheureusement, elle ne sert guère d'exemple aux autres, qui restent ingénument en spectateurs passifs. Bon sang, quels moutons ! Je ne vais quand même pas devoir leur sortir à tous leurs quatre vérités pour qu'ils s'en aillent.
Dans un accès de doute, je me retourne en direction de Marine, et j'ai l'extrême surprise de voir le grand type de tout-à-l'heure en grande conversation avec elle, juste en face de la section de la tour miroir où elle se trouve. Vu le caractère lourdaud du bonhomme, je crains le pire, et je reviens sur mes pas. En me rapprochant, je commence à entendre son sinistre laïus :
- « ... et ce sera mérité, parce que franchement, vous êtes toute mignonne et tout, y'en a des plus tartes dans la chanson française, hein ? Moi, je sais pas ce que vous chantez, mais bon, je demande pas mieux qu'à savoir. Déjà quand la fille est sexy, ça donne envie d'écouter ce qu'elle chante. Tenez, par exemple, Clara Morgane, et ben franchement, si elle avait eu la tête à Christine Boutin, j'aurais jamais acheté son album, vous voyez ? Même si elle chantait pareil... C'est pour ça que c'est vraiment important qu'une chanteuse soit mignonne... »
Marine écoute le bonhomme avec un petit sourire amusé et un regard patient qui me blesse un peu. Bah, en même temps, elle a dû en entendre d'autres...
Au moment où je rejoins le bonhomme, ce dernier m’aperçoit et entoure mes épaules de son bras, puis, s’adressant toujours à Marine, il dit :
- « Ah, et puis, il faut que je vous dise, j'ai discuté tout-à-l'heure avec votre petit ami, et j'ai pas peur de dire que c'est un garçon épatant ! »
Lorsqu'elle entend les mots "petit ami", Marine sursaute légèrement. Ses sourcils se froncent, ses pupilles se dilatent et elle me jette un court instant un regard de glace avant de revenir à nouveau sur son interlocuteur qui, bien entendu, ne s'est rendu compte de rien, et poursuit imperturbablement son monologue.
- « Franchement, ça se voit qu'il croit en vous, il est motivé, il est passionné... Vous avez beaucoup de chances de l'avoir auprès de vous ! Vous savez, les mecs, la plupart du temps, c'est des gros lourds ! »
- « Pas possible ? », demande Marine d'un ton ironique, que le type ne relève même pas.
- « Ah si, si vraiment ! Il y a des mecs, ça les ferait chier de sortir avec une nana qui fait ses vocalises ou qui gratte la guitare tous les jours. Ils auraient trop peur que la bouffe soit pas prête à temps, qu'ils doivent s'occuper des gosses eux-mêmes. Alors que votre copain, là, franchement, je le connais pas plus que ça, mais je sens bien le mec qui est prêt à se décarcasser pour vous faire connaître. D'ailleurs, voyez, il m'a donné envie d'écouter vos chansons, vous voyez ? Si je vous vois en clip à la télé, je me souviendrai. Et ça, c'est grâce à lui, hein ? »
Il appuie son propos en me secouant furieusement l'épaule. J'esquisse un sourire crispé qui n'est pas crédible un seul instant. Puis il ôte son bras, regarde sa montre et ajoute :
- « Bon, c'est pas que je m'ennuie, mais il va falloir que j'aille bosser. Je tiens un bar, pas loin du centre de Courbevoie, alors moi je commence à bosser à 17h, faut pas que je traîne trop, alors. En tout cas bon courage, et bonne chance pour votre album, mademoiselle ! »
Marine fait un sourire aimable en inclinant la tête, accusant réception de l'augure. Puis le grand type s'en va. A peine, est-il hors de vue que le sourire de Marine s'efface brusquement. Tout en dardant sur moi un regard assassin, elle me demande de sa voix la plus dure :
- « Tu as dit à ce type que j'étais ta copine ???!!! »
Je reste un moment muet de stupéfaction, puis je réponds, balbutiant :
- « Mais non, absolument pas ! Je ne le connais pas, ce mec ! »
- « Il a dit que vous avez discuté ensemble tout à l'heure ! »
- « On a juste échangé quelques mots, il voulait savoir si tu avais déjà sorti un disque, c'est tout ! »
- « Il avait l'air de savoir pas mal de choses sur toi ! »
- « Mais non, enfin ! Qu'est-ce que tu racontes ? T'as bien vu le genre de mec que c'était. Bavard, content de lui et des autres, persuadé d'avoir tout compris à la vie... »
Je me rendais bien compte que je paniquais, que mes réponses fusaient trop rapidement, de manière anormalement stressée. J'avais tellement peur que Marine croit aux allégations de cet imbécile que cela donnait à mes réponses un caractère suspect. Calme et posé par nature, mon excitation apeurée pouvait parfaitement passer pour un aveu pauvrement déguisé, et la conscience de ce malentendu renforçait encore ma terreur, et accentuait encore plus mon air de culpabilité. Je le savais, mais je ne pouvais pas l'empêcher, tant la peur me paralysait, bloquait en moi toute intelligence.
Marine me regardait désormais avec plus de pitié que de réelle colère. Elle voyait bien le terrible combat qui se livrait en moi, mais n'en comprenait hélas pas la réelle nature. Elle dit alors, d'une voix très calme et sans appel :
- « Jamais je t'aurais crû capable de faire une chose pareille... »
- « Marine, sur ma vie, sur tout ce que j'ai de plus cher, je te jure que je n'ai jamais dit ça à qui que ce soit ! J'ai aucune raison de le faire ! Crois-moi, je t'en prie... »
Ses yeux se relevèrent vers moi, sans colère, mais j'y lus qu'elle ne me croyait pas.
- « Ce n'est qu'un malentendu idiot », poursuivis-je, encore tremblant. « C'est ma faute, je n'ai voulu en faire qu'à ma tête, j'ai eu tort. On aurait du partir, laisser tous ces gens ici. S'ils nous avaient suivis, j'aurais couru. Je peux courir vite, quand je m'y mets. C'était idiot de discuter avec eux. C'est pas mon public, après tout. Ce sera peut-être un jour le tien, et je n'aurais pas dû m'en mêler. Je te promets que je ne le ferai plus jamais... »
Marine se lève doucement, d'un air morne, s'étire un peu, frotte ses cuisses pour en soulager les muscles sans doute un peu ankylosés, puis rétorque d'un ton monocorde :
- « Non, en effet, tu ne vas plus te mêler de rien du tout, même. »
D'un pas décidé, elle franchit le miroir et s'avance dans ma direction, jusqu'à se placer à quelques centimètres seulement de moi. J'ai alors une envie souveraine de la prendre dans mes bras, de m'effondrer en larmes dans sa nuque, de lui demander mille fois pardon pour cette faute que je n'ai pas commise, de lui dire tous ces mots d'amour qui fleurissent sous ma langue et que je tais par pudeur, par raison. Mais je ne peux pas me permettre ça, même à cette heure où, je le sens bien, je n'ai plus grand chose à perdre...
