Le blog de Dorian Wybot vit ses derniers mois d'existence, du moins sous la forme que vous lui connaissez. Il sera définitivement refondu le 30 juin 2012, pour évoluer sous une forme plus centrée sur l'image et/ou la vidéo. Plus d'informations d'ici quelques semaines.
Nous sommes le 22 avril 2012. C'est aujourd'hui qu'a lieu le premier tour des élections, et je me sens un peu obligé de vous rappeler ne pas oublier d'aller voter. Ca ne coûte rien, ça ne rapporte rien non plus, mais si vous trouvez qu'on prend déjà suffisamment de décisions comme ça à votre place, inutile de donner raison à ceux qui pensent encore qu'on n'en prend pas suffisamment.
Ceci dit, je ne vais pas essayer de vous faire croire que parmi les dix candidats qu'il va falloir départager, il s'en trouve un qui est plus indiqué que les autres. Il suffit d'ailleurs de lire leurs programmes pour s'en convaincre. Seulement, il faut les lire VRAIMENT, ce que nous ne faisons pas, ou peu, tant parce qu'on a souvent déjà arrêté notre choix avant de recevoir les programmes que parce que l'on n'a pas tellement envie d'y découvrir quelque chose qui pourrait justement remettre en cause ce choix. Et pourtant en dehors de nos sensibilités politiques, de nos sympathies ou antipathies pour tel ou tel candidat, ces programmes recèlent une multitudes de bourdes, de promesses irréalisables, de phrases obscures ou ambigües, d'élans poétiques plus ou moins saugrenus. Ce sont ces ratages que j'ai décidé de vous faire partager, car je les ai savamment recensés et très ironiquement commentés. Attention ! Je ne juge pas le bien-fondé ou l'idéologie des mesures que vous lirez ci-dessous. Si je les cite, c'est parce qu'elles sont UNIVERSELLEMENT farfelues ou fort maladroitement exprimées. Vous en reconnaîtrez peut-être certaines qui vous ont sauté aux yeux. Vous en découvrirez aussi que vous n'aviez pas noté et qui vont vous étonner. Mes commentaires sont sujets à débat, je le conçois, mais sachez que chaque phrase citée "entre guillemets en corps gras et italique, comme ici", est le plus fidèlement possible extraite de chaque programme. Je n'invente rien. J'ai essayé d'être équitable, mais évidemment certains candidats sont moins brocardés que d'autre. C'est autant dû à la qualité rédactionnelle du programme qu'à parfois sa simple brièveté. Plus un programme est long, plus on a de chances d'y trouver une ânerie. En tout cas, une chose est sûre : chacun aurait pu faire mieux, et la dimension de leur marge d'erreur m'a aidé personnellement à faire mon choix. J'espère que cet article vous aidera également à y voir clair, ou à défaut, vous amusera autant qu'il m'a amusé à le rédiger. Les candidats sont classés ci-dessous par l'ordre alphabétique de leurs noms de famille. Bonne lecture. ;-)
- NATHALIE ARTHAUD s'adresse entre autres "aux petits artisans et paysans qui n'exploitent qu'eux-mêmes" (L'artisanat et l'agriculture perçus comme un auto-esclavage, je ne sais pas si ça va leur plaire). Elle veut également "interdire les licenciements" en temps de crise (ce qui devrait permettre à chaque employé de gifler quotidiennement son supérieur ou n'importe lequel de ses collègues, s'il le souhaite, sans aucune conséquence pour sa carrière). Néanmoins, elle sait rester modeste, et après quatre pages de mesures radicales anticapitalistes, elle déclare : "Je ne dis pas qu'il suffit de voter pour ma candidature pour que ces objectifs se réalisent. J'affirme au contraire qu'il n'y a pas de 'sauveur suprême' pour les classes laborieuses". Et plus loin : "Je n'ai évidemment pas la prétention d'être élue". Pourquoi donc avoir eu celle de se présenter ?
- FRANCOIS BAYROU est un perfectionniste ! Être élu le préoccupe beaucoup moins que d'annoncer d'ores et déjà son calendrier de président de la République. Homme ouvert, il précise : "Je formerai un gouvernement d'unité nationale qui réunira des compétences de droite, de gauche, du centre et de la société civile". Qu'est-ce donc que cette société civile, apparemment apolitique ? A moins qu'il ne s'agisse d'un terme sous lequel il range l'extrême gauche et l'extrême droite ? Bizarre... Il faut dire que François Bayrou est peut-être un peu névrosé en ce moment. Ne dit-il pas, un peu plus bas : "Je ferai de la production dans notre pays une obsession nationale"? Une préoccupation ou un objectif auraient pourtant parus moins malsains... François Bayrou n'est pas pour autant un monomaniaque. Il connaît ses classiques : "Pour moi, la feuille de paie n'est pas l'ennemie de l'emploi", nous écrit-il en deuxième page de son programme. Très belle phrase que l'on doit à... Jacques Chirac, lors de ses candidatures en 1988 ou en 1995 (ou les deux). Mais Bayrou sait aussi faire preuve d'initiative : "Je nommerai dans chaque quartier difficile un sous-préfet chargé de coordonner tous les services de l'Etat, qui sera l'interlocuteur des habitants et de leurs élus, avec obligation de résidence dans le quartier". "Sous-Préfet de Quartier Difficile", voilà un nouveau métier qui fera chic sur une carte de visite. "Concierge de Banlieue Chaude" aurait été moins classe, mais sans doute plus près de ce à quoi pensait réellement le candidat. Et sinon, vous pouvez voter pour Bayrou, son planning est d'ores et déjà bouclé : "Le 10 juin, j'organiserai un référendum de moralisation de la vie publique pour faire ce que la gauche et la droite ont refusé de faire depuis des décennies. Ainsi, en quatre semaines et un dimanche, la démocratie française prendra un nouveau visage". Quatre semaines et un dimanche, monsieur Bayrou ? Attendons déjà les deux dimanches à venir, et la semaine qui les sépare, afin de voir si ce nouveau visage sera le vôtre...
- JACQUES CHEMINADE est un lyrique qui parle de "nettoyer les écuries d'Augias polluées par les parieurs", image ô combien lyrique mais peut-être un peu trop, car rappelons que c'est Hercule, fils de Zeus, demi-dieu lui-même qui, seul, a réussi à nettoyer les écuries d'Augias. Il faut dire que Cheminade se voit fort bien en sauveur du monde : "C'est pourquoi, après avoir assaini le système bancaire chez nous, je me rendrai immédiatement à Bruxelles, Washington, Moscou et Pékin pour réunir de toute urgence une vraie consultation mondiale, jetant les bases de la paix et de la justice sociale par le développement mutuel". Que Washington et Moscou ne paniquent pas, Jacques Cheminade va bientôt aller régler tous leurs problèmes... Plus loin, il donne dans un style plus enfantin, au point même de ne plus être très compréhensible lorsqu'il évoque la mesure "d'interdire de jouer avec des produits financiers sur ce qu'on mange, ce qu'on respire et sur la vie elle-même"(ce qui est un peu restrictif pour jouer à la finance, et laisse entendre que ce que l'on mange et ce que l'on respire ne font pas partie de la vie elle-même). Autre pâté, et d'une qualité exceptionnelle : "Alors oui, on pourra sauver la médecine du travail et l'hôpital public, car être malade ne doit pas devenir un luxe". Hélas, Jacques, trois fois hélas, être malade ne sera jamais un luxe, tant que tous les virus de la terre et les dysfonctionnements du corps n'auront pas été éradiqués. Par contre, se soigner lorsque l'on est malade, oui, cela pourrait devenir un luxe, et c'est sans doute ça que tu voulais réellement dire, Frère Jacques. En dehors de cela, Jacques Cheminade se considère comme un "gaulliste de gauche" (!!!), citant volontiers ses grands maîtres que sont Charles de Gaulle et Jean Jaurès (Tiens, pourquoi ne pas s'être qualifié plutôt de Jaurèssien de droite ? Y aurait-il seulement une nuance ?). Seulement voilà : ce candidat voulant "développer l'Afrique en remettant en eau le lac Tchad"; souhaitant, un an après l'accident de Fukushima, "arriver un jour à maîtriser la fusion thermonucléaire et les réactions matière/antimatière" puisque "sans le nucléaire, il faudrait accepter la décroissance physique (???), ce qui conduirait fatalement à la guerre et au dépeuplement" ; bref ce candidat qui mise une partie de son programme sur l'exploration spatiale, "car si on ne voit pas loin, on reste myope, et si on reste au berceau, on ne peut pas grandir" (Superbe citation, mais prenons donc le pari, ou même faisons l'expérience scientifique, puisque Jacques Cheminade aime la science, de laisser durant quelques années un enfant dans son berceau et voyons donc si ses pieds ne finissent pas tout de même un jour par pendre dans le vide); ce candidat ne trouve rien de mieux à citer de Jean Jaurès qu'un passage extrait d'un article intitulé "Défaillance Cérébrale"... Ca ne s'invente pas...
- NICOLAS DUPONT-AIGNAN a tendance à se prendre pour Tintin, et surtout, à s'imaginer vivre encore à son époque... "Tous ont approuvé main dans la main les traités européens qui organisent la concurrence déloyale de pays où les salaires sont inférieurs à 50€ par mois... Il faut taxer les marchandises importées à partir de l'esclavage humain" : Diable ! Encore un coup de Rastapopoulos ? Mais non, Capitaine Haddock, un véritable esclave n'est pas payé, même pas 50€ par mois. "L'interdiction des machines à voter !" : Mille sabords, assez avec les inventions du professeur Tournesol ! "Supprimer les péages sur les autoroutes déjà amorties" : Excellente initiative, mon cher Dupont (-Aignan). Je dirais même plus : une autoroute amortie n'a pas besoin d'être entretenue, son bitume est flambant neuf pour l'éternité, aucun accident ne s'y produit jamais, aucun hérisson n'y est jamais transformé en crêpe suzette, il n'y a donc plus besoin de personne pour s'en occuper... "Un stage de 2 ans en zone de désertification médicale pour les jeunes médecins" : Mais dites-moi, Docteur Müller, un stage, ça a la vocation d'être formateur, non ? Il est censé acquérir quelle expérience, le jeune médecin, dans les petits villages du Creusot, face à une clientèle somme toute fort rare, vu que tous ses collègues devant suivre le même "stage", il risque d'y avoir un léger surnombre de médecins dans les campagnes ? Et ne serait-ce pas mieux d'y envoyer plutôt des médecins quinquagénaires, un peu fatigués d'avoir exercé ce dur métier toute leur vie, et qui apprécieraient largement mieux qu'un jeune carabin l'opportunité de quelques années d'un travail allégé au milieu d'une vie tranquille à la campagne ? A noter sinon que Nicolas Dupont-Aignan est le seul candidat dont le programme comporte une faute de frappe : il est présenté comme étant maire de la ville "WYerres" depuis 1995 (En fait, Yerres, ville de l'Essonne considérée comme tendant vers l'ultra-droite depuis son élection).
- FRANCOIS HOLLANDE trouve que "l'école et l'hôpital sont abîmés" (curieux emploi de cet adjectif). Mis à part ça, son programme est, en toute objectivité, le moins chargé en bourdes. Néanmoins quand il promet "Je reviendrai sur les cadeaux fiscaux accordés aux plus aisés et aux plus grosses entreprises", tout cela sent le redressement d'impôts brutal et saignant, qui va en pousser beaucoup à faire les valises. Il valait peut-être mieux le faire sans le dire avant. Mais peut-être n'a-t-il pas vraiment l'intention de le faire... Je reste perplexe cependant quand il annonce, dans le cadre de son projet pour l'éducation : "L'accueil des enfants de moins de 3 ans sera facilité; l'accès à la culture dès le plus jeune âge sera développé". 3 ans, c'est peut-être un peu jeune pour une initiation à la culture, non ? J'ai beau être un intellectuel, je ne suis pas pour la culture "dès le plus jeune âge". C'est à l'adolescence ou à la pré-adolescence qu'il faut intervenir dans ce domaine, ne serait-ce que justement, parce que l'on évacue une bonne partie des sottises que l'on nous a enseignées durant l'enfance, et qu'on est en quête de nouveaux repères. Autre mesure déjà plus rigolote : "C'est l'idée du contrat de génération : tout employeur qui embauchera un jeune en CDI et maintiendra un senior dans l'entreprise ne paiera plus de cotisations sociales sur les deux emplois". Non, mais il payera deux salaires qu'il ne voulait peut-être pas payer à la base. Et en plus, est-ce déclinable si on embauche plusieurs jeunes et qu'on maintient plusieurs vieux ? Peut-on imaginer même une entreprise où il n'y aurait plus que des jeunes de moins de 25 ans et des vieux de plus de 60 ans ? Passerait-on alors les 35 années qui séparent ces deux tranches à se tourner les pouces chez soi ? Remarque... Ce n'est pas une si mauvaise idée. On travaille quand on est jeune pour gagner de l'argent, après on passe sa vie à le dépenser ou à le faire fructifier. Ensuite, on se préoccupe de se réaliser et de fonder une famille, et puis quand on devient vieux, on se remet au boulot pour rester en forme physiquement et mentalement. Pas si bête, finalement... "La lutte contre le terrorisme sera implacable, la tragédie de Montauban et de Toulouse nous le rappelle" : François Hollande est le seul candidat à faire explicitement référence à l'affaire Mohammed Merah dans son programme. Reste qu'on peut se demander quel intérêt il y a à dire que la lutte contre le terrorisme sera implacable, puisque, comme le fait fort bien remarquer le candidat, elle l'est déjà. "Je porterai haut la voix de la France dans le monde en rompant avec des pratiques d'un autre temps avec l'Afrique, en développant les relations avec la rive sud de la Méditerranée et en agissant pour la paix au Proche-Orient" : Très jolie phrase pour dire que Hollande ne fera plus d'affaire avec les Africains, pas assez discrets, mais qu'il en fera dorénavant avec les Arabes et les Juifs. Porter haut la voix de la France dans le monde, après tout, ça revient surtout à aller leur vendre des avions de combat, des armes made in France et des centrales nucléaires. Alors, comme ça se castagne plus à l'est qu'au sud, c'est normal de viser un nouveau marché, non ?
- EVA JOLY n'en a pas l'air, mais c'est une vraie Brigade Verte : "Pour un environnement protégé, adopter une loi d'urgence écologique avec un moratoire : zéro OGM, zéro gaz de schiste, zéro construction d'autoroute ou d'aéroport." Hola, hola, les autoroutes et les aéroports, c'est peut-être pas nécessaire de les interdire, surtout qu'il ne s'en construit pas dix par an. On rappelle qu'en ce contexte politique, un moratoire est presque une interdiction formelle, sans même possibilité de débat public. N'y a-t-il pas des usines crachant leur fumée ou des centrales nucléaires qui sont un peu plus inquiétantes pour l'environnement que la construction d'une autoroute ou la commercialisation de petits pois modifiés ? Dans le cadre de la préservation de la nature, Eva Joly, ancienne magistrate, rappelons-le, parle de "Modifier le statut juridique de l'animal". Dommage qu'elle ne développe pas cette idée forte, j'en ai parlé à mon chat, et il était vivement intéressé, car il souhaite se pourvoir en cassation contre des pigeons qui viennent le narguer tous les matins au bord de la fenêtre. :-) Au passage, on a beaucoup parlé du projet de François Hollande de taxer à 75% les revenus annuels supérieurs à 1 million d'euros, mais Eva Joly va pourtant plus loin ! Elle propose directement de "taxer à 70% les revenus supérieurs à 500 000 € par an", ce qui est plus rémunérateur et touche beaucoup plus de contribuables. Mais comment se fait-il que ça ne fasse trembler personne ? Autre mesure bizarroïde : "Lancer un grand plan d'action contre la souffrance au travail (???), et accorder un droit de huit années de formation tout au long de la vie". De formation à quoi ? A la souffrance au travail ? Pour qu'on la supporte mieux ? Ce n'est pas un peu sadique, ça ? Eva Joly est pour la légalisation du cannabis. C'est d'ailleurs la seule candidate à se prononcer sur ce thème. Peut-être est-ce dans l'optique de cet autre projet : "Rétablir la police de proximité. Décharger les policiers des tâches inutiles." Est-ce une tâche inutile que de courir après les consommateurs de shit ? Oui, sans doute, mais déjà que la police n'en branle pas une, si on leur enlève ça... Une autre mesure me choque terriblement : "Alourdir les peines pour les crimes racistes, antisémites, sexistes et homophobes". Extrêmement douteux... S'il s'agit de meurtres, un assassin fera-t-il plus d'années de prison si sa victime est Noire ou homosexuelle ? La motivation du crime est-elle plus importante que le crime en lui-même ? Faire en ce domaine de la discrimination positive, comme disait ce cher Sarkozy, est-ce de bon goût ? J'ai du mal à croire qu'une candidate de gauche privilégie la répression à l'éducation sur un thème pareil. Bien sûr, Eva Joly pense peut-être aussi aux injures raciales directes ou aux profanations de cimetières, mais sont-ce là des "crimes" ? Tuer une personne demeure le plus grand crime que l'on puisse commettre, et après l'affaire de Toulouse, cette mesure à des relents sécuritaires assez dérangeants. Faire un plus grand cas de la mort d'un Juif ou d'une lesbienne que d'un individu lambda, est-ce réellement un bon moyen de combattre toutes les intolérances ? Eva Joly pense pourtant que oui : "La République doit être exemplaire face au racisme et à l'antisémitisme. Si l'on ne veut pas que les Français se déchirent et s'opposent les uns aux autres, il faut construire une société apaisée et réconciliée, une société de partage, de modération, de responsabilité et de tolérance." En hiérarchisant les répressions sur le modèle du politiquement correct ? En laissant entendre que la vie d'un Gay ou d'un Noir vaut plus que celle d'un Blanc ou d'un hétéro ? Du pain béni pour Marine Le Pen et ses sbires... Le racisme, selon moi, se combat au quotidien dans l'éducation et l'apprentissage permanent de nos différences, c'est une mission pédagogique sociale bien avant d'être une mission répressive judiciaire. De cela, hélas, Eva Joly ne dit pas un mot...
- MARINE LE PEN, elle, a la reconnaissance du ventre. Concernant les emplois, elle ne propose qu'une seule mesure concrète (partagée d'ailleurs avec Nicolas Dupont-Aignan, qui, lui, n'a constaté que 10 000 postes supprimés, mais propose d'autres mesures pour l'emploi) : "Je vais rétablir les 15 000 postes dans la police et la gendarmerie qui ont été supprimés". Voila au moins une candidate qui a clairement bien ciblé la catégorie socio-professionnelle majeure de son électorat. Elle dit aussi (mais qui s'en étonnera ?) : "Je vais restaurer la laïcité républicaine face aux revendications politico-religieuses qui font le lit du fondamentalisme et du terrorisme". puis, deux lignes plus bas : "Je combattrai donc l'islam radical sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations"(Notez la volontaire absence de majuscules au mot "Islam"). J'en déduis donc que la "laïcité républicaine" selon marine le pen (C'est vrai que ça marche bien, le coup de supprimer les majuscules) n'est nullement opposée au christianisme radical, tel qu'il est pratiqué par l'association Civitas, qui s'est livrée à de nombreuses menaces de mort et à une agression physique sur Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point, et a procédé à plusieurs interventions violentes durant la pièce "Golgota Picnic", programmée à ce même Théâtre du Rond Point. Marine Le Pen semble donc surtout être très ouverte à une "laïcité catholique"... Enfin, la pédagogue Marine Le Pen déclare : "Je vais ramener l'école vers sa mission de transmission du savoir, en y rétablissant l'autorité, l'apprentissage des valeurs morales et civiques, ainsi que l'enseignement de l'Histoire de France". Les enseignants seront donc ravis d'apprendre par ce biais qu'ils n'ont aucune autorité sur leurs élèves, qu'ils ne distillent aucune morale et que le programme de l'Histoire de France a été supprimé des cours... Enfin, elle conclut : "Si le système s'oppose à moi, c'est que je suis la seule à m'opposer réellement au système". Marine Le Pen anarchiste !!! Qui l'eût cru ? En même temps, si le système s'oppose à elle, il ne l'empêche pas de se présenter, de faire campagne et éventuellement d'être élue (Elle est députée, d'ailleurs, me semble-t-il, non ? Il faut que nous soyons dans un système sacrément cool pour tolérer la présence d'une députée anarchiste).
- JEAN-LUC MELENCHON est un brin poète. Il ouvre son programme sur cette phrase énigmatique : "Dans cette saison des tempêtes qui déferlent sur le monde, c'est l'heure des caractères.", et le conclut sur cet étonnant voeu extatique : "Vienne le temps des cerises et des jours heureux". Bienheureux Mélenchon, priez donc pour nous ! En dehors de cela, Mélenchon préconise une "interdiction du travail du dimanche". On suppose donc que le pays sera totalement immobilisé tous les dimanches, les transports publics arrêtés, l'électricité coupée, les pharmacies de garde contraintes à fermer, et les marchés hebdomadaires voués à disparaître. Mélenchon souhaite également une "sortie de l'OTAN pour assurer notre indépendance et nous tenir à l'écart des stratégies guerrières des Etats-Unis" (mais pas à l'écart de leurs stratégies isolationnistes, apparemment). Il ordonne également "l'école obligatoire de 3 à 18 ans". Ce qui signifie donc que l'entrée au collège se fera seulement à 19 ans, et surtout que ceux qui souhaiteront entrer en apprentissage le plus tôt possible devront obligatoirement se tartiner le programme général jusqu'à leur majorité. Une autre phrase de Mélenchon me laisse perplexe. Il demande à ce qu' "au moins 1% de la richesse du pays soit consacré à la culture". Bon, avec Hollande, c'est le seul candidat à parler de culture, c'est déjà bien. Mais à quelle "richesse du pays" fait-il allusion ? Parce que s'il s'agit du budget de l'Etat, depuis 2005, on consacre chaque année environ 2,5% de ce budget à la culture... Bref, c'est pas bien clair tout ça... Mais quelqu'un comprend-t-il vraiment quelque chose au programme de Mélenchon, en dépit de sa présentation très minimale en liste d'idées fortes ? Trop avantgardiste, peut-être ?
- PHILIPPE POUTOU, un poil mélodramatique, trouve que "le chômage et la précarité explosent"(Boum !) et que "la pauvreté fait des ravages" (comme la peste). Il ne propose rien moins que "d'augmenter de 300€ tous les salaires de moins de 1700€" (On va tous changer de tranche d'impôts, à ce niveau-là), il veut créer un million d'emplois, on ne sait pas trop comment ni où, et, comme Nathalie Arthaud, il projette d'interdire les licenciements - mais contrairement à cette dernière qui ne souhaitait que cette interdiction ne soit faite qu'en période de crise, Poutou ne donne aucun repère temporel, et suggère qu'une telle interdiction soit définitive. Ce serait bien pratique, assurément.... Il a l'air gentil comme ça, Philippe Poutou, mais en fait, c'est un grand parano : "Après avoir étranglé la Grèce, Sarkozy et ses alliés veulent imposer à tous les peuples de l'Europe leur règle d'or de l'austérité. Ces classes dirigeantes, par leurs choix politiques, menacent l'équilibre écologique, comme l'ont rappelé la catastrophe nucléaire de Fukushima et les famines qui se développent en Afrique. Ce sont ces dirigeants qui engloutissent des milliards dans la guerre en Afghanistan, l'intervention en Libye ou le maintien de l'armée française en Afrique." L'air de rien, en même pas cinq lignes, Sarkozy est tenu responsable de la crise, de la dette grecque, du tsunami qui a ravagé le Japon, de la catastrophe de Fukushima, de la famine et de l'ingérence militaire française en Afrique, de la guerre en Afghanistan et de la guerre en Libye. Je pense qu'au vu de ces accusations finement argumentées, il n'est pas disproportionné de porter plainte contre Nicolas Sarkozy pour crimes contre l'humanité. Ceci dit, c'est tout l'art de Poutou de fustiger la guerre en appelant à faire la révolution, preuve qu'il n'a rien contre une certaine brutalité, pourvu qu'elle reste prolétarienne : "EDF, GDF-Suez, Areva augmentent sans cesse nos factures d'électricité et de gaz. Ces entreprises doivent être réquisitionnées pour construire un grand service public." Il est vrai que le grand capital sera déjà moins puissant si on lui prend tout ce qu'il a... Que voilà une stratégie hautement subtile ! Mais Philippe Poutou ne veut pas que réquisitionner : il veut aussi restituer. Mais dans les deux cas, il évite de demander leurs avis aux personnes, aux pays ou aux institutions concernés : "Défendons le droit à l'autodétermination pour tous les peuples, à former leur propre état, à commencer par les Palestiniens. Ce principe s'applique également dans les départements et collectivités d'Outre-Mer et en Corse". Philippe Poutou doit avoir aussi sans doute sa propre autodétermination pour déclarer aussi candidement que la Corse ou la Martinique sont des territoires occupés.
- NICOLAS SARKOZY, quant à lui et nonobstant son désir de faire populaire, chasse à nouveau sur les terres du FN et déclare que "le fait de se rendre à l'étranger pour y suivre un endoctrinement sera pénalement sanctionné". Voilà un coup dur pour les Scientologues, les Témoins de Jehovah ou les membres de l'Eglise Evangélique qui souhaitent faire un stage aux U.S.A auprès des maisons mères de leurs différentes chapelles ! Par extension, vu que le mot endoctrinement n'est pas exclusivement religieux, un professeur de philosophie assistant en Allemagne à une conférence sur Schopenhauer serait donc passible de prison ou d'une forte amende. Intéressant concept... Sarkozy dit aussi "le communautarisme n'a pas sa place dans la République". Diable ! Cela risque de forcer à l'exil les végétariens, les homosexuels, les membres du Rotary Club et même, bon sang, les fan-clubs de Justin Bieber ! Mauvaise nouvelle pour nos ados, mais qu'ils ne s'en fassent pas trop : Nicolas Sarkozy les aime, même s'il est plutôt favorable à l'éducation anglaise : "Nos enfants ont besoin d'amour, de protection et d'autorité. La famille doit être protégée". On a pu constater, en effet, à quel point il a su protéger la sienne... D'ailleurs, tout l'art de Nicolas Sarkozy est de savoir protéger : "Les exilés fiscaux paieront un impôt en France parce que je n'accepte pas que l'on garde les avantages de la nationalité sans en accepter la contrepartie fiscale. Les expatriés qui travaillent et défendent nos valeurs à l'étranger ne seront pas concernés". Oui, comme l'Oréal, par exemple ?... "Je souhaite que l'on réduise les normes. Je veux rétablir une société de confiance et de responsabilité. Aucune norme nouvelle ne sera créée sans que deux anciennes ne soient supprimées, en particulier au niveau européen" : Cette phrase est directement enchaînée à la précédente, et n'a pourtant aucun rapport. De quelles normes s'agit-il ? Pour l'essentiel, de normes d'exportations du bétail (taille, poids, âge). En supprimant quelques unes de ces normes, Sarkozy simplifie la gestion administrative des exportations de bétail, et notamment le contenu des formulaires à remplir. Inutile de dire qu'une mesure aussi capitale méritait de figurer sur ce programme... Est-ce à dire que Sarkozy ne sait pas quoi dire au monde rural pour motiver son vote ? C'est mal le connaître... Il tient à combattre l'inégalité "des territoires ruraux où l'accès aux soins sera garanti et qui seront équipés en très haut débit". Je n'aurais jamais crû que l'implantation de l'ADSL dans les campagnes fut un véritable enjeu électoral. Qu'est-ce qu'on fait ? On lui dit que le Wi-Fi passe partout en France ou on le laisse deviner tout seul ?
Voici venu le temps béni des cochonnailles, où la charcuterie pas fine s’étale dans les permanences politiques et les unes des tabloids. Le coup d’envoi de cette belle opération charcuterie a été envoyé par Dominique Strauss-Kahn depuis New York, tant il est vrai que la gastronomie française est grandement appréciée par le Nouveau Continent. Voici une recette originale et bien pimentée pour attirer à votre table les plus fins gourmets : prenez un gros sanglier bien gras, épluchez-le de son complet veston, plongez le dans une cabine de douche à 25°C, et faites-le cuire à l’étuvée durant une bonne vingtaine de minutes. En parallèle, déposez une femme de chambre, si possible appétissante, dans les environs immédiats du plat principal et laissez porter à ébullition. Sous l’influence pernicieuse de l’arôme féminin, le sanglier se transforme étrangement en gros porc lubrique. Il saute alors tel un fou furieux sur la pauvre créature, et tente d’en faire un rôti à la broche. Cette partie de la préparation est la plus délicate, car la femme de chambre manifeste souvent très violemment son manque d’appétit pour la cuisine française. Ces gens-là sont un peu des barbares, n’est-ce pas ? Heureusement que l’ex-directeur du FMI était là pour lui apprendre les glorieuses notions de la civilisation française. Après tout, qu’a-t-il fait d’autre, l’ami Dominique, que de reproduire ce que firent les missionnaires français durant près d’un siècle dans les colonies africaines ? Mais revenons à nos moutons, ou tout au moins à notre porc. Trop émotive, la vieille bête se trompe d’orifice pour l’empalement mais n’en déverse pas moins une imposante quantité de sauce à la crème, mais pas vraiment fraîche, dont l’incrustation dans les tissus âpres de l’uniforme des techniciennes de surface de chez Sofitel va valoir à notre sanglier devenu porc un très probable séjour prolongé dans un congélateur, où il pourra enfin revenir à une température intérieure plus convenable. En France, où on ne joue pas avec la nourriture, il n’a fait aucun doute qu’il s’agit là d’une manipulation grossière, d’un complot planétaire ourdi par McDonald’s et Subway pour couler la gastronomie hexagonale. Ils étaient tout de même 57% à y croire ! 57% à ne pas accepter que le cuistot du FMI soit capable de rater un plat pareil ! 57% à penser qu’un ingrédient n’a pas à se soustraire à la volonté du maitre-queue ! 57% à croire explicitement qu’il n’y pas de femmes violées et que ce sont toutes des allumeuses, comme on a encore trop souvent coutume de le croire dans les commissariats de province et autres bistrots à vins.
Peu importe, n’est-ce pas, que le grand chef Strauss-Kahn n’en soit pas à son coup d’essai, peu importe que de nombreuses femmes aient déjà souffert de ses fringales impatientes. On hausse les sourcils, on s’échange des regards en coin, et l’on se dit « Sacré Dominique ! Quel tempérament ! »… Et puis, qu’est-ce que c’est, d’abord, que cette justice américaine (prononcer ce dernier mot avec un écoeurement marqué), qui ose arrêter un violeur moins de deux heures après son crime ? Et qui l’enferme à double tour, qui l’exhibe menotté aux photographes ? Quelle humiliation ! C’est quand même pire que de se faire agresser sexuellement dans une chambre, non ? Et depuis quand traite-t-on un criminel connu comme un criminel pas connu ? Où va-t-on, avec des méthodes pareilles ?... Une voix dans la foule des commentateurs, a percé un matin de mon radio-réveil. C’est une femme, pourtant, qui disait cela. Je cite de mémoire : - « Voyez-vous, ce qui est très problématique dans le système judiciaire américain, c’est que les procureurs sont élus démocratiquement, ce qui entraine fatalement de nombreuses corruptions… » C’est vrai que toutes ces fichues méthodes démocratiques, c’est grave bouffé par la corruption. Alors qu’en France, les procureurs sont nommés arbitrairement par le Ministère de la Justice, parmi les amis politiques ou les collègues du Lion’s Club. C’est tout de suite plus fiable. On est entre gens bien, qui se comprennent et se soutiennent dans les coups durs…
C’est curieux, tout d’un coup, je n’ai plus faim… La cuisine française m’a toujours un peu donné des aigreurs, mais là, je ne sais pas pourquoi, il y a un truc qui ne passe pas. C’est peut-être un peu trop faisandé… Nous vivons dans un pays où la frontière entre la fermentation et la pourriture a toujours été un peu trop floue… Je n’ai rien contre le porc, habituellement, mais ces travers-là sont un peu indigestes. Pourtant, on se donne du mal pour me redonner de l’appétit. La semaine dernière, c’est Georges Tron qui s’est collé aux fourneaux. Le secrétaire d’Etat à la Fonction Publique n’a pas hésité à mettre la main à la pâte et à nous faire goûter sa spécialité : le pied de cochon ! Bien entendu, comme tous les grands gastronomes, Georges Tron aime à ce que l’on honore sa table. Il est même habilement secondé par une grouillotte, Brigitte Gruel, spécialisée dans la tarte aux poils à déguster directement au fourneau. Certes, tant de pantagruelisme peut ne pas convenir à tout le monde. En bon papa gaveur, Georges Tron a tendance à rechigner quelque peu quand on ne veut pas finir son assiette. Mais mis à part deux ou trois tentatives de chantage et autant de licenciements abusifs, le beau dandy à la blanche crinière n’a rien de bien méchant à se reprocher. Mais voilà que la presse s’en empare et qu’on en fait tout un plat !... Franchement, quel manque de tact !…
Et on sent bien que la pilule a du mal à passer chez ces deux hommes vieillissants aux amusements essentiellement fellatoires. Strauss-Kahn, a son procès, semble agacé et pressé que cela se termine. Il n’y a sur son visage ni la révolte outragée d’un innocent accusé, ni le remords d’entraîner dans sa disgrâce tant de destinées féminines qui auraient pu rêver mieux. Georges Tron, qui ne communique que par enregistrements téléphoniques, laisse perler dans sa voix un agacement hautain exempt de tout remords. Chacun de ces deux hommes reste campé sur son orgueil, prêt à cracher au visage de ses accusateurs. C’est toute la laideur intrinsèque de leurs âmes qui se dégage, telle une mauvaise haleine de pestiféré, par le biais de leurs gestes et de leurs paroles. Non, ils n’ont ni regrets, ni remords, pas même une pensée pour les femmes qu’ils ont ainsi abusées, sinon celui qu’elles n’aient pas su fermer leur clapet. Strauss-Kahn, Tron : deux porcs infâmes et ordinaires, au charme vieillissant et aigri. Deux adeptes de la domination la plus sordide et la plus minable. Deux violeurs lâches, deux pervers fourbes, qui ne recherchent dans le sexe que le plaisir odieux d’écraser l’autre, un archaïsme de prédateur qui suinte la névrose procédurière de ceux qui sont esclaves de leur sens, mais qui n’en demeurent pas moins de tristes peine-à-jouir. Faut-il avoir une image pitoyable de la femme pour penser qu’on peut faire autre chose que de s’avilir en tirant une extase d’impuissant de quelque partie isolée et anonyme du corps féminin, que l’on force, que l’on assujettit, à la seule fin d’y vider une libido précocement sénile, avec le défoulement poussif d’une vessie d’incontinent ?
Comment font-ils aujourd’hui, ces vieillards indignes, pour affronter dans le miroir leurs images veules et porcines ? Où trouvent-ils les forces nécessaires à soutenir leur ego après s’être pris en pleine face le reflet vulgaire au possible de tout ce qu’ils sont de plus méprisable ? Et nous, les autres hommes, qui sommes censés aimer les femmes comme nos sœurs, qu’est-ce que ces faits divers éveillent donc comme terribles échos en nous, pour que notre estomac ne se soulève pas à l’énoncé de ces pratiques ? Qu’est-ce qui se passait dans la tête de ce type en instance de divorce, le regard fiévreux, le rire forcé, qui affirmait bien haut, dans un restaurant où je me trouvais en même temps que lui, qu’une fellation forcée n’était pas vraiment un viol, que la femme de chambre était certainement volontaire et que tous ces Américains n’étaient que des coincés du cul ? Et moi, qu’est-ce qui m’a donc empêché de me lever de ma table et d’aller lui décocher mon poing en pleine face ?... Bon, là, c’était peut-être le brassard marqué « Police » qu’il avait négligemment posé sur la table à côté de son assiette qui m’a incité à plus de diplomatie. La justice américaine, je ne sais pas trop ce qu’elle vaut, mais la justice française, on ne connait plutôt bien ses complaisances…
Il n’en demeure pas moins une gêne, une gêne qui ne part pas, malgré l’annonce du procès de l’un, malgré le limogeage travesti en démission de l’autre. Vous ne le sentez pas, vous ? Une petite note qui crève le cœur, on ne sait pas trop pourquoi, mais ça ne veut pas s’en aller… Je ne savais pas trop quoi en faire. Mais je crois que ça va déjà un peu mieux après l’avoir dit. Il me semble même que c’était presque un devoir envers chaque femme qui me lit, chacune de mes lectrices fidèles ou occasionnelles à qui j’avais désespérément envie de dire que oui, je suis un homme moi aussi, mais non, je ne suis pas un homme comme ça, et qu’il ne me viendrait jamais à l’idée de le devenir. Juste envie de dire que la virilité, ça n’est pas ça ; la masculinité, ça n’est pas ça ; le sexe même, ça n’est pas ça. Il y a beaucoup de gens qui pensent néanmoins le contraire. Ils mériteraient selon moi d’être cuisinés eux-mêmes suivant les recettes de Maître Straus-Kahn et Maître Tron… C’est facile, et terriblement français, de trouver toujours bon pour les autres ce que l’on ne saurait subir soi-même…
Sur ce, je vous laisse méditer ces quelques considérations, en souhaitant que ce petit pamphlet gastronomique ne vous ait pas trop laissés sur votre faim…
Dernière minute : Luc Ferry, ancien Ministre de l’Education Nationale, a parait-il fait référence à la présence d’un restaurant français implanté au Maroc et qui proposerait des plats d’une exceptionnelle fraîcheur. Nous ne manquerons certainement pas de revenir sur ce nouvel exploit du bon goût national, dès que nous aurons de plus amples renseignements sur les spécialités de la maison et sur l’identité de son cuisinier…
Les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Après une année 2009 ouvertement pop-rock, stigmatisant en quelques disques forts et indéniables tout le panel des années 2000, l’année 2010 s’est avérée plus que chaotique, traversée par de nombreux retours inattendus, de surprises électroniques, de manifestes folk et des revivals 80’s. Loin d’annoncer une nouvelle scène, 2010 a vu se télescoper des talents divers, confirmés ou improbables, qui m’ont amené à écouter beaucoup de disques mais avec une certaine circonspection. Après un tri implacable, j’en ai quand même retenu un certain nombre, 25 albums qui resteront, à mes yeux, comme ce qui fut la bande originale de cette troublante année, assez importante dans ma vie par ailleurs. Une année de bouleversements, d’émotions intenses et de ruptures brutales. Une année haute en couleurs et riches en rebondissements. Une année qui a mis fin à bien des choses sans en amener véritablement de nouvelles. En ce sens, tous les disques dont vous allez lire les chroniques, en ont été la parfaite bande son. Avant de vous parler de tous ces disques que j’ai aimé, je vais vous parler, comme je le fais chaque année, de ceux que je n’ai pas aimés, pour le simple plaisir, ô combien primaire mais toujours libérateur, de pouvoir les descendre rhétoriquement sans le moindre remords et non sans une certaine beauté formelle en matière de diffamation assummée. Donc attaquons les étrons sonores d’entrée de jeu et sans fioritures. Ma plus grosse déception fut évidemment le nouvel album de Mylène Farmer, chanteuse pour laquelle j’ai un petit faible nostalgique, vu qu’elle fut en partie responsable, à ses débuts, de mon intérêt pour un certain romantisme noir. Cette petite faiblesse ne m’a néanmoins jamais dissimulé l’évidente vérité, à savoir que Mylène Farmer n’était que la créature fabriquée de toutes pièces par son compositeur et ex-compagnon Laurent Boutonnat, dont le talent peu glorieux mais essentiel, a toujours été de savoir distiller, dans des petites mélodies électroniques aux programmations cheap, une mélancolie vénéneuse et tragique qui, bien plus que la voix fragile de la chanteuse, était pour beaucoup dans le charme de son répertoire. Aussi, lorsque j’ai appris que « Bleu Noir » avait été réalisé sans Boutonnat, il m’est apparu évident que cet album serait une bouse sans nom, qui ne mériterait pas même l’audition. Néanmoins, n’étant pas homme de préjugés, j’y ai risqué une oreille, et cette oreille m’en veut encore. Comment ne pas être édifié par cet album merdique, auquel se sont prêtées quelques unes des plus grandes pointures de la dance music, et qui sonne assurément comme du sous-Hélène Ségara, version gay-friendly ? Comment ne pas mépriser ce public français si écoeurant de s’être jeté comme des chiens à la curée sur ce nouvel album qui sonne ENFIN comme de la vraie variété de merde, comme on l'aime bien au village ? Parce que c’est ça le comble de « Bleu Noir ». Tous ces compositeurs qui ont dû chèrement faire rétribuer leur service ont accouché sur mesure d’un album aussi ordinaire que prévisible, où chaque chanson semble avoir déjà entendue une centaine de fois auparavant. Quant à Mylène Farmer elle-même, malgré son nouveau look bondage et cheveux courts, rehaussé de son tout nouveau bonnet D made by Universal Management, elle fait de la peine à voir, dans ce rôle poussif de quinquagénaire cuir et sacrément (sili)conne. Ce n’est pas parce qu’une femme vieillit qu’elle est obligée de devenir vulgaire, à plus forte raison si elle a fait sa carrière sur une image assez classe. Comme beaucoup de muses, Mylène Farmer a depuis longtemps envie de se détacher du personnage que lui a imaginé son pygmalion. Hélas, sa personnalité à elle est peu intéressante, et surtout se complait de plus en plus dans une niaiserie crispée et robotique à laquelle on ne trouve pas même le charme de la sincérité. Rideau... Elle ferait largement mieux de raccrocher avant d'atteindre le fin fond du grotesque...
Mais si certaines feraient bien de prendre leur retraite, d’autres s’acharnent véritablement à ne pas mourir. C’est bien le cas de Michael Jackson qui s’arrange pour sortir un nouvel album un an et demi après sa mort, l’occasion de se rappeller aussi que Bambi était de son vivant un sacré producteur de daubes, et que forcément depuis qu’il est au fond du trou, ça ne peut guère s’arranger. Mais d’ailleurs est-ce bien sûr que c’est lui qui chante ? A sa sortie, l’album a fait l’objet de remarques controversées. Ces chansons perdues, oubliées, pas terminées, et qu’on a finalement achevées sur Pro Tool, y a-t-il jamais posé sa voix ? N'est-ce pas un brillant imitateur qui assure l'intérim ? Cette éventualité a choqué beaucoup de monde, mais pas moi. Michael Jackson n’est pas un musicien, ni un artiste, c’est un produit. Il est d’ailleurs la personnalité qui a le plus de sosies au monde. L’homme est mort, mais la marque est déposée. Faut-il s’étonner que certains se disent qu’il faut exploiter le filon au maximum, puisque ça n'est jamais qu'une recette mécanique déclinable à l'infini ?
D’ailleurs, il n’y a pas que les ayants-droits de cadavres qui tirent sur la corde. Les Black Eyed Peas ont effectué cette année un retour aussi inexplicable que leur succès passé. Cela doit bien faire cinq ans maintenant que ces trois toquards flanqués d’une greluche aux allures de travelo secouent les dancefloors avec une soupe particulièrement indigeste, composée généralement de 20% de dance, 20% de rap pas méchant et 60% de samples tirés d’un tube d’il y a 30 ans et qui constituent les refrains de leurs morceaux, des refrains suffisamment connus pour être accrocheurs sans qu’il y ait besoin de se fatiguer à trouver une bonne mélodie. Tout cela est poussif, médiocre pour ne pas dire plus, mais représente la quintessence de ce que j’appelle : la musique de pauvres, pauvres socialement et pauvres d’esprit. En ce début de XXIème siècle, ces deux pathologies, hélas, vont encore trop souvent de pair. Dans le même genre, nous avons dû tous subir, cette année, une sorte d’ignoble single, basé là aussi sur un sample d’un hit allemand des années 70 déjà plus qu’oubliable. Ce single, c’est "Barbra Streisand" de Duck Sauce, qui gagne haut la main le prix du titre le plus agaçant de l’année, en étant uniquement basé sur un chœur en background de douze secondes, tourné en boucle jusqu’à la saturation. Illustré par un clip alternant des visions irréelles de jolies filles en pâmoison comme on en voit jamais, avec des gros plans rapprochés de sacrées têtes de cons comme on en voit beaucoup trop. On sent là un message subliminal, visant à faire croire aux premières que les seconds sont leurs compléments naturels. Manque de pot, je doute que ça se passe ainsi au final. Derrière ce projet d’une débilité fédératrice, se cache en fait un vieux routier de la merde en boîte, le DJ hollandais Armand Van Helden, dont on était sans nouvelles depuis dix ans, et qui connût son âge d’or à la fin des années 90, avec une série de tubes dont plus personne ne se rappelle. Souhaitons donc que ce "Barbra Streisand" aille vite rejoindre l’amnésie collective dans laquelle se décompose déjà l’œuvre de jeunesse de ce bidouilleur minable. Enfin, pour en finir une bonne fois pour toutes avec les abrutis du hit parade 2010, il me faut conclure par ce qui fut la révélation chanson française de l’année : Zaz. Ne confondez pas avec Zazie. Celle-ci s’appelle Zaz, ça rime avec naze, ça vous aidera à vous en souvenir ou à oublier plus facilement. Les mots me manqueraient presque tant il y a de choses à dire sur cette bobo vulgaire à face porcine dont le perpétuel sourire s’évertuant à faire prolétaire n’aurait pas déparé sur une affiche stalinienne. Zaz est un cliché, c’est ainsi qu’elle se veut, mais on sent qu’il y avait un bon terreau dès le départ. Elle fait partie de cette nouvelle scène française ébouriffante de nullité, qui se la joue vintage pour faire passer pour révolutionnaire un style musical ringard au possible. Dans la lignée d’Olivia Ruiz, Zaz s’est mis en tête d’être encore plus vulgos, plus niaise et encore plus franchouillarde, elle y réussit sans peine. Ses paroles fleurent bon le populisme crasseux des fonds de campagne et tente de dédouaner sa mentalité vaguement FN en disant des gros mots, pour faire plus vrai. De sa voix puissante, qui n’est pas sans évoquer le meuglement d’une vache, Zaz nous raconte cette putain de vie qu’on mène, souvent trop loin de cet humanisme gluant qui lui cheville le cœur, expliquant avec une savante philosophie de comptoir qu’on est tous des cons, étant donné qu’elle croit que tout le monde est comme elle. Une sagesse populaire puisée dans des proverbes séculaires et des messes basses de bistrots, que Zaz nous déploie avec ce grand sourire crétin qui la caractérise, piqué à Arletty ou à Lorie, ça se discute. Pas trop évoluée dans son concept, Zaz a même poussé le paradoxe jusqu’à aller tourner son premier clip, vantant le jusqu’au boutisme de sa « positive attitude » prolétaire et rurale, dans un marché d’antiquaires des puces de Saint-Ouen, lieu exclusivement fréquenté par la très haute bourgeoisie francilienne et touristique. Mieux vaut en rire… Mais Zaz, c’est aussi « une certaine idée de la France », selon la formule du Général de Gaulle. Zaz, c’est la France de Michel Sardou, des Compagnons de la Chanson, de Mireille Mathieu. La province crasse et ignare qui se regarde le nombril, satisfaite et repue, avec un filtre bleu-blanc-rouge dans ses lunettes à double foyer. La fameuse Vieille France, dont on vante tant les archaïsmes artisans au journal de Jean-Pierre Pernaud et qui, lorsqu’elle ne prétendait pas avoir été exclusivement composée de Résistants fanatiquement patriotes (depuis leur fauteuils) durant l’Occupation, se laissait aller il y a encore peu de temps à avouer au détour d’un repas que ces messieurs les Allemands, à cette époque-là, étaient bien propres sur eux et bien disciplinés, et que ça avait une autre allure que ce qu’on voit maintenant. On me reprochera d’extrapoler un peu sur ce qui n’est jamais qu’une énième chanteuse pseudo-réaliste dont la carrière n’est motivée que par le goût de l’argent, voire un certain intérêt pour la grande chanson française (chacun ses perversions), et dont on n'entendra probablement plus parler dans cinq ans. Il n’empêche, il y a chez Zaz quelque chose qui n’est pas sans évoquer les discours populistes des Le Pen, père et fille. Un ton certes assez traditionnellement français, mais il y a des traditions dont on se passerait volontiers. Et le pire, c’est que Zaz doit se croire de gauche, de la gauche de Prévert ou de Queneau évidemment, la gauche poétique et pas méchante, qui fait toujours bien dans une conversation. Qui donc aura le courage d’attraper Zaz par les épaules et de lui mettre la tête dans son propre seau à purin idéologique ? Les paris sont ouverts… Mais en voilà assez pour les ratés de la création que l’on impose à 300€ la minute sur les ondes radios !Nous allons découvrir à présent les albums qui m’ont semblé les plus intéressants et les plus mémorables durant cette année 2010. Certains sont inconnus, d’autres pas, certains ont accouché d’un chef d’œuvre, d’autres d’un album à moitié réussi mais attachant, mais tous méritent que l’on parle d’eux comme des œuvres d’artistes, et non pas comme des produits formatés dont on ne lira, dans la presse dite spécialisée, que les adjectifs dythirambiques pour lesquels les labels ont payé. ALIZEE - Une Enfant du Siècle (RCA) Et c’est avec un apparent paradoxe, par rapport à ce qui précède, que nous débutons ce nouveau Millésime. Oui, vous ne vous trompez pas, pas d’homonymie incongrue, il s’agit bien de la même ALIZEE qui serinait il y a dix ans la joie d’être une petite salope en des termes cependant plus nabokoviens, sous la plume jamais vraiment innocente de Mylène Farmer. N’importe quel aficionado des jeunes filles en fleurs reste traumatisé à vie par le clip vidéo de "Moi, Lolita…", qui débute par la confrontation, sur une route départementale, de la jeune femme-enfant et de son soupirant ; ce dernier s’abandonnant à une déclaration d’amour maladroite, et s’entendant rétorquer par l’élue de son cœur : "T’as pas 200 francs ?". Depuis l’eau a coulé sous les ponts et la jeune Alizée Jacotey, de son vrai nom, a désormais de sérieuses raisons de faire la manche. Lâchée en 2005 par le duo Farmer/Boutonnat, après un deuxième album moins vendeur que le premier, Alizée a entamé, avec l’aide de son mari Jérémy Chatelain, transfuge oublié d’une émission de télé-réalité, une carrière qui ne cesse de descendre au plus bas. Après un album qui se voulait orienté plus rock, «Psychédélices » (2007), mais qui au final s’essayait un peu à tout et à n’importe quoi, Alizée a longuement préparé ce nouvel album avec de jeunes producteurs français électroniques, ouvertement synth-pop façon 80’s, ciblant un public gay et branché. Plus encore que « Psychédélices », « Une Enfant du Siècle » a été un prodigieux désastre, au point qu’aucune tournée n’a même été organisée. Alors, me direz-vous, pourquoi parler d’un tel bide ? Essentiellement parce que si l’album peine autant à trouver un équilibre qu’un public, le concept musical et thématique qui en est la base est par contre, lui, extrêmement prometteur. L’idée n’est pas originale mais elle a du chien : faire de l’ex-idole des petites filles une icône vintage électro, en donnant dans une synth-pop à la fois inspirée de KRAFTWERK, THE HUMAN LEAGUE et des premiers albums de LIO. Alizée, d’ailleurs, pousse la ressemblance jusqu’à se faire la coupe de cheveux de LIO dans ses jeunes années : chevelure noire, longue, avec la frange. Comme pour l’album précédent, Alizée cherche aussi un rapprochement avec Andy Warhol et la Factory, au point d’incarner dans son dernier clip la muse prématurément disparue Edie Sedgwick. « Une Enfant du Siècle » est d’ailleurs censé être un concept-album autour de cette comédienne. Inutile de dire qu’on ne s’en rend pas vraiment compte. Toujours est-il que l’accointance d’autant d’éléments aurait pu donner quelque chose de très bon. C’est hélas complètement raté. D’abord, parce qu’Alizée a eu tort de confier ses chansons à des compositeurs différents, qui ne se sont probablement pas vraiment consultés pour donner un style homogène à l’album. Ainsi, certains titres sont plus new-wave, d’autres électro-clash, d’autres encore évoluent dans un style chanson française kitsch. Ce sont d’ailleurs ces dernières qui sont les plus difficiles d’écoute. Et cette fois encore, Alizée se leurre gravement en essayant de toucher un peu tous les publics sans se conformer à un seul, ce qui non seulement est une démarche plutôt expérimentale pour une artiste grand public, mais surtout une démarche totalement foireuse, puisque vouloir plaire à tout le monde, c’est assurément ne plaire à personne. Ensuite, malgré sa variété de styles, l’album est court (à peine plus d’une demi-heure) et ne laisse guère de souvenirs impérissables. Les meilleurs titres sont assurément, et de très loin, ceux concoctés par le jeune duo CHATEAU MARMONT qui non seulement s’investit avec inspiration dans des compositions qui fleurent bon l’électro début 80’s ("Limelight", "A Cœur Fendre", "14 Décembre"), mais signe également le single "Les Collines", parfaite transition entre les bluettes lolitesques de l’ancienne Alizée et le caractère électronique, glacé et analogique du nouveau style. A l’inverse, les trois chansons écrites par ROB (aka Robin Couderc) sont vraiment les trois ratages absolus qui coulent totalement l’album. Partant sur un esprit plus volontiers chanson/easy listening, "Eden, Eden", premier morceau, est déjà, avec ses faux airs de générique de dessin animé pour petites filles rêveuses, une invitation à appuyer sur le bouton "stop" en moins d’une minute. Quelques titres plus loin, et le bougre récidive avec "La Cantada", sorte de resucée électronique d’une chanson de Frédéric François (!!!), qui demeure probablement le titre le plus ignoble de l’album. Enfin, avec le poussif "Mes Fantômes", aussi peu inspiré que simpliste, ROB donne le coup de grâce à l'album, apparemment sans le moindre scrupule. Les quelques autres compositeurs présents, plus ou moins inspirés, tirent honorablement leur épingle du jeu, sans se forcer non plus. Dans l’ensemble, on sent peu de motivation profonde à l’écriture de cet album, censé refléter pourtant un concept réfléchi dont on ne dénichera au final que quelques miettes timides. Il n’empêche, « Une Enfant du Siècle » mérite tout de même l’écoute, pour peu que vous soyiez fan de nymphettes new-wave. A défaut d’être un bon disque, il demeure un album touchant dans son amateurisme, une qualité rare à notre époque où rien n’est laissé au hasard. Il n’est pas sûr qu’Alizée ait un avenir musical après ce cruel échec, mais on lui souhaite néanmoins de persévérer, elle est assurément sur la bonne voie.
ARCADE FIRE - The Suburbs (Merge Records / City Slang)
Il est difficile de définir la musique du groupe québécois Arcade Fire, et c’est sans doute une des raisons de son succès international. Entre folk, pop, réminiscences new-wave et post-punk, Arcade Fire s’essaye un peu à tous les styles, tout en développant un son homogène, incluant même des instruments assez atypiques dans une formation de rock, comme le violon ou l’accordéon. Après « Funeral » (2004), un album folk-rock énergique, qui rencontra déjà un grand succès, Arcade Fire publia « Neon Bible » (2007), un disque nettement orienté plus rock, dans la veine d’INTERPOL, et qui remporta l’adhésion massive de tout le public rock indé, notamment grâce au single "No Cars Go". Réglé comme du papier à musique, Arcade Fire a donc mis à nouveau trois ans pour accoucher de son nouvel opus, « The Suburbs », qui marque un net retour en arrière, dans un style musical proche de « Funeral » , mais en plus léger. Une légèreté que l’on appréciera à diverses mesures, et qui marque l’évolution de plus en plus marquée du groupe vers une musique davantage minimale. Exit le violon, Arcade Fire se fend de 16 titres assez basiques, à l’écriture plus soignée que les arrangements. Il en résulte une ambiance monotone, d’autant plus répétitive que certains titres sont interprétés plusieurs fois, dans des versions légèrement différentes. Les chansons elles-mêmes sont plutôt courtes, empêchant l’auditeur de se plonger dans une ambiance réelle. Du coup, c’est plutôt une sensation de vide que l'on ressent en écoutant cet album, parsemé de-ci de-là de quelques mélodies vaporeuses et plaisantes, mais que la mémoire peine à fixer. Ni véritablement ennuyeux, ni tellement passionnant, « The Suburbs » est clairement le plus faible album d’Arcade Fire, même si on sent que c’est moins par panne d’inspiration que par le fait d’un choix artistique discutable. On en prend acte, mais Arcade Fire a clairement intérêt à redresser la barre pour le prochain album, sans quoi le succès fulgurant de ce septuor pas comme les autres n’aura été qu’un feu de paille, comme on en a déjà beaucoup vu.
AUTECHRE - (Oversteps) + (Move On Ten) (Warp Records)
Enfin, l’on aperçoit le bout du tunnel pour Autechre, le légendaire duo britannique qui a fourni à la musique électronique des années 90 ses plus belles lettres de noblesse. Si la simple évocation de ce nom donne la migraine aux esprits les plus obtus, Autechre n’en est pas moins le groupe électronica le plus essentiel de ces 20 dernières années, et a de beaucoup contribué à casser l’image décervelée de la techno, si longtemps cultivée par les producteurs de house-music. Autechre, c’est la rencontre entre la musique électronique et la musique concrète, la rencontre de rythmiques déstructurées, mécaniques, oppressantes avec des plages de synthétiseurs minimales, dissonantes mais puissamment mélancoliques, comme autant de requiems pour une existence urbaine et désespérée. De 1993 à 2005, Autechre a signé une discographie parfaite, répartie entre de superbes albums conceptuels et de longs maxis de près d’une quarantaine de minutes chacun, souvent consubstantiels les uns des autres, et participant à l’élaboration d’une œuvre musicale unique et inimitable. Les albums « Untilted » (2005) et « Quaristice » (2008) marquèrent, chacun dans leur genre, les limites de la formidable créativité du duo. Aussi, c’est avec une délicieuse surprise que l’on a pu se plonger dans « (Oversteps) » , leur dixième album, qui signe un renouveau très enthousiasmant de leur musique. Le mot renouveau n’est pas trop fort, car Autechre s’éloigne désormais du caractère industriel et percussif de leur musique pour se recentrer sur un travail mélodique, complexifié par une production encore très proche de la musique concrète. Si le groupe caresse plus volontiers des sonorités cristallines et lumineuses, qui évoquent parfois la musique traditionnelle asiatique (sur "Known(1)", notamment), il n’en cultive pas moins un goût prononcé pour la dissonance et le contrepoint, tout en incluant – ce qui était déjà perceptible sur « Quaristice » - un rapprochement plus net vers l’ambient. « (Oversteps) » est, de ce fait, un album beaucoup moins torturé que ses prédécesseurs, et s’inscrit dans la lignée de leur album de 1995 « Tri Repetae », tout en étant, évidemment beaucoup plus fouillé au niveau des programmations. Il s’en trouvera bien sûr pour contester l’indéniable apaisement d’un duo jadis connu pour pousser assez loin les saturations et le caractère mécanique de leurs compositions. Mais à l’image de leur visuel, beaucoup moins géométrique et glacé que sur les précédents disques - « (Oversteps) » et « (Move On Ten) » sont aussi les deux premiers disques d’Autechre à sortir en digipak - , la musique d’Autechre gagne en profondeur ce qu’elle perd en audace, et marque aussi la maturité triomphante d’un groupe qui va sur ses 20 ans de carrière. Certes, « (Oversteps) » est un disque sans grande surprise pour un fan pur et dur d’Autechre, même s’il contient quelques futurs classiques comme "Ilanders" ou le poignant "Yuop" qui clôt l’album, mais on y retrouve avec un plaisir qu’il serait bien bête de négliger tout ce qui fait la qualité de la musique d’Autechre, tant au niveau de l’inspiration que de l’extrême sophistication des arrangements. Quant à ceux qui ne connaissent pas, ou fort peu, Autechre, « (Oversteps) » est une excellente occasion de découvrir ce groupe du fait de son apparente (quoique pas réellement fondée) accessibilité. Autechre renoue également avec une vieille tradition, abandonnée depuis presque dix ans : la sortie d’un maxi CD complémentaire, qui se trouve être le brillant « (Move On Ten) », rassemblant dix titres inédits sur près de 46 minutes. Est-ce encore un maxi à ce niveau-là ? Toujours est-il que « (Move On Ten) » est un disque qui comblera ceux que « (Oversteps) » a endormi. Les dix titres de ce maxi sont une antithèse complémentaire de l’album, offrant une variété de rythmes soutenus quoiqu’assez classiquement techno, au service de compositions plus abstraites et moins mélodiques. L’esprit y est davantage mathématique et schizophrénique, même si aucun morceau ne se dégage réellement de cet ensemble homogène aux allures de mixtape. C’est un peu comme si Autechre avait voulu démontrer ainsi qu’il était bien plus créatif aujourd’hui dans un style atmosphérique que dans le style qu’on lui connaissait jusqu’ici. Ce qui, indéniablement, est une réalité. Néanmoins, je ne saurais trop recommander ces deux disques qui, indépendamment des qualités ou des défauts qu’on peut leur trouver, représentent toujours le haut du panier de ce qui se fait actuellement en musique électronique.
En savoir plus : Le site officiel d'AUTECHRE Ecouter : La page MySpace d'AUTECHRE Dorian Wybot Vous invite à regarder : Faute de clip, dont le duo n'est pas fan, voici une vidéo postée sur YouTube qui vous permettra d'écouter "Yuop", l'un des meilleurs titres de l'album.
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CERCUEIL – Shoo Straight Shout (Optical Sound)
Petite séance de rattrapage pour ce jeune groupe français qui a publié son premier album à l’automne 2009 sur l’excellent label Optical Sound. Originaire de Lille, le trio Cercueil évolue dans une musique assez inclassable, empruntant à la cold-wave, à l’industriel, au trip-hop, au rock indé et à toutes sortes de musiques expérimentales. Bien que sur son site, le groupe se réclame d’autres genres musicaux, dont le disco et la folk, la musique de Cercueil s’avère bien plus sombre et gothique que la pochette colorée de son album le laisse penser.Fusion d’un certain underground musical des années 80 et 90, le premier album de Cercueil, « Shoo Straight Shout », qui fait suite à un très intéressant maxi-éponyme, est un des disques les plus enthousiasmants que la scène française ait produit ces dernières années. Cercueil, c’est d’abord une voix, celle de Pénélope Michel, sorte de réincarnation de NICO, qui promène un chant sombre et faussement monotone sur les compositions complexes et torturées de Nicolas Devos (guitare, programmation) et Olivier Dutreste (batterie). L’ambiance générale de l’album se situe entre KaS PRODUCT, pour le contraste entre froideur électronique et chaleur jazzy du chant, et ZEND AVESTA, pour le climat dramatique et sobre de morceaux plus volontiers downtempo. Dominé par les excellents titres "The Dinner" et "Skip One Breath", le premier album de Cercueil est une exceptionnelle réussite, malgré peut-être un côté un peu trop linéaire dans l’écriture et la production. La richesse des sons et des textures fait de Cercueil un groupe qui va bien au-delà d’une synth-pop à la mode. Il y a quelque chose de terriblement sérieux et d’austère, dans la musique de Cercueil, qui justifie pleinement le choix du nom du groupe. Quelque chose de plus funéraire que funèbre, comme un dernier hommage lors de la présentation du corps. Un moment de recueillement, où l’on fait le point avec méditation et dignité. « Shoo Straight Shout » vous offre donc à volonté l’occasion de rendre un dernier hommage sans ressentir pour autant la douleur d’une disparition. Voilà une expérience humaine passionnante, dont vous auriez bien tort de vous priver, pour peu que vous soyez également un aficionado des musiques froides et tourmentées, qui savent allier avec délicatesse la qualité d’écriture avec le spleen urbain.
LA CHATTE – Bastet (Tsunami Addiction / Discograph)
Restons en France, avec un autre trio apparu récemment, celui de La Chatte. Sous ce nom bien plus gai que le précédent, se cache un groupe d’artistes qui ne donnent dans la couleur et la fantaisie que pour mieux en dégager d’étouffantes ténèbres. La Chatte, c’est le projet du guitariste expérimental Nicolas Jorio avec le musicien et plasticien Stéphane Argillet, et surtout la chanteuse-hurleuse-gémisseuse-slammeuse Vava Dudu, fashion-designer mondialement connue pour avoir accouché de quelques costumes farfelus portés par PEACHES et même LADY GAGA. Ce trio improbable et atypique s’est donc réuni pour rendre, dans un premier temps, un vibrant hommage à la cold-wave française des années 80 au travers d’une musique minimale et arty, majoritairement improvisée, et que l’on pourrait situer quelque part entre NORMA LOY et les premiers CLAIR OBSCUR. Déjà, avec une telle base, le succès commercial est déjà impossible. Ajoutons à cela le chant de Vava Dudu, noyé dans des pédales de réverbération, et qui annone des paroles absurdes, dénuées de sens et répétitives jusqu’à la schizophrénie. Englobons les dix chansons dans une pochette carton à monter chez soi pour en faire une petite pyramide, et nous obtenons le produit musical le plus déconcertant de ces dernières années, l’album « Bastet », plus ou moins autoproduit. En dehors de cela, le génie est-il au rendez-vous ? Hélas, non. Si le groupe fait preuve d’une rare intégrité et d’une absence totale de soumission à des critères commerciaux, son album n’en est pas moins un peu trop bâclé et pas assez maîtrisé. La Chatte a privilégié l’inspiration pulsionnelle, ne la retravaillant que peu, quitte à ce que les morceaux fassent assez bâclés dans leurs formes. Les textes et le chant de Vava Dudu incarnent eux aussi une sorte d’urgence qui tient plus de la cristallisation de moments d’angoisse ou de panique. Hélas, avec une production un peu plus intelligente et une écriture musicale plus conceptuelle, « Bastet »aurait pu être un véritable chef d’œuvre. Il n’en est au final que le squelette, ce qui ne nuit pas, bien au contraire, à son côté phénomène de foire. Album impossible, monstrueux, peut-être même relevant partiellement du canular, « Bastet » n’en demeure pas moins un disque fascinant, anachronique, propre à exciter la curiosité de n’importe quel vieux routard de la musique difficile à étonner. Et j’en sais quelque chose. Quelques excellents titres, comme "Rien", "Jacques", "Mortelle Robe Chinoise" ou, plus lointainement, "Cosmique Cosmétique" empêchent l’album de sonner comme un simple happening absurde. Bref, « Bastet » est tout, sauf du pipi de chat ! Et s’il ne convainc pas totalement, l’album nous donne néanmoins envie d’en écouter plus, et je ne saurais trop pousser les trois activistes de La Chatte de donner plus de corps à leur musique et de nous concocter un second album plus extrême encore et plus soigné. Il y a là l’ébauche d’une légende, et il ne tient qu’à ses trois auteurs d’en écrire définitivement le récit…
En savoir plus : Le site officiel de LA CHATTE Ecouter : La page MySpace de LA CHATTE Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip étrange et coloré de "Rien", façon cold-wave années 80, on jurerait presque que c'est d'époque, dis donc...
Ne croyez pas qu’il n’y ait qu’en France que l’on trouve des artistes obscurs donnant dans un style musical oublié sous des formats bizarroïdes. Le projet Cold Cave, réunissant le multi-instrumentiste Weis Esold et des chanteuses occasionnelles et variées nous vient de New York, et se plonge dans les expérimentations électroniques du début des années 80, avec une frénésie créative impressionnante. En à peine deux ans d’existence, Cold Cave a publié près d’une dizaine de 45 tours, et deux albums. On retrouve la plupart de ces 45 tours sur la compilation « Cremations » publiée en 2009 sur le label d’électro-noise Hospital Productions. « Cremations » ne déroge pas à l’esthétique du label et aligne 20 titres saturés et bruitistes, évoquant là aussi les premiers balbutiements de la musique industrielle, mêlés à l’héritage des RESIDENTS. Pour ce premier véritable album studio, Cold Cavea néanmoins donné dans un style ouvertement plus new wave, se concentrant sur un aspect des années 80 nettement plus ludique. Le résultat est suffisamment convaincant et accessible pour que le très prestigieux label rock indépendant Matador ait signé cet artiste atypique. « Love Comes Close » est donc plus volontiers un album new-wave et synth-pop dont la pochette même rend un hommage aux groupes néo-romantiques des années 80. Jouant sur une mélancolie fashion et glamour date, Weis Esold signe neuf titres aux forts relents de NEW ORDER, VISAGE ou HUMAN LEAGUE, mais avec une production encore très expérimentale qui fait de cet album un faux plagiat “à la manière de” que l’on écoute un peu touché sans que réellement on ne décolle un seul instant des années 2000. Dominé par les titres très mélodiques "Love Comes Close" et "Life Magazine", l’album souffre néanmoins un peu de sa brièveté (à peine plus d’une demi-heure) et de quelques partis pris discutables, comme le choix de boîtes à rythmes un peu simplistes et binaires, lorgnant finalement plus du côté de la techno du début des années 90 que de la synth-pop des années 80. Néanmoins, le premier album de Cold Cave se révèle un intéressant OVNI, parfois déconcertant mais sympathique et prometteur. Pour peu que Cold Cave continue dans cette voie-là, naturellement, ce qui n’est pas sûr. Déjà, à l’été 2010, Cold Cave a publié un deuxième album, « New Morale Leadership » sur Hospital Productions, et exclusivement en format… cassette audio (avec tout de même le choix entre trois coloris de pochettes différents !). Bref, ceci pour dire que c’est vachement bien, les artistes underground qui méprisent les contraintes commerciales, mais il y a quand même des nostalgies dont on se passerait. A quand le nouvel album de Cold Cave en cartouche 8 pistes ou en 78 tours ? En savoir plus : Le site officiel de COLD CAVE Ecouter : La page MySpace de COLD CAVE Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip "true vintage" de "Love Comes Close", en fait un montage d'images live tournées en caméra super 8. Ca ne s'invente pas...
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DEVO – Something For Everybody (Warner Bros)
Le come back le plus inattendu de l’année, celui du plus célèbre groupe post-punk/new wave américain, le quintette frétillant de Devo. Un nom qui ne vous dit peut-être rien, mais qui fut aux Etats-Unis dans les années 80 la référence absolue de tous les branchés de la côte ouest. C’est pourtant dès le début des années 70 que naît le projet Devo, d’abord un simple délire d’étudiants en arts plastiques quelque peu traumatisés par la pataphysique d’Alfred Jarry, les concepts musicaux des RESIDENTS et l’humour nonsense anglais. L’idée : créer un groupe de musique annonçant la dé-évolution comme un futur radieux. Par dé-évolution, le groupe entend une régression intellectuelle, politique et morale totalement cauchemardesque mais défendue par une propagande hilare et schizophrénique. Une blague d’intellectuels qui pendant longtemps ne sera qu’un trip intimiste, jusqu’à ce que la vague punk et le succès grandissant du groupe électronique KRAFTWERK ne donnent à ces joyeux drilles l’occasion de signer un premier disque féroce, marqué notamment par une reprise robotique et maladive du "Satisfaction" des ROLLING STONES. Ce sera leur premier hit, certainement pas leur dernier. Au rythme incroyable d’un album par an, Devo va installer patiemment sa folie créative en institution musicale, en travaillant autant sa musique, qui va évoluer de plus en plus vers une synth-pop énergique, que son concept visuel, composé d’uniformes retro-futuristes totalement excentriques et de clips videos parfaitement délirants, dont les plus aboutis, "Whip It", "Freedom Of Choice" ou "Girl You Want" font encore les beaux jours de certaines chaînes câblées américaines. Il faudra attendre 1984 pour que le groupe marque un certain essoufflement, dû aussi au monde qui change et à la nécessité pour Devo d’y coller plus ouvertement, sans pour autant renier son statut de caricature et de poil à gratter moderniste. Si « Shout » (1984) sauve encore l’honneur, les albums plus “sérieux” « Total Devo» (1988) et « Smooth Noodle Maps » (1990) ne parviennent plus à convaincre et le groupe prend une retraite paisible, à peine troublé par quelques compilations plus ou moins riches en titres inédits. Il y avait donc peu de chances qu’un dixième album de Devo voit le jour, et malgré tout, vingt ans après son prédécesseur, le groupe nous offre « Something For Everybody », un disque pêchu et inspiré comme nous n’en attendions même plus l’augure. Même line-up, excepté le batteur, remplacé par un petit jeune qui cogne comme dix et donne à la folie de Devo une persistance rythmique ahurissante. A quelques foulées de la soixantaine, les membres de Devo nous offrent un disque d’une telle énergie que bien des jeunes formations seraient avisées de s’en inspirer. L’autre tour de force de Devo, c’est de surfer sur une production moderne, à la page, tout en restant d’une fidélité extrême au son “classique” de Devo. Les guitares y font un retour fulgurant, mais soigneusement maîtrisé. Tout, absolument tout, est sacrifié à l’efficacité du morceau. Les deux premiers titres, "Fresh" et "What We Do", vous attrapent d’un coup et vous balancent sur une piste de danse sans vous demander votre avis. Ce sont déjà de futurs classiques, à l’image de l’autre grandiose tube de cet album, "Don’t Shoot (I’m A Man)". Il faut être extrêmement tatillon ou passéiste pour ne pas retrouver dans ce tardif opus tout ce qui fait le charme et la magie de Devo.Tout au plus pourra-t-on reprocher à cet album d’être un peu “décroissant” en qualité, les meilleures chansons se trouvant au début et perdant petit à petit en qualité jusqu’à la fin. Mais même le pire de « Something For Everybody » demeure du très bon Devo. Après 20 ans de silence, le groupe n’avait pas droit à l’erreur. Il s’en sort plus qu’honorablement, et si Devo a bercé votre jeunesse, ne passez pas à côté de la plus enthousiasmante madeleine de Proust musicale que 2010 nous ait offert !
Retour déconcertant et discret de la très enthousiasmante chanteuse Claire Diterzi, avec un troisième album conceptuel, sans doute trop ou pas assez. L’ex-vocaliste et multi-instrumentiste du groupe folk-rock FORGUETTE MI NOTE, qui signa deux albums grandement originaux dans la première moitié des années 90, s’est longtemps consacrée à d’autres artistes, la plupart issus de la danse contemporaine, qui ont bénéficié de son expérience d’arrangeuse et de compositrice. A la trentaine florissante, Claire Diterzi se lance donc dans l’aventure d’un premier album électronique « Boucle » (2005), qui pose les bases de son univers sonore et dont on retiendra surtout le single "Infidèle", puis c’est la consécration avec l’album « Tableau de Chasse » (2007), qui se montre déjà bien plus inspiré. Surfant sur ce succès, Claire Diterzi s’est donc investie dans un ambitieux projet, un spectacle musical consacré à la marxiste révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg. De ce fait, « Rosa la Rouge », l’album nourrit « Rosa la Rouge », le spectacle, sans que l’on sache réellement qui est à l’origine de quoi. Musique de spectacle ? Pas vraiment puisqu’il s’agit d’une collection de chansons. Concept-album ? Moyennement, puisque les chansons sont très diversifiées musicalement, et que seules les paroles créent un lien entre elles. Au final, « Rosa La Rouge » est surtout le troisième album de Claire Diterzi, et à ce titre, force nous est de constater qu’il est quelque peu décevant, tant au niveau des compositions, dont aucune n’arrive à retrouver le souffle de « Tableau de Chasse », que par ce que l’on était instinctivement en attente de quelque chose d’exceptionnel d’un projet aussi original et d’aussi à contre-courant, et que le résultat est finalement assez convenu, en dépit du soin extrême, comme d’habitude, apporté aux arrangements. Sur le concept même, Claire Diterzi a quelque peu bâclé sa copie, mais il est vrai que si la vie de Rosa Luxembourg est passionnante et exemplaire, il va de soi que c’est la vie d’une militante politique, et qu’elle n’a, de ce fait, rien de réellement spectaculaire. Du coup, Claire Diterzi s’est surtout focalisée sur la dimension sacrificielle de la femme, et sur sa vie sentimentale, ce qui revient quand même à considérer l’histoire par un trou de serrure. A noter aussi que le single éponyme, seul clip tiré de cet album, flirte étrangement avec le style de Mylène Farmer, et que dans ce registre-là, il tire plutôt bien son épingle du jeu, même s’il n’a pas motivé les foules. Aussi faut-il prendre « Rosa La Rouge » pour ce que l’album est réellement, c’est-à-dire une collection de chansons un peu dépareillées sur une thématique originale mais pas vraiment très aboutie. Malgré ces défauts auxquels on attribuera une importance variable, « Rosa La Rouge » est un album plaisant, intelligemment produit et Claire Diterzi reste une chanteuse à la voix à nulle autre pareille, à laquelle on reconnaîtra un très honorable gout du danger et un désir louable de ne pas se reposer sur ses lauriers.
Je vous avais parlé il y a deux ans de cette révélation acid-folk qu’était Fern Knight, le projet de la multi-instrumentiste Margaret Wienk. Après deux albums évoluant entre pop et folk, Margaret Wienk s’était trouvée avec un style fortement inspiré des années 70, entre folk d’inspiration celte et musique psychédélique. L’album éponyme « Fern Knight », produit par le mirifique Greg Weeks (ESPERS), s’est révélé être un chef d’œuvre absolu de la musique folk, et j’avais dit à l’époque, sur ce blog même, tout le bien que j’en avais pensé. De par son mariage avec le guitariste-percussionniste Jim Ayre, Margaret Wienk est devenue entre temps Margaret Ayre, et c’est donc en compagnie de son cher et tendre qu’elle a enregistré en 2009 ce quatrième album, qui a mis, on ne sait trop pourquoi, plus d’un an à être publié. « Castings » marque une certaine continuité avec le précédent album, même si, hélas, il n’est clairement pas aussi bon. D’abord, Jim Ayre remplace Greg Weeks aux manettes de la production, et le résultat s’en fait clairement sentir. Le guitariste ne s’en sort pas trop mal, mais il est loin d’atteindre la perfection sonore du leader d’ESPERS. Il en résulte néanmoins que cet album de Fern Knight sonne nettement moins comme un fac similé d’ESPERS que le précédent. Déjà, les guitares sont plus en avant, et plus volontiers rock 70’s que folk. Ensuite, Margaret Wienk revient à la harpe, son instrument de prédilection, qui est presque omniprésente sur chaque morceau, au détriment de la guitare acoustique, plus discrète. Côté compositions, l’album tient assez bien la route, même s’il perd un peu de sa densité dans sa dernière partie, notamment du fait de la reprise assez poussive et sans grand intérêt du classique "Epitaph" de KING CRIMSON. Il n’empêche que des titres comme "The Poisoner", "From Zero To Infinity" ou "Crumbling Stairs" sont du meilleur crû de l’acid-folk et séduira les (quelques) fans français de ce type de musique encore très confidentielle de ce côté-ci de l’Atlantique.
En savoir plus : Le site officiel de FERN KNIGHT Ecouter : La page MySpace de FERN KNIGHT Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip vénéneux et bucolique de "The Poisoner", prouvant qu'on peut faire de très jolies choses avec peu de moyens.