- « Regarde-moi bien, Dorian Wybot. », dit-elle sur un ton grave. « Regarde-moi vraiment bien... Parce que c'est la dernière fois que tu me vois d'aussi près. »
- « Non ! », dis-je dans un souffle de voix, tandis que déjà les larmes jaillissent de mes yeux et coulent sur mes tempes. « S'il-te-plaît, non, je t'en prie... »
- « Il n’y a pas moyen de te faire confiance, tu vois bien. Essaye de comprendre... »
- « Non, je t'en supplie, donne-moi encore une chance... »
- « Je ne fais que ça, te donner des chances. Il va bien falloir que ça s'arrête, à un moment. »
- « Oui, mais pas là, pas comme ça... », dis-je en reniflant et en essuyant mes larmes.
- « Ca changera quoi de le faire demain ou après-demain ? Sois raisonnable... Tu es un garçon brillant, Dorian, je le pense vraiment, tu sais ? Tu retomberas amoureux d'une fille qui te comprendra mieux que moi. T'as juste à attendre un peu... »
- « Non, je ne veux pas ! », balbutie-je, en proie à un nouvel accès de larmes. « Je ne veux personne d'autre que toi ! »
- « Allons, allons, fais pas ton gros bébé, va ! »
Marine sourit à présent. De ce sourire forcé que l'on voue aux malades, avec le regard intense qui va avec, excessif, écarquillé presque comiquement. Un regard qui essaye de me dire que j'existe, précisément à ce moment où je n'existe plus, où tout s'effondre en moi comme une cabane de bois pourri. En même temps, de sa main, elle caresse le haut de mon bras en un geste consolateur qui prend tellement soin de ne pas être équivoque, qu'il adopte un rythme mécanique, métronomique, qui en enlève toute sincérité, tout réconfort, provoquant en moi l'effet opposé à celui souhaité, c'est-à-dire qu'il appuie davantage sur cette séparation douloureuse, que la fausseté des mots, le caractère emprunté des gestes et l'hypocrisie des regards, rendent plus douloureuse encore.
- « Et puis, tu sais, on se reverra en concert. Je vais en refaire l'année prochaine, tu sais ? Tu pourras même venir me filmer, si tu veux. Tu aimes bien me filmer, n'est-ce pas ? »
- « Oui, j'aime bien te filmer. », confirmé-je stupidement, d'une voix mourante et éplorée, ponctuée de reniflements sporadiques.
Elle sent bien, Marine, que son attitude cool ne sauve rien à mon désastre, aussi retire-t-elle sa main, et, me semble-t-il, toute sa personne, en une rétractation frileuse d'animal méfiant.
A présent, nous nous affrontons du regard, puisque c'est toujours là que les choses se passent vraiment. Et dans ces yeux parfois clairs, parfois sombres, où l'essentiel demeure insaisissable, je lis en filigrane les miasmes de ma condamnation. Sa bonne conscience dicte à Marine une attitude amicale, quoiqu'un peu hautaine, un peu maternelle, la faute à mon attitude soumise à son égard, si peu en accord avec l'image que je donne de moi-même à l'accoutumée. Mais au fond de son regard, Marine m'a déjà effacé, zappé, presque oublié. Je n'existe plus en elle au point de ne plus me sentir exister du tout. Tout cela n'est hélas que pure sensation : si je n'existais plus, je n'aurais pas mal comme cela.
- « Ne t'inquiète pas, ça ira mieux d'ici quelques jours. Tu es un chic type, Dorian, tu ne resteras pas seul très longtemps, pour peu que tu y mettes du tien. »
Je suis ce chic type qu'on abandonne au bord du chemin, et à qui l'on souhaite tout un tas de jolies choses dont on ne veut surtout pas être témoin...
- « Bon, je vais devoir y aller. Tu prends soin de toi, surtout ? »
Bien sûr que je prends soin de moi. Qui d'autre le ferait ?
Un peu gênée, un peu émue, Marine se détourne et revient vers le miroir.
- « Marine ! »
Le cri a jailli presque malgré moi, chargé d'amour et de détresse.
Marine se retourne alors vers moi, ses yeux pleins d'appréhension, prête néanmoins à se sacrifier si je tiens à lui faire subir la scène lamentable qu'elle a tenté d'éviter.
Moi, j'ai juste envie de lui dire une dernière chose, un dernier cri du coeur, pour qu'elle sache que je ne lui en veux pas, que malgré ma douleur, je lui suis reconnaissant de ses efforts patauds et perdus d'avance pour me faire accepter l'inacceptable.
Je n'ai pas le coeur à faire de longs discours. S'il faut tout résumer en une phrase, une seule phrase pour dire à Marine à quel point elle a compté pour moi, à quel point chaque moment passé avec elle m'est le plus délicieux des souvenirs, à quel point son éloignement ne changera rien à tout ça, alors trois mots suffisent, trois mots qui mènent le monde depuis l'Antiquité, trois mots éternels qui nous survivront par-delà les siècles. On ne fera jamais mieux que ces trois mots-là.
- « Je t'aime… », lui dis-je enfin, d'une voix posée, déterminée, tirée des dernières forces qu'il me reste encore.
Les yeux de Marine s'embuent eux aussi très légèrement de larmes. Peut-être réalise-t-elle alors à ce moment-là qu'elle s'est trompée sur moi, mais il est trop tard, elle ne peut plus faire machine arrière.
Elle baisse un peu les yeux, contemple le sol autour d'elle à la recherche de quelque chose qui ne s'y trouve pas, puis se retourne enfin et poursuit sa marche vers le miroir de la tour. Au moment où elle y entre, elle disparaît soudain.
Elle n'est plus là.
Elle est partie.
Le miroir me renvoie une image dont je suis autant absent qu'elle. Peut-être me suis-je effacé moi aussi du monde réel. Mais je ne pense pas à moi, à cet instant fatal. Mon coeur ressent un choc brutal, comme un violent coup de marteau. A présent, il va me falloir affronter l'absence, le vide écrasant du manque. Déjà, il me semble qu'une main s'empare de mes entrailles et les arrache de toutes ses forces.
- « NON ! », hurlé-je en fonçant vers le miroir, tentant désespérément d'y entrer, et ne parvenant évidemment à rien, sinon à mouiller la surface de mes mains trempées de larmes.
Je hurle, je l'appelle, les syllabes de son prénom s'envolent vers le ciel, je lui dis des mots d'amour, je lui fais des promesses d'éternité, je dis tout et n'importe quoi, je réciterais les mots entiers du dictionnaire si un seul d'entre eux pouvait la faire revenir ne serait-ce qu'un instant.
Puis mes jambes me lâchent, et je m'effondre, désarmé, privé de mes forces. Je n'essaye plus de contenir mes larmes, elles coulent tant désormais que je ne vois plus rien tant mes yeux sont noyés. J'expulse le chagrin comme d'autres vomissent, mais c'est un vomissement lacrymal sans fin, sans d'autre perspective que de m'abrutir de mes pleurs, que je ne pense plus à rien, que je ne pense plus à elle, que je puisse atteindre dans le sommeil l'avant-goût de la mort.
Alors que je suis là, affalé et larmoyant au pied de la tour, la tête collé à la vitre miroir de la tour, j'entends soudain une rumeur monter, m'environner de toute part, une rumeur que je n'identifie pas tout de suite, et je pense d'abord à un roulement de tonnerre. Puis, alors que j'ouvre les yeux et regarde dans le miroir face à moi, je perçois tout le remue-ménage qui se tient juste derrière moi. Le public...
Le public applaudit...
De toutes ses forces avec un enthousiasme délirant, certains sifflent, d'autres crient "Bravo !", tous tapent des mains sans discontinuité pendant plusieurs minutes. Alors que je me retourne, effaré, pour les regarder, ils applaudissent encore plus fort. Certains se rapprochent et se détachent du groupe pour venir m'applaudir de plus près, avec de grands sourire niais et hystériques. Pendant plusieurs minutes, je laisse faire, puis, avec une force que je ne soupçonnais pas d'avoir, je me mets à hurler :
- « VOS GUEULES !!!»
Le hurlement se répercute en écho sur les différentes tours avoisinantes. Les applaudissements cessent net. Le public, surpris, confus, ne sait plus comment réagir.
- « Vous me faites chier ! », poursuis-je sur un ton plus bas. « Vous me faites tous chier ! L'humanité entière me fait chier ! Tout ça, c'est votre faute... Avec vos divertissements de merde, votre télé de merde, vos films de merde ! La médiocrité sentimentale qui vous sert de référence permanente... Vous ne reconnaissez même pas le véritable amour quand vous le voyez. Vous pensez que c'est un spectacle... Tas de ploucs ! On n'applaudit pas l'amour. On l'idolâtre avec pudeur. On le pleure comme un ami longtemps perdu et un jour retrouvé. »
Quelques timides applaudissements commencent à poindre après ma tirade, mais je crie à nouveau :
- « ASSEZ, je vous ai dit ! Allez-vous en maintenant !... J'étais... J'étais en train de devenir quelqu'un d'extraordinaire... Et j'ai tout foutu en l'air. Maintenant, je ne vaux pas mieux que vous. Mais il me reste suffisamment de dignité pour ne pas vouloir vous côtoyer. Foutez le camp, maintenant ! Disparaissez ! Je ne veux plus vous voir ! »
Les gens se regardent, outrés, puis commencent à partir, dans une dizaine de directions différentes. Pas assez vite pour que je n'entende pas certains de leurs commentaires...
- « Ca alors ! Quel manque de respect du public ! »
- « Ces artistes attrapent vite la grosse tête... »
- « Vous l'avez entendu ? Il a dit qu'il était quelqu'un d'extraordinaire ! »
- « Franchement, il y en a qui ne se doutent de rien... »
- « C'est dommage que la fille ne soit pas revenue, à la fin, pour les applaudissements. Elle avait l'air plus sympa... »
- « Oui, oui, elle jouait mieux, elle était plus naturelle. Lui, il en faisait vraiment trop ! »
- « D'ailleurs, je me demande s'il était dans on état normal, on aurait dit un possédé. »
- « Oh, vous savez, tous ces mecs chevelus, c'est des drogués ! »
- « L'histoire était bien, sinon, vous ne trouvez pas ? Un peu triste mais originale ! »
- « Oui, le coup de la fille dans le miroir, c'était une bonne idée... Et c'était super bien fait, en plus ! »
- « Oh, vous savez, on fait de ces trucs avec les ordinateurs, de non jours... »
Silence...
Enfin, la place est déserte. La nuit tombe peu à peu. Je peux m'allonger sur le trottoir et pleurer tout mon soûl sur mon infortune. De temps en temps, je sors de ma poche le miroir Hello Kitty, pour voir si Marine ne s'y trouve pas.
Peut-être que c'était un jeu, tout ça... Peut-être qu'elle va jaillir du miroir et me dire avec un grand sourire : « Ah, t'as eu peur, hein ? »
Evidemment, le miroir est vide. Définitivement vide. Marine n'est plus là. Je le sens avant même d'avoir à vérifier dans le miroir. Elle laisse dans ma vie une béance aux allures de cratère sans fond.
La colère, chez moi, se dispute au chagrin. D'un geste rageur et inutile, je brise le miroir Hello Kitty contre le trottoir. La vitre se fissure, vole en éclats, tandis que le cadre en plastique se disloque sous la violence du coup. Les fragments de miroir m'évoquent des lames acérées, et éveillent en moi des pulsions morbides. Plus loin, un éclat de plastique reproduisant le petit personnage Hello Kitty, coupé en deux, me ramène à ma brutalité stupide, tandis que la petite chatte désormais borgne semble me toiser de son oeil unique sans comprendre la raison de mon geste.
« Ah, t'as eu peur, hein ? »
Marine...
Oui, j'ai eu peur. J'ai eu mal aussi. Maintenant, je me sens dans un vide émotionnel total. C'est vrai qu'on se sent tout de même mieux une fois que tout est perdu et qu'il n'y a plus rien à espérer. Ma vie désormais va se borner à attendre la mort. Cela aura au moins le mérite d'être reposant.
Je suis très doué pour faire des projets d'avenir sans avenir.
9.
La nuit est à présent tout à fait tombée. Je suis enfin tranquille. Jusque là, il y avait régulièrement des gens qui venaient me proposer leur aide. Des femmes, surtout. C'est incroyable qu'on ne puisse pas rester peinard, la gueule sur le trottoir, à pleurer et à se tenir les tripes, sans qu'il y ait quelque bon samaritain pour venir jouer les héros. A tous, j'ai dû dire de me laisser tranquille. Il y en a un, il ne voulait pas. Il se proposait même d'appeler les pompiers. J'ai dû me lever et le faire changer de quartier à coups de pieds au cul. C'est hallucinant comme certains peuvent être sans-gêne, parfois...
Il n'empêche, je finis par me lever. Je vois un flic qui tourne en rond depuis un moment pas très loin. Il ne va pas tarder à venir m'emmerder, lui aussi, et ça va être plus compliqué de s'en débarrasser.
Je laisse les tours derrière moi et je marche droit devant, sans but, juste pour faire défiler le paysage. Et en pleine nuit, dans une grande ville, le paysage n'est pas varié. Ceci dit, marcher me fait du bien. Quand la tête et le coeur sont hors service, il reste toujours les jambes...
A un moment donné, le panneau d'une rue m'informe que je suis à Courbevoie. Pourquoi pas ? C'est une ville qui en vaut une autre...
Je marche déjà depuis une bonne heure et je commence à avoir soif. Les fonctions du corps reprennent. Il va bien falloir que je survive cette fois encore. Je passe devant un bistrot ultra-sordide et quasiment désert. Je pousse la porte et j'entre. Aussitôt, une voix désagréablement familière me cueille dès le premier pas :
- « Par exemple ! Mais c'est notre impresario ! Elle n’est pas avec toi, la petite demoiselle ? »
Bon sang !
Entre tous les rades pourris de Courbevoie, il a fallu que j'atterrisse précisément dans celui-là ! Je suis décidément maudit...
Le grand type me regarde depuis l'autre côté du comptoir, où il essuie tranquillement un verre. Il me sourit, de toute sa bonhomie d'imbécile heureux.
Je me dirige vers le comptoir et je lui demande :
- « Qu'est-ce que vous avez de plus fort ? Il me faudrait quelque chose qui m'explose la cervelle de manière assez durable ! »
Le type fait la grimace :
- « Holà, ça sent la dispute, ça... Qu'est-ce qui s'est donc passé avec la petite chanteuse ? »
- « Ôtez-moi d'un doute ! », je lui demande. « Votre fonction, au sein de cet établissement, consiste bien à servir des boissons diverses aux clients qui en font la demande, n'est-ce pas ? »
- « Euh... Ben oui ! », me répond-il, sans trop comprendre pourquoi je lui pose cette question.