C’est avec une grande impatience que l’on attendait le retour des Foals, l’un des plus enthousiasmants groupes de rock indé de ces dernières années, et dont j’avais déjà eu l’occasion de dire ici tout le bien que je pensais de leur premier album, « Antidotes »(2008). C’est donc désormais sur une major que l’on retrouve le jeune quintuor britannique, et hélas, une telle promotion ne va pas sans sacrifices. « Total Life Forever » n’est certes pas un mauvais disque, mais il faut bien reconnaître que les Foals ont sacrément baissé leur pantalon. Inutile de songer à retrouver sur ce disque la folie et l’énergie particulière de « Antidotes ». « Total Life Forever » est un album terriblement formaté, à la production plate et sans surprises, aux rythmiques downtempo ciblées pour employés de bureau surmenés et aux compositions classiques et gentiment pleurnichardes. Exit les cuivres, exit le mixage métallique et hystérique de la guitare. Même votre grand-mère pourra écouter cet album sans froncer les sourcils. La première réaction en écoutant cet album est d’abord le rejet simple et direct : tout ce qui faisait la qualité d’« Antidotes » est ici soigneusement évité. On a même pleinement conscience que les Foals ne sont pas victimes d’un manque d’inspiration, mais qu’ils ont sciemment décidé d’entrer dans la cour d’un soft rock semi atmosphérique, se prétendant, comme la pochette, aquatique et cocoonesque, mais n’étant au final que simplement barbant. Le mixage de l’album, terriblement plat et monotone, participe encore plus de cet ennui profond, de vacuité en extase, qui vous pousse à décrocher en plein milieu de la soporifique ballade "Spanish Sahara", qui n’est pourtant que le quatrième morceau de l’album. On retrouve encore quelques miettes du Foals première cuvée dans "Blue Blood" ou "This Orient", mais tout cela ne nous consolera pas de constater que le meilleur titre de l’album "2 Trees", n’est rien d’autre qu’une excellente resucée de RADIOHEAD. Néanmoins, lorsque l’on se force un peu à l’écouter, « Total Life Forever » n’est pas non plus un album raté. Les Foals sont avant tout de brillants mélodistes, qui savent accoucher en quelques arpèges d’une mélopée forte et y insufflant une touchante mélancolie. Il peut même passer pour un album tout à fait sympathique, si on ne connaît pas « Antidotes ». Mais voir un groupe se saborder d’une telle manière, en à peine deux ans, tout ça pour récupérer le public de COLDPLAY ou RADIOHEAD, composé quand même essentiellement de trentenaires fatigués et de secrétaires molles, ça met plutôt mal à l’aise… « Total Life Forever » est clairement le genre d’album taillé pour être écouté par des employés de bureau quand ils reviennent chez eux et qu’ils ont besoin de décompresser. Si on entre dans le jeu, on y trouvera certainement de quoi se satisfaire. Sinon, il ne reste plus qu’à se repasser « Antidotes » en boucle, ce qui est loin d’être une mauvaise idée. A noter que « Total Life Forever » est sorti en edition limitée digipak, avec un deuxième CD contenant une sorte de mix entre différents extraits des titres de l’album. Presque un an après la sortie de cet album, je me perds toujours en conjectures sur l’intérêt d’une telle initiative…
En savoir plus : Le site officiel de FOALS Ecouter : La page MySpace de FOALS Dorian Wybot vous invite à regarder : le clip calimeresque au possible de "2 Trees", mais indéniablement, il y a une certaine ambiance.
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FURSAXA – Mycorrizhae Realm (ATP Recordings)
Depuis 10 ans, Tara Burke, guitariste et multi-instrumentiste, construit une œuvre personnelle assez indéfinissable, entre folk, rock psychédélique, lo-fi et musique expérimentale, domaines dans lesquels elle se montre d’une prodigalité exceptionnelle, en dépit de moyens d’enregistrements souvent très limités. Artiste hallucinée et totalement pulsionnelle, Tara Burke improvise souvent ses morceaux à partir de mélodies folk qu’elle maintient doucement vacillantes. On peut être sensible ou non à son travail, mais il faut lui reconnaître un univers à part, à la fois coloré et ténébreux, qui renoue avec les plus obscurs "jams" psychédéliques de la fin des années 60. Tara Burke a comme principal projet Fursaxa, son entité personnelle qu’elle marie à des collaborations diverses et occasionnelles, et qui affiche plus d’une dizaine d’albums au compteur, dont seulement trois de véritablement officiels – c’est-à-dire publiés sur un label. En dehors de cela, elle cultive aussi deux projets fort intéressants : TAU EMERALD, avec la chanteuse folk Sharron Kraus et ANAHITA avec la violoncelliste Helena Espvall (ESPERS). Tara Burke fait partie de ces artistes intéressants, parce qu’inclassables, mais qui ont tendance à enregistrer un peu tout ce qui leur passe par la tête, pas nécessairement de manière très professionnelle (les trois quarts de la production de Tara Burke sont enregistrés chez elle avec un simple magnétophone 4 pistes), et avec une inspiration inégale. « Mycorrizhae Realm » est, en ce sens, particulièrement réussi, puisque c’est le premier album de Tara Burke a avoir été enregistré de manière sérieuse, avec Greg Weeks (ESPERS) derrière les manettes, ce qui est généralement un signe de très haute qualité. Et effectivement, aucune déception en vue : ce nouvel album est bien celui que l’on attendait depuis longtemps de Fursaxa. Outre la perfection finement ciselée de la production, Tara Burke a choisi d’abandonner son format de prédilection pour Fursaxa, c’est-à-dire des titres courts et improvisés, pour étirer ses titres jusqu’à 7 ou 8 minutes, dans une démarche progressive qui est à la fois le fruit de son expérience avec ANAHITA, mais aussi celui de l’influence de Greg Weeks. De ce fait, « Mycorrizhae Realm » concentre en un peu moins de quarante minutes la quintessence du talent de Tara Burke, c’est-à-dire une collection de ballades folk schizophrènes et déviantes, servies par une pléthore d’instruments dissonants et tintinabulants, semblant sortir tout droits d’une époque ancienne et oubliée, et soutenues par un chant caverneux et mystique, à la fois inquiétant et fascinant. Il y a dans cet album de Fursaxa un climat de paganisme intemporel que l’on qualifierait certainement de diabolique, si la notion de diable, comme celle de dieu, ne semblait postérieure à cette étrange invocation musicale. Ni vraiment psychédélique, ni réellement traditionnelle, la folk de Fursaxa échappe à toute catégorie jusqu’à en être dérangeante, de par même ses indéniables qualités musicales. Une musique venue d’ailleurs et d’autrefois, sans que jamais une image précise se fasse en nous. Un disque de folk folle, indispensable à tout ceux qui pensent encore que la musique traditionnelle se doit d’être figée et festive. Fursaxa nous emmène, fébriles et délicieusement effrayés, dans un Moyen-Âge extraterrestre et cathartique. Ne loupez pas la soucoupe…
En savoir plus : Le site officiel de FURSAXA Ecouter : La page MySpace de FURSAXA Dorian Wybot vous invite à regarder : Faute d'avoir un clip ou un live récent, voici une vidéo reprenant "Well Of Tuhula", l'un des meilleurs morceaux de l'album.
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THE HUNDRED IN THE HANDS – This Desert + The Hundred In The Hands (Warp Records)
Une bonne surprise que l’arrivée sur la scène electro-pop de ce jeune duo britannique composé d’Eleanore Everdell (chant) et Jason Friedman (guitare, synthés). Se situant en marge de bien des groupes actuels, THE HUNDRED IN THE HANDS compose une pop synthétique, mais pas véritablement électronique, préférant développer un son mixte, plus globalement pop dans ses ambitions que réellement technoïde ou vintage. Sur leur premier EP, « This Desert », le groupe signe néanmoins des compositions plutôt froides, avec une production lo-fi qui renvoie directement à une certaine new wave arty des années 80, meme si le chant d’Eleanore Everdell possède un grain plus chaleureux, plus proche dans l’absolu d’une voix jazz, chaude et sensuelle. En ce sens, « This Desert » séduira plus volontiers un public exigeant ou nostalgique d’une certaine musique électronique des 80’s. Paradoxalement, l’album éponyme qui a suivi quelques mois plus tard œuvre dans un registre très différent, beaucoup plus commercial et accessible, et surtout résolument moderne dans ses compositions. Nanties d’un groove plus festif, les onze compositions de cet album s’adressent indéniablement à un public plus large, peut-être même un peu trop. Flirtant parfois avec un funk glacé ou une dance music organique, THE HUNDRED IN THE HANDS perd un peu de son âme à vouloir trop en faire, même si, il faut le reconnaitre, l’indéniable homogénéité de production de ces chansons pourtant très différentes les unes des autres est le fruit d’une belle performance studio. Reste que si « This Desert » enthousiasme dès la première écoute, « The Hundred In The Hands » peine à retrouver cette énergie première tant l’album est noyé dans une recherche de production aussi jusqu’au-boutiste que finalement quelque peu stérile, la nature un peu faible des compositions transparaissant malgré tout à l’écoute. Il reste néanmoins sur cet album, une perle, le single "Dressed To Dresden", petit bijou electro-pop, à rapprocher des titres motivants "Tom Tom", "Ghosts" et "Building In L.O.V.E.", extraits de « This Desert ». Grâce à cela, et en dépit de quelques couacs, THE HUNDRED IN THE HANDS me paraît un groupe plein d’avenir et qu’il faudra suivre de près. Une fois que ce duo maîtrisera mieux son identité sonore, nul doute que le meilleur sera à venir…
C’est un peu avec Interpol que les années 2000 ont commencé. « Turn On The Bright Lights » demeure, presque dix ans après sa sortie, un classique absolu du renouveau post-punk de ces dernières années. Un album comme celui-là, qui propulse un groupe quasiment inconnu au firmament du rock indé international, est une pierre blanche qui ne se dépasse pas facilement. Avec « Antics » (2004), puis « Our Love To Admire » (2007), Interpol a échoué à retrouver son inspiration du depart, malgré quelques singles plus qu’honorables sur chacun de ces deux albums. Il faut dire que rapidement Interpol s’est dégagé de l’influence JOY DIVISION pour aller vers un rock indé plus classique, dans un style plus “songwriting”, dans lequel ils se débrouillent pas trop mal mais qui ne leur inspire hélas que des compositions bien plus ordinaires. On sent chez le groupe une volonté d’inscrire son nom au panthéon du rock, ce qui ne le pousse à ne pas prendre beaucoup de risques. Et indéniablement, ce quatrième album s’inscrit dans l’absolue lignée de son prédécesseur, dont il est un clone à peine amélioré. Et encore, on ne trouve hélas pas sur ce disque un titre aussi fort que "Pioneer To The Falls". « Interpol », l’album, justifie effectivement son appellation éponyme dans le sens où il est un résumé acceptable des différents talents d’Interpol, le groupe. Le single "Barricades" est d’ailleurs une relecture à peine déguisée d’"Obstacle 1", le premier single à succès du groupe. On pourrait ainsi s’amuser à débusquer des équivalences semblables dans la discographie d’Interpol pour chaque morceau de ce quatrième album. Donc, aucune surprise, Interpol fait du Interpol un peu comme AC/DC fait du AC/DC. Quelque part, c’est moins minimal, on peut s’en réjouir, mais pour peu que comme moi, vous soyez un peu blasé, il y a des chances que vous ne trouviez qu’un intérêt purement anecdotique à cet album. Il n’empêche, si vous êtes un fan inconditionnel du groupe ou si au contraire vous n’en connaissez guère que le nom, cet album a le mérite d’être une introduction plus qu’acceptable à l’une des formations les plus marquantes de la décennie qui s’achève. Néanmoins, il sera de bon ton qu’Interpol reprenne un peu du poil de la bête et cesse de nous sortir des albums de quinquagénaires fatigués, sans quoi je vais me faire quelques soucis pour leur postérité.
En savoir plus : Le site officiel d'INTERPOL Ecouter : La page MySpace d'INTERPOL Dorian Wybot vous invite à regarder :le clip bondage et lacté de "Lights", qui plaira au moins à tous mes lecteurs (et lectrices) gothiques.
2010 fut une année importante pour Killing Joke, à la fois parce que le groupe post-punk britannique fêtait sa trentième année d’activité, mais aussi parce que Killing Joke revenait pour la première fois en studio depuis la mort de Paul Raven, le bassiste, en 2007. Très affectés par la disparition brutale de leur camarade, les membres du groupe sont restés silencieux depuis trois ans, avant de se décider à poursuivre leur carrière. C’est finalement leur tout premier bassiste, Youth, déjà présent sur les albums des années 90 ainsi que sur celui de 2003, qui prend la relève pour ce treizième album du groupe rock le plus atypique et le plus dérangeant dont ait accouché la perfide Albion au cours des années Tatcher. Killing Joke : au départ, un combo punk/new-wave qui signe, dans la première moitié des années 80 cinq albums parfaits, reconnaissables à leurs riffs de guitares très particuliers, itératifs et dissonants. Puis, c’est soudain le succès commercial, grace au tube "Love Like Blood" qui fera les beaux jours des charts européens. Killing Joke s’égare quelque peu dans une musique très pop et très commerciale jusqu’en 1990 où le groupe définit la ligne sonore qui est encore la sienne aujourd’hui : un mélange de post-punk, de métal industriel et de hardcore, sans jamais pour autant renier les mélodies pop mélancoliques qui ont fait leur succès. Nouveau succès quelques années plus tard, avec l'album « Pandemonium » (1994) et son single "Millenium", puis nouvel échec avec l’album suivant, « Democracy » (1996). Killing Joke met fin à cette carrière en dents de scie par un long silence qui ne prendra fin qu’en 2003, avec la sortie d’un album éponyme qui semble marquer à la fois un retour aux sources, et l'avènement d'un nouveau style. Plus improvisée, plus minimale, la musique de Killing Joke assume désormais son double statut de brûlot punk et de songwriting pop, dans une production lo-fi sans arrangements, avec le son le plus brut possible. « Hosannas From The Basement Of Hell » (2006) a marqué le point d’orgue de ce nouveau concept musical, et j’ai eu le plaisir de le chroniquer sur ce blog en janvier 2007 lors de mon tout premier Millésime. Album extrême, brutal, torturé et tribal, « Hosannas From The Basement Of Hell » était un concentré de ce que Killing Joke sait faire de mieux, et il allait être difficile de faire mieux. C’est cependant avec un indéniable bonheur que lui succède cet « Absolute Dissent », qui demeure dans la continuité du précédent album, avec néanmoins un très net ralentissement du tempo. « Absolute Dissent » est l’album de la renaissance de Killing Joke après la perte d’un de ses piliers. Que l’on ne s’attende pas donc réellement à quelque chose de renversant, il s’agit plutôt pour le groupe de retrouver ses bases, de faire le point et de dépasser l’absence du défunt. « Absolute Dissent » est donc un album sans surprises, sorte de chaînon manquant entre « Democracy » (1996) et « Killing Joke » (2003). Démarrant de manière assez brutale, l’album se calme au bout de cinq ou six morceaux pour se maintenir dans un rock mélodique et mélancolique plutôt downtempo qui sonne finalement très années 90. L’hommage au disparu prend la forme d’une ballade assez sombre, "The Raven King", tandis que Killing Joke touche au sublime avec son très beau titre "Honour The Fire", avant de terminer l’album sur une note insolite, "Ghosts Of Ladbroke Grove", une ballade dub où la guitare se fait étonnamment discrète. Si l’album réjouira, par ces compositions, n’importe quel fan de Killing Joke, il y aurait beaucoup à dire sur la production, singulièrement foirée à force de se vouloir "naturelle". Ca n’est pas si souvent qu’un album qui sort aujourd'hui vous donne l’impression qu’il a déjà besoin d’être remasterisé. C’est pourtant le cas ici. Le mixage est plat, la guitare noyée dans un flot de reverbération un peu cheap et la voix et les instruments semblent presque jaillir d’une même source sonore. « Absolute Dissent » aurait été enregistré sur un 8-pistes en mono qu’il n’aurait pu avoir un plus mauvais son. Je me perds en conjectures sur la pertinence d’une telle démarche artistique, qui pousse peut-être un peu loin les limites du lo-fi. Si l’écoute ne souffre pas réellement de cette production, il en est autrement si vous ambitionnez d’écouter cet album dans un casque audio. A noter également qu’ « Absolute Dissent » est sorti dans une édition limitée 2CD, accompagnée d’une compilation de reprises des morceaux de Killing Joke par différents groupes rock. Cette compilation est d’autant plus absurde qu’elle ne présente pas d’inédits, mais une simple collection des différentes reprises de Killing Joke enregistrées depuis une bonne quinzaine d’années. C’est en tout cas l’occasion de se rendre compte que ça n’est pas simple de faire du Killing Joke, puisque pas une de ces reprises n’arrive à la cheville des originaux. Toujours est-il que le treizième album de Killing Joke devrait séduire les plus exigeants des fans de rock crade et sans concessions, et ne décevra sans doute pas les autres. Alors pourquoi résister à la blague qui tue, puisqu’elle fonctionne toujours aussi bien depuis 30 ans ?
En savoir plus :Le site officiel de KILLING JOKE Ecouter :La page MySpace de KILLING JOKE Dorian Wybot vous invite à regarder :Faute de clip officiel, voici le titre "Honour The Fire", illustré par un très joli montage photographique qui couvre toute la longue carrière du groupe.
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KLAXONS – Surfing The Void (Because / Warner)
Ce n’est pas sans une certaine appréhension que l’on attendait le deuxième album de Klaxons. Après leur premier opus, qui a connu un succès largement mérité, il n’était pas évident pour le groupe britannique de renouveler l’exploit. Leur mélange de post-punk, new-wave et disco, s’il était clairement novateur, était cependant très clairement codifié, et le risque était grand pour les Klaxons de refaire deux fois le même disque, et pas forcément avec la même inspiration. Sur ce plan, Klaxons a majoritairement évité cet écueil. D’abord, le trio s’est enrichi d’un batteur, recentrant donc la musique sur un plan plus organique. Ensuite, Klaxons a pris une sérieuse distance avec l’aspect disco hystérique un peu crétinisant de leur musique. Désormais oeuvrant plus dans un post-punk mâtiné de pop-rock, Klaxons nous a livré cet été son deuxième album, qui a déçu les uns et charmé les autres. Pour ma part, je trouve ce disque plutôt réussi, même si, évidemment, l’effet de surprise qui a suivi « Myths Of The Near Future » s’est quelque peu évaporé. On sent que par ailleurs, le groupe n’a pas cherché plus que ça à le retenir. Sur beaucoup de plans, « Surfing The Void » est un album bien moins commercial que « Myths Of The Near Future ». Le groupe s’y montre radicalement rock, quitte à flirter avec le hardcore ("Surfing The Void" ou "Flashover" laissent même perler l’influence de KILLING JOKE). Et si on ne retrouve pas sur cet album des singles aussi forts que "It’s Not Over Yet" ou "Magic", la cohérence extrême des titres et le soin absolu de leurs arrangements font de « Surfing The Void » un album vibrant, aussi plaisant d’écoute qu’efficace sur un plan strictement rock. Certaines oreilles délicates y trouveront peut-être une surproduction guère de mise pour un album de pop-rock, mais la richesse et l’originalité des arrangements étaient, déjà sur le premier album, une des marques de fabrique de Klaxons. Il me paraît logique qu’elles le restent, quitte à ce que le caractère un peu "neo 80’s" de la musique en pâtisse. L’air de rien, Klaxons est un groupe qui possède un style unique et inimitable, et c’est là une qualité rare à notre époque. N’hésitez donc pas à vous y plonger, tête la première. Klaxons surfe peut-être sur le vide, mais n’y tombe jamais. Tout le monde ne peut pas en dire autant…
Les époques se suivent et se ressemblent parfois. Ainsi, l’une des dernières trouvailles rock du label électronique Warp, Lonelady, nous apparaît comme une étrange et improbable rencontre entre ANNE CLARK, GRACE JONES et LAURIE ANDERSON. Bien que ces références appartiennent tout entier à l’électronique, il n’y en a pas une seule émanation dans ce premier opus d’une jeune artiste à suivre de près. Lonelady, c’est Julie Campbell, une jeune guitariste de talent. Elle officie dans un post-punk très lo-fi et très légèrement mâtiné de funk, qui puise une bonne partie de son inspiration dans la musique de JOY DIVISION, originaire, comme elle, de Manchester. Malgré ce côté électrique et groovy, « Nerve Up » est un album plutôt glacial, tout comme l’image que Julie Campbell donne d’elle-même. Enregistré dans des conditions live, avec un minimum de moyens et pratiquement aucun artifice d’arrangement, « Nerve Up » est un fantasme de puriste un poil psycho-rigide, mais qui se laisse écouter sans déplaisir. Certes, si le son est là, les compositions laissent encore quelque peu à désirer. Lonelady débute, son album est court et compact, et vise avant tout une sorte de sobriété crispée qui, paradoxalement, n’est pas incompatible avec un certain format pop. Qu’on ne s’attende donc pas à une musique aussi sombre que peut le laisser croire la pochette de l’album. Les chansons de Lonelady sont même plutôt poppy dans leur forme, et c’est essentiellement l’extrême dénuement de leur interprétation qui leur confère un caractère un peu austère. Toutefois, on peut se laisser charmer par cette musique chaude jouée à froid, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les premiers albums de GRACE JONES. Bien sûr, tout cela sonne un peu “premier jet”, et l’on peut même être surpris qu’un label comme Warp ait misé sur une artiste encore aussi balbutiante. Néanmoins, c’est là quelque chose que je comprends. Il y a chez Lonelady un très fort potentiel, qui ne demande qu’à être développé. Souhaitons donc qu’il le soit dans un proche avenir…
Séquence nostalgie, avec ce retour très attendu de Massive Attack, le groupe fondateur du genre trip-hop au tout début des années 90. Groupe culte, hors-norme, Massive Attack est aussi un combo peu productif. Cinq albums en presque 20 ans, et un nombre conséquent de changements de line-up, au fur et à mesure que le leader Robert Del Naja prenait de plus en plus d’importance au sein de la formation, jusqu’à incarner au final le David Gilmour d’une sorte de PINK FLOYD du XXIème siècle, une musique planante, plutôt électronique, illuminée par des voix féminines de passage. De ses origines hip-hop et ghetto, Massive Attack n’a presque rien gardé, se tournant désormais plus volontiers vers une musique onirique. Le nom « Heligoland » indique d’ailleurs la couleur de cet album, puisqu’il est dérivé du grec "helios" (soleil). Ce serait aller loin que de dire qu’ « Heligoland » est un album ensoleillé, mais c’est indéniablement un album lumineux, se situant à l’opposé du glacial et oppressant « 100th Window » (2003), le précédent opus et le meilleur album du groupe à ce jour. « Heligoland » a particulièrement souffert d’une promotion assez foireuse. On a d’abord annoncé que Grant Marshall, ex-membre fondateur parti après « Mezzanine » (1998), avait réintégré le groupe. Au final, il ne fait qu’un featuring vocal sur le single "Splitting The Atom". On a ensuite dit qu’ « Heligoland » était un album dans la lignée de « Mezzanine ». C’est totalement faux, évidemment, vu que non seulement il n’y a presque pas de guitares sur ce disque mais la production est beaucoup plus riche et diverse que l’était celle de « Mezzanine ». Enfin, on a annoncé qu’ « Heligoland » marquait un retour aux racines noires de la musique de Massive Attack. C’est totalement inexact, et il est clair que plus jamais Massive Attack ne flirtera réellement avec la soul ou le rap. Le groupe est désormais très au-dessus de ces musiques-là mais ne peut bien évidemment pas ouvertement l’avouer. Bref, avec une telle publicité, le public n’a pu qu’être déçu par « Heligoland » puisqu’il n’est pas ce qu’on prétend qu’il est. Est-ce pour autant un mauvais album ? Non, et heureusement ! « Heligoland » est le digne successeur de « 100th Window », dont il est aussi le complément. Plus mélodique, plus lumineux, « Heligoland » est un disque qui fait la part juste entre mélodies un peu faciles et expérimentations musicales, tout en se mettant au diapason de l’époque (quelques rythmiques 80’s, prépondérance de la basse rock). On peut même saluer l’apparition d’une fanfare de cuivres dissonants sur "Girl I Love You". Bref, il y aurait peu de choses à reprocher à « Heligoland », c’est du très bon Massive Attack, avec tout ce que l’on peut en attendre. Un produit parfait en tout points, avec ce qu’il faut d’audaces et de conventions. Tout au plus peut-on discuter de la pertinence d’inclure Damon Albarn dans l’écurie vocale de cet album, tant sa voix de vieil ivrogne enroué tranche un peu trop ouvertement avec les subtiles voix féminines et celle toujours envoûtante du grand reggaeman Horace Andy. Mais comme Damon Albarn ne s’en sort pas si mal, qu’il ramène le public de GORILLAZ et qu’on lui a écrit des partitions pas trop compliquées pour lui, il n’y a pas nécessité de s’en plaindre plus que ça non plus. Alors ? Où est le piège, me demanderez-vous ? Il n’y a pas à proprement parler de piège, mais « Heligoland » est peut-être un poil trop poli pour être honnête. Tout cela est trop calibré, trop ciselé, trop bien équilibré. Chaque morceau est à sa place et se justifie à cette place-là précisément. On ressent du plaisir à écouter cet album, mais on doute simplement de sa sincérité, et pour cause : « Heligoland » est un album taillé pour les fans, signés par des artistes qui les connaissent bien et qui leur offrent ce qu’ils attendent. On l’écoute un peu comme on regarderait un blockbuster au cinéma, un film à gros effets spéciaux qui serait particulièrement bien fait, mais qui ne saurait pas nous toucher de manière individuelle tant il est conçu pour une multitude. A ce niveau, « 100th Window » et « Mezzanine » reflétaient largement plus une démarche artistique personnelle. Massive Attack s’impose désormais en institution musicale et se consacre presqu’exclusivement à cette crédibilité. La musique n’en souffre pas vraiment, mais indéniablement, quelque chose est resté sur la route…
En savoir plus : Le site officiel de MASSIVE ATTACK Ecouter :La page MySpace de MASSIVE ATTACK Dorian Wybot vous invite à regarder : le très beau clip de "Paradise Circus" dans sa version "clean", finalement plus esthétique et plus en accord avec la musique que la version censurée.
NEW YOUNG PONY CLUB – The Optimist (Play It Again Sam)
Assurément pour moi l’album de l’année ! Le deuxième opus du quintette américain New Young Pony Club est un petit chef d’oeuvre de renouveau new-wave, qui ne déparerait pas dans un Top 100 des meilleurs albums new-wave des années 80. New Young Pony Club a fait son apparition sur Island il y a trois ans avec un premier album, « Fantastic Playroom », qui mélangeait allègrement new-wave, post-punk et funk, dans un esprit très tendance et assez ouvertement inspiré de THE B-52’S. Malgré le succès estimable du single "Ice Cream", l’album n’avait pas convaincu le public et le groupe s’est fait renvoyer d’Island. Trois ans plus tard, New Young Pony Club nous revient plus mature sur le mythique label belge Play It Again Sam. S’éloignant des sphères colorées et des riffs funky, le groupe s’est rapproché de la cold-wave, plus exactement de JOY DIVISION, SIOUXSIE & THE BANSHEES, MINIMAL COMPACT et des premiers THE CURE. Sans pour autant renier son goût premier pour une new-wave énergique et dansante, New Young Pony Club signe dix compositions renversantes, retrouvant la magie des années 80 sans jamais tomber dans le pastiche ou la caricature. Il y a presque du génie dans cet album dont chaque titre est une réussite totale, chef d’oeuvre d’écriture et de production. New Young Pony Club sait faire des morceaux pop légers mais jamais superficiels, et les enchaîne avec des ballades ténébreuses mais jamais grandguignolesques. L’authentique esprit new-wave est bien là, pétillant parfois, dépressif souvent, mais vivant assurément. De tous les groupes qui s’assument comme post-80’s, New Young Pony Club est l’un des rares à se réclamer réellement de l’étiquette new-wave, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles « The Optimist » n’a pas plus trouvé son public que son prédécesseur. La mode est au retro 80’s, mais avec un son plus guitare – le fameux post-punk tant admiré de nos jours. Or, chez New Young Pony Club, la guitare se fait très discrète. Le groupe joue plus sur une structure basse-synthés-batterie. Il en résulte une musique ni tout à fait rock, ni vraiment électronique qui peine à se situer dans la scène rock indé actuelle. Il n’empêche que « The Optimist » est un grand, très grand album, qui fera date dans les années 2000, lorsque l’on aura pris suffisamment de recul pour voir ce qui en restera ou pas. En tout cas, pour moi, cet album a énormément compté cette année, et demeurera encore longtemps une balise essentielle de ma vie, celle où j’ai pu retrouver, enfin, un peu de l’essence de mes jeunes années.
O.CHILDREN – O.Children (Deadly People Recordings)
Le rock gothique aurait-il encore de beaux jours devant-lui ? Largement galvaudé par les médiocres groupes métal des années 90, on pouvait encore en douter. Et puis, apparemment, une nouvelle génération pointe le nez, et se manifeste sur le jeune label Deadly People Recordings. O.Children est donc un groupe britannique mené par un géant noir nommé Tobias O.Kandi, à la voix grave et profonde, dont le chant, ainsi que le nom du groupe, est directement inspiré par NICK CAVE. L’analogie pourtant s’arrête là. O.Children ne donne ni dans la chanson crooner, ni dans le blues torturé, mais évolue dans un rock gothique dans la continuité de THE SISTERS OF MERCY ou de THE CULT. Malgré une production plus moderne, et qui flirte parfois avec du EDITORS et du WHITE LIES, « O.Children », l’album, nous replonge dans un climat gothic-rock classique, tel qu’on le pratiquait volontiers durant la deuxième moitié des années 80. Sur le plan musical, les compositions sont totalement basiques, bien que produites avec soin. Il n’y a guère que le single "Dead Disco Dancer" qui sorte du lôt de par son côté un peu 60’s. Pour le reste, O.Children se positionne exactement là où on l’attend. Les aficionados du genre s’en réjouiront, les autres trouveront ça peut-être un poil linéaire, mais en fait, O.Children définit simplement dans cet album éponyme les bases de son genre et signe un premier album maîtrisé dont on appréciera la rigueur, le sérieux et une sobriété appréciable au sein d’une scène musicale qui se perd de plus en plus dans le grand-guignol. Que l’on ne s’attende donc pas à un disque révolutionnaire ou digne des grands ancêtres qu’il perpétue. O.Children nous présente un premier album de bonne facture, qui rassemble les meilleurs ingrédients d’un genre que l’on pouvait penser suranné, mais qui a apparemment encore de beaux jours devant lui. L’avenir dira si O.Children en sera l’augure ou non.
THE ORB feat. DAVID GILMOUR – Metallic Spheres (Sony Music)
Une des meilleures surprises de cet automne ! Le légendaire groupe techno-ambient The Orb, dont on était sans nouvelles depuis l’album « Cydonia », en 2001, et qui ne vivait depuis que de tristes compilations d’inédits et de remixes, effectue un retour aussi brillant qu’inattendu, en compagnie de David Gilmour, le guitariste de PINK FLOYD, pour un album planant qui unit les sonorités vaporeuses des années 70 et celles, plus électroniques, des années 90. Précurseur de la techno ambient, The Orb est la creature d’Alex Paterson, qui signa deux albums qui demeurent aujourd’hui encore des chefs d’oeuvre du genre « The Orb’s Adventures Beyond The Ultraworld » (1991) et « U.F.Orb's » (1992), avant de poursuivre avec deux albums plus expérimentaux et donc un peu difficiles d’accès, « Pomme Fritz » (1993) et « U.F.Orb's » (1995). Dès le début de sa carrière, Alex Paterson a revendiqué clairement l’influence de PINK FLOYD, même si, à l’écoute, ça n’était pas si flagrant que ça. La pochette de l’album « Live 93 » est d’ailleurs un clin d’oeil à la pochette de l’album « U.F.Orb's » (1977) de PINK FLOYD. C’est donc au bout de presque 20 années d’existence qu’Alex Paterson aura realisé son rêve : co-signer un album avec son idole, David Gilmour, sous la haute bienveillance de Youth (KILLING JOKE) à la production et au mixage. Disons-le, c’est une réussite totale. Le jeu de guitare reconnaissable comme nul autre de David Gilmour se marie délicatement (quoiqu’un peu trop discrètement, hélas) aux nappes électroniques et aux rythmiques soigneusement travaillées d’Alex Paterson. Conçu au depart comme un jam, « Metallic Spheres » s’est peu à peu articulé en deux longs morceaux d’une vingtaine de minutes chacun, eux-mêmes divisés en cinq parties qui s’enchaînent sans temps mort. On sort de cet album tout hypnotisé et extatique, en se demandant depuis combien de temps on n’avait pas plané comme cela. Bref de la musique de drogués de qualité, à consommer avec ou sans chichon, pour se régaler des volûtes de nos espaces intérieurs !
En savoir plus :Le site officiel de THE ORB & DAVID GILMOUR Ecouter :La page MySpace de THE ORB Dorian Wybot vous invite à regarder :un long et significatif extrait de l'album, tout simplement. Attention, si vous voyez l'image se distordre, c'est que vous êtes déjà en pleine transe hallucinatoire !
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BRENDAN PERRY – Ark (Cooking Vinyl)
On pouvait difficilement avoir, comme moi, 16 ans en 1988 et passer à côté du phénomène DEAD CAN DANCE. Ce duo improbable, composé d’un ancien punk irlandais et d’une cantatrice australienne, a lentement poussé au coeur des années 80 pour devenir le groupe symbolique de toute une nouvelle génération de romantiques noirs. Issu de l’écurie 4AD, un label britannique qui a su imposer une pop anglaise froide et arty qui a représenté le chic absolu durant les années 80, DEAD CAN DANCE a réussi le tour de force de créer une musique synthétique tout en lui conférant un caractère classique ou traditionnel, dans une perspective futur/passé qui n’est pas sans rappeler la demarche de KRAFTWERK. Après un premier album éponyme, et encore très marquee par l’influence de JOY DIVISION, Brendan Perry et Lisa Gerrard affinent leur style dès le deuxième album « Spleen and Ideal » (1985). Une musique froide et dépouillée, portée par le chant classique byzantin de Lisa et la voix de crooner triste de Brendan, multipliant les clins d’oeil au passé, tissant un lien entre musique ancienne et pop synthétique moderne. Le troisième opus va encore plus loin : « Within The Realm Of A Dying Sun » (1987) est un chef d’oeuvre absolu de noirceur romantique, à la fois belle et torturée. Sur bien des plans, cet album demeure leur plus belle oeuvre, la plus sombre et la plus profonde. Mais cette gemme glacée n’obtiendra pas le succès inattendu de leur disque suivant « The Serpent's Egg » (1988), un disque plus lumineux, plus mystique aussi, qui marque la separation definitive du groupe avec la cold-wave ou même de la pop synthétique. La superbe pièce qui ouvre l’album, "The Host Of Seraphim", donne le ton. Désormais, DEAD CAN DANCE se concentrera à la fois sur la musique classique (sacrée, de préférence) et la musique traditionnelle orientale. Le groupe en tirera des compositions aux allures de cartes postales sonores et temporelles, esquissant sans jamais clairement les dessiner, des époques anciennes et tourmentées où les élans mystiques de l’idéal se heurtaient à des angoisses métaphysiques insurmontables. Avec le recul, « The Serpent's Egg » apparaît comme un album un peu bancal, où des morceaux sublimes voisinent avec d’autres titres plus bâclés et moins aboutis. Il n’empêche que ce disque marque la consécration de DEAD CAN DANCE, et ouvre le groupe à un public beaucoup plus large. « Aion » (1990) est un album fortement influencé par la musique médiévale qui, hélas, ne connaîtra pas le succès mérité. L’apparition de véritables instruments anciens, prenant peu à peu la place des synthétiseurs, surprend une partie du public. « Aion » est nettement meilleur que son prédécesseur, mais il ne séduira pas. Sans doute le côté troubadour, trop festif, a pu nuire au caractère spirituel de la musique de DEAD CAN DANCE. C’est à une metamorphose musicale complète que se livre DEAD CAN DANCE dans ce qui va être la dernière partie de sa carrière. Nouvellement influencé par PETER GABRIEL et son label Real World, DEAD CAN DANCE va se tourner vers les musiques du monde. L’Orient, d’abord, avec « Into The Labyrinth » (1993), qui connaîtra un énorme succès commercial, appuyé par le live « Toward The Within », dans le même esprit; puis l’Afrique Noire, avec « Spiritchaser » (1996), qui, par contre, ne séduira pas le public. Un an plus tard, Lisa Gerrard quitte le navire pour se lancer dans une carrière solo et provoque ainsi la fin de DEAD CAN DANCE. De ce groupe mythique, il reste donc sept albums studios contrastés et qui ont étonnamment bien vieilli. Lisa Gerrard, de son côté, avait sorti un premier album en 1995, « The Mirror Pool » qui, malgré sa pesanteur et son côté répétitif, s’était fort bien vendu, en partie grace à l’utilisation d’un de ses titres, "Sanvean", pour la publicité télévisée d'un parfum. Partie sur des chapeaux de roues, la carrière de Lisa Gerrard s’est assez vite essoufflée, malgré une production discographique plutôt impressionnante et un appel régulier à des compositeurs chevronnés (Pieter Bourke de SOMA, Hanz Zimmer de SHRIEKBACK, PATRICK CASSIDY ou plus récemment le fameux pionnier de l’électronique KLAUS SCHULZE). Car si Lisa Gerrard était la voix de DEAD CAN DANCE, elle n’en était hélas pas l’âme. L’âme de DEAD CAN CANCE, c’est ce petit Irlandais aujourd’hui bien décati qui, dès la fin des années 80, faisait l’acquisition d’une petite église désaffectée en Irlande pour y construire un studio d’enregistrement moderne, visant à exploiter l’acoustique profonde et inimitable d’une voûte romane. Brendan Perry s’était lui aussi lancé en solo, mais avec peu de bonheur. Son premier album, « The Eye Of The Hunter » (1998), se révéla une assez profonde deception. Mis à part le titre "Voyage Of Bran", qui restait dans l’esprit de DEAD CAN DANCE, les autres compositions de l’album marquaient un virage vers une pop-folk essentiellement basée sur la voix et la guitare acoustique, s'inspirant autant de LEONARD COHEN que de NICK DRAKE ou TIM BUCKLEY (dont Perry reprend très à propos le "I Must Have Been Blind"). Un genre musical certes respectable, mais que ni les arpèges somme toute assez simplistes de Brendan Perry, ni sa voix monotone et peu charismatique ne pouvaient décemment servir. Cet échec commercial et artistique signait assurément le glas de la carrière de Brendan Perry. Du moins, c’est ce que l’on pouvait croire jusqu’au printemps dernier, où Brendan Perry nous livra, douze ans après son premier essai, un deuxième opus parfaitement abouti et qui renoue directement avec le spectre de DEAD CAN DANCE. Brendan Perry et Lisa Gerrard s’étaient reformés en 2005, le temps d’une ultime tournée d’adieu, durant laquelle deux morceaux avaient été composés. Cependant, Lisa Gerrard n’a pas souhaité donné suite à cette collaboration exceptionnelle, et Brendan Perry a donc travaillé seul à ce qu’il aurait souhaité être le huitième album studio de DEAD CAN DANCE. De fil en aiguille, ne pouvant pas remplacer Lisa Gerrard, Brendan Perry a retravaillé sa musique dans un esprit globalement plus électronique, directement inspiré de l’album « 100th Window » de MASSIVE ATTACK. Il en résulte donc un étrange mélange entre le style classique de DEAD CAN DANCE et une influence trip-hop assez glacée, qui attaint son point d’orgue avec le titre "The Bogus Man", ouvertement inspiré du "Special Cases" de MASSIVE ATTACK. Le calque aurait pu être grossier, mais indéniablement, Brendan Perry réussit parfaitement son coup, apportant des touches d’électronique là où cela se justifie sans en rajouter des tonnes, sans renoncer non plus à des titres qui en sont dépourvus, tel "Babylone" et "Crescent", les deux morceaux initialement écrits pendant la tournée de DEAD CAN DANCE, et qui ouvrent et ferment l'album. Entre passéisme et modernité, Brendan Perry trouve un juste milieu avec huit longues compositions contrastées mais homogènes, aériennes et recueillies, dont on retiendra le lumineux "Utopia" et le poignant "This Boy", sans oublier l’ultime titre "Crescent", qui nous replonge dans l’âme du DEAD CAN DANCE de la grande époque. A la fois atmosphérique et profond, lyrique et intime, « Ark » est un album d’une exceptionnelle qualité, dont on ne se lasse pas, meme lorsqu’on le connaît par coeur. Il n’y a plus qu’à souhaiter que Brendan Perry continue sur sa lancée, afin de donner à DEAD CAN DANCE un addendum bien plus passionnant que celui de son ex-compagne.