- « Et bien, je trouve que vous devriez vous y cantonner. »
Le grand type fait une drôle de tête puis finit par marmonner :
- « Oh, moi, ce que j'en disais, hein... »
Puis, il regarde ses bouteilles et ses percolateurs, d'un air inspiré...
- « Ce que j'ai de plus fort ? Ma foi, ça dépend. Vous buvez quoi d'habitude ? »
- « Je ne bois jamais d'alcool. »
- « Ah oui ? C'est possible, ça ? », répond le type en rigolant. « Bon, alors si vous avez pas le palais trop cramé, il va pas vous en falloir beaucoup pour aller haut. Moi, je préconiserai une vodka pure pour commencer. Déjà au bout de deux ou trois verres, vous devriez être pas mal pompette. »
- « Essayons ! », proposé-je conciliant.
Le type m'apporte ma première vodka. Je descends cul sec la moitié du verre, et une chaleur sauvage m'envahit le gosier.
- « Ca glisse ? », demande le tenancier.
J'inspire et expire un bon coup, puis je réponds en souriant :
- « Ca glisse ! »
- « A la bonne heure ! », répond-il de même.
Je reporte mon attention sur mon verre de vodka. Le liquide clair y tournoie paisiblement, mais soudain je vois s'esquisser à la surface le reflet clair-obscur du visage de Marine, tandis que sa voix monte vers moi :
- « Je croyais que tu ne buvais pas d'alcool... »
Je reste un instant abasourdi par cette apparition, qui contrairement, à ce que je pouvais espérer, ne me procure aucune joie. Au contraire, même !... A présent que j'ai initié mon auto-destruction et que je me suis lentement résigné à vivre loin de Marine, sa brutale réapparition m'agace profondément, d'autant plus qu'elle me semble alors malsaine. Elle m'a chassée de sa vie, elle n'est plus en mesure d'orienter la mienne.
- « Oui, moi aussi ! », réponds-je avec désinvolture. « Mais ça n'est pas grave. Ca peut arriver à tout le monde de se tromper, n'est-ce pas ? »
Et avant de lui donner le temps de rétorquer quelque chose, je finis mon verre cul-sec et je le repose sur le comptoir.
- « Une autre ! », demandé-je au grand type.
Celui-ci m'apporte un nouveau verre, à la surface duquel, à nouveau, surnage le reflet du visage de Marine.
- « Dorian, je t'en prie, arrête ça tout de suite ! », me demande-t-elle d'une voix chagrinée.
Je ne réponds rien. Ma main se tend vers une petite serviette en papier mise à ma disposition que je déchire en deux parties. Je roule doucement chacune de ces parties en boule, en les humidifiant avec un peu de vodka, et je m'enfonce chaque boule dans le pavillon d'une oreille. Ainsi, je n'entends plus rien. Je vide mon verre cul-sec, et je commande une troisième vodka.
Dans chaque verre, le visage de Marine m'attend impitoyablement. Comme elle voit que je ne peux plus l'entendre, elle se contente de me fixer d'un regard furieux. J'essaye alors de saisir le verre et de le boire en gardant les yeux fermés.
Combien ai-je bu de verres ce soir-là ? Je ne saurais dire. Au bout d'un moment, je ne voyais plus grand chose. Je sais que c'est le tenancier qui m'a conduit dehors, en me soutenant par l'épaule. Il voulait m'appeler un taxi, mais je lui ai dit que j'habitais à côté, ce qui était faux. Il avait peur que je m'égare, mais je voulais m'égarer, je voulais me perdre. Je ne voulais pas rentrer chez moi, je voulais errer toute la nuit et m'effondrer ivre-mort n'importe où.
- « Si c'est pas malheureux de se mettre dans un état pareil pour une gonzesse ! », laissa tomber le grand type quand il me déposa dans la rue.
Je le regardai, puis d'une voix pâteuse, je lui demandai :
- « Vous n'avez jamais été amoureux, vous ? »
Il me regarda avec un air ironique.
- « Moi, tu sais, je suis marié depuis vingt ans ! »
- « Et vous aimez votre femme ? »
- « Bah, on s'attache avec le temps. Faut dire que moi, je suis pas un romantique. Ce qui me travaillait le plus chez ma femme, du temps où je lui faisait la cour, c'est que son père était propriétaire de ce bar. La petite allait en hériter à sa mort, et elle aurait besoin d'un homme pour l'aider à s'en occuper. Donc voilà, ça s'est fait comme ça ! »
- « Ah, donc le bar est à elle ? », arrivai-je à déduire.
- « Ben maintenant, il est à nous ! », dit le type en se marrant. « Et c'est surtout moi qui m'en occupe, la bourgeoise, elle aime pas beaucoup travailler ! On a l'appartement juste au-dessus du bar, pourtant, ça lui coûterait rien de descendre donner un coup de main. Remarque, c'est pratique, parce que vu qu'on fait plus grand chose au lit, elle et moi, j'ai toute liberté pour garder des petites jeunes après la fermeture.»
Il me fit un clin d'oeil salace et complice.
- « Mais si elle vous quitte ? », demandais-je alors.
Son visage perdit d'un coup sa superbe.
- « Comment ça, si elle me quitte ? »
- « Ben le bar est à elle, vous logez dans l'appartement au-dessus qui est aussi à elle... Si elle vous quitte, vous êtes à la rue, sans rien... »
Je voyais le mec blêmir.
- « Mais pourquoi elle me quitterait, d'abord ? »
- « Comme ça, parce que ça lui prend... Parce qu'il se passe plus grand chose au lit, justement... Ou parce qu'elle décide de venir vous donner un petit coup de main après la fermeture, juste le soir où vous avez gardé une petite jeune dans l'arrière salle... Ce sont des exemples, on peut en trouver d'autres... »
Le tenancier reste silencieux et me regarde avec une certaine inquiétude. Je me penche vers lui, et je lui dis, d’un ton sinistre de mauvais prophète :
- « Elles nous tiennent ! Même quand on ne les aime pas, même quand ce sont elles qui ne nous aiment pas, elles nous tiennent quand même. »
- « Ouais, ben toi aussi, t'en tiens une bonne... Allez, va, rentre chez toi... »
Je n'avais pourtant pas envie de rentrer. Je me sentais bien dans ce rôle d'apôtre du désespoir. Je m'adressais moins au tenancier qu'aux quelques étoiles qui brillaient dans le ciel nocturne.
- « Dés le départ, on était tous foutus ! »
Je laissais le tenancier descendre le rideau de fer de son bar. Au fur et à mesure que je m'éloignais, marchant dans une direction au hasard, mon excitation retombait, et je sentais à nouveau la tristesse m'envahir, sans que j'aie toutefois récupéré assez de neurones pour m'en rappeler l'origine.