En savoir plus : Le site officiel de BRENDAN PERRY Ecouter : La page MySpace de BRENDAN PERRY Dorian Wybot vous invite à regarder :le passionnant teaser de l'album, où l'on voit Brendan Perry composer dans le studio qu'il a monté dans son église. Inutile de dire que ça donne sacrément envie. :-)
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A PLACE TO BURY STRANGERS – Exploding Head (Mute Records)
Un succès insolent que celui de ce trio britannique qui, depuis trois ans, fait parler de lui sans arriver à me passionner réellement. Composé de Oliver Ackermann (guitare, chant), Jono Mofo (basse) et Jay Space (batterie), A Place To Bury Strangers est apparu en 2007 avec un album éponyme terriblement enragé, donnant dans un post-punk lo-fi aussi dissonant que torturé qui retrouvait indéniablement la pleine folie du punk. Sorti sur un obscur petit label, l’album se fit suffisamment remarquer pour attiser l’intérêt du prestigieux label Mute Records (découvreur, entre autres, de DEPECHE MODE), pour qui ils ont signé ce deuxième album, quelque peu déconcertant. En effet, « Exploding Head » marque un étrange virage vers une musique plus rock’n’roll, voire noisy rock 80’s à la JESUS & MARY CHAIN. Si la production et la qualité d’écriture musicale se sont indéniablement améliorées depuis le premier album, j’avoue avoir plus de mal à accrocher ce second disque de par le style de rock où il se cantonne, meme si des morceaux comme "In Your Heart" ou "Keep Slipping Away" flirtent davantage avec la new-wave et méritent le détour. Il n’empêche, A Place To Bury Strangers séduit tout de même par sa rigueur, son refus de céder à la facilité ou au commercial. Le trio se montre intègre, il inspire et représente à mon sens un des meilleurs espoirs rock de la décennie à venir. Mais j’espère cependant que ces trois britanniques sauront retrouver, par la suite, la folie de leur premier disque.
SOLANGE LA FRANGE – Solange La Frange (Two Gentlemen Records)
Suite au succès de GOSSIP, il ne faut pas s’étonner outre mesure qu’un peu partout des groupes s’en inspirent et que les vocalistes féminines et obèses soient extrêmement sollicitées, surtout auprès du milieu lesbien. Ex-combo electro-clash, Solange La Frange nous vient de Suisse, et après de nombreuses participations à des compilations et quelques remixes, le trio publie son premier album sur le très discret et fort mal diffusé label Two Gentlemen Records. Composé de Julie Hugo (chant), Tristan Basso (électronique) et Luca Mancio (basse), Solange La Frange signe un album brillant, d’une couleur electro-rock très tendance, avec une rythmique soutenue du début jusqu’à la fin et un souci dancefloor qui n’empêche pas de soigner particulièrement les percussions. Ce disque s’avère être une étonnante réalisation qui flirte ouvertement avec le style de GOSSIP, tout en conservant un caractère propre, notamment de par ses origines électroniques. Le chant de Julie Hugo est également plus intéressant que celui de Beth Ditto, moins tourné vers le groove ou le chant soul, et on ne s’en plaint pas. Dominé par le single "Grind", particulièrement accrocheur, l’album recèle également de très belles perles, comme "Wak A Wak", "Love Affair" ou "Operette". Tout au plus pourra-t-on reprocher à cet album d’être encore un peu trop binaire pour un format rock. En meme temps, pour un premier opus, c’est un coup de maître... Bien qu’il soit difficile, au fond, de savoir si un album comme celui-ci vieillira bien ou non. Aussi, dépêchez-vous d’en profiter avant que la frange soit passée de mode. :-)
Depuis longtemps, j’attendais qu’Underworld m’amène à parler enfin d’eux dans ce Millésime. Ce groupe qui compte parmi les pionniers de la techno connaît, comme ses petits copains, une impressionnante traversée du désert dont on est guère sûr qu’elle ait un jour une fin. Fondé par d’anciens membres d’un groupe pop des années 80, FREUR, Underworld a sorti ses deux premiers albums en 1988 et 1989, dans un genre encore très pop-rock et, avouons-le, avec une inspiration plus que discutable. C’est avec leur troisième album, « Dubnobasswithmyheadman » (1993) qu’Underworld rejoint la scène techno, sans pour autant renoncer à un format chanté, un concept rare en cet âge d’or de la musique électronique instrumentale, et qui n’était à l’époque défendu que par deux autres groupes, 808 STATE et FLUKE. « Dubnobasswithmyheadman » est un album brillant, qui a d’ailleurs fort bien vieilli, et qui pose les bases du style UNDERWORLD : des morceaux souvent longs, hypnotiques, mêlant trance et ambient, avec une touche de mélancolie urbaine, sur laquelle le chanteur Karl Hyde pose un chant pop un peu décalé, noyé dans des effets d’écho. Il en résulte une musique authentiquement psychédélique, que l’on écoute comme ça l’air de rien, et qui vous emporte dans une sorte de voyage intérieur. La musique d’Underworld est particulièrement efficace à écouter au casque dans le train en regardant les paysages défiler. Cela fait partie de la magie particulière de ce groupe de créer une atmosphère de voyage avec une musique plutôt statique. Le deuxième album d’Underworld, « Second Toughest In The Infants » (1996), va marquer son époque d'une empreinte indélébile. 1996 est l’année de l’explosion commerciale de la techno. On se rend compte soudain que la musique électronique ne se résume pas à du boum-boum pour dancefloor, et qu’il y a de vrais créateurs. « Second Toughest In The Infants » fut l’un des manifestes de cette democratisation du genre techno, avec les sorties conjuguées de deux autres albums majeurs, le « In Sides » d’ORBITAL et le « Advance » de LFO. Ce tiercé gagnant fut d’ailleurs celui qui me convertit à cette musique étrange et futuriste. « Second Toughest In The Infants » est un album beaucoup plus psychédélique que son prédécesseur. Il s’ouvre d’ailleurs sur deux longs morceaux de plus de 15 minutes chacun, qui comptent parmi les plus grands titres du groupe. C’est aussi sur cet album qu’Underworld introduit des samples de guitare acoustique, une marque de fabrique qui trace un lien entre la techno et la musique folk ou hippie. Underworld est un des rares groupes technos à ne pas évoluer dans un univers mécanique, robotisé ou aseptisé. La plupart de leurs clips se déroulent dans des forêts ou des coins de nature, les effets visuels se voulant avant tout psychédéliques. Le succès de « Second Toughest In The Infants » sera démultiplié par un nouveau single, "Born Slippy", qui sera inclus sur la B.O. du film culte « Trainspotting ». Une nouvelle édition de « Second Toughest In The Infants » sortira en 1997 avec un CD bonus présentant "Born Slippy" et un autre titre inédit. Cette edition double reste encore aujourd’hui la plus forte vente d’Underworld. Le groupe est au meilleur de sa forme, il ne traîne pas et publie un cinquième album, « Beaucoup Fish » en 1998. Là aussi, le succès est au rendez-vous, les singles "Push Upstairs" et "Jumbo" y pourvoient, et l’album bénéficie d’une immense promo, dont le slogan récurrent présente le disque comme “un album de techno pour ceux qui n’aiment pas la techno”. Indéniablement, il y a de ça. Si aujourd’hui encore, « Beaucoup Fish » est regardé comme le meilleur album d’Underworld, c’est aussi parce qu'il s'agit d'un disque ouvertement commercial qui voit la musique du groupe se simplifier à l’extrême. L’inspiration est là, la techno vit son âge d’or, tout est réuni pour que « Beaucoup Fish » devienne un futur classique, et c’est effectivement ce qu’il est devenu. Hélas, Underworld va avoir le tort de se croire arrivé. Les deux années qui suivront se passeront à promouvoir une gigantesque tournée, et à publier un album live dénué du moindre intérêt, tant ce genre musical se prête peu à une transposition sur scène, quelles que soient les projections, les performances et autres artifices auxquels les artistes recourent. Lorsqu’Underworld, réduit à un duo, revient en 2002 avec son sixième album, « A Hundred Days Off », il est hélas un peu trop tard. Une nouvelle décennie s’amorce, le rock revient en force, la techno perd de son impact. « A Hundred Days Off » s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, mais il est un peu moins bon et il est clairement moins rythmé. Les critiques l’assassinent, le public le boude, et l’année suivante, Underworld se fait débarquer de son label JBO, qui, pourtant, le soutenait depuis dix ans. Un coup dur dont le groupe mettra cinq ans à se remettre, le temps de developper son activité sur le net et de créer son propre label. En 2007, donc, Underworld sort son très attendu septième album, « Oblivion With Bells », un disque à la surprenante médiocrité, collage hasardeux de compositions bâclées et d'expérimentations dénuées du moindre intérêt, au milieu duquel surnage pauvrement le single "Crocodile", tout juste sympathique. Underworld se paye même le luxe de s’offrir une edition limitée avec un DVD rassemblant des clips tournés pour chaque morceau, des films ultra-cheap montés à la va-vite, absolument nullissimes, qu’on prendrait pour des expérimentations fauchées d’étudiants en cinéma. Inutile de dire que le gadin est à la hauteur de l’ambition du duo : monstrueux. On se demande bien comment Underworld pouvait se remettre d’un échec aussi cuisant. Et pourtant, ils nous sont revenus cette année, toujours sur leur label, avec ce huitième opus, « Barking ». Disons-le d’emblée, « Barking » est loin de nous ramener au Underworld de la grande époque. Mais c’est un album déjà beaucoup plus travaillé, avec une réelle inspiration, et qui denote d’une évolution musicale notable. « Barking » est le disque le plus commercial qu’ait jamais publié Underworld, commercial à un point que l’on ne sait plus trop si on a affaire à de la techno ou à de la synth-pop. Il est même surprenant de voir qu'à présent qu'ils sont parfaitement indépendants et libres d'enregistrer ce que bon leur semble, Karl Hyde et Rick Smith s'investissent dans les compositions les plus formatées qui soient. Presque tous les morceaux ont un vrai format pop, avec couplet-refrain. C’est aussi un album véritablement lumineux, coloré, très éloigné en ce sens de la monotonie un peu urbaine de leurs précédents disques. On peut déjà bloquer sur ces éléments-là. Si on a néanmoins le courage de passer outre pour s’investir réellement dans l’écoute de cet album, on sera néanmoins agréablement surpris. D’abord parce que la plupart des titres de « Barking » sont mélodiquement assez inspirés. La production, plus moderne, donne une légèreté et un côté aérien qui changent agréablement de ce que l’on connaît déjà du groupe. Le single "Always Loved A Film" est un excellent titre, qui n’est pas sans évoquer "Two Months Off" sur l’album de 2002. Ensuite, la participation de quelques grandes pointures électroniques d’hier et d’aujourd’hui, telles PAUL VAN DYK, DUBFIRE ou HIGH CONTRAST, a permis à Underworld de renouveler son panel sonore et de moderniser ses rythmiques sans pour autant renoncer à son style personnel. En ce sens, « Barking » est un album rafraîchissant, spontané et sans prétention, qui se laisse écouter avec plaisir. On pourra néanmoins lui reprocher cette soudaine débauche de légèreté, d’accessibilité, qui a tout de même pour conséquence directe que l’on connaît rapidement l’album par coeur après seulement une dizaine d’écoutes. On peut également trouver discutable la presence de "Louisiana", la chiantissime balade au piano preparé qui conclut très soporifiquement l’album. Mais cependant, on ne regrette pas l’achat de ce « Barking » qui, en filigrane, nous fait revivre un peu l’âge d’or de la techno. L'air d erien, qui aurait crû qu'on puisse être nostalgique de cette musique là ? A noter, pour finir, que Karl Hyde et Rick Smith étant visiblement durs de la comprenette, « Barking » a aussi eu droit à son edition limitée avec DVD, présentant là aussi des clips tournés au camescope numérique avec des effets cheaps et amateurs, dont, néanmoins, on pourra toujours se gausser à present qu’on en attend plus grand chose d’autre.
En savoir plus : Le site officiel d'UNDERWORLD Ecouter : La page MySpace d'UNDERWORLD Dorian Wybot vous invite à regarder :le clip en version intégrale du single "Always Loved A Film", entièrement tourné au camescope numérique, ou comment deux ou trois trucs de vidéaste bidouilleur peuvent transformer en hallucination au LSD le simple spectacle d'un enfant en train de monter l'armature d'une tente de jardin. Et le pire, c'est que ça marche ! :-)
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VOMITO NEGRO – Skull & Bones (Out Of Line)
Mais avant d’avoir eu son âge d’or, la musique électronique a connu son âge sombre, une décennie auparavant, au plus profond des entrailles des synthétiseurs digitaux première generation qui se répandirent au début des années 80. Le hasard alphabétique de ce Millésime nous pousse donc de la lumière vers les ténèbres, avec le retour de vétérans bien plus anciens que ceux que l’on vient de voir, et tout aussi vivaces. Avant la techno, avant l’acid, il y eût donc l’E.B.M., comprenez : Electronic Body Music. Une musique électronique glaciale, binaire et ténébreuse qui se voulait une sorte de pendant pop de la musique industrielle. Ses fondateurs ont pour nom NITZER EBB, CLICK CLICK, ABSOLUTE BODY CONTROL, KLINIK, FRONT 242, NEON JUDGEMENT, MUSSOLINI HEADKICK, INSEKT ou SIGNAL-AOÛT 42. Majoritairement belges, ces groupes partis d’une esthétique industrielle évoluèrent peu à peu vers une imagerie plus militaire, voire ouvertement d’extrême-droite, notamment sous l’impulsion du groupe FRONT 242 qui, en dépit de s’être toujours défendu d’accointances néo-nazies, a ouvertement joué avec ses symboles durant un certain nombre d’années. De par la caricature malsaine que le genre est devenu, ajouté à l’évolution technologique du début des années 90, l’E.B.M. disparut corps et biens en 1992, après une petite décennie d’existence, et quelques très grands disques aujourd’hui oubliés ou fort difficiles à trouver chez les disquaires. Parmi les quelques groupes qui formèrent le dessus du panier de ce genre musical, il en est deux qui n’ont jamais voulu se corrompre aux esthétiques martiales, et méritent d’autant plus d’être exhumés : A SPLIT SECOND, qui flirta toujours avec le rock et le gothique, et VOMITO NEGRO, dont je vais vous parler à présent. Vomito Negro, c’est avant tout un duo venu de Flandres, compose initialement de Gin Devo (chant, électronique) et Guy Van Mieghem (électronique, percussion). Le duo tire son nom de l’expression latine servant à designer la phase terminale des malades atteints de la peste bubonique, qui agonisent en vomissant leurs entrailles rendues totalement noires par la maladie. Tout un programme, donc... :-) Le groupe se forme en 1983 et publiera quelques maxis durant les trois années qui suivent. A ses débuts, Vomito Negro évolue plus volontiers dans une musique industrielle, assez souvent instrumentale. Le premier album « Dare » (1987) marque une première conversion à l’E.B.M., quoique le rythme en soit plus lent et moins froidement mécanique que les autres groupes de ce genre. Une logique que le duo pousse à fond pour son deuxième album « Shock » (1989), où les programmations rythmiques se saturent jusqu’à sonner comme des guitares. Plus mélodique, plus rock, « Shock » est un album grandiose, au son unique et indéfinissable, qui se tient entre rock, E.B.M. et industriel. Sans se donner le temps de souffler, Vomito Negro enchaîne avec un troisième album, plus électronique, plus froid, mais qui se révèle aussi réussi que son prédécesseur, « Human » (1990). Sans quitter ce son organique et saturé qui est un trait essentiel de sa personnalité musicale, Vomito Negro revient à une écriture moins rock, plus industrielle et s’offre pour la première fois des titres vraiment E.B.M., taillés pour les pistes de danse. Pourtant, si le groupe évolue dans une scène musicale codifiée, il n’est guère du genre à s’y stratifier. Changeant de label et de style, Vomito Negro publie un quatrième album qui déconcerte, « The New Drug » (1991), qui sera longtemps regardé comme un disque raté. En fait, « The New Drug » marque surtout un changement d’orientation musicale. Intégrant désormais des sonorités cristalines et mélodiques, Vomito Negro se rapproche de la dark-wave allemande et signe un disque à la couleur volontiers gothique et romantique, aux nappes synthétiques souvent planantes et atmosphériques, mais d’une grande qualité d’écriture. L’album recevra un accueil mitigé, et Vomito Negro rectifie le tir dès l’année suivante, avec ce qui restera son dernier album de la grande époque, « Wake Up » (1992). Titre ironique, puisqu’il marque le début d’une longue période de sommeil pour le duo. « Wake Up » renoue avec l’esprit puissamment industriel de Vomito Negro. C’est un album rythmé, pêchu, percutant, mais un peu léger au final. Là non plus, le succès ne sera pas au rendez-vous, mais en cette année 1992, l’E.B.M. vit ses derniers instants, remplacée à la fois par la dark-wave, l’électro dark et l’acid-house. Le destin ne laissera pas à Vomito Negro l’opportunité de s’adapter à ces nouveaux styles musicaux. Victime d’un très grave accident, Gin Devo se retrouve alité pour de nombreux mois. C’est en douceur et sans réelle concertation, postérieurement à ce triste évènement, que Vomito Negro cesse d’exister. Guy Van Mieghem s’investira dans un nouveau projet électro-dark nommé BLOK 57, en association avec Dirk Ivens de KLINIK, qui donnera naissance à deux albums qui ne diffèrent guère de la production de l’époque. Vomito Negro se réunira une dernière fois dix ans plus tard pour l’album « Fireball », un album plutôt orienté techno-trance qui se révèlera un cuisant échec. Guy Van Meghiem choisit alors de quitter définitivement le groupe et Gin Devo se lance dans un autre projet déjà plus motivant nommé PRESSURE CONTROL. Tournant ensuite avec un musicien et percussionniste nommé Borg, ce sera finalement avec lui que Gin Devo reformera Vomito Negro qui a livré donc cette année son septième album, « Skull & Bones ». Disons-le d’emblée, on pouvait craindre ce retour inopiné, et pourtant, cet album est une parfaite réussite. Tout en modernisant un peu sa production, Vomito Negro a su conserver son style propre, inimitable, tout en retrouvant une inspiration brillante qui lui faisait défaut depuis bien longtemps. Sur beaucoup de plans, « Skull & Bones » est très proche de l’album « Human » sorti 20 ans auparavant. Noir et oppressant, « Skull & Bones » se révèle un disque intègre, qui revient aux sources de l’industriel et de l’E.B.M. Et c’est indéniablement un nouveau chef d’oeuvre que nous sert Vomito Negro, pour la plus grande joie des nostalgiques de vieilles musiques horribles. :-) A noter que l’album a été publié avec un CD bonus, présentant de nouvelles versions des standards de Vomito Negro, des nouvelles versions qui sonnent plus comme des remixes, tant elles sont au final, exceptée la production, assez fidèles aux originaux. C’est en tout cas une bonne occasion de rentrer en contact avec l'univers des premiers albums de Vomito Negro, ces derniers atteignant aujourd’hui des prix plus que confortables chez les disquaires ou sur les sites de ventes en ligne. « Skull & Bones » a été fort bien accueilli en Belgique, et meme en Allemagne où il est entré dans les charts indépendants. On ne peut donc que souhaiter que 2010 marque une veritable renaissance pour l’un des derniers représentants de la scène E.B.M. encore en activité.
WARPAINT – Exquisite Corpse + The Fool (Manimal Vinyl / Rough Trade)
Enfin, last but not least, je termine ce Millésime avec ce qui fut un de mes gros coups de coeur de l’année 2010, le groupe féminin Warpaint, composé d’Emily Kokal (chant, guitare), Theresa Becker Wayman (guitare, chant), Jenny Lee Lindbergh (basse) et Stella Mozgawa (batterie). Ces quatre californiennes, découvertes par John Frusciante (RED HOT CHILI PEPPER) et co-produites par Andrew Weatherall (THE SABRES OF PARADISE, TWO LONE SWORDSMEN), sont de véritables prodiges qui officient dans une musique très personnelle, mêlant folk, lo-fi, rock indé et pop gothique, dans un style évoquant à la fois MAZZY STAR, ELECTRELANE et COCTEAU TWINS. D’abord réunies en tant que trio, sans batteuse, Warpaint a autoproduit son premier maxi, « Exquisite Corpse », en 2009, avant de le voir réédité en fin d’année sur un jeune label, Manimal Vinyl. « Exquisite Corpse » a toutes les qualités et les défauts d’un premier jet, avec une production très approximative et des titres plus ou moins aboutis. Si "Stars" et "Elephants" sont des petits chefs d’oeuvre qui contiennent en eux tout le génie musical de Warpaint, les autres compositions sont moins abouties, mais portent en elles une douceur, une grâce toute féminines, auxquelles se mêle une indéfinissable mélancolie. La particularité la plus exceptionnelle de Warpaint est cette étrange propension à écrire des chansons très dépouillées, très intimistes, mais tout en y apportant une dimension progressive permanente, avec des cassures de rythmes, des changements de melodies, des silences étranges, des sonorités expérimentales et bien d’autres originalités qui font de leur musique quelque chose à la fois d'aérien et de torturé. De même, le chant perpétuellement lumineux et évanescent des jeunes filles se trouve subtilement compensé par un spleen mélodique à l'humeur délicatement sombre. Autant de qualités musicales que l’on retrouve sur le premier album de Warpaint, « The Fool », sorti à l’automne 2010 sur le label Rough Trade. Un premier album brilliant, qui accomplit avec maestria toutes les promesses que pouvait faire miroiter « Exquisite Corpse », même si, hélas, on y trouve pas de chansons aussi fortes, aussi intenses que "Stars" ou "Elephant". Mieux produit, plus centré sur la basse ronronnante et sur la guitare flanger, « The Fool » reunit neuf titres d’une qualité rare, poignants et mélancoliques, et d’un lyrisme bouleversant et désabusé. De "Set Your Arms Down", qui ouvre l’album, jusqu’au larmoyant "Lissie’s Heart Murmur" qui clôt l’album, Warpaint fait un parcours sans fautes, où chaque titre s’articule comme le mouvement imaginaire d’une symphonie folk. Fascinées par le mouvement hippie et par la notion de passé, les quatre donzelles de Warpaint incarnent à elles seules une sorte de version romantique et tourmentée du JEFFERSON AIRPLANE, qui nous rappelle, sans haine, ni aigreur, que le monde était plus beau au temps du “flower power”. Une démarche magnifiquement illustrée par le clip délicat et suave du single "Undertow". Par sa féminité sublimée et sa mélancolie sincère, Warpaint est sans doute la plus belle révélation musicale de cette fin de décennie, et je vous invite à vous pencher séance tenante sur ce groupe exceptionnel dont on reparlera encore dans vingt ans.
En savoir plus : Le site officiel de WARPAINT Ecouter : La page MySpace de WARPAINT Dorian Wybot vous invite à regarder :le clip suave et magnifique de "Stars", qui ne pouvait terminer plus merveilleusement ce Millésime 2010.
Voilà, c’est tout pour cette année. J’espère que vous y avez déniché votre bonheur et que j’aurais le plaisir de vous retrouver en janvier prochain pour cette rubrique annuelle. N’hésitez pas à laisser vos commentaires ci-dessous, pour émettre des suggestions ou des points de désaccords. N’oubliez pas aussi qu’il y a dans ces chroniques beaucoup d’artistes signés sur des petites structures. Ils ne vivent déjà pas beaucoup de leur musique, n’aggravez pas leur situation en téléchargeant ou en partageant gratuitement leurs créations.
Les deux œuvres graphiques sont de Roland TOPOR, et sont extraites de son livre « Topor : Dessins », publiés en 1968 par les éditions Albin Michel. Elles restent propriété de leurs ayant-droits.
L’année 2009 ne fut pas musicalement aussi intense que l’année 2008, mais a réservé quand même de jolis moments. Contrairement à mes prévisions, la folk émergeante semble être en plein piétinement, malgré la sortie tant attendue du troisième album d’ESPERS, tandis que le post-punk et toutes les musiques post-80’s ont donné un sacré coup de collier qui m’a obligé à remettre à plus tard mes envies de couleurs chatoyantes et de rêveries hippies. Ce Millésime 2009 sera donc majoritairement un fondu au noir, c’est-à-dire pour moi un retour aux sources, heureusement moins désagréable que je ne pouvais le craindre.En fait, cela fait déjà quelques années que j'essaye de prendre un peu de recul avec tout ce qui est gothique, ou qui s'en approche. Saturation et dégoût prononcé des dérives. Il est temps pour moi de me plonger vraiment dans la couleur, mais bon, cette année, ça tombait mal. Beaucoup de musiques sombres, des nouvelles, des anciennes, auxquelles je ne me sentais pas de faire faux bond. Donc je me suis adapté au marché, une fois n'est pas coutume, et ce Millésime se révèle le plus noir et le plus dépressif que j'ai fait jusqu'à aujourd'hui. J'espère que l'année prochaine, j'aurais l'occasion de me rattraper un peu plus sur le lumineux. Une autre caractéristique de ce Millésime est qu'il y a beaucoup de femmes. Cela m'est apparu en le rédigeant, mais ça n'est pas vraiment intentionnel. Je n'accorde que peu d'importance aux voix, même si j'aime, il est vrai, les musiques qui reflètent une certaine sensibilité féminine. C'est le hasard qui a ainsi réuni toutes ces demoiselles, plus ou moins esthétiques, sur ma page en ce début d'année. C'est peut-être moins le hasard, si un certain nombre de clips que vous allez voir plus bas ont tous un petit air de famille. Mais ça prouve surtout qu'il y a une tendance dans l'air, un esprit propre à l'époque, et que j'ai su capter un peu tout cela. Preuve que je n'aurais peut-être pas fait un mauvais journaliste, si j'avais su me vendre...
Sur la scène internationale, 2009 fut marqué par deux tragédies : la mort de Michael Jackson et l’accès au rang de star de Lady Gaga. Si tout a déjà été dit, y compris sur ce blog, concernant la première tragédie, la deuxième mérite tout de même quelque développement : comment une chanteuse de dance music, aussi laide que vulgaire, peut devenir la coqueluche de la pop moderne, avec pour tout bagage des morceaux d’une platitude effarante, et une armada de clips vidéos qui mélangent en un conglomérat poussif l’esthétique de Marilyn Manson avec les costumes de Jean-Paul Gautier ? Lady Gaga, l’idole des gogos, se voit sacralisée par son exubérance vaguement pornographique, avec une unanimité qui laisserait presque penser que Stefani Germanotta (son vrai nom, qui suggère qu’elle est à peu près autant une vraie blonde que Rama Yade) vient soudain de faire une sensationnelle irruption dans un univers où toutes les femmes sont des vieilles filles aux cuisses soudées ou de mesquines rosières de village. Assurément, pour trouver Lady Gaga sexy, il ne faut pas connaître grand-chose au sexe. Ce qui n’était pas le cas de Roman Polanski, et on s’est chargé de le lui rappeller. Et oui, c’est là toute la magie des Etats-Unis. On y déifie des putains sublimées et braillardes, mais on va sauter sur le râble d’un septuagénaire réfugié en Europe, parce qu’il a fricoté avec une gamine de 13 ans il y a presque un demi-siècle. C’était la grande affaire de 2009, ou comment un cinéaste un brin libidineux a payé pour tous les autres, ceux-là qui ne nous feront pas croire qu’ils vont draguer dans les maisons de retraite alors qu’ils passent leur semaine à guetter la jeunesse en suivant des castings ou en visitant les écoles de cinéma. Il s’est trouvé d’ailleurs sur Facebook, où je traîne mes guêtres, quelques tristes pouffiasses pour hurler au satyre, dont une que je connais suffisamment bien pour savoir qu’elle organise, de temps à autres, des parties fines entre bobos habitués des vernissages creux, où le sexe se pratique plus volontiers entre trentenaires, cela est vrai, mais où l’abus de substances pas vraiment légales et la revendication affirmée d’un statut de décadents superbes, constituent un vivier assez surprenant pour y générer des moralistes. Ce qui me gêne un peu dans cette histoire, où l’on a traité beaucoup moins bien Roman Polanski que Michael Jackson, ce dernier pour qui un garçon de 13 ans ne pouvait être qu’un pré-grabataire, c’est qu’à aucun moment, il n’a été question de savoir comment cette jeune fille de 13 ans s’est retrouvée un soir dans l’appartement de Roman Polanski. A cet âge-là on ne peut pas savoir comment finit ce genre de choses, parait-il, mais en tout cas, elle a su trouver l’adresse de son idole et le temps libre pour s’y rendre. Tant de débrouillardise laisse présager une maturité très avancée. Roman Polanski s’y est peut-être laissé prendre, en toute bonne foi… :-) En 2009 aussi, on a failli perdre Johnny Hallyday. Avec un peu de chance, on va finir par y arriver en 2010. Ca peut paraître cruel, mais il y a des gens comme ça qu’on est pressés de voir partir, ne serait-ce que parce qu’ils continuent de chanter en attendant. Johnny Hallyday est mûr pour le tombeau, il a d’ailleurs déjà commencé à se décomposer avant même d’être mort, c’est dire s’il brûle les étapes et à quel point on ne devrait pas s’interposer ainsi. Comme si dans cette affaire, la loi des vases communicants trouvait matière à s’appliquer, c’est ensuite sa fille qui a joué les suicidaires dans l’Eglise de St Germain des Prés. L’impatience, c’est de famille. Pourquoi donc s’acharner à garder en vie toute cette famille de ratés qui ne pensent qu’à en finir ? Quoique… Il faut se méfier des apparences. A peine remise de son caprice, la petite Laura a crié bien fort que pas du tout, elle avait pas voulu se suicider, elle avait juste fait un malaise, c’est normal, ça peut arriver à tout le monde quand on va se recueillir dans une église après s’être envoyé un shaking cocktail de whisky et de tranxène. Mieux vaut ne pas en dire plus : la demoiselle s’est déjà amourachée de Doc Gynéco et de Frédéric Begbeider, ça n’a pas dû beaucoup l’équilibrer par la suite. En plus, elle file aujourd’hui le parfait amour avec le frère du médecin qui a failli envoyer son père ad patres. Les scénaristes des « Feux de l’Amour » jubileraient, si on les mettait dans le coup ! J’avoue avoir un penchant pour le suicide, j’y trouve une sorte de romantisme et de réappropriation de soi. Mais là, j’ai du mal à y croire, et le fond vaguement catho du bad trip de Bébé Smet me pousse davantage à mépriser ce qui n’était certainement qu’un appel au secours un peu grossier. Faire une tentative de suicide dans un endroit public, ça n’est pas très sérieux, il faut bien le reconnaître. Mais ne soyons pas trop expéditifs : Laura Smet n’est pas forcément une simulatrice. C’est probablement juste une conne, et on ne peut pas lui en vouloir, elle a de qui tenir. Le suicide comme une issue pour la connerie réduite à l’impuissance sentimentale ? Voilà un intéressant sujet de philosophie, mais ça fera du tort au mythe de Roméo et Juliette… Bref, 2009, c’était rigolo, mais c’était glauque, et plutôt que de parcourir son journal, il valait mieux écouter de la musique. Et en plus, il y a eu au quelques bons albums cette année, et nous allons tout de suite les énumérer ensemble. . .
AIR- Love 2 (EMI Records)
Comme il y a deux ans, mais avec un peu plus d’enthousiasme, c’est avec le duo versaillais AIR que nous débuterons ce nouveau Millésime. Depuis plus de dix ans, AIR construit une œuvre résolument à part, puisant dans l’easy-listening des années 60 et 70 en y injectant une pincée de rythmes downtempo un peu plus modernes. A la fois résolument passéiste et furieusement tendance, la musique de AIR a su séduire un public branché et nostalgique grâce à trois albums brillants et délicieusement surannés, ainsi que deux bandes originales de films agréablement planantes. Malheureusement, en 2007, le groupe commet son premier faux pas avec le très soporifique « Pocket Symphony », un disque ambitieux mais d’une grande platitude, aspirant à la virtuosité et à une sorte de lyrisme progressif avec une assez édifiante maladresse. Sorti avec autant de discrétion que son prédécesseur avait été annoncé avec tapage, « Love 2 » remet sérieusement les pendules à l’heure : loin des ambitions orchestrales de « Pocket Symphony », ce nouvel album, presque entièrement électronique si ce n’est quelques discrets arpèges de guitare en guise d’ornementation, revient véritablement aux sources de l’easy listening. Majoritairement instrumental, « Love 2 » est un album volontairement léger, voire même badin. Tout est ici sacrifié à une atmosphère estivale, tendance deuxième moitié des années 70, au nom d’une sorte de farniente musical totalement hors du monde. Ne vous fiez pas à sa pochette grise : « Love 2 » est un album totalement ensoleillé, insouciant, naturellement plaisant à l’écoute. Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin ont très bien compris ce que le public aime le plus chez eux. Ils nous en offrent un florilège, sans se préoccuper d’autre chose. Là est peut-être d’ailleurs le petit souci de cet album. Le groupe s’y montre terriblement en retrait, et se contente sciemment de rester sur ses acquis. Il en résulte un album brillant, envoûtant, mais dépassionné. Alors que chaque album de AIR démontrait une volonté de ciseler un son nouveau, de plus en plus cristallin, avec un soupçon d’expérimentation, « Love 2 » se promène de réminiscences en réminiscences, avec des airs de faux best of, et une cohérence sonore absolue témoignant de l’absence totale de volonté à franchir un nouveau cap. C’est certes un côté quelque peu pépère, et qui témoigne de l’essoufflement d’un groupe qui a sans doutes déjà écrit ses plus belles mélodies. Le public ne s’y est d’ailleurs pas tellement trompé, et a réservé un accueil somme toute frileux à ce nouvel opus. Néanmoins, si « Love 2 » n’est pas un album renversant, si on peine à y isoler un « tube » potentiel (ce qui est vraiment une première, d’ailleurs), l’album demeure attachant comme un souvenir de plage, un court moment de grâce presque ordinaire, mais qui fixe toute la magie d’un instant. Une sorte d’été indien, tel que pouvait le décrire Joe Dassin il y a 35 ans, il y a un siècle, il y a une éternité… :-) Un album à découvrir ou redécouvrir un soir au bord de la mer, alors que le soleil se couche… Essayez, vous verrez, ça marche !… En savoir plus :Le site officiel de AIR Ecouter : La page MySpace de AIR Dorian Wybot vous invite à regarder:Le très beau clip du single "So Light Is A Her Footfall", entre réminiscence de "Cat People" et étranges jeux de miroirs.
Les années 2000 auront vu le triomphe du post-punk, genre bâtard entre rock et new wave, qui avait brièvement existé dans les années 1979-1983, et qui, on ne sait trop comment, a brutalement ressuscité en 2003-2004 pour nous inonder de jeunes formations de qualité variable, aux existences parfois assez brèves mais généralement inspirées. On pourrait croire que six ans plus tard, on commencerait à ressentir un essoufflement de cette scène totalement calquée sur une musique vieille d’un quart de siècle. Et bien non ! il continue à apparaître, régulièrement, de jeunes groupes, jaillis de nulle part, et qui accouchent en quelques mois d’un futur classique du rock. Ca en devient même incroyable. Cette année, ce fut notamment l’arrivée de BATTANT, un trio franco-britannique assez étrangement signé sur Kill The DJ Records, connu pour être un label techno plutôt froid. Et pourtant, on ne trouvera pas une once d’électronique dans ce disque viscéralement post-punk, énergique, torturé, et qui puise son inspiration dans les premières oeuvres de SIOUXSIE & THE BANSHEES ou de KaS PRODUCT. Mené par une chanteuse hautement charismatique, bien que son timbre de voix renvoie à de plus lointains exemples (on pense aussi au groupe cold-wave français TANIT), BATTANT signe un album sincère, brut et mélodiquement très inspiré. Au travers d’une production très lo-fi, "à l’ancienne", « No Head » enchaîne une dizaine de titres courts, sans concessions, à la mécanique parfaitement maîtrisée. Du rock, du vrai, à la fois brutal et subtil, grave et saccadé. Le point d’orgue en étant l’excellent single "Radio Rod" qui a même séduit Les Inrockuptibles, c’est dire si c’est du délire. Pourtant, si « No Head » est un album enthousiasmant, ça reste néanmoins un premier disque dont les principales qualités sont avant tout cette sincérité et cette pureté d’intention qui restent les éléments essentiels pour faire un vrai classique du rock. Par ailleurs, les titres sont hélas assez linéaires et s’écartent assez peu d’une ligne d’écriture un peu trop minimale. Si la puissance rythmique est parfaitement maîtrisée, BATTANT a encore besoin de travailler quelque peu sa structure musicale pour étoffer davantage ses morceaux. Nul doute que le groupe y arrivera avec panache, mais en attendant ce jour encore lointain, je vous invite à découvrir ce petit album qui n’a l’air de rien, mais dont on reparlera encore dans 20 ans.
En savoir plus :Le site officiel de BATTANT. Ecouter : La page MySpace deBATTANT. Dorian Wybot vous invite à regarder: le clip de "Radio Rod", où l'on apprend que les fans de BATTANT sont les plus lourds de la planète, mais ça n'a pas l'air de trop les gêner.
Si la musique électronique s’est aujourd’hui définitivement installée dans le paysage musical moderne, il est peu d’artistes de cette scène qui ont su perdurer depuis quinze ans, au mépris des changements de modes, ou sans vendre leur âme. Il est pourtant un projet musical dont la constance, la pertinence du concept et la richesse discographique méritait que l’on fasse un large détour. Il s’agit de BLACK LUNG. Sous ce nom peu engageant (« poumon noir ») se cache un prolifique compositeur australien, David Thrussel, qui non seulement a signé une dizaine d’albums sous le nom de BLACK LUNG, mais en a publié presque autant du projet parallèle SNOG (hélas moins intéressant), et s’est investi dans plusieurs autres concepts plus éphémères, tout en signant sous son vrai nom un assez étrange album mélangeant easy-listening et spoken word. Bref, en quinze ans de carrière, David Thrussel a publié près d’une trentaine d’albums, presque autant de maxis, et sans que la qualité y perde. Une performance qui ne doit sa discrétion qu’à la sobriété extrême d’un David Thrussel peu enclin à sonner les trompettes de sa propre renommée. BLACK LUNG : plus qu’un projet électronique, un véritable concept dadaïste. Après un premier album dark ambient « Silent Weapons For Quiet Wars » (1994), BLACK LUNG rejoint l’année suivante la prestigieuse écurie de Nova Zembla, label techno belge absolument essentiel de la première moitié des années 90 pour tout amateur d’électronica froide, de techno minimale et glacée et de rythmiques industrielles. A peine arrivé, BLACK LUNG va créer son propre style en une trilogie d’albums incontournables : « The Depopulation Bomb » (1995), « The Disinformation Plague » (1996) et “The Psychocivilized Society” (1997). Trois albums grandioses, mélangeant électronica, techno, trance et techno industrielle, en une musique étrangement organique et servant un concept profondément dérangeant. Car cette idée de concept est de loin la plus audacieuse du projet BLACK LUNG, ne serait-ce que parce que la musique électronique se prête difficilement à un concept autre que sonore. Or, toute l’originalité de BLACK LUNG est d’évoluer dans une sorte d’ambiance paranoïaque, récupérant des rumeurs, des théories du complot, des biographies imaginaires, des rapports militaires délirants et toutes sortes de textes prétendument secrets, parsemés au sein des livrets des différents albums. Le but : amener l’auditeur à la paranoïa, au doute, suggérer une réalité cachée dont chaque album serait un effrayant indice – tout en travaillant soigneusement le design résolument déshumanisé des pochettes et le caractère mystérieux, reposant souvent sur trois mots assez incohérents, des titres des morceaux. Une fois persuadé de tenir entre ses mains rien moins qu’un dossier ultra-secret, à moitié imprimé en langage codé, l’auditeur est fin prêt à plonger dans une musique qui se veut l’incarnation musicale de cette paranoïa. Rythmiques syncopées et oppressantes, brutalement interrompues, passages atmosphériques ténébreux, larsens dissonants et glaciaux, tout dans la musique de BLACK LUNG alimente ce climat de paranoïa sans que jamais ne se dessine la ligne séparant le premier du second degré. Fumisterie ? Délire sectaire ? Illumination de fin du monde ? Ou vérité encore plus atroce ? Qu’importe finalement, tant chaque album vaut surtout par ce côté « train fantôme » version politique-fiction. Après une petite baisse d’inspiration à la fin des années 90, BLACK LUNG s’est transféré au début des années 2000 sur le fameux label allemand Ant-Zen, ou il a signé trois albums brillants, « The Andronechron Incident » avec XINGU HILL (2001), « The Grand Chessboard » (2004) et surtout le grandiose « The Coming Dark Age » (2005). Avec le temps, la musique de BLACK LUNG a gagné en qualité sur le plan de la texture sonore, même si elle s’est faite plus abstraite, parfois insaisissable. Malgré tout, BLACK LUNG a toujours su garder une patte musicale particulière, immédiatement reconnaissable par son caractère oppressant, futuriste et urbain. Cependant, cette année 2009 a marqué pour BLACK LUNG un double évènement : l’anniversaire de la sortie du premier album, il y a 15 ans, et la publication du dixième album studio, « Full Spectrum Dominance », qui se devait d’être donc à marcher d’une pierre blanche. Et sur ce point-là, je n’ai pas été déçu : il était difficile de faire aussi bien que « The Coming Dark Age », mais le pari est brillamment réussi, grâce notamment à un retour appréciable à des titres plus ambient, mais aussi grâce à l’apparition de sons analogiques, résolument 70’s, créant une atmosphère futuriste, lumineuse et utopique. On pourrait y voir un changement de direction… Sauf que, là aussi, il faut avant toute chose jeter un œil sur le digipak contenant le CD, et là, on est proprement estomaqué par ce nouveau concept. « Full Spectrum Dominance » ne serait rien moins qu’une commande du Ministère Américain de la Défense, qui aurait contracté David Thrussel afin qu’il écrive une musique présentant l’avenir de l’humanité. Un avenir bien entendu radieux et évolutif, chaque titre illustrant une étape de cette histoire du futur, savamment disséquéeau sein de textes explicatifs qui, en guise d’avenir radieux, nous plongent dans un cauchemar aseptisé progressif, passant par des régimes totalitaires, des massacres de populations et pour s’achever sur la destruction totale de la planète, au nom d’une nouvelle renaissance. Pour donner encore plus de poids à cette démarche, tous les textes sont présentés dans une maquette intégralement recopiée à partir de celle du site Internet du Ministère Américain de la Défense, tandis que sur le dos du disque sont reproduits les différents logos des administrations américaines et de plusieurs sections militaires administratives, le tout étant présenté comme « released in conjunction with the International Mind Control Corporation and its various foundations, think-tanks and institutes ». Bref, le coup est audacieux, et a même fait l’objet d’un mini-site Internet qui a hélas été censuré brutalement quelques mois plus tard. Il restera toutefois de cet étonnant « happening »un excellent album, certes plus accessible et plus lumineux que ses prédécesseurs, mais dont le caractère paranoïaque demeure fort dérangeant. A découvrir d’urgence pour tous les amateurs d’expériences musicales intenses et farfelues…
Écouter : La page MySpace de BLACKLUNG. Dorian Wybot vous invite à regarder : Faute de clip, le titre "The Hostmen Of Tyne" fait l'objet d'un post vidéo sur YouTube.
. . CLARK – Growls Garden / Totems Flare(Warp Records)
Précis et régulier comme une horloge, CLARK aka Chris Clark, revient tous les ans nous livrer un album d’électronica urbaine et atypique qui, sans révolutionner outre mesure ce genre musical en perte de vitesse, en écrit cependant de nécessaires points de suspension. C’est d’abord avec un mini-album six titres, « Growls Garden » puis avec un véritable nouvel album, « Totems Flare » que CLARK nous est revenu en cette année 2009, avec un indéniable talent pour se renouveler dont bien des grands pontes de la musique électronique seraient avisés de s’inspirer. La plus grande nouveauté de ces deux nouveaux enregistrements, c’est une orientation plus volontiers new-wave et l’arrivée du chant sur certains titres, dans un esprit plus fusionnel entre un format techno et un format indie-rock. Par bonheur, CLARK a su éviter de sombrer dans une démarche trop accessible ou trop commerciale. Ce rapprochement avec l’esprit rock se fait de manière naturelle et soigneusement structurée, sans aucun polissage sonore ni velléité dancefloor. S’ils sont moins sombres et oppressants que leurs prédécesseurs, « Growls Garden » et « Totems Flare » n’en restent pas moins des expériences sonores intenses et peu enclines à flatter l’oreille. On pense bien évidemment à THE HACKER ou GD. LUXXE, mais avec des arrangements saturés et volontairement dissonants auxquels ces deux esthètes du son cristallin n’ont pas voulu se risquer. CLARK, lui, atteint avec “Growls Garden” et “Totems Flare” le sommet de sa carrière, amenant l’auditeur dans un voyage sonore hors du commun, entre réminiscences psychédéliques, rock’n’roll futuriste et électronica introspective. Un pur délice à réserver aux oreilles exigeantes.
Écouter : La page MySpace deCLARK. Dorian Wybot vous invite à regarder : Faute de clip officiel, une vidéo amateur en forme de diaporama, et qui est assez bien faite.
. . EDITORS - In This Light and On This Evening (PIAS)
J’avais parlé il y a déjà deux ans du précédent album d’EDITORS, « An End Has A Start », probablement une de mes plus grandes déceptions musicales de ces dernières années. Déboulant de nulle part en 2005 et signant un premier album « The Back Room » qui compte parmi les chefs d’œuvre de la décennie, le groupe EDITORS que l’on donnait comme l’un des plus grands rivaux d’INTERPOL s’était avéré être un pétard mouillé, après la publication deux ans plus tard d’un second opus qui plagiait assez grossièrement COLDPLAY en une pop mollassonne, dégoulinante et fadasse juste bonne à faire rêver des secrétaires au romantisme cotonneux et pantouflard. D’EDITORS, j’avais dit que « An End Has A Start » semblait effectivement être le début de la fin. Je croyais beaucoup en ce groupe, « The Back Room » fut même parmi la bande son de ma plus belle histoire d’amour, et « An End Has A Start » m’apparaissait comme un triste gâchis, révélant d’assez pathétiques ambitions commerciales. Même COLDPLAY, avec son très bon album « Viva La Vida »s’était détourné sans regret, et avec un certain talent même, des propres clichés qu’il avait engendrés. C’est dire si je n’espérais plus grand chose d’EDITORS quand, en cet automne 2009, « In This Light And On This Evening » est arrivé dans les bacs. Par désoeuvrement plus que par principe, j’en écoutais néanmoins quelques titres au magasin Gibert où j’ai coutume de me rendre. Et là, bien évidemment, surprise dantesque ! Je m’attendais à tout de la part d’EDITORS, même à un retour en arrière salvateur, mais pas à un tel changement de direction : exit les guitares, EDITORS devient désormais un groupe new wave synthétique ! Et l’on peut parler avec certitude de new wave, tant, au milieu de cette scène qui ravive autant que possible la musique des années 80, peu y sont arrivés avec autant de perfection qu’EDITORS. Certes, la production reste moderne, mais les sons et surtout les mélodies nous ramènent irrésistiblement vers quelques grands noms comme DEPECHE MODE, GARY NUMAN, JOHN FOXX, SIMPLE MINDS, CHINA CRISIS ou même les premiers SPANDAU BALLET. Mais le tour de force d’EDITORS est justement de ne pas faire une sorte de copié/collé de différents tubes 80’s, mais d’arriver à nous replonger dans cette ambiance new wave en générant ses propres sons de synthé, et sans cesser pour autant de faire du EDITORS. Il ne s’agit non pas d’une imitation, mais de la continuation directe d’un genre musical qui s’est brutalement interrompu. Décrié par une grande partie des fans du groupe, « In This Light And On This Evening » est pourtant un grand disque qui force l’admiration, d’une part parce que la métamorphose artistique peut sembler suicidaire tant elle est audacieuse, et ensuite parce qu’en dehors du goût que l’on peut avoir ou pas pour les arrangements électroniques, les neuf chansons de cet album sont d’une qualité d’écriture et d’une intégrité artistique largement dignes de « The Back Room ». Certes, on cherchera en vain sur cet album un tube de l’ampleur de "Munich", mais certaines compositions comptent parmi les meilleures du groupe (notamment "You Don’t Know Love" et "Like Treasure"). Par conséquent, c’est donc avec un indéniable plaisir que je me suis réconcilié avec EDITORS, et que je vous invite à en faire autant – même si vous n’étiez pas brouillés avec eux à la base. Les retrouvailles n’en seront que plus vibrantes. :-)
En savoir plus : Le site officiel d'EDITORS. Écouter : La page MySpace d'EDITORS. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip de "You Don't Know Love", qui dépoussière Maurice Béjart d'une manière assez décapante.
. . . . ROXY EPOXY AND THE REBOUND - Band Aids On Bullet Holes (Metropolis / Damaged Goods)
Voila un come back auquel on ne s’attendait guère. ROXY EPOXY fut la chanteuse d’un groupe américain nommé THE EPOXIES et qui signa deux albums et un maxi dans la première moitié des années 2000. Sans être révolutionnaires, THE EPOXIES donnaient dans un post-punk énergique, totalement inspiré de DEVO, et furent parmi les premiers groupes à afficher le revival 80’s qui allait dominer la décennie. Puis le groupe se sépara sans trop faire de vagues, ayant sans doute donné tout ce qu’il avait à donner. C’est dire si l’on attendait peu un nouveau projet d’artistes si abîmés dans un concept passéiste. Et pourtant, accompagnée d’un nouveau groupe, la charismatique chanteuse se fend d’un premier album extrêmement prometteur, même s’il demeure encore quelque peu sous l’écrasante influence de son premier groupe. « Band Aids On Bullet Holes » marque avant tout le virage plutôt heureux de ROXY EPOXY vers une atmosphère plus gothique et plus sombre, même si les douze morceaux de cet album demeurent pour la plupart dans un post-punk sautillant, saturé de synthétiseurs analogiques. DEVO se croise ici avec les tout premiers SIOUXSIE & THE BANSHEES, et les guitares cèdent assez régulièrement aux échos des pédales flangers. Le résultat est enthousiasmant, quoique encore un peu trop linéaire dans l’écriture musicale. Néanmoins des titres moins punks et plus « gothic rock », comme "I Know I Know", "Dependence Leads Your Fortune", "Lola’s Vision" et "1000" présagent du meilleur, même s’ils tranchent ouvertement avec le reste de l’album, encore trop orienté EPOXIES. Mention spéciale pour "The Spider And The Leach", sans doute le meilleur morceau, et un chef d’œuvre du genre gothique. Bref, un disque qui devrait réconcilier les fans de la scène post-punk actuelle et les inconsolables du gothique des années 80, même si on peut se dire que si l’effet est transformé, le meilleur de ROXY EPOXY est encore à venir.
En savoir plus : Le site officiel deROXY EPOXY. Écouter : La page MySpace de ROXY EPOXY. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip de "The Spider And The Leach", première vidéo musicale au monde à être entièrement filmée par webcam, et ça se voit grave... :-)
. . ESPERS - III(Wichita Recordings / Drag City Records)
Difficile de parler d’ESPERS objectivement, mais ce serait criminel de ne pas le faire du tout. Ce groupe issu de Philadelphie, apparu au début des années 2000, a joué sans le savoir un rôle capital dans ma résurrection en 2007, suite à la lente dépression qui m’avait rongé après la rupture avec mon ex-compagne l’année précédente. Ces quelques détails ô combien incongrus dans une chronique d’album permettent néanmoins de comprendre comment j’ai passé presque une année entière à n’écouter que les albums d’ESPERS, et les nombreux side-projects de ses membres et intervenants, et à quel point ce retour aux sources musical a préfiguré mon propre retour aux sources. ESPERS, ça n’est pas seulement un groupe, c’est toute une époque qui rejaillit sous une forme plus aboutie, mieux produite, mais aux racines fermement implantées dans le « flower power ». Car bien qu’axé autour de trois personnes, Greg Weeks (guitare, chant, percussions), Meg Baird (guitare acoustique, chant) et Brooke Sietinsons (violoncelle, chant), ESPERS est moins un groupe qu’une communauté à géométrie variable, qui depuis 2003 dépoussière la musique folk européenne, tout en l’enrichissant de guitares électriques psychédéliques et de sonorités expérimentales très inspirées du post-rock, ressuscitant un genre musical éphémère très en vogue à la frontière des années 60 et 70 : l’acid-folk. Après l’album « I » (2003) et le mini-album de reprises « The Weed Tree » (2005), ESPERS avait signé son chef d’œuvre avec « II » (2006), accueillant près d’une dizaine de musiciens supplémentaires et flirtant ouvertement avec le rock progressif. « II » reste pour moi l’un des meilleurs albums de toute l’histoire du rock, un disque dont chaque composition est un chef d’œuvre de beauté, de mélancolie et de noirceur. Car ESPERS a beau être une sorte de réunion de néo-hippies américains, sa musique est terriblement empreinte de tristesse et de nostalgie, ne semblant raviver les années 70 que pour mieux pleurer leur mort. En réalité, ESPERS renoue justement avec les racines même de la folk, c’est-à-dire celle d’une musique qui tire son essence du même contexte que le blues : la vie, la solitude, le malheur et le grand désespoir de l’être humain conscient de son sort. On a longtemps reproché au groupe cette complaisance dans une morbidité bien éloignée d’un « songwriting » folk plus classique ou de l’aspect ouvertement festif des folklores pour touristes. Peut-être les membres d’ESPERS s’en sont-ils émus, car pour ce troisième opus, on sent tangiblement que la musique se tourne plus résolument vers la lumière. Cependant, les intentions sont une chose, le résultat en est une autre : certes, « III » est un album bien plus lumineux et onirique que « II », et se rapproche à la fois d’une folk plus classique et du rock psychédélique américain de la fin des années 60, résolument positif et coloré. Il n’empêche qu’à côté de n’importe quel autre disque folk, « III » reste un assez mauvais trip, malgré la quasi-disparition des bruitages ténébreux et la discrétion très sobre des synthétiseurs. Si la ballade "I Can See Clear", qui ouvre l’album, est volontiers lumineuse, les ténèbres se réinstallent rapidement et la musique retrouve vite cette espèce de pesanteur résignée, omnipotente, qui est si familière aux compositions du groupe. Seul autre petit rayon de soleil, "Caroline", le titre le plus accessible et le plus mis en avant par le label, draine malgré tout une assez déchirante mélancolie, accentuée par les arrangements à l’orgue. Il était difficile pour ESPERS de faire un chef d’œuvre supérieur encore à leur précédent opus. Très philosophiquement, le groupe n’a même pas cherché à s’y atteler. En ce sens, « III » est plutôt un album de transition, l’occasion de s’essayer à de nouvelles formes musicales. On notera d’ailleurs quelques originalités assez réussies, comme le jeu sériel du violoncelle dans "That Which Darkly Thrives", le blues acoustique de "Another Moon Song" ou les arpèges hypnotiques de "The Road Of Golden Dust". D’autres titres plus classiques, comme "Sightings" ou "Colony", permettent de faire le lien sans trop de mal avec les précédents albums d’ESPERS. Beaucoup moins envoûtant que « II », « III » n’en est pas moins un excellent album, dont on ne cesse de redécouvrir la qualité d’écriture à chaque nouvelle écoute. Plus lumineux, il n’en est pas pour autant plus accessible, le groupe ayant développé davantage encore son écriture, et s’essayant avec bonheur à de nouvelles structures musicales qui contribuent à nous ramener encore plus loin dans la musique psychédélique des années 70. Peace, love and acid-folk ! :-)
En savoir plus : Le site officiel d'ESPERS. Écouter :La page MySpaced'ESPERS. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le groupe étant totalement allergique aux clips, il ne vous reste plus qu'à écouter "Caroline" sur YouTube...
. . JESSIE EVANS – Is It Fire ?(Fantomette Records)
Elle en a fait du chemin, la petite JESSIE EVANS, depuis presque dix ans, à l’époque où elle officiait comme saxophoniste d’un groupe death-rock californien nommé SUBTONIX. Après le projet THE VANISHING, qui accoucha de deux chefs d’œuvre d’un death-rock semi-synthétique qui sont déjà des classiques du genre, JESSIE EVANS avait plaqué ses deux coéquipiers pour s’enfuir bras dessus bras dessous avec BETTINA KÖSTER, l’ex-chanteuse de MALARIA, combo féminin post-punk et culte des années 80. Il en résulta le projet et album éponyme AUTONERVOUS, que j’eus l’honneur de critiquer ici même dans mon Millésime 2006, en janvier 2007. Un album nettement moins gothique, plus ouvertement électronique, mais qui manquait quelque peu d’énergie et de maîtrise. Trois ans auront été nécessaires à JESSIE EVANS pour enterrer ce projet tout comme sa relation avec BETTINA KÖSTER. Définitivement exilée à Berlin, JESSIE EVANS y a fondé son propre label et a enfin sorti un premier album solo, uniquement sous son propre nom, et avec l’amicale participation de BUDGIE (SIOUXSIE & THE BANSHEES, THE CREATURES). « Is It Fire ? » est un album totalement déconcertant au premier abord, puisqu’il rompt assez brutalement avec l’univers gothique pour donner dans une new-wave d’inspiration latino-américaine, où JESSIE EVANS rend hommage à ses racines mexicaines. On pense à JAMES CHANCE, bien sûr, mais JESSIE EVANS arrive à créer une texture sonore assez unique, faite de programmations électroniques d’une grande sobriété, rehaussées de percussions latines, de trompettes mexicaines et bien sûr de son inséparable saxophone. L’ensemble surprend par son métissage, mais l’album demeure néanmoins d’une surprenante cohérence, d’une production parfaite et totalement maîtrisée, et d’un véritable talent de compositrice. L’anglais et l’espagnol se télescopent tout au long de cet album d’une grande accessibilité, qui trace un inattendu trait d’union entre le monde latin et la new wave, sans jamais sombrer dans la caricature ou l’easy listening. Point d’orgue de ce petit chef d’oeuvre, le long instrumental "To The Sun", qui clôt l’album, rend un hommage modeste mais réel à SUN RA, le créateur du free-jazz. « Is It Fire ? » est donc un album léger mais brillant, chic et tendance, qui séduira autant les inconsolables de THE VANISHING que les bobos snobinards. Le manque de moyens de JESSIE EVANS et de son label n’ont pas pu donner à cet album la promotion qu’il méritait, et son succès critique en est d’autant plus resté d’estime, mais ne vous privez pas pour découvrir ce pur joyau musical, qui fait exploser en un seul roulement de castagnettes toutes vos idées reçues sur les artistes issus de la scène gothique.
On attendait beaucoup de FEVER RAY, le nouveau projet solo de la suédoise Karin Dreijer Andersson, chanteuse et moitié du duo THE KNIFE, qui a signé deux albums essentiels des années 2000, « Deep Cuts » (2004) et « Silent Shout » (2006), deux bijoux de pop synthétique glacée et fortement inspirée de la new wave nordique des années 80. Pourtant, force est de constater qu’à défaut d’être un mauvais disque, FEVER RAY déçoit grandement, essentiellement parce que ne s’affranchissant pas assez de la musique de THE KNIFE, il en apparaît comme une version édulcorée, affadie et privée des originalités rythmiques que l’on devine plutôt imputables au frère de Karin, Olof Dreijer. Mais non content d’être moitié moins bon que du THE KNIFE, l’album de FEVER RAY pèche réellement par une production assez cheap et désuète, boîtes à rythmes et programmations semblant dater du début des années 90, et évoquant les premiers travaux de THE ORB ou 808 STATE. Si tout cela était rythmé, on y trouverait bien un côté vintage, en se forçant un peu. Seulement voilà, l’autre influence écrasante de Karin Drijer Andersson, c’est KATE BUSH. Si la grande dame anglaise est aujourd’hui une institution, il faut bien avouer qu’un grand nombre de ses albums accusent un méchant coup de vieux, notamment au niveau du son des synthétiseurs et des rythmiques. Et c’est précisément ces arrangements surannés que FEVER RAY s’évertue à imiter, pour une démarche artistique somme toute mystérieuse, mais dont le résultat final est que l’on a vraiment l’impression d’écouter une vieillerie d’un autre âge en se demandant comment on a pu aimer cela à l’époque. Et lentement, tandis que les morceaux se suivent et se ressemblent, l’auditeur décroche lentement sans espoir de retour. Néanmoins, il ne faut pas noircir le tableau : Karin Dreijer Andersson est avant tout une bonne mélodiste, avec une patte bien reconnaissable, et les fans de THE KNIFE ne s’y tromperont pas. L’album peut ennuyer, mais il ne déplaît pas, et peut se jouer comme fond musical sans le moindre problème, d’autant plus que les trois ou quatre premiers morceaux sont effectivement assez inspirés. C’est un travail honnête, sincère et réfléchi. Simplement, il manque cette magie, cette folie créative qui saute aux oreilles lorsque l’on écoute THE KNIFE. « Fever Ray », l’album, est un fort joli coquillage, mais un peu creux, et lorsque l’on y porte l’oreille, on entend effectivement le ressac de la mer, mais le va et vient des vagues, au bout de 48 minutes, c’est tout de même un peu lassant, ou alors, c’est que l’on a vraiment le pied marin. Ceci dit, en attendant le prochain album de THE KNIFE, il n’est pas interdit de se laisser mollement bercer par ce FEVER RAY aux allures de pause café, ou plutôt de pause verveine. En plus, aucune chance d’attraper le mal de mer, ça balance bien trop lentement. :-)
En savoir plus : Le site officiel de FEVER RAY. Écouter : La page MySpace de FEVER RAY. Dorian Wybot vous invite à regarder : le clip tranquille, très tranquille, de "When I Grow Up", où vous apprendrez utilement comment faire bouillir une piscine sans que ça déborde trop.
. . FISCHERSPOONER - Entertainment (Lo Recordings)
Voici la triste histoire d’un groupe fait et défait par la presse. Projet mégalomane de deux ex-étudiants en design et en vidéo, FISCHERSPOONER, rencontre du musicien Warren Fischer et du vocaliste/vidéaste Casey Spooner, déboulait en 2000 avec un tube dance glacial, "Emerge", qui fit les beaux jours de tous les dancefloors de l’époque. Présenté à l’époque comme les DAFT PUNK des années 2000, FISCHERSPOONER remit rapidement les pendules à l’heure : ils ne faisaient pas de la dance, mais de la pop synthétique, fortement inspirée des années 80, et dans un esprit arty et (horreur !) intellectuel. Cette cérébralité tourné vers l’art et la mode, FISCHERSPOONER la mit en scène dans son premier album « #1 » (2003), que la presse s’acharna à ranger derrière l’étiquette « électro-clash », dans le désir bien vain et bien journalistique de créer de toutes pièces un courant artistique dont ils ne sont pourtant jamais vraiment partie prenante. Et voici donc FISCHERSPOONER estampillés groupe techno-pop-années-2000, qu’ils le veuillent ou non. Malheureusement, là aussi, si les deux larrons de FISCHERSPOONER assumaient fort bien le caractère électronique de leur musique, ils ne tenaient pas le moins du monde à ne jamais lever le nez de leurs ordinateurs, et souhaitaient non seulement intégrer de vrais instruments à leur musique, mais aussi la développer sur un format plus pop et moins orienté dancefloor, quelque part entre les mélodies de KRAFTWERK et celles de PET SHOP BOYS, avec un petit côté rock FM en sus. C’est ce qui fut fait dès le second album, « Odyssey » (2005), véritable petit bijou pop, chef d’œuvre de composition et de production, qui fut néanmoins un des plus gros bides commerciaux de la décennie, et ce, en dépit du single "Never Win" qui bénéficia d’une certaine exposition. C’est hélas un sort assez courant chez tous les artistes qui refusent de rentrer dans une case. Le public électro trouva cela trop pop, le public pop trouva cela trop électro, et ce fut fini. Hélas pour eux, FISCHERSPOONER avait été signé par une major enthousiaste, Capitol, qui les mit sans remords à la porte. Il fallut donc pas moins de quatre ans au duo pour retrouver un label, en l’occurrence le label underground et expériemental Lo Recordings, connu surtout pour avoir publié les albums solos de THURSTON MOORE, le guitariste de SONIC YOUTH. C’est donc sur cette structure assez confidentielle que FISCHERSPOONER a sorti finalement son troisième album, « Entertainment », que l’on peut résumer en disant qu’il est le chaînon manquant entre « #1 » et « Odyssey ». Largement aussi électronique que le premier album, mais affichant des mélodies pop plus proches du deuxième, FISCHERSPOONER tente d’assez jolie manière de justifier sa métamorphose en publiant cet excellent compromis, qui par ailleurs se trouve être un très bon disque. Sans surprise, soit, mais toujours délectable après quatre ans de silence. Mené par le single "We Are Electric", hommage à peine voilé au "Are Friends Electric ?" de GARY NUMAN, « Entertainment » aligne dix perles inspirées, oscillant entre synth-pop et disco glacé, aux mélodies imparables et aux arrangements extrêmement soignés, d’où l’on isolera notamment le très expérimental "Amuse Bouche" et l’hommage (encore un !) aux facéties francophones de KRAFTWERK intitulé "Danse en France". « Entertainment » est donc plutôt une réussite, même si l’on ne hurlera pas non plus au chef d’œuvre. Les deux membres de FISCHERSPOONER signent l’album que l’on attendait d’eux, et le font avec tout le sérieux et la probité d’une lettre de motivation. Le temps de la reconquête sera pour plus tard, mais gageons qu’ils sauront nous surprendre et nous séduire davantage encore qu’ils ne le font aujourd’hui. C’est en tout cas tout le mal qu’on leur souhaite.
Toujours aux Etats-Unis, et toujours dans la synth-pop post new-wave, qui fut indéniablement très présente cette année, voici un nouveau groupe très prometteur, déniché par le label Sub Pop, qui, depuis la découverte et le succès de CSS, ne cesse d’égratigner son image de label grunge made in Seattle, et franchement, ça fait du bien ! HANDSOME FURS était apparu il y a deux ans avec un premier album, « Plague Park », totalement électrique et folk-rock, et surtout terriblement quelconque, un album comme il en sort une bonne centaine par an en moyenne. Peut-être est-ce cette inanité là qui les a poussés de manière assez surprenante à brancher le synthétiseur et la boîte à rythmes, et ce, sans poser complètement les guitares. Indéniablement, c’était une bonne idée. Sans être d’une originalité démente, « Face Control » est un excellent album d’électro-rock, baigné dans la new wave et le post-punk. Le chant de Dan Boeckner garde une couleur rock, avec ses accents à la BRYAN FERRY, tandis que guitares et électronique se marient avec une surprenante harmonie. Certes, les compositions sont souvent inégales, passent du post-punk synthétique, à la power-pop teintée de rock’n’roll, en commettant quelques bluettes new wave très inspirées de SIMPLE MINDS. Sur le plan de l’écriture, les morceaux ne se détachent parfois pas assez des atavismes folk-rock du groupe, on sent que certaines compositions écrites à la guitare ont été adaptées à la va-vite au synthétiseur, mais en règle générale, les habillements sonores sont très réussis et totalement envoûtants. Cela préfigure du mieux, pour peu que le groupe transforme son essai de manière plus aboutie. Une mention spéciale pour "Legal Tender", "Officer of Hearts", "Thy Will Be Done" et "Evangeline", qui demeurent les morceaux les plus aboutis de cet album sympathique et sans prétention.
Écouter : La page MySpace deHANDSOME FURS. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip à déconseiller aux âmes sensibles de "I'm Confused", dans un esprit assez proche des films gore des années 80.
. . GRACE JONES - Hurricane (Wall Of Sound)
Je pouvais difficilement passer à côté de ce qui fut un des retours les moins attendus, et même les moins annoncés, de la scène internationale : celui de l’icône glacée des années 80, la sculpturale GRACE JONES. Cette ancienne top-model, reconvertie d’abord comme comédienne, puis comme chanteuse disco, avant de trouver son style musical définitif en 1980, n’avait pas sorti d’album depuis 1989, et il y avait peu d’espoir que l’on n’entende jamais parler à nouveau d’elle. Pourtant, à 60 ans, à peine altérée par l’âge, GRACE JONES a effectué un retour remarqué sur le fameux label électronique Wall Of Sound. GRACE JONES, c’est avant tout un physique et un look, celui que peaufina son compagnon d’alors, le français Jean-Paul Goude, qui fit de cette grande Noire androgyne une femme-robot aussi inquiétante qu’attirante, qui laissa aux années 80 quelques grands titres, comme la reprise glacée du "Love Is The Drug" du ROXY MUSIC, celle de "La Vie en Rose" d’EDITH PIAF, et surtout les deux tubes planétaires "Libertango (I’ve Seen That Face Before)" et "Slave To The Rhythm". Pour ce nouvel album, GRACE JONES a su faire le bon choix, d’abord en reprenant une bonne partie de ses musiciens de toujours, et ensuite, en faisant appel à quelques producteurs électroniques de renom, des vieux (Brian Eno, Bruce Wooley), et des plus jeunes (Ivor Guest, Will Johnstone), accompagnés de près d’une trentaine de jeunes musiciens de tous horizons et de quelques prestigieux invités (TRICKY, WENDY & LISA, ALEXANDRE BALANESCU). Avec une telle équipe, « Hurricane » pouvait difficilement être un mauvais disque, et effectivement, ce qui aurait pu être un come back désespéré ou opportuniste s’avère être tout simplement un des meilleurs albums de GRACE JONES, toutes époques confondues, si ce n’est le meilleur. La diva a su récupérer à la fois l’héritage trip-hop des années 90 (et notamment le son du « Mezzanine » de MASSIVE ATTACK) en y ajoutant un côté lounge-rock particulièrement aérien qui donne à l’ensemble de l’album un caractère mélancolique très touchant, que vient contrarier en contrepoint le chant glacé et désincarné de GRACE JONES. Oscillant entre trip-hop, rock indé et réminiscences reggae, « Hurricane » peut néanmoins sembler quelque peu daté tant il reflète plutôt le son des années 90 que celui des années 2000, mais la qualité des compositions, des arrangements et de l’interprétation donne à cet album un aspect absolument intemporel, sans doute bien plus intemporel que ne l’ont jamais été les albums de GRACE JONES jusqu’à aujourd’hui. Certains regretteront sans doute que la musique de GRACE JONES ait perdu ce caractère glacé, synthétique, propre aux années 80. Mais outre que la chanteuse, et sa voix très particulière, conservent quelque chose de glaçant que ni la chaleur de la basse, ni l’exotisme des rythmes ne parvient à tempérer, jamais les chansons de GRACE JONES n’auront été aussi touchantes, aussi profondes, aussi bouleversantes, par-delà les clivages de genre et les cultures musicales. A l’heure où l’on ose encore prétendre que Michael Jackson fut le pionnier d’une musique totalement métissée, il est bon de se souvenir que bien avant lui, des artistes bien plus recommandables et bien plus créatifs, dont GRACE JONES, ont su jeter un pont entre les musiques noires et les musiques blanches, et non pas en jouant sur ce qu’elles peuvent avoir de plus racoleur ou de plus universel, mais sur ce qu’elles peuvent avoir de plus profond, de plus humain et de plus musical, tout simplement. Aussi, si ce n’est encore fait, je ne peux que vous inviter à découvrir ce magnifique album passé un peu trop inaperçu et qui consacre la carrière d’une artiste qui a toujours eu le souci de repousser les limites de la création artistique, en dépit de sa renommée et du nivelage par le bas du monde de la pop.
Je l’attendais avec délectation, ce jour où il me faudrait parler sur ce blog de MAGMA, l’un des groupes les plus extraterrestres qu’ait jamais connu notre planète, au propre comme au figuré. MAGMA n’est pas seulement le groupe français le plus connu à l’étranger, il n’est pas seulement cet orchestre à géométrie variable qui va fêter cette année ses 40 ans d’existence. MAGMA, c’est surtout une musique totalement hors du monde et hors du temps, un mélange improbable entre jazz-rock et musique classique contemporaine, le tout hachuré de borborygmes gutturaux vaguement germaniques, soi-disant d’origine extra-terrestre, que le leader et batteur CHRISTIAN VANDER prétendait recevoir par télépathie durant ses rêves. Cette langue, le kobaïen (de la planète Kobaïa, avec laquelle VANDER était en lien astral), loin d’être improvisé, a la particularité d’être une langue tout à fait articulée, cohérente, nantie d’un riche vocabulaire, à défaut d’être véritablement agréable à l’oreille. Pourtant, ce qui semblait de prime abord une toquade de farfelu se révéla être un concept particulièrement vendeur : le kobaïen n’étant compris par personne, sinon quelques initiés, la musique de MAGMA ne souffrait donc d’aucune barrière de la langue, ni d’aucune limite culturelle. Ce qui semble extra-terrestre en France le semblera tout autant à n’importe quel point du monde. De la musique de MAGMA, addictive pour les uns, totalement insupportable pour les autres, on a à peu près tout dit, si ce n’est qu’elle est au jazz-rock, ce que la musique de SLAYER est à LED ZEPPELIN : une adaptation achevée au bazooka. Car la musique de MAGMA est brutale, primaire, barbare, du moins dans sa forme. Elle est un hymne de guerre, une chanson de geste, et c’est souvent cette brutalité-là qui désarçonne l’auditeur, peu habitué à tant de violence dans le jazz. Pourtant toute l’originalité de MAGMA réside en cette fascinante fusion : marier Wagner avec Coltrane. Né en 1970, MAGMA signa sept chefs d’œuvre jusqu’en 1978, avant de décliner, le temps d’un « couac » en 1984, puis de s’éteindre à jamais. A jamais ? Du moins le croyait-on, jusqu’à ce que CHRISTIAN VANDER recompose MAGMA dans une version augmentée d’une véritable chorale en 1996. De nombreuses tournées et concerts plus tard, CHRISTIAN VANDER se décida à exhumer de vieilles partitions écrites dans les années 70 et jamais enregistrées, et de les sortir de nos jours. Le premier album de la reformation fut « K.A. » (2004), indéniablement un pur chef d’œuvre et sans doute l’un des meilleurs albums de MAGMA, qui fit là un retour fracassant et surtout convaincant. Sans aucune concession à la modernité, avec un enregistrement 100% live et une équipe de musiciens totalement investis dans leur art, MAGMA retrouvait l’inspiration des temps anciens, à défaut de la folie, quelque peu envolée avec la jeunesse et ses drogues illicites. La qualité d’écriture, la puissance lyrique du nouveau MAGMA compensait plus que l’on espérait son assagissement. Il a fallu néanmoins attendre cinq ans pour qu’une nouvelle partition soit immortalisée. « Emëhntëtt-Rê », deuxième album du nouveau MAGMA, tient lui aussi toutes ses promesses, bien que l’album soit un cran en dessous du précédent. Non que l’on mette sérieusement en doute la réalité préhistorique de cette partition, mais il faut bien admettre qu’ « Emëhntëtt-Rê » ne possède pas la cohérence de « K.A. », et sonne déjà bien plus comme un collage discutable de morceaux aux ambiances différentes. Ainsi, si l’album s’ouvre de façon assez lumineuse, notamment grâce à la réinterprétation de deux fragments déjà exploités en 1976 sur l’album « Üdü Wüdü », il se poursuit vers une gradation dans les ténèbres, cessant assez brusquement d’être mélodique pour sombrer peu à peu dans une torpeur quasi-industrielle, où la puissance rythmique et la démonstration de force priment sur tout le reste, sans le souci d’équité et d’équilibre que l’on trouvait aussi parfaitement répartis sur « K.A. ». Bien sûr, un tel extrémisme musical a au moins un intérêt : celui d’éviter de se répéter, surtout dans le contexte d’une musique si répétitive. Faire un « K.A. » n°2 aurait été d’un intérêt médiocre, et CHRISTIAN VANDER l’a bien compris. D’où cette longue descente aux Enfers, qui se termine sur un "Funëhrarïum Kanht", sorte de marche funèbre dissonante qui n’est pas sans évoquer les premiers albums d’ART ZOYD. En choisissant de descendre plus profond dans les ténèbres, MAGMA a su justifier encore une fois son nouvel album, et si on se laisse sans trop de mal envoûter par cette nouvelle symphonie torturée, il est tout de même difficile de se cacher que sur le plan mélodique ou même strictement musical, tant de noirceur et de radicalité rythmiques tombent tout de même à point nommé pour occulter une inspiration parfois un peu trop légère. A noter que l’édition CD propose en bonus un DVD dans le style « making of », qui permet entre autres de contempler CHRISTIAN VANDER en pleine séance de torture psychologique de musiciens, un caractère dû au fait de son exigence musicale de virtuose particulièrement extrême. De là, sa réputation de dictateur sans âme mais aussi de professeur de musique exceptionnel, ce qui fait que l’on peut dire encore aujourd’hui que tout musicien qui a joué suffisamment longtemps dans MAGMA peut, par la suite, jouer absolument n’importe quelle musique dans n’importe quel contexte. Et dans l’ensemble, c’est assez vrai…
En savoir plus : Le site officiel de MAGMA et de son label. Écouter : La page MySpace de MAGMA. Dorian Wybot vous invite à regarder :Une vidéo live d'assez bonne qualité d'un des mouvements d' "Emëhntëtt-Rê", avec des plans fabuleux sur les expressions faciales d'un CHRISTIAN VANDER totalement en transe.