J'ai dû errer ainsi pendant une heure ou deux, suivant des rues, des passages, au gré de ce qu'ils m'inspiraient esthétiquement. Petit à petit, tandis que je marchais aveuglément, mécaniquement, indifférent à tout objectif, avalant d'un pas morne des kilomètres de vacuité, le souvenir de Marine revint à mon esprit, et commença à m'opprimer le coeur d'une manière suffisamment intense pour me dégriser presque entièrement. Il en fallut peu pour que le chagrin me submerge de nouveau. Je m'arrêtai ponctuellement pour étouffer avec difficulté quelque sanglot indiscipliné, tout en jetant des regards paniqués autour de moi, espérant et redoutant tout à la fois qu'elle ne surgisse soudain des ténèbres environnantes.
Je me rappelai soudain que Marine m'était apparu dans mes verres de vodka, et je me revoyais l'ignorer superbement et me boucher les oreilles. Un vertige me saisit alors. Qu'est-ce qui m'avait pris ? Etais-je devenu fou ? Marine était revenue, moi qui ne pensais plus la revoir. N'écoutant que mon orgueil et ma douleur égoïste, je l'avais repoussée comme si j'étais capable de vivre sans elle...
A cette heure avancée de la nuit, je n'ai qu'une envie : la revoir, l'écouter même me faire tous les reproches du monde. Je regrette tant d'avoir brisé le miroir Hello Kitty. Hélas, sous l'éclairage pâle et éparpillé des lampadaires, trouver un miroir va m'être difficile. Il n'empêche, ma marche incertaine a désormais un objectif : trouver un miroir situé non loin d'une source de lumière.
Il se passe encore une bonne heure avant que je sois en mesure de trouver l'endroit idéal. Une pharmacie, à l'angle d'une rue, avec un grand miroir entre deux vitrines, brillamment éclairé par une lumière crue émanant d'un lampadaire situé juste à l'angle, que je me rappelle fort élégamment ouvragé, un peu à la manière de ceux du XIXème siècle. Sans doute mon errance m'avait-elle amené vers Neuilly-sur-Seine ou Levallois.
Plein d'appréhension, plein d'espoir aussi, je me dirige à pas mesurés vers le miroir.
Lorsque je me mets face à lui, j'ai un hoquet de stupeur. Je me vois moi-même, comme je l'ai toujours fait avant cette journée. Et pourtant, ce simple fait me blesse comme un mirage, une moquerie, une ironie du sort.
Pour la première fois depuis que Marine est apparue ce matin dans ma salle de bains, un miroir me renvoie ma propre image. Et elle n'est pas belle à voir, cette image...
Les cheveux emmêlés, la silhouette sale et débraillée, je chancèle d'un pas incertain face à moi-même. Mon visage exprime une infinie tristesse, mais aussi, ce dont je suis moins conscient, une fatigue physique totale, avec des poches sous les yeux et un regard las qui n'aspire qu'à dormir. Mais le plus insupportable, c'est cet air de profond abrutissement que je me trouve, une expression faciale que j'ai déjà vu chez nombre d'alcooliques et qui, à cet instant, sur mon propre visage, me semble une ignominie.
Malgré mon cerveau encore embrumé par l'alcool, je comprends aussi bien tardivement une chose. Lorsque Marine m'avait quitté, le miroir ne me renvoyait plus rien. C'était comme si je n'existais plus, et à cet instant où l'existence m'était douloureuse, un tel fait m'arrangeait bien, et je n'étais pas disposé à l'analyser. Je n'ai pas réalisé que c'était peut-être pour Marine une sorte de porte laissée ouverte, peut-être pour jeter discrètement un oeil sur moi, de temps à autres, sans que j'en sois averti, sans que je puisse m'y accrocher vainement comme à une lumière dans la nuit. Marine est une jeune femme qui sait équilibrer un caractère impulsif et arbitraire avec un sens des responsabilités intègre et méthodique. Un cocktail subtil de folie et de raison, d'égoïsme et de dévouement, d'ambition et d'humilité. Une qualité rare, la plus rare qui soit, puisque son rôle est de gérer toutes les autres.
C'est par cette porte laissée ouverte que Marine s'était subrepticement glissée pour apparaître dans le verre où je tentais de me noyer. Ses reproches maternels m'avaient heurtés et écoeurés de manière brutale, tant il est vrai que lorsque l'on aime quelqu'un, et que ce quelqu'un ne nous aime pas, rien ne nous apparaît plus odieux que sa douce camaraderie, sa chaste commisération, aussi sincères puissent-elles être. Nous ne sommes alors que des enfants capricieux, et l'inquiétude que nous suscitons cingle comme une insulte, prend des airs d'une manigance sournoise, d'une manipulation fuyante, ayant comme seul objectif de renier le trouble sensuel et passionné que nous n'avons pas su inspirer. Au reniement d'un amour dont la mort annoncée ne saurait faire oublier la naissance délicieuse, nous opposons, forcenés, le reniement de toute autre émotion possible chez la personne aimée. Tant qu'à renier, renions tout !
C'était précisément ce que j'avais fait : renier Marine, la chasser comme un insecte importun, avec une fierté condescendante qui cachait mal une lâcheté qui ne s'avoue pas. Quel sinistre imbécile j'avais été ! En voulant châtier l'amante qui se refuse, j'avais cruellement blessé l'amie qui s'offrait... Et pourtant, j'y tenais à cette amitié, j'y tenais d'autant plus qu'elle était le fondement même de mon amour, qui ne saurait tirer subsistance d'une femme anonyme ou inconnue, aussi belle soit-elle. C'est parce que j'ai senti chez Marine qu'elle pouvait potentiellement devenir ma meilleure amie que je me suis abandonné à tout ce que mon coeur hurlait au fond de moi.
J'avais perdu l'opportunité que Marine puisse m'aimer un jour. Cela était déjà la fin de mon plus beau rêve. Mais j'avais en plus, par un orgueil grotesque, perdu l'amitié que Marine était prêt à m'offrir, malgré tout. Quel gâchis ! Quel atroce gâchis...
Je réprimais un cri de rage, et je détournai prestement les yeux. Pourquoi tout est toujours si compliqué en amour ? Pourquoi ne peut-on pas se dire les choses en face, entre hommes et femmes ? Pourquoi faut-il que l'on soit toujours dans la défiance ? Pourquoi toujours calculer, préméditer, jouer un personnage que l'on n’est pas, dont l'autre n'est pas dupe, et qui le rassure précisément pour cela ? Pourquoi faut-il, pour séduire une femme, lui faire croire qu'on est un menteur maladroit ? Pourquoi, lorsque on ouvre son coeur et que l'on dit tout ce que l'on ressent, inspire-t-on encore plus de méfiance de doute ? Pourquoi un amoureux sincère ne saurait-être, pour elles, quelque chose d'autre qu'un tricheur particulièrement habile ?
Tout ça pour quoi, au final ? Pour s'amouracher de jeunes minets esthétiques, inconstants et fourbes, qu'elles quitteront pour jeter leur dévolu sur un aventurier inaccessible, qui profitera d'elles et les fera souffrir comme jamais auparavant. Une fois sonnées, une fois vaincues, elles ont soudain des envies de foyer immuable, et là, elles se laissent cueillir par le premier homme qui passe. Quoi qu'elles en disent, et elles ne manquent jamais d'arguments, c'est toujours le premier qui passe avec qui elles se fixent. Il n'a rien de plus que les autres. Elles diront souvent qu'il est gentil, car elles trouvent dorénavant méchants tous les hommes qui ne les aiment pas. Et c'est comme ça pour tout le monde... Les femmes tentent de faire tomber les quelques hommes qu'elles ne repoussent pas, et puis un jour, ce sont elles qui tombent, et des petits malins les ramassent. Ou des désespérés. Ils ne sont pas toujours faciles à distinguer.