. . MISS KITTIN & THE HACKER - Two (Nobody's Business)
Déjà huit ans que deux DJ’s français, un peu lassés de la house et de la techno minimale, se lançaient dans une sorte de résurgence électronique des débuts de la new wave au travers d’un album étonnamment fauché, mal produit et dont l’amateurisme musical et vocal allait durablement marquer les esprits comme une véritable innovation musicale. Quelque journaleux en mal de sensation baptisèrent cela « électro-clash », et le phénomène MISS KITTIN & THE HACKER était lancé pour un ou deux ans, propulsant le label International Dee-Jay Gigolo, comme la plaque tournante de cette scène morte avant d’être née. Depuis le temps a passé : THE HACKER a publié en 2004 son très bon « Rêves Mechaniques », qui ne donna hélas pas de postérité, tandis que MISS KITTIN signa un assez médiocre « I :Com » (2003), qui ne convainquit personne. L’an dernier, MISS KITTIN avait néanmoins fait un brillant retour avec « Batbox », un album brillant, excellemment produit et composé, qui la ramenait, un peu tard, sur le devant de la scène. Cette année, c’est au tour du duo mythique, enfin réunis, de signer un deuxième et tardif album. Là aussi, je ne tarirai pas d’éloges. Non que ce soit d’une folle originalité, puisque « Two » se contente d’osciller de manière très prévisible entre post-new wave et post-acid-kraftwerkienne. C’est carré, facile à comprendre, efficace, idéal pour le dancefloor, agréable aussi chez soi. Bref, il n’y aurait de mal à en dire que si on ne savait pas à qui on avait affaire. Or, il faut être honnête : « Two » possède une inspiration et une production d’une qualité exceptionnelle, ce qui n’était pas le cas du premier album. Plus mélodique, plus abouti, il est effectivement moins crédible comme album culte enregistré sur quatre pistes dans une cave. Mais qui s’en plaindra ? L’album est réussi, et s’autorise un côté plus disco, plus aérien : KRAFTWERK y côtoie sans trop de dommages GIORGIO MORODER, et "1000 Dreams", aussi new wave soit-il, forme un tube bien plus décent que "Frank Sinatra". « Two » est en fait un prolongement assez réussi, plus mécanique, plus agressif, du « Batbox » de MISS KITTIN, et si on plissera quelque peu le nez sur quelques « bombes » un peu trop orientées dancefloor comme "Indulgence" ou la reprise assez binaire du "Suspicious Minds" d’ELVIS PRESLEY, on appréciera avec bonheur quelques titres très prenants comme "Party In My Head" ou surtout "Inutile Eternité", assurément le meilleur titre de l’album. Pour conclure, je recommanderai une écoute approfondie de ce « Two », particulièrement si vous regardez aujourd’hui votre exemplaire de « First » en vous disant « Comment j’ai pu un jour aimer ça ? ». MISS KITTIN & THE HACKER ne sont plus au sommet de leur gloire, mais ils sont au sommet de leur art. Ce serait vraiment dommage de ne pas en profiter. :-)
Il est rare que j’aborde ici des autoproductions, souvent difficiles à trouver et d’une qualité sonore moyenne, mais je dérogerai à la règle pour le premier album d’un jeune groupe de Nantes évoluant dans le rock gothique à l’américaine, dans un esprit assez voisin de MEPHISTO WALZ, FAITH & THE MUSE (le côté médiéval en moins) ou plus lointainement CHRISTIAN DEATH. Malgré leur nom français, LES MODULES ETRANGES chantent uniquement en anglais sur une musique caverneuse authentiquement gothique. Bien qu’encore un peu vacillante, la voix d’Azia, la chanteuse se joue subtilement des échos et de la réverbération pour s’incarner de manière assez fantomatique. Certes, la production et surtout le mixage sont quelque peu à revoir. La basse est trop à gauche, la guitare est trop en retrait, certains effets percussifs sonnent étonnamment sourds… Mais cet amateurisme de finition, s’il choque un peu l’oreille au début, replonge le (presque) vieux briscard que je suis à cette époque glorieuse de la fin des années 80 où je posais sur ma platine des galettes underground tirées à 500 exemplaires et qui ne sonnaient pas forcément mieux que cela. Privilégier l’émotion, la sincérité, la dépression même, à la finalisation technique, au peaufinage artistique, n’est-ce pas finalement la véritable raison d’être de cette musique gothique parfois appelée « batcave », et finalement aussi facile à distinguer qu’une chauve-souris dans une cave à peine éclairée ? On pourra débattre ou non de la chose, mais toujours est-il qu’en dépit de cette production un peu limite, LES MODULES ETRANGES a tout ce qu’il faut pour se faire un nom bien plus conséquent sur la scène gothique, pour peu qu’ils tombent entre les mains d’un label motivé et d’un producteur talentueux. Les mélodies sont là, puissantes, retorses, envolées. La basse ronronne, la guitare hurle à la lune, la voix s’éparpille en volutes évanescentes. Rien de novateur, certes, mais un excellent rock gothique à l’ancienne, joué avec une maîtrise et une assurance surprenante. « Dawn » aurait pu être enregistré dans les années 80, et il n’y a guère que la boîte à rythmes un peu sophistiquée qui sonne plus moderne, car sur le plan instrumental, l’illusion est saisissante. On retiendra de cet album quelques morceaux très forts, comme "Nightmare", "Cindy (I Won’t Whit Any Longer)", le déchirant "Changing" ou l’excellent "Sad Partying People" aux réminiscences très JOY DIVISION, période « Closer ». Bref, en dépit de ses limites techniques, « Dawn » est assurément l’un des meilleurs albums gothiques français de ces vingt dernières années, et même si la renommée du groupe reste encore confidentielle, espérons que les choses vont évoluer et nous gratifient encore longtemps d’aussi bons disques. Il y a déjà quelques années que je n’écoute plus de rock gothique, lassé des clichés que cette musique véhicule, et LES MODULES ETRANGES m’y ont ramené avec bonheur, et même un brin de nostalgie. Souhaitons donc que cette « aube » ne soit pas l’ultime crépuscule d’un genre musical singulièrement en fin de parcours.
Il est d’étranges destins musicaux. MOUNT SIMS, aka MATT SIMS, avait tout pour devenir une sorte de DAVID GUETTA à l’américaine, puisant à la fois dans une techno fortement inspirée par JEFF MILLS et un héritage electro-clash acquis plutôt sur des dancefloors européens. Oui, tout allait bien pour MATT SIMS, jusqu’à ce que soudain il tombe, tête la première, dans le gothique et le death-rock, engage deux musiciens et modifie, sans doute pour une question de droits, son nom en MT. SIMS. Et voici donc l’une des signatures les plus prometteuses du prestigieux label International Dee-Jay Gigolo (qui a révélé entre autres MISS KITTIN & THE HACKER, DOPPLEREFFEKT, DAVID CARETTA ou TERENCE FIXMER), partant pour les Etats-Unis afin de signer un album 100% new-wave/gothique sur Hungry Eye Records, le micro-label où sont signés SIXTEENS et BLACK ICE. Soyons honnêtes avec nous-mêmes : un tel suicide commercial valait bien qu’on s’y arrête, d’autant plus que l’album, bien qu’un peu brouillon, mérite assurément le détour. Entre synth-pop glaçant, post-punk et death-rock, MT. SIMS touche un peu à tout, avec un certain bonheur, et l’aide appréciable de JESSIE EVANS (THE VANISHING, AUTONERVOUS) au saxophone. « Happily Ever After », sorti dans les derniers jours de 2008, est donc une totale surprise, franchement agréable. Certes, MATT SIMS se perd parfois un peu dans des délires très personnels, mais l’ensemble dégage une certaine ambiance, plus schizophrénique que réellement morbide, mais plein de punch et d’énergie. Les titres "Continuations", "Playing For Keeps", "Love’s Revenge" et surtout, "The Bitten Bite Back", veritable hymne cold-wave qu’on croirait moulé dans les 80’s, forment le dessus du panier d’un album inspiré et d’une grande sincérité. Seul le morceau "Grave", single pourtant assumé de l’album, pèche quelque peu par excès de conformisme et par sa structure new wave un peu fade. Illustré en plus par un clip parfaitement ennuyeux du début à la fin, il s’en est fallu de peu que je passe à côté de l’album entier, qui évolue dans un style en fait totalement différent du single. Difficile de dire si l’album a eu quelque impact. Une chose est sure : MATT SIMS a perdu tout son public de base. Y a-t-il gagné une nouvelle audience ? A défaut de l’affirmer, on peut néanmoins certifier que MATT SIMS en est suffisamment content pour sortir fin janvier 2010 un deuxième album de MT. SIMS, sous le titre assez éloquent de « Happily Ever After… Again ». J’aurais certainement l’occasion de vous en parler ici même l’année prochaine. En attendant, pour les lecteurs curieux de toutes les pépites noires que je peux dénicher au fin fond des Etats-Unis, je ne saurais trop leur recommander de découvrir MT. SIMS et son premier album, très prometteur.
En savoir plus : Le blog officiel de MT. SIMS. Écouter : La page MySpace de MT. SIMS. Dorian Wybot vous invite à regarder : Faute de mieux, le très soporifique et fauché clip de "Grave". . . MARISSA NADLER - Little Hells (Kemado Records)
Pour son quatrième album, on attendait beaucoup de ce jeune prodige américain de la folk, dont le précédent opus, « Songs II : Bird On The Water » (2007) tenait véritablement du chef d’œuvre. Et pourtant, la magie cette fois-ci n’a pas opéré. C’est peu dire que d’affirmer que ces petits enfers sont sacrément tièdes, non que l’album soit véritablement mauvais, mais il est terriblement quelconque. En délaissant Greg Weeks (ESPERS), producteur du précédent album, pour Chris Coady (producteur de GRIZZLY BEAR, TRAIL OF DEAD et CASS MC COMBS, entre autres), MARISSA NADLER est clairement descendue d’un cran. Noyée dans une surenchère d’échos assez cheaps, les compositions se diluent dans un flou lointain qui leur fait perdre énormément de leur intensité. Si elles étaient aussi inspirées que pour « Songs III : Bird On The Water », ce serait là un moindre mal. Mais hélas, elles se contentent pour l’essentiel de ressasser des éléments des trois premiers albums, abandonnant à l’effet « écho » le soin de donner une spécificité propre à cet album. L’autre souci, et qui ne va pas en s’arrangeant, c’est que si MARISSA NADLER est une excellente mélodiste et une chanteuse assez fascinante, elle est en revanche une piètre guitariste, prisonnière de quelques accords trop semblables, joués avec la même persistance rythmique, à la fois minimale et mécanique. Si l’effet en est hypnotique et envoûtant dans une ambiance live, c’est par contre assez gênant lorsque l’écho renvoie en le démultipliant le vide sidéral de ces arpèges, dans une volonté d’expansion sonore qui rate assez sérieusement son but. En dehors de ce parti pris de production, qui demeure soumis avant tout aux goûts personnels de l’auditeur, qui peuvent fort bien différer des miens, « Little Hells » recèle néanmoins quelques beaux moments, notamment grâce aux titres "Heart Paper Lover" et "Mary Come Alive". On dégustera donc le peu de sève de cette nouvelle plante, en attendant un peu plus de richesse et d’inspiration pour le prochain album.
En savoir plus : Le site officiel deMARISSA NADLER. Écouter : La page MySpace de MARISSA NADLER. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip également bien peu inspiré de "River Of Dirt", un des titres les plus rock de l'album, mais bon, ça a le mérite de faire voir du pays. . . NORMA LOY - Un/Real (Infrastition)
Assurément le come back le plus inattendu de l’année. Le nom de NORMA LOY ne dira certainement rien aux plus jeunes d’entre vous, mais ce pseudonyme faussement féminin cache un duo d’expérimentateurs chevronnés qui signèrent entre 1982 et 1991 quelques uns des albums les plus enthousiasmants de la cold-wave française. Cold-wave, vraiment ? Difficile à dire, en fait. NORMA LOY, c’est au début deux jeunes fans de SUICIDE qui se lancent dans un projet électronique assez semblable à celui de leur groupe phare. Après un premier EP très sage mais où l’on sent déjà un vrai potentiel, les deux jeunes garçons vont se tourner vers une musique de plus en plus glacée, mais ouverte à un format pop. Deux EP et trois albums vont enrichir le projet d’harmonies de plus en plus subtiles, peaufinées par le travail visuel du chanteur Chelsea (sous le nom de Reed 013), et son obsession assez étrange pour les globes oculaires. NORMA LOY est aussi l’un des tous premiers groupes de la scène « gothique » française à intégrer le fétichisme dans son approche artistique, puis le butô, cette danse japonaise très torturée. Pourtant, au début des années 90, tout va s’arrêter assez brutalement, d’abord avec la sortie d’un album assez mauvais, intégrant des rythmiques plus techno, puis avec le décès soudain de l’une des danseuses, qui se trouvait aussi être la compagne du chanteur. Ce coup dur met un terme à la carrière de NORMA LOY, et le groupe disparu devint peu à peu mythique, au fur et à mesure que quelques uns de ses classiques, tels "1964 Shadows", "Lesbische Voodoo Teenagers" ou "Power Of Spirit" devenaient des standards de soirées gothiques. Seule une compilation, publiée à la fin des années 90, permit au groupe de se faire connaître de la nouvelle génération, les premières éditions CD sorties chez Eurobond étant désormais introuvables. L’initiative du jeune label francilien Infrastition permit, il y a quelques années, de voir le catalogue de NORMA LOY presque entièrement réédité et remasterisé, ce qui permit au duo de caresser quelque envie de reprendre ses instruments, et ce en dépit du fait qu’ils vivent désormais à 500 kilomètres l’un de l’autre. « Un/Real » naquit donc d’une situation nouvelle et bénéficia de technologies qui, en d’autres temps n’auraient pu permettre à cet album de voir le jour. Musiques, textes et arrangements furent donc enregistrés à un an d’intervalle, et complétés via l’échange de fichiers musicaux par Internet. Une chose est sûre : l’expérience est un succès sans précédent, puisque après 18 ans de silence, NORMA LOY signe avec « Un/Real » un véritable chef d’oeuvre. Bénéficiant d’une excellente production, NORMA LOY trouve le ton juste entre son identité sonore très 80’s et la part de modernité des arrangements. Rarement un album aura aussi bien tendu un pont par-dessus les années, avec la même aisance qu’il le fit par-dessus la distance. Disque ambitieux, mûrement travaillé, aux mélodies justes, aux arrangements parfaits, « Un/Real » est un modèle de production et d’équilibre, à la fois complètement synthétique et puissamment rock, de par l’ajout de guitares rythmiques et même de solos (!) envolés. Les plus indécrottables nostalgiques se défieront peut-être de ce son plus gros, plus étoffé, à mille lieues des réminiscences minimales de SUICIDE. Mais 30 ans après ses débuts, NORMA LOY pouvait difficilement revenir au dépouillement des premiers temps. Et si « Un/Real » est un album presque conceptuel, il est aussi d’une grande fidélité à l’esprit et aux mélodies du NORMA LOY des années 80. Il évite même avec brio les fautes de goûts et les quelques couacs un peu farfelus que le duo avait assez souvent coutume de composer, à titre d’expérience, dans ses années de jeunesse. Ici, on frôle d’autant plus la perfection sonore, que les mélodies sont inspirées, matures, savamment exploitées. NORMA LOY jaillit d’un passé lointain au sommet de son art, comme si pendant toutes ces années de silence, le groupe n’avait cessé d’évoluer et de se bonifier. Indéniablement, la performance est bluffante et le résultat saisissant ! Comme si la qualité musicale ne suffisait pas, « Un/Real », présenté dans un luxueux digipak, nous gratifie d’un imposant livret en papier glacé, présentant près d’une quinzaine de photographies de Reed 013, un peu plus colorées que par le passé, mais dont on reconnaîtra qu’elles s’inscrivent dans la grande tradition de NORMA LOY, qui fut toujours de soigner le design et le caractère artistique de ses pochettes d’album. C’est en tout cas une démarche d’une totale intégrité, qui serait de nature à vous dégoûter à vie du téléchargement. Que dire encore, si ce n’est que de "Bleeding Death Angel" à "Dreamland", en passant par le dantesque "Candles & Honey" et l’envoûtant "Masturbation Machine", sans oublier la surprenante reprise synthétique du "Dirt" de THE STOOGES, NORMA LOY signe un des meilleurs disques de toute l’histoire de la cold-wave et offre un addendum tardif mais merveilleux, dans tous les sens du terme, à une carrière exemplaire, dont on espère cependant qu’il n’est pas un simple bouquet final, tant on a envie que ça continue et que ça aille encore plus loin. Bref, cédez à « Un/Real », probablement le meilleur album de NORMA LOY, ou, en tout cas, un album totalement indispensable à tout amateur inconsolable des musiques froides des années 80.
PERE UBU, ça n’est pas seulement un groupe, c’est une institution. Depuis plus de 35 ans, le combo post-punk américain, avec à sa tête le mastodonte du rock DAVID THOMAS, poursuit une carrière constante, au rythme d’un disque tous les trois ou quatre ans, au mépris du star system, des exigences radiophoniques, et grâce à un public d’une grande fidélité. Depuis le fameux album « St Arkansas » (2002), à compter parmi ses meilleurs, PERE UBU était un peu en baisse d’inspiration et commençait sérieusement à se répéter. C’est sans doute cette platitude qui les a poussés à un projet absolument dément : une adaptation scénique en comédie musicale punk du « Ubu Roi » d’ALFRED JARRY, dont le groupe tire son nom. Sur le plan instrumental, PERE UBU retourne carrément aux sources, puisque pour la première fois depuis plus de 20 ans, le groupe réintègre quelques sonorités free-jazz à sa musique. Sur le plan conceptuel et littéraire, c’est évidemment aussi désastreux que l’on peut s’y attendre. Outre que l’humour d’ALFRED JARRY, accusant en plus le poids des ans, est aussi suranné que pratiquement impossible à traduire en anglais, DAVID THOMAS et son groupe sont des musiciens très créatifs, mais ne sont pas pour autant des acteurs de théâtre. Certes, le charisme très particulier du chanteur et sa voix unique sont un atout indéniable à l’interprétation du plus amusant des dictateurs, mais il est fort loin d’incarner l’Ubu de JARRY, franchouillard, égoïste, mégalomane et finalement assez peu torturé. Le concept étant bancal, les morceaux ne sont pas en reste. L’ambiance sonore est plutôt sympathique, résolument expérimentale, mais on sent beaucoup d’improvisation dans des mélodies souvent binaires, répétitives, sans cesse rabâchées dans des morceaux trop courts, inégaux, et qui ne sauraient compter parmi le meilleur de PERE UBU. Et pourtant, pour ce brillant hommage aux origines même de la création du groupe, il eût été bon que PERE UBU signe un album particulièrement mémorable. Hélas, c’est leur disque le plus faible depuis au moins quinze ans. A l’image de sa pochette hideuse, on a l’impression que cet album a été bâclé sans passion, ni discernement, sans trop remettre le travail sur le métier. « Long Live Pere Ubu », oserai-je le dire (mais oui, mais oui), a tout d’une éjaculation précoce. Reste que le groupe a suffisamment de bouteille (au sens propre comme au sens figuré) et de savoir-faire pour que l’on se laisse tout de même prendre à la folie collective de ce qui restera comme l’un des plus improbables concept-albums de l’histoire du rock. Il mérite que l’on y pose tout de même une oreille, ne serait-ce que parce qu’il y a quelque chose d’un peu réconfortant à savoir qu’en 2009, des artistes ont encore la possibilité de publier des albums aussi insensés sans que les labels leur claquent la porte au nez.
En savoir plus : Le site de PERE UBU. Écouter : La page MySpace de PERE UBU. Dorian Wybot vous invite à regarder : Un extrait éloquent du spectacle "Long Live Pere Ubu", filmé il y a quelques mois à Paris.
. . PLASTISCINES - About Love (Nylon Records / Because Music)
Je ne vous le cacherai pas : le deuxième album des PLASTISCINES fut mon gros coup de cœur de l’année qui vient de s’écouler ! Il y a deux ans, j’avais chroniqué sur ce blog leur premier album avec un certain enthousiasme, mais envisageant avec inquiétude que le groupe ne pouvait véritablement évoluer que si les jeunes filles évitaient de se cantonner aux bluettes post nouvelle vague dans l’esprit de leur "Zazie Fait de la Bicyclette", ce qui les enfermerait à jamais dans le gouffre sans fond de la chanson française, où finissent trop de punks dessoulés et de rockers repentis. Voilà en tout cas un piège que les trois jeunes rockeuses de St Cyr l’Ecole, enrichies d’une nouvelle batteuse, ont su éviter, en prenant leur billet pour les USA, seul pays à s’intéresser encore aux artistes talentueux, même s’ils sont français. (Re)découvertes donc par le jeune label Nylon Records, Katty Besnard (guitare, chant), Marine Neuilly (guitare, choeurs), Louise Basilien (basse, choeurs) et Anaïs Vandevyvere (batterie, chœur) ont été ainsi catapultées de Paris à Los Angeles, confiées au producteur Butch Walker (à qui l’on doit notamment les glapissements d’AVRIL LAVIGNE et PINK), et nous sont revenues piercées, tatouées, recoiffées, remaquillées (à la truelle) et relookées façon années 60 et 70. Votre mission, si vous l’acceptez, sera de faire oublier cette odieuse étiquette de « baby rockers » et ce look sage de filles de bonne famille. Désormais, l’heure est au glamour trash, à la « bitch » attitude, quelque part entre BLONDIE et PAT BENATAR. Miss Femme Fatale 1979, remise au goût du jour, dans une tentative – pas toujours très crédible – de transformer quatre adolescentes plutôt cool en rebelles chic et décadentes. Musicalement, la métamorphose est encore plus surprenante : adieu les riffs sur trois accords et la rythmique binaire. PLASTISCINES harmonise sa musique et son look, ralentit le tempo et s’ouvre à une power pop made in USA qui fleure bon, là aussi, les réminiscences fin 70’s. Le coup est audacieux : depuis près de quarante ans, tous les groupes français qui se sont laissés aller auparavant à une « américanisation » de leur musique se sont vautrés de manière historique. Et pourtant l’impossible devient possible, le miracle se produit : « About Love » est une petite merveille tout en couleurs, un mariage réussi entre rock européen et arrangements yankee. Il faut y voir le tour de force d’un producteur chevronné, mais aussi celui d’un jeune quatuor féminin qui confirme de manière bluffante ses talents de mélodiste. Des douze titres de cet album, chacun est une totale réussite dans son genre, à la frontière entre un « classic rock » très américain, une power-pop pré-new wave et un rock indé furieusement moderne. Ajoutez à tout cela une énergie glam qui n’est pas sans évoquer leurs aînés de EAGLES OF DEATH METAL, dont le tube "Wannabe in L.A." semble avoir été, pour les jeunes franciliennes, un véritable appel du destin. C’est en effet un peu de la magie de ce conte de fées californien, vécu par ces jeunes Cendrillons Puissance 4, qui donne à cet album un caractère particulièrement épanoui, vivant, éclatant de santé et d’énergie. La musique de PLASTISCINES est de celles qui remontent le moral, qui chassent le stress et qui vous donnent envie de bouger, de piétiner, de gratouiller de l’ « air guitar » comme quand vous aviez 14 ans. Rythmées, entraînantes, les chansons de PLASTISCINES sont aussi de nouveaux jalons dans un rock 100% féminin, qui assume sans complexes son côté paillettes et gentiment déluré. De l’amour, censé avoir inspiré cet album, les PLASTISCINES n’ont pourtant pas des choses très tendres à dire. En parcourant les paroles, majoritairement en anglais, on constate qu’il y est surtout question d’orgueils froissés, de disputes incessantes, de bad trip toute seule dans son coin, de séparations douloureuses et de retrouvailles amères. Toute la galerie des amourettes acides et complexes de l’adolescence, exprimées en mots simples et sans aucune prétention poétique. La musique ici exorcise le mal-être des paroles, et les sentiments troubles, les mots tant redoutés, deviennent des ritournelles pop inoffensives, donc libératrices. De par sa touchante sincérité, y compris dans ses paradoxes, « About Love » est un album émouvant pour n’importe quel cœur d’homme transfiguré par la fréquentation assidue de la sensibilité féminine. PLASTISCINES, c’est un peu de cet éternel féminin qui nous intrigue tant, nous déconcerte souvent, mais dont nous ne saurions jamais nous passer. Cependant, on aurait tort de s’arrêter à ces simples considérations hormonales, tant il est vrai, comme je l’ai dit plus haut, que l’album des PLASTISCINES vaut avant tout par ses qualités musicales, aussi conformistes puissent-elle parfois être. Sur le plan de la production, « About Love » frôle la perfection. Jamais surproduit, le son fait la part juste entre subtilités stéréophoniques et énergie rock purement électrique. Tout au plus pourra-t-on reprocher un mastering un peu trop uniforme et métallique. Côté technique instrumentale, le groupe a eu l’intelligence d’accorder enfin sa juste place à la basse, assez sacrifiée sur « LP 1 », et de trouver en sa nouvelle batteuse une musicienne hors pair, percutante et subtile dans son jeu de cymbales. Enfin, Butch Walker a su brillamment tirer partie des chœurs, qui enveloppent harmonieusement chaque mélodie d’une nuée vocale presque onirique et, là aussi, terriblement sensuelle. Quant aux morceaux eux-mêmes, du single "Barcelona" aux superbes "Time to Leave" ou "Runnaway", en passant par les touchantes ballades "I’Am Down" et "Coney Island", ce sont des pures gemmes de pop-rock, auxquelles s’ajoute – et je suis très fier d’en parler ici puisque aucun des journalistes assermentés de la planète n’a jugé bon de le faire – une détonante reprise du "You’re No Good" de LINDA RONDSTADT, titre originellement plutôt soul auxquelles les quatre demoiselles donnent un sérieux coup de jeune. Rien à redire donc sur ce petit chef d’œuvre qui devrait devenir, avec le temps, un classique atypique mais indéniable du rock français, suffisamment bon pour placer les PLASTISCINES dans la cour des grands, mais pas assez pour que l’on se dise qu’elles ne peuvent pas faire mieux. Mais le feront-elles ? Car cette fois aussi, les PLASTISCINES vont peut-être avoir un nouveau piège à éviter, beaucoup plus pervers même que le précédent. Lorsque l’on voit comment cet album a été peu promu en France, sinon par quelques sessions acoustiques radiophoniques et télévisuelles fort sympathiques mais sans aucun rapport avec ce qui se trouve sur l’album; quand on voit le temps bien plus important qu’ont consacré ces jeunes filles à poser pour des sessions photos, à voleter dans des soirées hype des quartiers chics pour s’y risquer comme DJettes en pleine semaine, à militer activement pour un pendentif « Bitch » rigoureusement importable, on peut se demander si nos jeunes sirènes ne seraient pas en train de céder à une "peoplisation" progressive, certes fort agréable et valorisante pour elles, mais peu compatible avec l’usage de la six cordes. Certes, Nylon Records étant une émanation de la revue américaine Nylon Magazine, sorte d’équivalent de nos « Vogue » ou « Elle » en plus branché, on devine à demi-mots que le contrat musical incluait pour les PLASTISCINES de devenir des ambassadrices modèles de l’idéal hautement pétassier du magazine. Mais ces demoiselles ne se seraient-elles pas un peu trop prises au jeu ? Est-ce que toute cette poudre aux yeux n’occulte pas leur talent musical, bien plus essentiel au fond que leur grisante fonction de ravissants portes-manteaux ? J’avoue émettre des doutes, étant de nature plus encline à croire à la corruption des âmes qu’à l’improbable mélange des genres. Mais ceci est une autre histoire, et après l’album absolument dantesque que les PLASTISCINES nous ont offert, je me dis que tout est possible quand ces jeunes filles sont dans le coin. :-) Dans l’immédiat, et pour conclure cette longue chronique, je ne saurais trop vous inviter à vous plonger dans « About Love », quoique vous pensiez des filles dans le rock ou des couvertures de Muteen. On reparlera de cet album dans un quart de siècle, croyez-en ma vieille expérience, alors ne loupez pas le coche.
En savoir plus : Le blog officiel des PLASTISCINES. Écouter : La page MySpace des PLASTISCINES. Dorian Wybot vous invite à regarder : Le clip déconcertant de "Bitch", où les PLASTISCINES se risquent à des chorégraphies étranges et à des actes insensés, dans une ville américaine qui n'est pas sans rappeler Sarcelles.
. . QUEENADREENA - Djin (Cadiz Records)
Du rock de midinettes, passons à présent à un authentique rock de quadras, avec la publication européenne du quatrième album de QUEENADREENA, l’un des groupes les plus cultissimes des années 2000. Né des cendres du compo noisy-pop DAISY CHAINSAW, auteur d’un classique absolu des années 90, « Eleventeen » (1992), et avorté suite à l’internement de la chanteuse en hôpital psychiatrique, QUEENADREENA est apparu en 2000 avec l’album « Taxidermy », qui fut de loin le plus médiatisé. Depuis, le groupe a signé deux albums brillants, mais passés un peu inaperçu, « Drink Me » (2002) et « The Butcher and The Butterfly » (2005). Mené de front par la très spectaculaire chanteuse Katie Jane Garside, QUEENADREENA pratique un rock plutôt dans l’esprit années 90, mélange de grunge, de hard-rock, de noisy-pop et de blues. Le côté blues a d’ailleurs pris bien plus d’importance depuis le troisième album pour devenir une partie intégrante de chaque composition. Mais davantage encore que par sa musique, volontiers dissonante et enragée mais somme toute assez classique, c’est avant tout à Katie Jane Garside, à sa voix éraillée, à ses hurlements hystériques et à la folie furieuse qu’elle insuffle dans son chant que QUEENADREENA mérite pleinement son statut de groupe culte. Disons-le tout de go : Katie Jane Garside est la JANIS JOPLIN de ce début du XXIème siècle, et je serai même tenté de dire qu’elle dépasse son modèle de très loin, tant dans la durée que dans les capacités vocales, certes moins orthodoxes dans l’expression du blues, mais qui poussent véritablement très loin la notion de chant, et ce, même si la diva anglaise est plus folle en studio qu’en live, contrairement à son modèle américain. C’est dire si chaque album de QUEENADREENA est un évènement, doublé d’un péril absolument mortel pour les oreilles de vos voisins, même si le public du groupe, d’une fidélité exemplaire, est loin de remplir des stades. La preuve en est que pour ce « Djin », enregistré en 2007, le groupe n’a su trouver un label qu’au Japon, ce qui compromettait assez grandement sa diffusion en Europe. Il a donc fallu plus d’un an pour que « Djin » nous parvienne, très irrégulièrement distribué, en tant que première signature du label Cadiz Records, qui fleure bon l’autoproduction déguisée. Entre temps, le groupe aura sorti un album live assez détonnant et une compilation de titres inédits et de versions démo. De son côté, Katie Jane Garside a eu le temps de s’investir dans un side-project folk, RUBY THROAT, dont le premier album n’est que moyennement convaincant. Dès sa sortie, « Djin » a tout de l’album maudit : pochette minimale et hâtivement bâclée, production très lo-fi, saturation vocale, grésillements divers… Probable que l’album a été enregistré à la maison, dans des conditions moyennes. Néanmoins, pour la quatrième fois successive, QUEENADREENA signe un nouveau chef d’œuvre, en tout cas son album le plus noir, le plus torturé, le plus malsain, avec comme points d’orgue le très oriental "Year (Of You)" qui ouvre l’album, le saisissant "Killer (Tits)", le renversant "Ruby", le blues dégénéré de "Life (Support)", où les vocalises obscènes de Katie se liquéfient dans une agonie sans fin, jusqu’à la conclusion de l’album, la ballade funèbre et mélancolique de "Heaven (No More)". Le côté lo-fi, s’il tranche très nettement des impeccables productions des précédents albums, est très intelligemment développé pour pousser encore plus en avant la noirceur des mélodies, la tristesse infinie de la voix de Katie Jane Garside et le désespoir infini, faussement poppy, de l’ambiance générale de l’album. « Djin » est donc un album extrême, qui pousse le rock et le blues aux confins de la noirceur et du malaise. Un disque à ne pas mettre entre toutes les oreilles, et à éviter d’écouter avant d’aller dormir. En même temps, c’est exactement ce que je viens de faire en écrivant cette chronique, et je ne m’en porte pas si mal. Néanmoins, allez-y progressivement, car moi, j'ai une longue habitude de ces choses-là. :-)
Et tiens, après une bonne nuit de sommeil, revenons donc au rock de midinettes, et poussons même encore plus avant dans la crise d’adolescence. SUPERBUS, c’est le groupe de Jennifer Ayache, la fille de Chantal Lauby, des Nuls, c’est dire si ça ne vole pas haut. C’était d’ailleurs très mal parti : en 2002, SUPERBUS, c’est un clone français des américains de NO DOUBT, premier groupe de GWEN STEFANI, et sorte de mélange de punk, de ska et de rock alternatif français, aujourd’hui grandement inécoutable. Néanmoins, entourée par des musiciens extrêmement talentueux, elle-même ayant le sens inné de la mélodie, Jennifer Ayache et son groupe arrivèrent à accrocher l’oreille des employés de bureau qui commençaient à se lasser de Louise Attaque, le temps de deux albums désespérément couillons, propres à susciter une sympathie innée chez les imbéciles aux oreilles molles, toujours valorisés par ce qui a l’air plus attardé qu’eux. Et puis, il y eût « Wow » en 2006, et son single "Butterfly", dont j’avais bien dû admettre (j’en avais d’ailleurs parlé à l’époque dans mon Millésime 2007) qu’il me caressait agréablement l’oreille. Il m’a fallu dominer de longues résistances pour parvenir à me pencher sur l’album, et y découvrir un trip général nettement plus post-punk et power-pop. Certes, les mélodies y étaient toujours faciles, encore un peu niaiseuses, mais indéniablement, il y avait du progrès. Sorti au printemps 2009, le très attendu successeur de « Wow », annoncé par le single "Addictions", est donc arrivé chez mon disquaire préféré, chez qui je suis allé en faire l’acquisition avec une relative confiance. Premier élément : le côté post-punk part à la poubelle. Les guitares cèdent le pas aux synthétiseurs 80’s, et se contentent principalement de singer des arpèges de hard FM. Deuxième élément : SUPERBUS tend véritablement à faire du Indochine en plus glamour et en mieux chanté (ce qui n’est pas dur). Je n’essaierai pas de vous faire croire qu’il en résulte un chef d’œuvre historique. Néanmoins, « Lova Lova », malgré son côté ouvertement plus pop, voire carrément variété, est plutôt un bon album, léger, superficiel même, mais excellemment produit et arrangé, chaque mélodie étant véritablement mise en valeur par une armada de synthétiseurs vintage mixés de manière très modernes. Un produit de supermarché, donc, mais un produit de passionnés qui nous en donnent pour notre argent. « Lova Lova » est un album que l’on adore malgré soi, parce qu’il fonctionne comme une belle mécanique huilée dont on voudrait qu’aucune émotion ne sorte, parce que ça ne peut pas être ça, la vraie musique. Et pourtant, ça fonctionne, on s’attache, on fait tourner en boucle, et chaque nouvelle écoute révèle de nouvelles subtilités. Même les titres sur lesquels on plisse le nez au début deviennent des ritournelles qu’on se fredonne dans la tête à des moments perdus. En vérité, SUPERBUS confirme avec cet album son talent de compositeur de chansons pop somme toute assez classiques, et c’est en grande partie cet académisme qui apporte du poids à des chansonnettes bien moins modernes et adolescentes qu’on voudrait nous le faire croire. L’habillage sonore est mielleux, mais derrière, il y a un vrai travail par des musiciens pas nés de la dernière pluie, qui savent ce qui marche et ce qui ne marche pas. Du coup, « Lova Lova », sous ses airs de délires pour fillettes, est un album beaucoup plus soigné que ce que l’on peut en percevoir à la première écoute. Rien de très profond, ni de révolutionnaire, mais de la bonne pop, efficace et agréable d’écoute. Le véritable obstacle, finalement, c’est celui auquel on se heurte avec un peu tous les groupes français : ce défaut bien de chez nous de construire autour d’une musique qui se suffit pourtant assez souvent à elle-même, une sorte de trip à ras des pâquerettes, donnant dans la franchouillardise la plus petzouille ou la complaisances narcissique pour les travers les moins recommandables de la puberté, avec ce souci de rassembler le plus de personnes sur un unique dénominateur commun : le trivial le plus absolu. Dans SUPERBUS, le véritable problème, ce sont les paroles de Jennifer Ayache, qui atteignent dans la débilité infantile des profondeurs abyssales au point qu’on finit par y trouver quelque chose d’étouffant. Tant de bêtises enchaînées comme des perles et ânonnées de la voix nasillarde d’une trisomique enrhumée saoulent l’esprit comme un vin trop bouchonné et donnent de furieuses envies de distribuer des baffes, des envies d’autant plus frustrantes qu’elles sont impossibles à assouvir. D’ailleurs, il n’y a pas à s’y tromper : dès que Jennifer chante en anglais, il semble qu’un voile se déchire et que la lumière apparaît tout à coup. « Simple et facile comme une armée de blondes », dit Jennifer Ayache, au début du morceau titre de cet album. Pourtant, dans le genre cruche, elle dépasse véritablement toutes les statistiques jamais recensées dans le domaine capillaire. Comme quoi, il ne faut jamais donner dans les généralités quand on ne se situe pas soi-même au-dessus… Sur ces quelques amabilités galantes, je vous conseillerai néanmoins de vous pencher avec le plus grand sérieux sur ce « Lova Lova » fort sympathique, et j’encourage le groupe à persévérer dans cette nouvelle voie très créative, tout en les incitant sérieusement à se payer un parolier digne de ce nom.
. . THESE ARE POWERS - All Aboard Future (Dead Oceans)
Les Etats-Unis sont le plus grand asile de fous de la planète. Ce fait-là n’est pas nouveau, mais il prend ces dernières années de surprenantes proportions sur le plan musical, où le nombre de groupes au concept hautement farfelu et de nature à faire bugger n’importe quel directeur artistique se multiplie à une vitesse grand V, presque autant que les labels jaillis de nulle part qui les signent avec la confiance la plus absolue. L’avantage certain de cette façon de fonctionner, si elle n’enrichit probablement guère ceux qui la pratiquent, c’est de ne brider absolument aucune créativité, aussi improbable soit-elle, et de permettre à certains groupes particulièrement scotchés de sortir parfois une oeuvre de pur génie, rattachable à aucun style musical, et dont malgré tout on se délecte comme d’un jouet tout neuf. C’est le cas de THESE ARE POWERS, groupe apparu il y a trois ans et qui a signé un album et un EP dans un esprit lo-fi bruitiste, entre hardcore et post-rock. L’année 2009 marque un changement de direction assez net, notamment sur le plan de la production qui est absolument parfaite, mêlant rythmiques électroniques déphasées, solos de guitare totalement expérimentaux, et chant féminin surréaliste, dans un esprit assez proche des RESIDENTS. « All Aboard Future » est effectivement un disque terriblement avant-gardiste, à mi-chemin entre psychédélique post-krautrock et électro-gothico-punkoïde expérimental. Il y a ainsi une bonne dizaine d’autres étiquettes dont je pourrais ainsi les gratifier, sans que pour autant elles soient véritablement fidèles à la musique de THESE ARE POWERS, qui ne ressemble à pratiquement rien de connu. Et pourtant, même si les mélodies y sont malmenées, torturées, concassées, « All Aboard Future » est un disque fascinant, addictif, d’une créativité unique et insaisissable. L’auditeur est perpétuellement déconcerté et adore ça, en demande encore. Chaque titre est comme un mouvement d’une symphonie virtuelle qui allie bruitisme, rock dissonant et IDM déstructurée. Et malgré tout, ça coule dans l’oreille avec une déconcertante facilité, tant chaque élément est en place, et conduit logiquement au suivant. Un album exceptionnel, d’une maîtrise et d’une créativité totales, et qui reste une de mes plus fortes émotions de cette année. Seul véritable défaut que je trouve à cet album : 37 minutes et 9 morceaux, c’est bien trop court pour tant d’extases ! :-) A recommander absolument à toutes les oreilles avides d’expériences nouvelles !