Je réalise à quel point Marine est la chance de ma vie, moi qui suis toujours très entouré de femmes tombées à terre, tellement lamentables que personne ne les ramasse, et qui sont là, à s'accrocher à mes chevilles, comme des morts échappés de leur caveau. Marine est une passion qui m'emporte à un âge où beaucoup rangent leurs passions aux vestiaires. Je sors lentement d'un cocon de résignation, tissé de souvenirs amers et d'échecs imposés. Je ne veux pas y retourner, pour rien au monde. Pourtant, j'ai tout fait pour cela. J'ai tremblé de peur à l'idée d'aimer une femme inaccessible, je l'ai saoûlée de mes souvenirs miteux d'une jeunesse inaboutie, je l'ai empoisonnée de mes analyses stériles, j'ai attendu d'elle je ne sais quel miracle qui me dispense de me reprendre en mains. Je n'ai pas su accorder mes couleurs à son nuancier. Je n'ai que ce que je mérite…
Il n'empêche, la colère me prend, souveraine. Mon regard tombe sur un pavé descellé qui trône non loin du réverbère. Je me précipite, je m'en saisis, puis, me tournant, vers la pharmacie, je le lance vers le miroir de toutes mes forces.
Le résultat est impressionnant !
Déchaîné par la rage, j'ai projeté le pavé avec une énergie exceptionnelle. A l'impact, le miroir ne se contente pas d'éclater, il explose littéralement, avec un bruit de verre brisé qu'on jurerait amplifié par un micro. Des dizaines d'éclats partent en tout sens, quelques uns me frôlent. L'un d'eux, long d'une bonne cinquantaine de centimètres, voltige un moment dans les airs, puis vient s'abattre à mes pieds, en se fendillant sous le choc.
Alors que mes yeux instinctivement s'y attardent, le visage de Marine y apparaît soudain, me regardant d'un air soucieux. Elle dit alors :
- « Ca sert à rien de s'en prendre aux objets ! »
Je reste un moment silencieux, les émotions s'entremêlant de façon confuse dans mon cerveau encore ralenti par l'alcool.
Il y a d'abord une joie immense, un apaisement du coeur, à revoir celle que je n'espérais plus dans le cadre familier d'un fragment de miroir. Il y a ensuite l'agacement, de nouveau, à constater que ce retour n'a pour motivation qu'un reproche infantile, alors que j'ai tant besoin qu'elle me dise des mots qui me réconcilient avec elle et avec moi-même. Il y a enfin le chagrin, encore vivace, lancinant comme un traumatisme, qui fait monter des larmes du fin fond de l'enfance, au simple souvenir de la rupture passée. Tout cela se mêle en un sanglot qui inonde ma voix alors que, vibrant de désespoir, je lui réponds :
- « Rien de ce que je fais ne sert à quelque chose ! T'aimer, ça ne sert à rien ! Tenter d'en aimer une autre, ça ne sert à rien ! Chercher à t'oublier, ça ne sert à rien !... »
J'essuie de la main mes yeux déjà bouffis de larmes, puis je continue, pitoyable :
- « Et se bourrer la gueule non plus, ça ne sert à rien ! Au moins, briser un miroir, ça te fait revenir. Il n'y a que ce que l'on casse qui a du sens. »
- « S'il-te-plaît, rentre chez toi, Dorian ! », me dit Marine d'une voix ferme, mais douce. « Tu as terriblement besoin de dormir... »
- « Et tu sais pourquoi je ne me fous pas en l'air ? Pourquoi je ne vais pas me jeter sous les roues d'une bagnole ? Hein ? Ben, facile, parce que ça servira à rien, ça non plus ! », continue-je avec un humour désespéré, sans paraître l'avoir entendue.
Le regard de Marine se durcit instantanément :
- « Je t'interdis de dire des choses pareilles ! »
- « Tu m'interdis ? Au nom de quoi, tu m'interdis ? »
Je me laisse tomber à quatre pattes devant le fragment de miroir.
- « Tu m'interdis de boire, tu m'interdis de regarder une autre fille, tu m'interdis de fermer les yeux, tu m'interdis de me foutre en l'air... A la vérité, tu m'interdis de faire quoi que ce soit qui me détourne de toi ! »
Marine, accusant le coup, baisse les yeux, gênée. Instantanément, ça me calme. Révolté quelques secondes plus tôt, je sens soudain en moi tout lâcher prise, comme une évidence.
- « J'en ai assez des voies sans issue, Marine. », continue-je plus calme. « Je veux une belle route bien droite, où je n'ai pas à me demander à chaque instant si je suis sur la bonne file et si je roule à la bonne vitesse.
Et, tu vois, je ne suis pas exigeant : je m'en fous où elle mène, cette route, si elle conduit à l'amour, ou à l'amitié, où à la simple mondanité. Je m'en fous même si elle ne conduit nulle part. J'aimerais juste la faire avec toi, en étant bien d'accord sur la direction, sans que tu t'amuses de mes hésitations et de mes angoisses. Je ne suis pas un jouet. Je ne suis pas un cobaye. Je suis un homme amoureux. C'est fragile, un homme amoureux, et plus encore, c'est terriblement facile à fragiliser. »
- « Moi aussi, je suis une femme amoureuse, Dorian. Moi aussi, je suis fragile. Moi aussi, j'aimerais avoir des certitudes sur la route à suivre.», dit-elle froidement.
- « Ce n'est pas de moi que tu es amoureuse. », lui dis-je.
- « Non, en effet. »
- « Alors, où est le problème ? », lui demandai-je, comme si ça n'en était pas un pour moi.
Marine se tait, puis dit :
- « Je pense que tu devrais vraiment rentrer chez toi pour dormir. »
- « Je le ferai dès que tu auras répondu à ma question. »
- « Tu promets ? »
- « Oui, je promets. »
Marine prend son inspiration, réfléchit, hésite puis finit par demander :
- « Est-ce que ça t'es déjà arrivé d'aimer une fille très fort, vraiment très fort, d'être heureux avec elle, et de trouver juste que la fille... ». Elle s'arrête, hésite à nouveau, puis achève. « ... N'est pas très déclarative... Non ! Ca n'est pas exactement ça... Qu'elle ne dit pas ce que tu aurais envie d'entendre ? »
Je souris, amusé par le caractère terriblement féminin du problème posé.
- « Oui, bien sûr que ça m'est arrivé, mais un esprit masculin focalise moins, je pense, sur ce genre de lacune. Je ne crois pas en avoir vraiment souffert, mais je ne crois pas non plus avoir jamais eu terriblement envie que la femme que j’aime me dise quelque chose en particulier. Ce n'est pas parce que l'on ressent des sentiments qu'on sait forcément les exprimer. Je me fie moins aux mots qu’aux regards, qu’aux actes… »
Je sens Marine un peu déçue de ma réponse, mais elle poursuit :
- « Bon, admettons que ça t'arrive à nouveau, et qu'en parallèle, quelqu'un d'autre te dise précisément les mots que tu as envie d'entendre. Quelqu'un qui n'est pas la personne que tu aimes. Mais qui est là, et qui dit ce que tu as envie d'entendre. Tu réagirais comment ? »
La lumière se fait dans mon cerveau, confusément, et me dégrise totalement.
Il n'empêche, que répondre ? Je sens qu'il ne faut surtout pas prendre parti, que c'est là une pente dangereusement glissante, capable de me valoir un nouvel ostracisme.
- « Ben... Je trouverais que ça compense », risquai-je.
- « Non, Dorian, ça ne compense rien et tu le sais très bien ! », répond-elle irritée.
Comment être à la fois sincère et distant ? Peser chaque mot...
- « Il est plus jeune que moi. C'est juste une question d'âge. Ca viendra... »
- « Tu n'étais pas très expressif, à son âge ? »
J'aimerais lui mentir, la rassurer. Toutes ces choses ont moins d'importance qu'elle ne le croit, et peut-être ai-je involontairement participé à ce qu'elle y accorde justement beaucoup d'importance.
- « Je l'ai toujours été. Mais pas autant que maintenant. Je t'ai écrit des mots d'amour que je n'ai jamais dit à aucune femme avant toi, parce qu'ils ne m'étaient jamais venus à l'esprit. En grande partie, c'est parce que tu me les inspires, mais c'est aussi lié au fait que j'atteins une certaine maturité amoureuse. C'est difficile d'expliquer ces choses-là avec des mots, mais il faut pas mal d'années à un homme avant qu'il se décoince dans ce domaine-là. Ne t'en formalise donc pas... »
- « T'en penses quoi, de mon copain ? », me demande-t-elle avec un petit sourire en coin. Question sérieuse ? Taquinerie ? Vrai piège, en tout cas.
- « J'en pense rien, je l'ai vu deux fois et je ne lui ai pas parlé. Par ailleurs, vu le contexte, tu comprendras que je ne tiens pas spécialement à sympathiser. »
- « Peut-être que vous vous entendriez bien ! », ajoute-t-elle, perfide.
- « A plus forte raison, donc. », conclus-je, en souriant. « J'aime autant éviter les situations à la con. »
Par delà les félures du miroir, Marine continue de me regarder avec malice.
- « Ca m'intéresse, quand même, de savoir ce que tu en penses. Tu es quelqu'un de très observateur. Tu vois des détails chez les gens auxquels on ne fait pas forcément attention. Ton côté écrivain, peut-être. »
- « L'oeil du peintre, en fait. Même si je ne peins qu'avec des mots. », je réponds, histoire de détourner la conversation.
- « Dis-moi, alors ? »
- « Quoi ? »
- « Ce que tu penses de lui ? »
Je soupire, puis je dis :
- « Avec le maximum d'objectivité et d'impartialité qu'il m'est possible d'avoir, je dirais que je te trouve mieux assortie avec lui que tu ne le serais avec moi. »
Marine hausse les sourcils, puis dit :
- « Ca n'est pas ce que je te demande. »
- « Oui, mais c'est ce que je te réponds. »
Marine se prépare à dire quelque chose, mais je lui coupe la parole :
- « Affaire classée, Marine. C'est ta vie, tes amours, ça ne me regarde pas. Je ne suis pas d'un naturel jaloux, mais je ne peux m'empêcher de ressentir un picotement, comme une aiguille plantée dans le coeur, lorsque tu publies sur une de tes pages Internet une photo de vous deux ensemble. Et ça me met en colère contre moi-même, parce que mes principes sont à l'opposé de ça. La première fois que je vois la photo, oui, elle me prend par surprise, je ressens la piqûre. C'est vraiment, ça : une piqûre. Rien de plus. Puis après, ça passe. Je peux revoir la photo autant de fois que je veux, ça ne me fait plus rien. Il n'y a plus que toi qui attire mon regard.
Bien sûr, au début, quand ça arrive, je suis en colère contre moi-même, et surtout, je suis envieux. C'est dur à avaler, ça, pour l'orgueil. C'est dur de se dire qu'on aimerait être là, sur cette photo, à la place du gars, alors qu'on n'y sera jamais. C'est d'autant plus dur que je n'envie absolument personne sur Terre, sauf ce garçon. Ou celui qui a précédé… Ou celui qui suivra... C'est sa place que j'envie, pas lui.
Alors, j'ai d'autant moins de raisons d'en parler. Même si tu n'as pas tort, dans le fond. Evidemment que je ne le vois pas avec tes yeux à toi. Evidemment qu'étant plus âgé que lui, il y a des choses que je reconnais ou que je soupçonne. Et alors ? Je ne suis pas un augure, ni un psychologue. Je n'ai ni envie de te dire ce que tu veux entendre, ni envie d'utiliser ma rhétorique pour le dévaloriser à tes yeux. Je suis un étranger, et même pas un étranger assurément objectif.
Tout ce que j'écris sur toi est le reflet, fidèle celui-ci, de mon propre ressenti. Je le fais pour comprendre ce que je ressens, pour apprendre à être digne de mes sentiments, pour fixer aussi sur le papier une passion qui mourra peut-être un jour sans que je puisse la vivre, sans même que je puisse vivre un jour quelque chose d'aussi fort.
Chaque phrase qui naît de ma plume est la ligne d'un contrat que je passe avec moi-même. J'écris d'abord pour moi, ensuite pour toi. Mes poèmes sont des bouquets de fleurs, mes récits sont des croisières en tête à tête. Ils sont des oeuvres d'art, ils sont des essais philosophiques, ils sont des instants précieux et extatiques. Ils sont, je crois, ma plus belle histoire d'amour.
Malgré cela, ce que j'écris est indépendant de nos vies privées, même si parfois chez toi, souvent chez moi, ils ont eu des conséquences que je ne souhaitais pas. Si les gens avaient un peu plus confiance en eux-mêmes, ils ne se laisseraient pas déstabiliser par des mots d'amour...
Vis avec ton ami ce que tu dois vivre. Puise sans honte dans mes mots ce qui peut manquer à ta romance. Ca ne t'engage à rien, et ça donne même un sens supplémentaire à mon travail. Si tu es heureuse, je le suis aussi. Ne doute jamais de ça... »
Marine semble émue, mais je la sens lutter contre l'empathie de toutes ses forces. Méfiante, toujours et encore... Bah, elle a bien raison, quelque part. Il faut toujours prendre garde aux beaux parleurs... Ils ne sont pas tous amoureux... Et quand ils sont amoureux, ils ne savent plus ce qu’ils disent…
- « Comment... Comment fais-tu pour te livrer à ce point-là ? », me demande-t-elle perplexe.
- « Je fais juste ce que j'aurais dû faire depuis très longtemps déjà : je me laisse aller à mon naturel profond, celui que j'ai su conserver intact caché au fond de moi. Tu sais, il y a peut-être une chance sur un million que tu tombes amoureuse de moi sur un jour. Mais si cette chance se présente, alors tu m'aimeras vraiment pour ce que je suis. Quand on a été, comme moi, souvent aimé sur un malentendu, pris pour un rocker bourrin, un gros nounours tout fondant, un littérateur décadent ou un dominateur féru de S/M, tu sais, c'est vraiment important d'être perçu pour ce que l'on est. »
Marine pouffe :
- « Toi, dominateur ? Pfff... »
Je m'esclaffe, moi aussi.