Écouter : La page MySpace de THESE ARE POWERS. Dorian Wybot vous invite à regarder :La vidéo bucolique mais un poil schizophrénique de "Easy Answers". . . WHITE LIES - To Lose My Life... (Fiction Records)
Le hasard alphabétique fait que je vais terminer ce Millésime par ce qui fut en fait mon premier achat de l’année, le jeune trio britannique WHITE LIES, qui nous offre un premier album impressionnant de maturité. Bien que la pochette de leur album affiche ouvertement leur adoration pour JOY DIVISION, WHITE LIES est plus un descendant direct d’INTERPOL, EDITORS, DRAGONS ou THE ORGAN dont il devient un nouveau rejeton assez prometteur. De tous les genres musicaux apparus dans les années 2000, celui-ci est clairement le plus installé, et donc il est relativement inutile d’attendre quoi que ce soit de fondamentalement nouveau chez WHITE LIES. La basse est ronronnante, la guitare est flangérisée à souhait, le piano est glacé et mécanique, et le chant plus pop puise ses origines dans le CHAMELEONS de la grande époque. La recette est connue, mais elle ne se dément pas ici non plus. La particularité de WHITE LIES, c’est peut-être de laisser perler une forte influence de THE CURE, surtout lors de certains breaks chantés. Et l’on s’en étonnera d’autant moins que c’est le propre label de CURE, Fiction Records, pourtant peu enclins aux productions extérieures, qui a signé ce jeune groupe talentueux. Harry McVeigh (chant, claviers et guitares), Charles Cave (basse, chœurs) et Jack Brown (batterie) sont donc les nouvelles coqueluches du revival 80’s qui aura marqué cette décennie, non sans accoucher de durables chefs d’œuvre. « To Lose My Life » ne sera pas des moindres, même si le groupe a reçu un accueil un peu plus mitigé qu’on eût été en droit de l’espérer. Car l’album, pour peu qu’on lui pardonne de suivre d’un peu trop près de glorieux aînés, se révèle un véritable petit bijou aux mélodies subtiles et maîtrisées. Pour un premier album, c’est remarquable, et si le groupe devra sans doute un peu revoir sa copie pour lui donner une touche plus personnelle, c’est avec un réel plaisir qu’on plongera dans cet album romantique et emporté, propre à réveiller le gothique ombrageux qui dort en vous, particulièrement s’il ne dort que d’un œil. Pour moi, en tout cas, « To Lose My Life » m’a replongé à la fois dans mes jeunes années cold-wave, où je dévorais AND ALSO THE TREES, THE ESSENCE ou SAD LOVERS AND GIANTS, mais aussi dans le mythique « The Back Room » d’EDITORS, auquel restent liés de délicieux souvenirs. Ca n’a pas forcément grand rapport avec l’intérêt musical de cet album, mais je tenais à le dire, ne serait-ce que parce qu’une musique aussi mélancolique imprime la mémoire comme une pellicule sépia et vous donne à jamais le goût immodéré de la nostalgie.
Voilà pour ma sélection d’albums de l’année qui vient de s’écouler. N’hésitez donc pas pour gratter plus avant les quelques pistes que j’ai pu vous donner, si néanmoins elles répondent à quelque émotion en vous. Cette année aussi, je vous inciterai sans malice aucune à faire vivre un minimum les artistes cités ci-dessus et à ne pratiquer le téléchargement que dans un esprit de découverte ou d’approfondissement, d’autant plus que je ne dirai jamais assez que la qualité sonore des mp3 est déplorable et qu’une musique subtile mérite une définition parfaite, et que cette définition vaut largement le prix que l’on y met. Je vous donne rendez-vous pour un nouveau Millésime ici même l’année prochaine, et vous invite, en attendant ce jour béni, à laisser vos commentaires, vos témoignages, vos désaccords profonds et éventuellement vos remerciements dans l’espace ci-dessous réservé à cet effet. En 2009, les commentaires de ce blog ont été phagocytés par des fans de Mickael Jackson, choqués par mon article « Who Killed Bambi ? », et du coup, j’en viens à me demander si en dehors de ce ramassis d’autistes, il n’y aurait pas, parmi les personnes qui me lisent, quelques privilégiés qui seraient nantis d’une paire d’oreilles en état de marche, et qui voudrait bien m’en faire part (Oui, Delphin, toi, je sais que c’est bon, mais il faut en trouver d’autres quand même…). Par conséquent, si beaucoup de mes posts ne demandent pas forcément une réaction de la part de mes lecteurs, ma foi, cela me ferait plaisir que quelques uns prennent sur leur temps de libre pour me dire qu’ils ont bien aimé ceci ou cela, ou au contraire, se sont penchés sur tel ou tel groupe et sont arrivés à des conclusions très différentes, dont je serai bien évidemment ravis qu’ils m’expliquent tout ça. Je terminerai par quelques previews de ce que vous trouverez ici l’année prochaine : MASSIVE ATTACK (enfin !), KRAFTWERK, KILLING JOKE, PANTHA DU PRINCE, FERN KNIGHT, PETER GABRIEL, MT. SIMS et probablement beaucoup d’autres surprises auxquelles moi-même je ne m’attends pas, mais la vie devrait toujours être ainsi… :-) Bonne écouteet à bientôt.
Les trois dessins sont de rares lithographies de HANS BELLMER (1902-1975). Elles ont été scannées à partir du numéro 8 du magazine Planète, de juin 1969. Elles restent soumises à leurs ayant-droits.
Avant que
2010 ne nous tombe sur le coin de la figure, et à présent que le flot de
l’actualité éloigne petit à petit ces évènements de notre mémoire, peut-être
n’est-il pas inutile de revenir sur la série d’évènements qui aura probablement
le plus marqué l’esprit des Français en cette année 2009 (du moins après la
mort de Michael Jackson) : la vague de suicides chez Orange / France
Télécom. Ce qui nous a été présenté à la base comme une sorte d’enchaînements de faits
divers peut être regardé avec beaucoup plus d’attention comme un très important
phénomène sociologique, celui d’une sorte de passation de pouvoirs sanglante
entre deux conceptions différentes du monde du travail. Car ce que
l’on a voulu nous présenter soigneusement comme une sorte de folie collective
ou de neurasthénie morbide est en fait un symbole important du changement de
mentalité radical entre le concept institutionnel d’une mission de service
public et le souci de rentabilité aveugle du monde moderne. Et la réaction
violente, excessive, de certains employés montre finalement avec horreur tout
ce que la démarche capitaliste à outrance peut avoir à la fois de contre-nature
et de totalement animal. Lorsque l’on y réfléchit bien, se sentir mal à l’aise, étouffé sur un lieu de
travail, harcelé moralement par des supérieurs, c’est quelque chose que nous
avons tous connu au moins une fois, à des degrés divers, et contre lesquels
nous avons tous dû lutter à notre manière, c’est-à-dire soit par la résignation
et la discipline, soit par un départ du poste ou même une procédure judiciaire.
Il n’est cependant probablement jamais venu à l’idée d’aucun d’entre vous de se
suicider. Dans un tel contexte, même une crise de folie, une tentative de
meurtre ou une dépression nerveuse seraient des conséquences plus imaginables
qu’un recours au suicide, ne serait-ce que parce que l’esprit réagit à une
agression extérieure et se met instinctivement sur la défensive. Alors pourquoi le suicide ? Pourquoi un homme excédé par son travail
préfère-t-il sauter par la fenêtre que claquer la porte ? Que se
passe-t-il au sein de ces bureaux pour que des gens en arrivent à douter
d’eux-mêmes et de la vie ? A cela, il me semble y avoir deux réponses principales.
LA COMBINE DU COMBINÉ
Tout d’abord, il faut prendre en compte qu’Orange, ex-France Télécom, ex-PTT,
ex-P&T, est à la fois une institution d’Etat, c’est-à-dire un fleuron de la
fonction publique, et une entreprise compétitive axée autour des technologies
les plus modernes, et qui, depuis près de 20 ans, connaît une expansion
commerciale énorme, qui l’a amenée petit à petit à une démarche de
privatisation de plus en plus radicale. Qu’est-ce que la privatisation, ou plutôt qu’est-ce que ça change ? En
fait, à peu près tout : en ouvrant son capital à des actionnaires, une entreprise
récupère un budget assez souvent supérieur à ce que serait une subvention
d’Etat, mais dont elle est obligée de maintenir le chiffre croissant faute de
perdre ses actionnaires. Car chaque année, les actionnaires d’une entreprise récoltent des plus-values,
c’est-à-dire une somme bénéficiaire afin de justifier la mise de départ. Toute
la difficulté pour une entreprise, c’est donc d’utiliser au maximum l’argent
qu’on a misé sur elle non seulement pour la gestion de son propre budget et son
développement économique personnel, mais aussi pour une nécessaire spéculation,
sans quoi elle ne sera pas en mesure de rétribuer ses actionnaires. Et c’est là que le bât blesse, car faire jaillir un profit du néant est chose
aisée pour une entreprise commerciale privée, mais pour une institution
publique dont les méthodes commerciales n’ont jamais été plus loin que la
gestion pépère, cela demande une refonte totale de toutes les stratégies de
vente, et surtout une recherche permanente, obsessionnelle, de la rentabilité
maximum. Or, sans aller jusqu’à la caricature, la fonction publique est connue en France
pour son climat courtelinesque, c’est-à-dire pour être un impressionnant vivier
de planques et de voies de garage, où la principale activité demandée est de
faire acte de présence. Cette image peut sembler grossière, inexacte, tant que
l’on a pas travaillé soi-même dans une administration. L’ambiance y est à la
fois chaotique et passive, même si, de par la multiplicité des postes, des
services, de bureaux, et de la spécialisation des employés, le travail se fait
néanmoins correctement, quoi que l’on en dise et en dépit d’inévitables couacs.
Néanmoins, le changement de rythme imposé à une immense majorité de loyaux
serviteurs qui ne se sont absolument jamais préoccupés de devenir des
commerciaux hors pair ne peut évidemment que jeter un certain nombre de
personnes dans l’hébétude, l’incompréhension, face à une orientation
professionnelle qui leur est imposée, et que beaucoup n’auraient jamais choisi
d’eux-mêmes. Cela déjà constitue une première explication des réflexes
autodestructeurs émanant de personnes que l’on oblige à changer de vie, alors
que toute leur vie même s’est axée autour d’un probable besoin de stabilité et
de tranquillité. Mais il se produit en parallèle à cela un autre phénomène de nature
sociologique et psychologique, qui constitue selon moi, la deuxième réponse.
MESSIEURS LES RONDS-DE-CUIR
Car englué dans une existence morne et paisible, où d’une certaine manière, il
parvient à faire son nid et mener une existence sédentaire sur tous les plans,
le fonctionnaire moyen développe en parallèle une sorte de dévouement
quasi-mystique envers l’administration qui l’emploie, une sorte de
reconnaissance du ventre face aux privilèges dont il est conscient de bénéficier. Ainsi, par exemple, si dans maints emplois de la fonction publique, on trouvera
allègrement des gens qui travaillent à un rythme particulièrement lents, qui
multiplient les pauses diverses et les conversations interminables aux coins
des couloirs, chacun condamnera d’une seule voix la moindre personne arrivant 5
à 10 minutes en retard le matin, et la jugera sans appel comme une personne qui
abuse. On objectera peut-être qu’il s’agit du réflexe atavique de la pointeuse,
mais comme il touche tout aussi bien aujourd’hui ceux qui ont connu la
pointeuse que ceux qui n’en ont jamais vu, il faut quand même bien admettre que
si atavisme il y a, il survit allègrement à ses origines, aussi désuètes
soient-elles. Pareillement, si un employé administratif se trouve à court de tâches en fin de
journée, il ne sera pas spécialement mal vu des autres, s’il va tailler une
bavette avec toutes ses connaissances de l’étage, s’il surfe sur Internet ou
même s’il choisit de partir avant l’heure, mais avec un dossier sous le bras –
genre, j’emporte du travail à la maison. Il sera même laissé en toute
tranquillité s’il a envie de surfer sur le Net. Mais se met-il alors à lire un
livre ou feuilleter un magazine, et il se fera sévèrement sermonner. Pourquoi ? Essentiellement, parce que dans un endroit baignant dans une
atmosphère de fainéantise - appelons les choses par leur nom - il est capital, si l’on veut que ça dure, de
donner le change. Celui qui va parler à ses collègues peut très bien discuter
d’un dossier ou d’une circulaire, celui qui surfe sur Internet peut très bien
chercher en fait des éléments pour son travail, celui qui part avant l’heure
avec un dossier sous le bras peut très bien passer toute sa soirée à le
compulser. En vérité, rien de tout cela ne sera fait, mais extérieurement on pourrait le
croire.Et c'est ça qui importe. Or, celui qui ouvre un livre ou un magazine pour passer le temps ne cherche pas
à donner le change, et d’une certaine façon, il expose ses collègues à une
sorte de vérité éclatante que personne ne veut regarder en face. De cette attitude sociale de bonne conscience, il découle la pire chose que
l’on puisse imaginer : une morale.
BUREAU DU CULTE Gaussés par les uns, maudits par les autres, les fonctionnaires occupent
socialement une place à la fois enviée et méprisée, bénéficiant de nombreux
privilèges, de la sécurité de l’emploi et de tâches généralement peu
accaparantes – du moins, concernant ceux qui travaillent dans le secteur
tertiaire. Il est le planqué, le type à l’abri, et aussi, lorsqu’il y a
interaction avec le monde extérieur, le type sans problèmes qui ne va pas se
démener plus que ça pour résoudre ceux de son prochain. Une perception hélas
assez juste, même s’il ne faut pas généraliser à outrance et pénaliser ainsi
des personnes véritablement compétentes et dévouées. Toujours est-il que face à cette image extérieure désastreuse, médiocre,
souvent relayée par les humoristes et les intellectuels, le fonctionnaire se
doit de chercher à se valoriser sur un autre plan, et il ne manque pas d’armes
pour cela. - La probité, tout d’abord, découlant en toute logique de son statut d’assermenté.
Le fonctionnaire se veut profondément honnête envers ceux qui le nourrissent,
c’est-à-dire son administration directe et l’Etat. Il serait à peine exagéré de
dire qu’il en fait des déités omnipotentes, auxquelles il doit chaque seconde
de sa vie, et qu’il adore en secret, avec la plus grande humilité. - La justice ou plutôt la justesse. Débarrassé de toute initiative personnelle
et de toute responsabilité propre, le fonctionnaire est avant tout l’exécutant
aveugle des règlements et des lois votées pour le bien de tous. Houspillé,
agressé, insulté, que ce soit à l’oral ou à l’écrit, le fonctionnaire sait
qu’il n’autorise que ce qui est autorisé et qu’il n’empêche que ce qui est
interdit. Il est obligatoirement juste, malgré lui, pourrait-on dire, et de là
à se prendre pour un sage, il n’y a qu’un pas. Paradoxalement, cette certitude
d’être toujours dans la justesse est à l’origine de beaucoup d’erreurs
administratives. - L’idéal,
enfin, sous la forme d’un mysticisme sociétal d’une grande naïveté. La fierté
d’être, certes, un anonyme, mais aussi l’un de ces rouages nécessaires au bon
fonctionnement de cette belle machine sociale, vivant pilier de la démocratie,
incarnation vivante de tous les idéaux républicains.Le portrait peut sembler grossier, il n’en est pas moins fidèle, tant nous
vivons dans une époque où les gens ne se sentent normaux que lorsqu’ils
incarnent un cliché. Et c’est précisément ce cliché-ci, celui du brave petit
fonctionnaire idéaliste, qui va être transformé, dressé, compressé, en un Power
Seller de compétition. Une tâche nécessaire, mais évidemment impossible à 100%.
C’est là que l’on bascule véritablement dans l’absurde et dans le grand guignol.
ENCORE PENDU AU TÉLÉPHONE
Nul doute que l’intention initiale des dirigeants d’Orange était de mettre les
feignants au travail. C’est ce qu’il fallait entendre par le fameux « La
pêche aux moules, c’est fini » lancé par Didier Lombard, actuel président
de France Télécom. Sclérosée par trois générations de ronds-de-cuir mollassons,
l’entreprise a clairement décidé de secouer les puces à ses employés, en les
transférant de leurs bureaux personnalisés à des centrales d’appel ou autres
activités de marketing direct, par paquets de cinquante dans des cages de
plastique où l’on vient régulièrement les harceler pour leur faire augmenter le
rendement ou corriger leur argumentaire. Cette véritable claque balancée à des employés apathiques qui attendaient
tranquillement la retraite recelait aussi dans sa brutalité une stratégie
d’épuration. Il s’agissait de voir lesquels on pourrait plier au nouveau
système, et lesquels on larguerait en route, les déplaçant de poste merdique en
job crétin jusqu’à ce qu’ils démissionnent d’eux-mêmes. Ce que la direction
n’avait pas prévu, c’est que parmi cette dernière catégorie, certains
préfèreraient partir les pieds devant. Et pourtant, il aurait suffi d’une once de psychologie et de quelques
connaissances en sociologie pour se douter que tout ça ne passerait pas comme
une lettre à la Poste. Car balancer, pas même selon le mérite, des employés de
longue date dans des jobs ordinairement réservés aux étudiants, et bien entendu
rémunérés de même, ça n’était pas seulement susciter des dépressions nerveuses,
c’était aussi risquer de faire naître un sentiment de trahison chez des gens
simples mais idéalistes, dont la médiocrité apparente n’était pas du tout une
assurance de docilité veule à tout ce qu’on leur impose. De là, ces suicides en série, souvent accompagnés de lettres accusatrices
vis-à-vis de leur reclassement, en un simulacre de sacrifice presque rituel.
Mourir pour être enfin écouté, mourir pour être pris au sérieux, mourir pour
essayer de sauver les autres, mourir pour dénoncer la traîtrise, la dérive d’un
système que l’on croyait inaltérable. C’est à la fois, beau, touchant et
terriblement dérisoire, lorsque l’on sait de quelle nature est la grande cause
pour laquelle 25 personnes se sont immolées ou ont tenté de le faire.
LE NUMÉRO QUE VOUS AVEZ DEMANDÉ…
Entre le désespoir militant de ceux qui sont prêt à mourir pour leur emploi et
l’inflexibilité de glace de ceux qui ne pensent qu’à se tuer au travail, on
peut être tenté de rire de ce qui est finalement un chef d’œuvre d’humour noir
et de dadaïsme sombre, car après tout, en majorité, nous n’appartenons pas
vraiment à l’un ou l’autre camp. On peut voir autant de ridicule chez les
fonctionnaires improductifs que chez les commerciaux surproductifs, dans le
sens où ce qui les rapproche, c’est la continuelle recherche d’une
attitude-type, d’un modèle archétypal, qui ne saurait véritablement constituer
un épanouissement pour l’individu. Ce sont en fait deux générations de modèles
professionnels visant à diluer l’individu dans l’entité travail, l’une
accommodante et confortable, l’autre compétitive et génératrice d’adrénaline et
de stress. Dans les deux cas, il n’est pas spécialement question pour l’employé
de réellement exister en tant que lui-même. Là où le rire se transforme en frisson d’effroi, c’est que cette admirable
plaisanterie tue dans une indifférence quasi-générale, suscitant une attention
à peine plus soutenue que les victimes subites de la grippe A. Le suicide
présenté comme une épidémie, Didier Lombard faisant une bonne plaisanterie pour
détendre l’atmosphère, tout va très bien, madame la marquise… Certes, un ou deux suicides peuvent être le fait de personnes psychologiquement
instables, qu’un changement de poste fait vaciller, comme l’aurait sans doute
n’importe quel autre élément imprévu dans une vie chronométrée à la seconde
près. Mais au fur et à mesure que les tentatives se multiplient et que les
cadavres s’amoncellent, cela en dépit des gentilles manifestations-hommages aux
disparus organisées en trois tours de cour, on ne peut que se sentir affligé de
voir que personne ne s’insurge davantage contre cette nouvelle loi de la
jungle. Pousser quelqu’un au suicide, c’est commettre indirectement un meurtre,
et il n’est absolument pas question de rechercher des coupables, dans le sens
où le coupable, c’est le système lui-même. Sauf que ce système, il est
appliqué, planifié, exécuté par des hommes qui, eux, j’en suis bien certain, ne
sont pas inquiétés un seul instant. A commencer par Didier Lombard, lui-même,
qui semble attendre tranquillement que la chute des corps cesse d’elle-même
comme une averse de printemps, peinant à adopter une attitude compassée de
rigueur lors des communications à la presse, s’autorisant quelques bons mots dignes
des « Grosses Têtes » pour bien nous faire prendre conscience qu’une
vingtaine de suicides, c’est pas la mer à boire. Pourquoi s’en faire, en
effet ? L’argent continue de rentrer, et puis 25 morts, ma foi, ce sera
autant de futures retraites que l’on n’aura pas à verser...
COUPURE DE LIGNE
Il y a gros à parier que les historiens, dans l’avenir, seront intrigués par la
passivité totale du peuple de France face à un tel phénomène de société. Il est
vrai que tout cela n’est pas à porter au crédit de notre époque, qui se croit
moderne mais demeure barbare, qui se veut conquérante mais n’arrive qu’à
brasser sans cesse de l’argent en circuit fermé comme dans un gigantesque
casino. C’est vrai que nous avons pris tellement de retard sur le
« 1984 » d’Orwell, il ne s’agirait pas de trop traîner en route… Et pourtant combien de temps encore avant que ce phénomène ne s’étende à
d’autres structures, poussant toujours plus avant les méthodes de harcèlement,
de pressions psychologiques, de perméabilité à l’esclavage ? Combien de
temps avant que la notion de travail inclue forcément d’être pressé comme un
citron jusqu’à épuisement ? Il n’y a donc rien à faire contre ça ? Si, une chose. Ne pas être client d’Orange, ne pas être client de France
Télécom. Résilier son abonnement, si on en a un. Ca vous choque ? Il y a peu
d’argent qui transite sur mon compte en banque, mais je n’ai pas envie de le
donner à une entreprise qui écrase et humilie quotidiennement des individus
pour que l’on puisse me faire bénéficier d’un téléphone-gadget semi-explosif au
dixième de son prix de vente hors-forfait. Si des milliers, voire des centaines
de milliers de gens se faisaient la même réflexion, il y a des chances que les
choses changeraient en conséquence.
Certes, je ne me fais pas d’illusions sur les méthodes de la concurrence, mais enfin,
il me semble bien que l’on y meurt nettement moins. Certes, vous pourrez toujours me rétorquer que s’il fallait retirer sa
clientèle à chaque fois que l’on n’est pas en accord avec la politique d’une
entreprise, on passerait une bonne partie de son temps libre à ça. C’est
effectivement plutôt vrai, mais en même temps, si vous me dites cela, ça
démontre surtout que vous avez du temps libre et plein de projets à lui
consacrer. J’en déduis donc que, pour vous, tout se passe bien au bureau. Profitez-en. Ca pourrait bien ne pas durer.
Je me souviens, cela devait être il y a une
quinzaine d’années. J’effectuais une promenade nocturne non loin de l’Institut
du Monde Arabe avec un ami tout aussi noctambule que moi, lorsque nous
abordâmes, dans notre conversation, les cas réciproques d’Elvis Presley et de
Michael Jackson. Sans doute était-ce peu après le mariage de ce dernier avec
Lise Marie Presley. Mon ami faisait un parallèle entre la fin de carrière
d’Elvis avec la fin de carrière annoncée de Michael Jackson, dont les multiples
opérations faciales pouvaient être comparées au costume blanc chatoyant et kitschissime
de son prestigieux beau-père. Dans les deux cas, on repérait la même dérive
mégalomane qui confinait au ridicule, le même désir de se modifier, de se
transformer pour mieux incarner un mythe. Dans les deux cas, ces artistes au summum de
leur carrière se trouvaient mêlés à une histoire de pédophilie (On a tendance à
l’occulter depuis, mais Elvis Presley avait défrayé la chronique quelques
années avant sa mort pour une sordide histoire avec des gamines de 12 ans). Cette nuit-là, au cours de notre discussion, j’étais allé plus loin dans cette
comparaison en affirmant qu’il y avait des chances que les deux stars partagent
un même destin final. Michael Jackson est quelqu’un que l’on n’imaginait pas
vieillir, et lui-même ne devait pas se projeter non plus en patriarche aux
cheveux blancs. Et je me rappelle très nettement avoir dit que j’étais certain
qu’on le retrouverait un jour mort dans sa propriété du Neverland, victime d’un
mauvais mélange de médicaments, et peut-être même le pantalon sur les chevilles
comme son glorieux aîné (Ca aussi, on l’oublie quelque peu, mais le cœur d’Elvis
a lâché suite à des efforts dus à une constipation un peu intense). Quinze ans plus tard, à quelques détails près, je me trouve soudain pris en
flagrant délit de clairvoyance. Et même si tout ça ne me rend pas spécialement
joyeux, je trouve que selon cette bonne vieille loi selon laquelle les morts
sont toujours des braves types, on a tendance à prêter à Michael Jackson une
réputation et une carrière qu’il était loin d’avoir, tout en misant sur une
postérité qui me semble tout autant discutable. Bref, face à tous ces gens qui
hurlent au génie, peut-être n’est-il pas inutile de remettre les pendules à
l’heure.
A LA BONNE SOUPE
Car Michael Jackson était avant tout un faiseur de soupe, inutile de s’en
cacher. Celui qu’on dépeint soi-disant comme l’homme qui a fait rentrer la
musique noire dans les foyers des blancs a en fait connu le succès à partir du
moment où il a précisément cessé de faire de la musique noire. Il faut savoir
que le premier tube de Michael Jackson, « Don’t
Stop Til You Get Enough » (1979)est extrait de son sixième album studio – les cinq précédents étant purement des albums funk/soul n’ayant connu qu’un succès
d’estime. Il faut tout de même être conscient que la première musique noire à être entrée
dans les foyers des blancs, c’est le jazz. Après cela, c’est le rock’n’roll de Chuck Berry ou les chansons de
soul music des Supremes, le premier
groupe de Diana Ross, qui ont fait
l’unanimité chez la population blanche des Etats-Unis, puis du monde entier. On pourra à la rigueur reconnaître aux Jackson 5 le fait d’avoir touché une
certaine jeunesse blanche, et encore, en tablant sur une image très
caricaturale des Noirs, strictement obligatoire à l’époque. Il fallait avoir
l’air gentil, chanter des chansons positives et ensoleillées, et si en plus on
avait comme interprètes des enfants ou des adolescents, c’était encore mieux, car ils attisaient
généralement moins la haine raciste que les adultes. Vous trouvez que c’était une politique ignoble, typique des Etats-Unis ?
Rassurez-vous, en France, on ne faisait pas mieux. Rappelez-vous les pitreries
d’Henri Salvador ou même, apparus avant les Jackson 5 et jouant sur le même
concept de groupe vocal familial, nous avions déniché Les Surfs, qui connurent une
carrière fulgurante dans les années 1963-1965 en adaptant en français des
standards du rock américain.A cette époque, partout dans le monde, être Noir
et célèbre nécessitait soit d’être un comique un peu débile, soit de prolonger une vision
coloniale occidentale façon"Banania", ce qui constituait pour ceux qui entraient dans l'élite artistique une façon de se faire pardonner d’être Noir. En ce sens,
les Jackson 5 ont poussé à l'extrême le succès de ce genre de formation, mais
ils n’ont rien fait vraiment pour
incarner une vision différente du peuple afro-américain. A l’origine et jusqu’à sa finalité, la famille Jackson s’est toujours conformée
à l’image que les Blancs voulaient avoir des Noirs. Il n’y a jamais eu chez eux
le moindre souci révolutionnaire ou militant. En faire aujourd’hui des fers de
lance de la cause noire serait une totale hypocrisie, voire du pur
révisionnisme. Mais si cela même vaut pour les Jackson 5, on atteint des sommets dans
l’opportunisme le plus dénué de scrupules avec la carrière solo de Michael
Jackson. Déjà, après une poignée d’albums sans doute un peu trop dans la lignée
de son groupe, Michael Jackson quitta Motown, le mythique label de musiques
noires, en 1979 pour signer sur Epic, une succursale de CBS, l’un des plus gros
labels de l’époque. Michael Jackson fut confié à Quincy Jones, qui va lentement le sortir de son
personnage enfantinpour en faire un jeune homme moderne des années 80.Ainsi,« Off
The Wall»est un album plus orienté disco, accueillant des
participations d’artistes ou de musiciens blancs, dont les plus prestigieux seront
PauletLinda Mc Cartney.Quincy Jones va également rendre un grand service à
son protégé en lui permettant de participer, pour la première fois, aux
compositions et à la production de ses albums. Il n’empêche que Michael Jackson
n’étant pas le moins du monde musicien, il n’écrira jamais que les mélodies
vocales de ses chansons, laissant à des armées de producteurs aguerris, le soin
d’en tirer des morceaux aboutis. Enfin, l’album« Thriller »va amener Michael Jackson à intégrer dans
sa musique des sonorités new wave très tendance et une importante touche de
rock FM authentiquement blanche. La présence de Steve Lukather, bassiste du groupe FM TOTO et celle d'Eddie Van Halen, guitariste du groupe hard-rock VAN HALENva
donner une couleur rock totalement dans l’air du temps, mais très éloignée des
canons de la musique noire.« Thriller »marque le
détournement assumé de Michael Jacksonde ses origines noires pour s’investir
dans un métissage musical commercial et racoleur, qui va néanmoins faire sa
fortune. En ce sens, Michael Jackson est effectivement un pionnier. Il est le premier à
chercher ce métissage dilué dans sa musique, et il ne tardera plus longtemps à
l’appliquer à son propre corps. Michael Jackson est
hélas prêt à tous les compromis pour rester l’enfant-star qu’il a été, tout en brisant
définitivement avec son image de gentil petit noir souriant. L’une des stratégies les plus marquantes de ce changement d’image va se
traduire par une importante série de clips vidéo où l’ex-enfant roi de la soul
va essayer de nous convaincre qu’il est un bad boy de la pire espèce. Si le
clip de « Billie Jean»reste dans la continuité de l’image quelque peu angélique que donne Michael
Jackson, son rôle de conciliateur un peu brutal dans le clip de« Beat It », de mort-vivant
groovy dans celui de « Thriller»,
puis, pour l’album« Bad », le clip voyou, cuir et chaînes de« Bad », celui de harceleur
sexuel des rues dans « The Way You
Make Me Feel »ou celui encore de parrain mafioso de « Smooth Criminal », Michael
Jackson n’aura de cesse de vouloir prouver qu’il est un vilain garçon des
quartiers chauds, ce à quoi, définitivement, on ne croira jamais. Difficile de dire encore aujourd’hui qu’est-ce qui amenait chez Michael Jackson,
surtout connu pour son message d’amour universel d’une grande niaiserie, à
cultiver avec autant de soin des pulsions violentes et morbides qui
transparaissent même dans les titres de ses albums et maxis (« Thriller »,« Bad »,« Dangerous »,« Blood
On The Dance Floor »,« Ghosts»).D’aucuns y
verront justement une forme d’émancipation, d’affirmation d’une personnalité
tourmentée en opposition directe avec la vision coloniale des Blancs
occidentaux. Reste qu’il y avait des moyens plus subtils et plus intelligents
d’affirmer sa différence, et qu’en dehors de cela, Michael Jackson ne s’est
jamais engagé véritablement dans une forme de militantisme actif, se contentant
de parler d’égalité, d’universalité dans des termes aussi flous que
viscéralement naïfs. Paradoxe artistique ? Stratégie commerciale très personnelle ?
Certes, Michael vient du pays où est né Halloween, et où le fantastique et
l’horreur ont une dimension beaucoup plus ludique que pour nous autres,
européens. Il n’empêche, Michael Jackson n’est même pas passé encore sur le
billard qu’il est déjà un nœud de paradoxes. Que reste-t-il aujourd’hui de sa musique ? Peu de choses, en fait. Ayant
chaque fois, grâce à des armées de producteurs zélés, réalisé des instantanés
de chacune des époques qu’il traversait, Michael Jackson possède un répertoire
très daté, auquel on trouvera surtout une couleur nostalgique. Ses albums ont
tellement mal vieilli qu’ils sont devenus rétro avant même d’être ringards.
Comme leur interprète, les chansons de Michael Jackson ont surtout valeur de
curiosités, de bizarreries de la nature; elles cristallisent avec une telle
précision les plus éphémères des modes qu’on en vient à se demander si ces
modes ont vraiment existé un jour. Les âmes simples s’y retrouveront, mais les âmes simples se retrouvent toujours
dans à peu près n’importe quoi d'un peu voyant. De là viendra ce surnom de « King of Pop », une
appellation qui peut nous surprendre, car le mot « pop »s’applique, pour nous européens, à une musique entre rock et folk,
héritée des Beatles, alors qu’aux Etats-Unis, le terme « pop » désigne ce que l’on appelle de par chez nous les
« variétés ». Cela même prouve que Michael Jackson n’était plus perçu
par personne comme un chanteur de musique noire, mais comme un chanteur de
variétés.
PORTRAITD’UNCLOWN
Depuis son premier rôle au cinéma, celui de l’épouvantail dans« The
Wiz»en 1978, Michael Jackson va tout faire pour devenir
inhumain. Il est d’ailleurs étonnant que ses talents de danseurs, révérés par
tant de fans, n’aient pas mis plus tôt la puce à l’oreille. La plupart des
gestuelles inventées par Michael Jackson sont robotiques, saccadées, mécaniques
et inhumaines. Peu de sensualité dans sa danse, quoi qu'on en dise. Michael Jackson cherche clairement au
travers de cette danse aride à échapper aux contingences terrestres, à fonctionner à l'envers, comme avec son "moonwalk", dont personne ne semble avoir mesuré toute la symbolique du fait de reculer tout en ayant l'air d'avancer. Les
imbéciles, avec cette parfaite unité qui leur fait applaudir les phénomènes de
foire, n’en finissent pas d’encenser Michael Jackson le danseur, le "moonwalker", dont chaque démonstration publique suscitait d'assez incompréhensibles crises d'hystérie. C’est vers le milieu des années 80 que Michael Jackson découvre l’ivresse du
bistouri. Le début d’une longue série de transformations physiques purement
narcissiques et qui l’amèneront à être à la fin de sa vie plus terrifiant sans
maquillage que grimé en zombie dans le clip de « Thriller ». Jusqu’au bout, Michael Jackson
niera cette transformation, se justifiera d’accidents divers ou d’une maladie
de peau tenace (et terriblement blanchissante). A une époque, il sera surnommé Bambi,
tant on a l’impression que ses transformations visent à le rapprocher
physiquement du personnage de Walt Disney. Cela n’ira pas jusqu’à se faire
implanter des poils roux, mais ce sera limite. Viendra alors le temps de l’aventure« Moonwalker», première
marque de mégalomanie galopante. Ce film, collage de clips vidéos et d’extraits
live, reliés entre eux par une improbable histoire de trafic de drogue, fut
considéré à sa sortie comme l’une des plus grosses bouses cinématographiques de
tous les temps. Seuls les fans de Michael Jackson y retrouvèrent tout ce qu’ils
aimaient. « Moonwalker»va
néanmoins changer totalement l’image qu’avait Michael Jackson dans les médias.
Pour la première fois, on se gausse du personnage, de sa mégalomanie
boursouflée, de son moralisme démagogique et simpliste à l’extrême. On commence
aussi à se rendre compte que Michael Jackson est mentalement atteint, que l’on
n'est désormais plus dans la démarche commerciale foireuse, mais dans le caprice de star
pathologique. Michael Jackson va être durant les cinq années suivantes la risée
de toutes les personnes ayant un minimum de cervelle.Très logiquement, son
public va se décerveler de plus en plus.Le succès du clip« Black & White », et ses effets numériques inédits à
l’époque, va un temps inverser la tendance, mais cela n’empêchera bien
évidemment pas les critiques de faire remarquer avec justesse que l’on est mal
placé pour encenser l’égalité entre Blancs et Noirs lorsque soi-même on est un
Noir qui a dépensé des fortunes pour devenir Blanc. Michael Jackson vit avec« Dangerous »ce qui sera
son dernier succès commercial. L’année 1993 marquera le début d’une longue
chute qui s’est achevée jeudi dernier.
LAISSEZ VENIRA MOILES PETITS ENFANTS
Michael Jackson s’est toujours réclamé un grand enfant, ami des petits enfants.