- « Oui, ça c'est sûr que tu ne risques pas de t'en rendre compte. Dominateur et autoritaire, si, je le suis énormément, mais c'est un masque social. Il faut bien s'imposer aux autres. Je suis assez bon dans ce rôle-là, justement parce que ça ne me fait pas vibrer. Je n'en suis donc que plus glacial et déterminé. Mais avec toi, ce n'est vraiment pas possible. De toutes façons, tu l'as bien vu. Face à toi, j'ai du mal à jouer un rôle, je perds mes automatismes, mes repères en mondanités. Je n’arrive même pas à parler à d’autres gens si tu es dans la même pièce que moi. Je ne sais même pas quoi te répondre quand tu me demandes si ça va. En même temps, ça me fait un bien fou. Si je n'avais pas l'appréhension d'être ridicule ou peur que tu me dises quelque chose de blessant, je crois que je prendrais vraiment un plaisir énorme à être aussi pataud face à toi. C'est vraiment une libération de l'esprit... C'est grisant ! »
Marine me sourit, puis dit d'un ton plus grave.
- « Et donc, tu rentres chez toi, maintenant ? »
- « J'ai promis ! », souligné-je, en tirant mon téléphone portable de ma poche pour consulter le GPS. « C'est très grisant aussi de te faire des promesses, et de m'y tenir. »
- « En parlant de grisant, tu m'as l'air totalement dégrisé ! »
Je sors mon porte-feuilles et en extrait, pliée en quatre, la carte du réseau des bus de nuit.
- « Ah, mais ça, c'est l'effet Marine ! », lui réponds-je. « Dès que tu es là, ou même si je pense simplement très fort à toi, c'est comme si je me sniffais trois rails de coke ! Je suis prêt à dévaler des montagnes et faire des grands discours pendant des heures. »
- « A ce point-là ? », demande Marine en riant.
- « Absolument ! Tu comprends pourquoi je veux aller au bout de l'amour que j'ai pour toi ? Si tu étais ma compagne, je serais capable de faire des trucs hallucinants, moi qui suis si blasé d'ordinaire. Tiens, je serais même capable de me faire élire Président de la République en 2017 !»
Marine tourne son regard vers la droite, en plissant un peu les yeux, comme sous l'effort d'une cogitation poussée, puis dit :
- « Très intéressant ! Je vais peut-être réfléchir à l'idée de t'épouser, alors... »
- « Tu ferais une superbe Première Dame de France », lui réponds-je en consultant ma carte des bus. « En plus, une chanteuse à guitare, ça va pas trop dépayser les gens. »
- « Toi, par contre, en Président, tu vas trancher grave ! »
- « Tu m'étonnes... », lui réponds-je. « Bon, il y a un bus de nuit qui passe pas loin d'ici. Il retourne vers Châtelet. De là, je prendrai celui qui remonte vers chez moi. »
- « Parfait ! », dit Marine, avec un grand sourire.
Je regarde encore son visage dans le fragment de miroir.
- « Tu sais que ça m'ennuie de t'abandonner ici ? »
- « Il faut bien ! Et puis, tu sais bien que je ne suis pas bloquée dans ce miroir. »
- « Oui, bien sûr... »
Je laisse passer un temps, puis :
- « Je... Euh... Tu... Enfin... »
Elle me fait à nouveau son regard par-en dessous, avec les yeux souriants, toute l'expression du visage qui semble dire : "Allez, vas-y, tu y es presque."
Et puis comme à chaque fois que j'ai peur de sa réponse, je m'embrouille un peu, je rougis et j'ai les yeux qui s'humidifient :
- « Tu... Je... Tu seras là, demain ? »
Son regard qui se baisse, qui part vers la gauche, puis vers la droite, avec une petite moue coquette, et puis soudain, avec le commencement d'un sourire :
- « Tu verras ! »
- « D'accord ! », réponds-je sur le ton du gars qui aime bien être d'accord. « Bon... Ben, à bientôt, alors ! »
- « Salut ! », répond-elle, mécaniquement, avec un sourire convenu de vendeur de voiture.
Je me détourne, puis je reviens soudain m'agenouiller devant le miroir :
- « Marine ? »
- « Quoi ? »
Elle est toujours là, mais son expression un peu hagarde démontre sa surprise de me voir à nouveau.
- « Je voulais te dire, pour le cas où je ne te vois pas demain... Merci d'être revenue. Merci pour tout. Merci de supporter tous mes délires... Tu es une fille bien, Marine. Je suis fier de t'aimer. Même si un jour tu perds patience avec moi, je serais toujours reconnaissant de toute l'attention que tu m'as portée. Je ne sais pas où j'en serais, aujourd'hui, sans toi... »
Elle est touchée. Elle s'efforce de le dissimuler, on a presque l'impression que ses yeux cherchent une cachette quelque part au-delà du décor. Faute de trouver le terrier adéquat, ils demeurent obstinément baissés, mimant un demi-sommeil. Marine ne peut empêcher son sourire de poindre, tout en retenue, au milieu de son visage impassible, qui tait sa réjouissance. Elle est belle ainsi, dans le chancellement presque imperceptible de sa pudeur distante.
- « Allez, file ! », finit-elle par dire, d'une voix douce et incertaine.
Je me redresse, et la délivre de mon regard. Puis je me mets à courir. Pas pour fuir, non. Mais parce qu'en cet instant, je suis si heureux que la marche me semble un long sommeil. Je cours à travers les rues, comme je le ferai à travers un champ, inspirant un air pur imaginaire, avec en moi l'irrésistible envie de crier à pleins poumons "J'aime Marine, j'aime Marine !", comme un ado innocent, me retenant de le faire, pas même par respect du sommeil des riverains, mais pour ne pas gêner davantage Marine qui, peut-être, pourrait entendre mes folles déclarations depuis une quelconque surface réfléchissante.
J'ai tout oublié de cette douloureuse journée et de la tragique rupture qui l'a précédée. Devant mes yeux, en persistance rétinienne, je revois encore le visage de Marine pudiquement ému, un visage recueilli de madone sans la triste auréole d'une foi hideuse, un visage que je couvrirais de baisers jusqu'à la fin des temps si la mort m'en laissait le privilège.
Je me sens plein d'une énergie débordante. Je caresse l'idée de rentrer chez moi en courant. 5 ou 6 kilomètres à plein régime à 3h du matin, ça ne me fait pas peur ! Mais l'effet Marine s'estompe, la fatigue du corps se fait sentir, et le fond nauséeux d'une cuite encore fraîche achève de me ramener à la marche à pied, en direction de l'arrêt du bus de nuit.
Je traverse le Paris nocturne et désolé dans un bus morne, rempli de quadragénaires fatigués de vivre. A la lueur des néons qui en éclaire le triste spectacle, mon visage luit d'un hâle doré, comme si en moi un soleil intérieur avait déclaré la guerre totale à l'hiver polaire dans lequel mon coeur était plongé depuis si longtemps.
(A SUIVRE...)

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