Jusqu’à l’affaire du petit Jordan Chandler, personne n’avait sérieusement
envisagé que Michael Jackson puisse être autre chose que ce qu’il prétendait être. Peut-être parce qu’il avait été star dès son plus jeune âge, le
public avait continué à voir en lui cet enfant prodige qui ne semblait vivre
que pour la musique. Lui-même, en ne s’affichant jamais avec une compagne, n’avait
pas laissé soupçonner le fait que sa puberté puisse s'être un jour éveillée. La question
ne se posait pas. Au pire, comme toute vedette mondiale, il pouvait toujours
entretenir une discrétion sans faille sur sa vie privée, ou avoir des liaisons trop instables pour qu’elles puissent sérieusement alimenter les tabloïds. En 1993, on apprend donc que la luxueuse propriété nommée« Neverland »que sa fortune lui a permis d’acquérir,
sert de théâtre à d’étranges soirées passées en compagnie de jeunes enfants
avoisinants. Dix ans plus tard, Michael Jackson reconnaîtra sans scrupules excessifs dormir
en leur compagnie. Hélas pour lui, le petit Jordan Chandler présentera une toute autre version, parlant de masturbation et de fellations réciproques. L'enfant donne même une description parfaitement exacte des organes sexuels de Michael Jackson. Une pensée émue pour les enquêteurs qui ont dû obliger le King Of Pop à baisser son slip pour chercher les sept différences... Des rumeurs auraient également couru à propos de Macaulay Culkin, héros du film "Maman, J'ai Raté l'Avion",et que l'on aperçoit au début du clip de« Black & White ». Tout ça a été très rapidement étouffé, mais peut-être n'était-ce dans ce cas que de simples rumeurs. Michael Jackson clamera son innocence sans faillir, et la payera rubis sur
l’ongle. Par la suite, la Justice californienne changera même un certain nombre
de ses règlements, afin de mieux empêcher par des voies légales l’achat de
plaignants ou de témoins par un prévenu fortuné. En 2003, Michael Jackson sera à nouveau accusé par d’abus sexuels sur la
personnalité de deux très jeunes adolescents, GavinArvizo et son frère. Les
détails sont beaucoup plus croustillants, mais ce sera finalement la mère de
ces deux enfants, une habituée des tentatives d’extorsion de fonds par des
voies judiciaires, qui fera échouer le procès, son manque de crédibilité et les
incohérences de ses témoignages avec ceux de ses enfants faisant naître le
doute, d’autant plus qu’elle prétend avoir été elle-même séquestrée à « Neverland»pendant que ses
enfants étaient régulièrement violés, ce qui devient un peu trop grandguignolesque. De
plus, mrs Arvizo est soupçonnée d’avoir été manipulée elle-même par Thomas
Sneddon, le juge d’instruction chargé de l’affaire, qui se trouve avoir été
aussi celui qui fut contraint de classer l’affaire du petit Jordie Chandler. Alors Michael Jackson ne serait finalement qu’une victime d’amateurs de gros
sous ou d'un juge revanchard ?Pas certain. Il est possible que le juge Sneddon ait voulu
orchestrer une fausse histoire pour empêcher un homme de se placer impunément au-dessus de
la loi. Méthode plus que discutable, mais intention louable, en tout cas plus
digne d’un juge d’instruction que la simple vengeance envers un prévenu qui lui
aurait glissé entre les doigts dix ans auparavant. Pour ma part, je ne pense pas qu’il y ait de fumée sans feu. Le mariage bidon
avec Lise Marie Presley en 1994 (que la fille du King Of Rock elle-même déclara quelques années plus tard ne jamais avoir consommé), plus les deux enfants eus avec Debbie
Rowe en 1997 et 1998, tous deux parfaitement blancs et arrachés à leur mère en
échange d’une somme colossale et d’une rente à vie de 40 000 $ par mois, montrent
en tout cas que Michael Jackson semblait peu se soucier des femmes, et plus se
passionner pour les enfants. Enfin, à conditions qu’il ne soient pas noirs, cela va de soi... Qui plus est, nous avons là aussi le portrait d’un homme prêt à dépenser des
sommes hallucinantes pour obtenir ce qu’il veut, et sans se poser la question
des conséquences ou de la morale. Ce qui est plutôt un trait de caractère
récurrent chez les pédophiles. Toujours est-il que la folie de Michael Jackson arrivera à son point
culminant avec la sortie de« HIStory », un faux
double album, proposant une sorte de best of plus ou moins remixé et un nouvel
album à l’imagerie quasiment fasciste, qui brillera par un grand nombre de
morceaux aux rythmiques plutôt martiales, dont on retiendra essentiellement le clip
ultra-mégalomane de « Earth
Song »et celui encore plus malsain de « They Don’t Care About Us ». Pour la première fois, le
succès commercial n’est pas au rendez-vous. Michael Jackson en fait trop, sa
mégalomanie est trop apparente, son message moraliste sonne faux et l’esthétique
de l’album dérange vraiment. Même la ballade« You Are Not Alone », célébrant prétendument sa love
story avec Lise Marie Presley, ne donnera pas le change. Huit ans plus tard,
lors de la sortie d’« Invincible », qui se
vendra encore moins, Michael Jackson ne trouvera rien d’autre à faire
qu’injurier le directeur de son label, responsable selon lui de son échec
commercial. Preuve que le doute et l'assumation de l'échec étaient loin d'être les principales qualités de Michael Jackson. Personne en tout cas ne peut nier aujourd’hui que celui qui a prétendu si
longtemps avoir conservé en lui toute la pureté de l’enfance était finalement tombé
dans une perversité qui n’avait plus rien d’innocent. Penser à Michael Jackson
aujourd’hui est aussi malaisé que de regarder son visage de son vivant. Cette
esthétique artificielle et aseptisée qui fit de lui un monstre hideux et
inhumain, ne fut-elle appliquée qu’à son corps ? Difficile à croire…
« PETER PAN M’A TUER »
Aujourd’hui, maintenant que les limites de l’âge se sont rappelées
définitivement à Michael Jackson, peut-être faut-il ouvrir les yeux sur « le syndrome de Peter Pan »,
cette pathologie mentale considérée guère plus aujourd’hui que comme un tic
générationnel et dont Michael Jackson fut à la fois l’initiateur et la première
victime tragique. Refuser l’âge adulte, c’est refuser la réalité même de la vie. L’enfance est
bercée d’imaginaire, et vouloir perpétuer cette enfance, c’est aussi vivre dans
l’imaginaire. Deux dimensions d’imaginaire pèsent lourd face à une réalité qui
n’a que faire de nos attentes. Néanmoins, il faut l’accepter parce qu’il n’y a
pas d’autre alternative. On peut trouver ça injuste, mais l’injustice est une
notion purement humaine. Elle n’existe nulle part ailleurs sur Terre ou dans
l’univers. Le sentiment d’injustice est cependant une vraie qualité, une vraie
vertu, il nous pousse à la civilisation. Mais il ne doit pas se heurter en
toute chose avec la réalité. Être adulte, précisément, c’est apprendre à
concilier, c’est faire la paix avec le monde et avec soi-même. Il est de bon ton en ce moment de pleurer l’enfance brisée de Michael Jackson,
et de puiser là l’origine de toutes ses déviances. Je ne doute pas que
l’enfance de Michael Jackson ait été difficile. Mais à ce qu’il me semble, elle
n’a pas été non plus douloureuse. Être une star à 8 ans, ça a tout de même pas
mal d’avantages. Combien d’entre nous ont eu une enfance heureuse et vivent
aujourd’hui une vie qui ne leur convient pas ? Combien d’entre nous
auraient volontiers échangé leur place contre celle de Michael Jackson, quitte
à se prendre une discipline de fer et à être Noir dans un pays franchement raciste à l'époque ? Le destin de Michael Jackson est un destin
doré. C’est lui, et personne d’autre, qui en a fait trois décennies de
cauchemar. Il a regretté amèrement, à plusieurs reprises, le manque d’affection
de son père. Mais l’affection d’un père pèse-t-elle lourd face à la destinée que
Michael Jackson a eu ? Des centaines de millions de gens étaient prêts à
lui donner tout l’amour dont il avait manqué. Parmi ceux qui me lisent,
lesquels oseraient dire qu’ils n’auraient pour rien au monde échangé leur propre père, aussi aimant fut-il, contre une jeunesse de bébé star isolé ? L’enfance est une étape cruciale dans l’existence, mais il ne faut pas en faire
autre chose que l’antichambre de la vie. C’est lorsque l’on sort de l’enfance
que la vie commence réellement, que la personnalité se développe, que la
sensibilité s’affine. Se réfugier dans l’enfance, refuser d’en sortir, c’est
être un lâche, c’est détester la vie avant même de la connaître. C’est consacrer
son existence au plus indigne des caprices. Et surtout, en dehors de tout jugement moral, c’est quelque chose qui ne marche
pas, qui ne fonctionne pas, et qui vous amène doucement vers la mort. Michael
Jackson vient d’en faire la tragique expérience, et nous devrions tous en tirer
une leçon définitive. Car le trait majeur qui demeurera de Michael Jackson, celui qui effacera à mon
sens toute sa postérité, c’est sa terrible inconséquence. Tout ce qu’il a
refusé d’accepter durant toute son existence va éclabousser tous ses proches
durant encore de nombreuses années. Ne nous y trompons pas, le véritable
héritage de Michael Jackson, c’est la souffrance.
UN MAUSOLÉEDEBOUE
A l’heure où j’écris ces lignes, l’origine de l’arrêt cardiaque de Michael
Jackson n’est pas encore connue. Son autopsie, révélant d’affreux détails sur
son état de délabrement physique, est sujette à des doutes et des dénis, qui
amèneront probablement d’autres autopsies. La famille Jackson veut déjà procéder à une autopsie avec un médecin choisi
par elle, sans doute pour mieux dissimuler ce qui doit l’être. Les
médias, les policiers et la famille du défunt se débattent au milieu des
lambeaux d’une existence fondamentalement basée sur la folie et le mensonge.
Malgré le mal que se donnent les intéressés, les prochaines années vont voir de
plus en plus de révélations apparaître sur ce que fut la vraie vie de Michael
Jackson. Toute la boue sordide de son existence secrète va lentement émerger à
la lumière et laisser à toutes les générations qui ont grandi sur sa musique un souvenir
amer, malaisé, et sans doute un écoeurement irréversible. Parmi tous les petits garçons qui ont partagé la couche de Michael, il s’en
trouvera sans doute un bon nombre qui, parvenus à l’âge adulte, auront besoin
de raconter ce qui s’est passé. Les propres enfants de Michael, parvenus eux-mêmes à l’adolescence,
comprendront rapidement en se regardant dans le miroir qu’ils n’ont pas une
goutte de sang noir, que leur grand-mère n’est pas leur grand-mère, que
l’empire dont ils hériteront, ils ne le devront qu’à la folie d’un homme qui
n’a jamais été leur père. Lise Marie Presley et Debbie Rowe auront sûrement elles aussi, un jour, de
sacrées révélations à faire sur les circonstances de leurs noces avec Michael
Jackson. Nous ne sommes qu’au début de ce qui restera probablement l’un des plus
monstrueux scandales de l’histoire des Etats-Unis. Derrière Michael Jackson, se
profilent d’étranges spectres malsains issus de l’aspect le plus obscur du patrimoine
de l’humanité : Caligula, Lucrèce Borgia, Erzsébet Báthory, Gilles de
Rais… Il y a effectivement quelques uns de ces sacrés monstres derrière la
personnalité de ce monstre sacré. D’ailleurs, sacré pour combien de temps ?
Qu’est-ce qui survivra de Michael Jackson, exactement ? Parmi cette foule
de gens endeuillés, qui pleurent aux quatre coins du globes et qui se
réunissent pour déposer des fleurs et des bougies à des endroits symboliques
(ils ont tous vu à la télé que c’est comme ça qu’on fait), combien
véritablement feront encore tourner un disque de Michael Jackson dans vingt ans ?
Parlera-t-on seulement encore de sa musique, alors que ses enfants et ce qui
restera de sa famille se déchireront son titanesque héritage pour le plus grand plaisir des journaux à scandales ? Certes, Michael Jackson n’aura tué personne, mais il est plus que probable
qu’il aura gâché l’existence de bien des gens, à commencer par la sienne.
L’histoire tranchera, même si dans un premier temps, en égard au disparu, on se
tentera au possible d’arrondir les angles. Et puis, au-delà du respect dû au mort, la disparition soudaine
de Michael Jackson a boosté ses ventes de disques. C'est une assez étrange réaction
que de s’acheter brutalement les disques d’un chanteur parce qu’il vient de
mourir. C’est quelque chose qui arrive toujours plus ou moins, mais, en ce qui
concerne Michael Jackson, cela atteint une intensité jamais vue auparavant.
D’où la question que je poserai comme conclusion de ce court pamphlet :
les fans de Michael Jackson ne seraient-ils pas finalement largement aussi
malsains que lui ?
Il fallait
les voir, ces hommes orgueilleux, ces calculateurs meurtris, ces parieurs sots.
Ils promenaient autour d’eux des regards incertains, comme si le monde qui les
entoure vacillait à contretemps. L’humiliation leur était une ivresse
malheureuse. Ils tournaient ensuite leurs visages fatigués vers ces milliers de
caméras venues leur demander des explications, voire des solutions. Gauchement,
ils tentaient de se montrer rationnels, rassurants, la main dans les cheveux
caressant nerveusement leur coiffure impeccable, dont le gel croûteux rendait
un peu plus les armes à chaque passage. Ils avaient tombé la veste, dénoué la
cravate, et leurs chemises de marque se teintaient d’auréoles suspectes. Ils
étaient les joueurs, les investisseurs, ceux qui construisaient le monde jour
après jour. Ni des saints, ni des célébrités, juste des circuits à visage
humain, des mécanismes mégalomanes. Des hommes avides des cimes vertigineuses,
pour qui courber l’échine est le privilège de ceux qui regardent les autres
d’en haut.
Ils étaient les Dieux vivants, ils sont aujourd’hui des flambeurs en faillite. Le
véritable flambeur entraîne toujours son petit monde à la ruine. Il pense que
perdre au jeu est un accident regrettable, il suffit de remettre des jetons sur
le tapis vert et tout va revenir à la normale. Et des jetons, il est facile
d’en trouver, il n’y a qu’à les prendre là où ils sont. Et s’il n’y en a plus,
il se trouvera bien quelque prêteur à l’âme candide ou aux dents longues.
Retour des fonds garanti, bénéfice assuré, laissez-vous tenter. Il n’est pourtant
pas de pires fous que ceux qui se veulent émissaires de l’espoir.
L’argent
leur coule des mains, même s’il ne s’y trouve jamais vraiment. Ils ne composent
pas de liasses, ils n’accumulent pas de pièces. Ils jouent avec des nombres,
sur leurs ordinateurs, sur le grand panneau lumineux des temples du capital. Ils
brassent du vent, du symbole, ils déforment des mots, leur imaginent toute une
géométrie dans l’espace. Les actions sont immobiles, les placements se
déplacent, l’épargne est rarement épargnée, les plus-values sont des plaies
voulues. On dira tout et son contraire, les bonimenteurs s’adaptent au client,
c’est là leur essence, mais ce n’est pas parce que le croupier vous invite dans
son bureau que la martingale est au bout de la poignée de main. Certains l’ont
compris un peu tard.
Car on pourra pester sans fin contre les spéculateurs, il n’en demeure pas
moins qu’ils n’en seraient pas là sans leurs complices, leurs fournisseurs. Les
petits épargnants qui veulent devenir gros, le rentier qui aime que l’on
s’agite pour lui, le petit commerçant qui démarre bien, le haut fonctionnaire
qui souhaite justifier sa promotion, le bourgeois traditionaliste pour qui
l’argent, comme la famille, se doit de faire des petits. Chacun d’entre nous en a
fatalement un exemplaire dans son entourage, ce ne sont pas des cas isolés, ni
des nantis intouchables. C’est la classe aisée aux mille visages, séculaire ou
parvenue, qui trouve toujours mesquin de se contenter de ce que l’on a, qui ne
sait pas ou qui ne veut pas savoir que son petit bonus de fin d’année se
négocie dans des diminutions de salaires, des suppressions de primes, des
licenciements économiques, des misères délibérées.
Faut-il les haïr, tous ces loups qui se mangent si bien entre eux ?
Faut-il les déboulonner de leurs sièges par la violence ? Faut-il leur
offrir de force un aller simple pour les cités dortoirs ? Bien des mères
de familles nombreuses, cloîtrées dans leurs tours de béton, pourraient enrôler
comme comptables ces génies économiques incompris et les admirer chaque mois
dans leur pratique méticuleuse de l’optimisation d’un budget à 3 chiffres,
principalement alloué par les Assedic. Etrangement pourtant, les
flambeurs du millénaire se découragent face à de tels défis. On ne peut que le
déplorer.
Et pendant ce temps-là, le sillon se creuse dans le système des hommes. Dans un
monde surpeuplé où l’on peine à exister, l’égalité est un cauchemar que l’on
fuit à grands coups de carte bleue. La place de parking réservée, la voiture
silencieuse et personnalisée, la porte blindée, la maison protégée par des murs
infranchissables, la résidence secondaire dans une campagne isolée, des chiens
à peine moins enragés que leurs maîtres, les barbelés électrifiés, le digicode,
la télécommande, l’alarme. L’argent se sert qu’à acheter sa fuite au fond d’un
terrier de lapin, un terrier que l’on tapissera d’or et d’argent pour oublier
que c’est la peur et le dégoût de l’humain qui nous
confinent au confort animal.
De l’autre
côté du terrier, on rampe, on cherche, on serre les dents. L’argent y est
encore un objet, un papier froissé, une rondelle de métal, que l’on échangera
contre une nourriture à peine meilleure que celle qui se décompose au fond des
poubelles. Certains sont bien placés pour comparer. Ici, ce n’est pas le monde
que l’on fuit, c’est soi-même. On noie son existence dans des alcools frelatés,
on part en fumée dans des cigarettes exotiques, on se perfuse de la charité
gouvernementale, on accumule pour chasser le vide ou on oublie tout en tapant
dans des ballons, tout en rêvant à ceux qui sont arrivés à quelque chose comme
ça.
Ainsi dérivent, au gré des aléas de la vie, les suzerains d’aujourd’hui et les
serfs de toujours, chacun alternant à tour de rôle sadisme orgueilleux et
masochisme geignard, dans des existences pétries d’ennui, dont ils ont coloré
le monde d’une patte malhabile. Car l’ennui naquit un jour de l’alternance des
plaisirs codifiés et des souffrances institutionnelles. Les plaies voulues sont
devenues des plus-values et l’argent trouve aujourd’hui son sens dans une
mortification d’opérette qui nous ferait presque oublier que la courte vie qui
nous est accordée regorge d’extases qui ne se vendent pas, qui ne s’achètent
pas, et qui se cueillent sans malice au détour du chemin.
Ce pamphlet a été écrit spécifiquement pour la soirée poétique "Le Langage des Viscères"
du 20 mars 2009, et a été lu publiquement pour l'occasion. Merci à
Dust
Of My Dust pour son indéfectible confiance, à la Cantada, pour
nous avoir accueillis et à tous ceux qui ont
partagé cette nouvelle aventure avec nous.
L’année 2008 fut une année terriblement meurtrière
pour mon porte-monnaie, musicalement parlant. Quand je pense que dans les
années 90, je n’achetais que trois ou quatre nouveaux albums par an, je me dis
que cette décennie valait quand même la peine d’être vécue. Certes, dans les
années 90, j’écoutais moins de musiques différentes, et Il n’y avait pas
Internet pour me permettre d’acheter des disques à un prix enfin raisonnable.
Il n’empêche que cette année, j’ai eu d’excellentes choses à me mettre entre les
oreilles, dans un peu tous les styles, et cette troisième édition de mon
Millésime reflète à la fois cette richesse et cet éclectisme. En 2006, j’avais fait 20 chroniques ; en
2007, j’en ai fait 25 ; cette année, il n’y en a pas moins de 30. C’est énormément
de travail, et je finis par me demander si pour mes lecteurs, ça n’est pas un
minimum rébarbatif. Mais je me dis que tout cela ne durera peut-être pas, et
qu’il vaut mieux abuser des bonnes choses tant qu’on le peut encore. De ce fait, j’ai essayé néanmoins, quand je le pouvais, de faire des chroniques
plus courtes, d’aller à l’essentiel et de faire un peu moins de littérature.
J’espère que cela vous conviendra autant que moi. Au programme : de la pop, du rock, du métal, de la folk, de la techno et
même de la chansonfrançaise. Certains artistes sont très connus, d’autres
totalement anonymes. Ces derniers ont les plus nombreux, car c’est aussi à ça
que sert ce Millésime annuel : à vousfaire découvrir des talents dont ni
la presse, ni la radio ne vous parleront jamais.Je n’ai parlé des artistes"stars"que lorsque j’avais l’impression que je pouvais dire
sur eux quelque chose que personne d’autre n’avait dit, ou que leur musique pouvait
représenter une influence ou une proximité par rapport à mon travail littéraire.J’ai pas mal écouté les
albums d’Alizée et de Katy Perry, également, mais il me paraît
difficile d’y relier mon travail d’écriture. Mylène Farmer ou METALLICA,
cela peut déjà plus se comprendre. J’ai adoré“I Kissed A Girl“, mais ça
ne m’a rien inspiré, ou du moins rien de littéraire ou même d’avouable. :-) Je terminerai ce préambule en vous rappelant que le téléchargement illégal
accélère la chute, et donc la ruine, deChristophe Maé,Diam’s,Laurent
WolfouBritney Spears. N’hésitez donc pas à les spolier de droits
d’auteurs bien immérités, d’autant plus que vous effacerez tout ça au bout de
deux mois en vous demandant ce qui vous a pris de télécharger un truc pareil - mais
respectez les vrais artistes, à plus forte raison si leur public ne se compte
qu’en milliers de fans. Et pas de sermon sur l’argent qui se fait rare. Un
rédacteur-en-chef d’une revue pour laquelle j’ai travaillé nous disait
régulièrement : « Un vrai fan de musique est comme un
junkie : il trouve toujours de quoi s’acheter sa dose ».Le
propos est brutal, mais il est on ne peut plus vrai. Je vis avec moins de 800
euros par mois, et j’ai pu m’acheter tous les CD dont je vous parle ici, et
bien d’autres encore. Des sites comme Amazon ou eBay proposent des tarifs bien
inférieurs aux disquaires officiels, ou même au site de la FNAC.Contournez les
requins au maximum, mais donnez aux artistes une somme raisonnable au regard de
tout ce qu’ils vous donnent. Et faites passer le message…
AUTECHRE.- Quaristice (Warp Records)
Débutons ce Millésime par une véritable institution
de la musique électronique. En quinze ans d’existence, AUTECHRE a su
s’imposer à la fois comme une des formations fondatrices du genre électronica,
mais en plus comme l’indétrônable chef de file de ses rénovateurs. Apparu en
1992 sur la fameuse compilation « Artificial Intelligence »de chez Warp – une compilation en forme de manifeste plaidant pour une musique techno
qui ne soit pas forcément dansante et puisse s’écouter tranquillement assis
dans un fauteuil – Sean Booth et Rob Brown, les deux membres d’AUTECHRE,
ont commencé une carrière entre électronica et ambient, avant d’effectuer un
virage brutal en 1995 vers une musique introspective très inspirée de
l’industriel et de la musique concrète. AUTECHRE distille donc depuis cette date une musique difficile d’accès, mais dont
chaque réécoute aide à saisir toute la finesse et la subtilité. Se disant
principalement inspiré de SKINNY PUPPY et BERNARD PARMEGIANI, le
duo ne s’est pourtant jamais écarté de ses racines techno, et a toujours
cherché à concilier une démarche perpétuellement expérimentale et un souci
harmonique réel, ne tombant ni dans le ghetto de la musique électro-acoustique
ni dans un compromis commercial. Un exercice périlleux mené durant dix ans, au sein d’une discographie
foisonnante où quantité rime avec qualité - une dizaine d’albums de près de 70
minutes chacun et presque autant de maxis avoisinant les 35 minutes. Points
d’orgue de cette exceptionnelle carrière, les albums « ChiasticSlide»(1997) et« LP 5 »(1998), ainsi
que les maxis « Anvil Vapre »(1995), « Envane»(1997)et« Cichlisuite »(1997), forment le haut du
panier d’une musique électronique inventive et indémodable. Cependant, tout à une fin, même les inspirations qui semblent inépuisables. En
2005,AUTECHRE sort son neuvième album (si l’on compte le « EP7 »(1999) qui est un faux maxi comptant 11 morceaux et plus d’une heure de
musique), nommé « Untilted ». C’est le premier disque
du groupe à ne pas faire l’unanimité, et c’est en soi assez justifié. Pour la
première fois, AUTECHRE délaisse l’aspect harmonique pour se concentrer
sur un travail essentiellement rythmique, le long de morceaux interminables,
dont le plus long frôle les 17 minutes, autant de temps que l’on passe à
écouter d’incessantes boîtes à rythmes superposées se court-circuiter les unes
aux autres. C’est donc avec appréhension que l’on attendait ce nouvel opus. Peut-être pour
cette raison, « Quaristice »a bénéficié d’une
couverture médiatique assez exceptionnelle pour un album d’AUTECHRE. Il
était clairement dit que l’album se voulait l’antithèse totale de « Untilted ».
Hélas, le problème, c’est que non seulement il en est l’antithèse jusqu’à
l’absurde, mais il n’est à peu près rien d’autre que cela. Premier souci : « Untilted »présentait huit
titres fort longs, « Quaristice »en offre pas moins de
vingt, la plupart n’excédant pas trois minutes. Et là, pour une musique se
voulant expérimentale, c’est tout de même un format un peu juste. Certes les
morceaux s’enchaînent comme autant de mouvements d’une unique symphonie, mais
tout cela restant très séquencé, on a presque l’impression d’écouter une sorte
de catalogue sonore ou de CD de samples. Forcément, il est difficile
d’installer une structure complexe en si peu de temps, donc chaque morceau
présente une rythmique un peu multiple, accompagnée d’un embryon de mélodie
tournant irrégulièrement en boucle. Je parle bien d’un embryon de mélodie, car AUTECHREdonne dans« Quaristice »dans une politique de
l’ébauche assez déconcertante, sans que l’on soit en mesure de trancher s’il
s’agit d’un concept malheureux ou d’un bâclage malhonnête. Et c’est là le deuxième souci : Car si « Untilted »
souffrait d’un certain manque d’inspiration sous la forme de huit morceaux de
10 minutes chacun, on comprendra vite que le même manque d’inspiration, mais
présenté sous la forme de 20 morceaux de 3 minutes, n’est pas spécialement plus
passionnant. Et c’est le souci de « Quaristice », dont
on retiendra finalement les quatre derniers titres un peu plus longs et aboutis
que les autres, dont “Chenc9”,
qui permet de retrouver AUTECHRE en grande forme, et “Outh9X”,
dernier titre de l’album et incontestablement le meilleur. A noter au passage
que ce dernier titre et celui qui précède, “Notwo“, marquent un retour à
un style purement ambient que le duo avait abandonné depuis plus de dix ans. Le reste de l’album s’écoute sans grande passion, mais sans ennui insurmontable
non plus.AUTECHRE semble en fait s’être contenté du minimum syndical,
offrant une palette démonstrative de ses talents au cours de morceaux
suffisamment brefs pour que le technophile moyen n’ait pas le temps d’avoir la
migraine. Mission accomplie, mais j’espère qu’ils ne nous en voudront pas de ne
pas nous sentir très concernés. Tout cela ne dissimule effectivement pas qu’AUTECHRE connaît une
certaine traversée du désert sur le plan de la créativité. « Quaristice »
vaut certainement l’argent que vous y mettrez, mais il ne squattera votre
platine que le temps d’une dizaine d’écoutes. Pour certains, ce sera déjà plus
avantageux qu’« Untilted ». Pour les autres, il leur
faudra attendre le prochain album d’AUTECHRE, en espérant que le duo de
légende se ressaisisse…
Poursuivons dans l’électronica avec l’un des retours
les plus inattendus de cette année 2008, même s’il est loin d’être le plus
médiatisé : celui du duo B12, compose de Steve Rutter et Michael
Golding. Ce duo britannique, apparu lui aussi en 1992 sur la compilation« Artificial
Intelligence », mais sous le nom de MUSICOLOGY, est lui aussi un des
fondateurs du genre électronica. B12 a publié sur Warp Records deux
albums essentiels,« Electro-Soma»(1993) et« Time
Tourist »(1996),avant de tirer assez précocementsa révérence, s'accordant juste le temps d'un excellent maxi« 3EP »(1998). Rien n’expliquait vraiment cette brutale fin de carrière, et nombreux furent
les amateurs d’électronica à regretter cette disparition.Dix ans de silence, à
peine entamés par quelques discrets maxis, sortis en format vinyle uniquement
sur leur propre label développé en 2005. Et puis, cette année, un surprenant
troisième album a fait son apparition sans que personne n’en parle. Intitulé ironiquement« Last Days Of Silence », ce
nouvel album démarre sur une assez inutile reprise de “Hall Of Mirrors“,
un titre extrait d’« Electro-Soma» interprété ici
avec un quatuor de cordes,avant de bifurquer sur une electronicaextrêmement
bien produite mais très inspirée dePLAID, groupe contemporain de B12
etqui reste encore aujourd’hui la référence la plus cotée de ce genre musical
hélas quelque peu en fin de parcours. Et là on comprendun peu mal ce qui a pu pousser un groupe à l’identité aussi
forte queB12à se tourner vers une production somme toute assez dans
l’air du temps, extrêmement bien travaillée et produite, avec une recherche
sonore bien plus poussée que sur les premiers albums, mais à laquelle manque un
semblant d’âme.Certes, quelques très bons titres nous ramènent avec plaisir au
B12 des débuts :“Magnetic Fields”,“One”, “In Control”
et “More Than One”demeurent les pièces maîtresses de ce« Last Days Of Silence ». Mais on ne peut s’empêcher de regretter le son
clinique et épuré du B12des débuts, et ses mélodies simples mais
entêtantes.En se mettant à la page, B12 effectue un retour convaincant
mais sans faire oublier ses précédents albums. Une autre bizarrerie de cet album, c’est qu’il offre un CD bonus présentant
soi-disant 5 titres live inédits. Vu le genre de musique que c’est, on peut se
demander ce qu’une version live apporte vraiment. En fait, pratiquement rien
puisque les prises d’enregistrements sont faites directement sur la platine de
mixage. Pas de public en liesse, pas de bruit de fond, juste une sélection de
titres plus dancefloors, moins produits, qui sont assez ordinaires, là aussi. Pour conclure, disons que tout à l’idée de revenir reprendre le trône qui est
le sien, B12se l’est joué un poil arrogant, tellement pressé de montrer
qu’il n’était pas un groupe technologiquement dépassé qu’il s’est efforcé de
sonner un peu comme tout le monde. Pour autant,« Last Days Of Silence »n’est pas un mauvais album non plus. Plus complexe, plus
travaillé que ses prédécesseurs, il se laisse moins facilement apprivoiser et
demeure avant tout un bon disque d’electronica conçu par des vieux routiers qui
savent parfaitement installer une structure électronique susceptible de
procurer un plaisir cérébral tout à fait jouissif. Alors, certes l’electronica
n’est plus aujourd’hui cette musique déshumanisée et minimale qui a tant marqué
la première moitié des années 90, mais elle reste un genre musical délicieux et
hautement recommandé aux neurones. Et sur ce plan-là, « Last Days Of Silence » accomplira très correctement son office. A noter que la fin de l’année 2008 a vu B12sortir également« Last Days Of Silence - Remixes », la version remixée de l’album, avec
en cadeau bonus deux titres inédits. Décidément pressé de rattraper leur
retard, B12a aussi publié les deux
premiers volumes des archives de B12 Records, présentant les tous premiers
titres de B12et d’AS ONEinitialement sortis en format vinyle
uniquement en 1991 et 1992. Le concept de ces compilations est assez étrange (chaque
volume est un double CD, mais chaque CD ne fait que 30 minutes) mais devrait à
terme publier tous les titres inédits du groupe et du label en sept volumes. Bref,
on n’a pas fini d’entendre parler de B12 ! (Enfin, sur ce blog,
parce qu’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’on en fasse tant que ça des gorges
chaudes…)
Restons encore un peu dans l’électronica, avec le
quatrième album de Chris Clark,devenu simplement CLARK, depuis
le précédent opus (2006). Techniquement, « Turning Dragon »reste
dans la continuité de« Body Riddle », mais avec un
souci de distorsion sonore et un caractère rythmique plus ouvertement
dancefloor. Mêlant électronica, minimal techno et une sorte de drum’n’bass
sursaturée et malsaine, CLARKfait une plongée organique dans des
ténèbres digitales aux frontières de l’industriel. Chacun pourra apprécier à
divers degrés la radicalité de ce parti pris sonore, mais il faut admettre
qu’il est totalement réussi. Bien que reposant essentiellement sur des textures
sonores particulièrement soignées, l’album fascine immédiatement par la
noirceur de son climat, et ses ambiances d’un futurisme glauque qui ne
dépareraient pas dans un jeu vidéo du genre « Doom 3 » ou «Bioshock ». Bien que les titres soient relativement courts, dépassant rarement les 5
minutes, le minimalisme soigné des compositions et le travail exceptionnel de
l’atmosphère en font un album dans lequel il est aisé de s’immerger comme dans
une boue noirâtre et tressautante. Le voyage n’a rien d’une croisière
romantique, il peut même sembler glauque et déprimant mais incontestablement,
c’est une expérience extrême et inédite. Moins rentre-dedans que de la
techno-hardore, moins bruitiste que de l’industriel, moins superficiel qu’une
musique de jeux vidéo,« Turning Dragon »est une sorte
de symphonie cyberpunk en 11 mouvements à se passer en boucle dans le métro, en
allant au travail. Une telle musique ne peut que vous motiver à accomplir votre
tâche ou à assassiner votre supérieur. Dans tous les cas, ça ne peut vous être
que profitable. Alors ne laissez pas passer une si belle occasion, et dévorez par les oreilles
le superbe album de CLARK, probablement le plus abouti qu’il ait signé à
ce jour.
Les plus anciens de mes lecteurs se souviennent
peut-être d’avoir lu dans mon Millésime 2006 une chronique sur ce quintette
brésilien projeté sur la scène internationale comme le plus naïf des contes de
fées. J’avais été l’un des premiers en France à m’intéresser à ce jeune groupe
héritier de MARTHA & THE MUFFINSet duTOM TOM CLUB, qui
apportait au post-punk international une énergie et une fraîcheur qui lui
faisaient tout de même sérieusement défaut à la base. «Cansei De Ser Sexy » (2006) était un premier album
sincère et spontané, réussi du début à la fin et qui débordait d’une vitalité
contagieuse, incarnée par le tube mondial“Let’s Make Love And Listen To
Death From Above”, et par l’autre tube malheureusement indiffusable "Paris
Hilton", traînant plus bas que terre une personnalité publique qui ne
se tenait déjà pas bien haut. Deux ans plus tard, et après le départ de la claviériste, CSSeffectue
un virage sensible vers la new-wave et le funk 80’s mécanique. « Donkey »est le produit de cette métamorphose inattendue, et si l’album s’avère très
inférieur au précédent, il demeure léger et enjoué et se laisse écouter sans
déplaisir. Certes, c’est en vain que l’on chercherait un tube au milieu de ces onze
morceaux un peu trop linéaires et surtout beaucoup trop sages. Certes, le
single"Move"est entraînant, et l’on trouve quelques très
bons titres qui relancent ponctuellement l’attention, comme “Left Behind”,
“Let’s Reggae All Night”, “How I Became Paranoid”ou le très
électronique“Believe Achieve”. Mais tout cela n’empêche pas que la
folie du groupe semble s’être quelque peu évaporée au fur et à mesure que la
musique devient plus travaillée, plus écrite, mais aussi plus formatée, plus
banalisée.Les petites Brésiliennes deviennent grandes et perdent leur joie de
vivre dans le sérieuxdu monde des adultes et probablement aussi celui des
majors, puisquecette fois-ci, la Warner est de la partie. Pourtant, si « Donkey »a un peu ce côté guindé que
l’on voit aux enfants qui essayent d’avoir l’air sérieux auprès des adultes,
l’album est véritablement plaisant à écouter et conserve cette énergie
revigorante à laquelle le groupe nous a habitués jusqu’à aujourd’hui.
Paradoxalement, le soin extrême de ses arrangements fait qu’on le mémorise
moins facilement que«Cansei De Ser Sexy »et qu’il y
a de grandes chances qu’il tourne finalement plus souvent dans les platines. Moins
jouissif mais plus profond,« Donkey »est finalement
loin de mériter le bonnet d’âne, et c’est même sans appréhension aucune que
l’on attend impatiemment le troisième opus d’un groupe inclassable et
inimitable qui devrait marquer l’histoire du rock. Pour les aficionados du téléchargement, je signale que l’album de CSSvaut largement l’achat en CD, car le livret est absolument magnifique, tiré sur
un papier de haute qualité et avec de superbes photos. Cela peut sembler
accessoire de dire ça, mais je tends à penser que si les CD étaient des objets
d’art excellemment travaillés dans leur présentation, quitte à en augmenter le
prix d’achat, les gens auraient un peu plus envie de se les offrir. Après tout,
qui achèterait encore un tableau de maître sans son cadre ?
Ecouter :La page MySpace de CSS Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip mi-beauf, mi taré de"Move",où on apprend que c'est trop rigolo de faire des photos pas drôles.
Un très beau souvenir de jeunesse aussi que le
groupe anglais CRANES, mené par Jim Shaw et sa soeur Alison,
et qui fête ses vingt ans d’existence avec cet album éponyme, sorti
discrètement sur leur propre label. CRANES, c’est pour moi la bande son de mes premières amours, au travers
d’une série d’albums mythiques entre cold-wave à la 4AD et indie pop vaporeuse,
tous sortis entre 1991 et 1997. Une musique mélancolique, parfois enragée, mais
qui faisait perdurer dans les années 90 un certain esprit des années 80, celui
d’une mélancolie artistique et torturée, pleurant des larmes à la beauté
irréelle à travers la voix étrangement enfantine d’Alison Shaw. « Wings Of Joy »(1991),« Forever »(1993) et « Loved »(1994)demeurent les points d’orgue d’une carrière unique qui, étrangement, se
perdit dans des albums peu inspirés durant la deuxième moitié des années 90. Un
dernier chef d’œuvre avec« Future Songs »en 2001,
puis le très médiocre« Particles & Waves »(2004)sembla sonner le glas d’ungroupe essoufflé et en fin de course. Ce fut donc avec une certaine surprise que je vis annoncée la sortie d’un
neuvième album studio, sobrement nommé« Cranes ». Par
fidélité, plus que par enthousiasme réel, j’en fis néanmoins l’acquisition, et
ce fut une assez heureuse décision. En effet, si lesCRANESne sont plus, et ne seront probablement plus
jamais, le groupe fantastique et envoûtant qu’ils ont représenté à leurs débuts,
ils ont quand même encore de beaux restes, et cet album éponyme et sans
prétention le démontre bien. Certes, les guitares électriques et la froideur
ténébreuse sont loin derrière. L’album sonne résolument acoustique,
s’autorisant des bidouillages électroniques, des boucles samplées et quelques
arpèges aux claviers. Peu ou pas de percussions, si ce n’est de discrètes
boîtes à rythmes.« Cranes »est un album composé à
deux, et plus précisément par deux personnes se connaissant depuis l’enfance et
s’enfermant dans un studio pour enregistrer ce qu’ils ont envie de faire sur le
moment. Une fois que cela est admis, on prend un plaisir sincère à écouter et
réécouter cet album reposant, aérien, apaisé. Car avec cet album, lesCRANESdonnent plus que jamais dans une pop
atmosphérique épurée à l’extrême. Un manque de moyens que le duo tourne
magnifiquement à son avantage. Titres relativement courts, sonorités
cristallines et éphémères tournoyant autour de la voix monotone et évanescente
d’Alison Shaw…Pas de « tubes » manifestes sur cet album, rien
que l’effleurement récurrent d’une sensibilité bouleversante et bouleversée,
des chansons de quadras discrets pour
quadras discrets, une musique qui en dit peu mais qui en sait long. On
est complice ou pas, cela dépend de l’âge, du passé, du vécu. Cela dépend de
soi, mais pas de l’album, qui, lui, connaît bien la musique. Imaginez que vous ayiez l’occasion de revoir un film qui vous a profondément
marqué dans votre enfance ou votre adolescence, et que par un tour de magie
inexplicable, les acteurs de ce film aient tous vieilli en même temps que vous,
de sorte que vous les retrouvez tels qu’ils sont aujourd’hui et non pas tels
qu’ils étaient, quitte à ce que l’histoire en perde tout son sens. L’album desCRANESressemble à cela, à des amis perdus de vue depuis longtemps, que l’on retrouve
sans les avoir véritablement cherchés et qui vous racontent musicalement tout
ce qui les a vieilli et assagi, mais sans mots, sans anecdotes, juste par leur
musique. On peut trouver cela touchant, on peut aussi être mal à l’aise. J’ai beaucoup aimé cet album, mais je ne peux pas garantir que vous l’aimerez,
et ce pour une seule raison : parce que ça ne dépend que de vous. Et c’est
peut-être cela, le génie deCRANES, celui de refléter le temps qui
passe, sans idéaliser et sans mentir… A noter également que le label anglais Cherry Red a eu l’excellente initiative,
cette année de rééditer les albums « Wings Of Joy »et« Forever »des CRANES, en version remasterisée et avec d’intéressants bonus tracks.
Pour ceux qui ne les connaissent pas, ce sont deux albums méritant le détour,
et qui ont étonnamment bien vieillis. Avis aux amateurs…
En savoir plus :Le site officiel de CRANES Ecouter :La page MySpace de CRANES Dorian Wybot vous invite à regarder :Là aussi, faute de matériel récent, je vous propose le clip de "Tomorrow's Tears", qui date de 1993 mais présente assez bien l'univers du groupe.
.
. CLAIRE DITERZI – Tableau de Chasse(Naive)
Entendons-nous bien : je n’imagine pas qu’un
véritable amateur de musique puisse trouver un quelconque intérêt à écouter de
la chanson française. Le culte que notre pays voue à cinq générations de
bêleurs de psychodrames m’apparaît très sérieusement pathologique. Cela ne
serait rien, si seulement l’apologie de ces faux artistes ne maintenait pas les
vrais dans la misère et l’ignorance. Ce fait est déjà agaçant, mais ce qui est
encore plus agaçant, c’est que l’on ne peut même pas fouler du pied la chanson
française parce que tout simplement, de temps à autres, il s’y trouve un talent
particulièrement brillant, qui brise les clichés et se fend d’une œuvre
hors-norme. Et ce n’est même pas dans les grands classiques ou dans les
chanteurs cultes que l’on trouve ces perles, mais dans la scène émergente de
notre époque, où entre deux Caliméros à la voix pleurnicharde et trois pétasses
télévisuelles, de temps en temps, un véritable artiste, foncièrement novateur
voit le jour et suscite un certain émoi, au moins durant un temps. C’est le cas de CLAIRE DITERZIque j’ai découvert, honte à moi, dans un
reportage du journal télévisé, où les extraits du clip de“Tableau de Chasse“m’ont incité à me pencher davantage sur la demoiselle. « Tableau de Chasse », c’est également le nom de
l’album deCLAIRE DITERZI, deuxième opus de la belle, largement
médiatisé après la sortie plus discrète de « Boucle »
(2005), le premier album signé par cette ex-choriste deTHEO HAKOLAet
surtout, ancienne membre du groupe de rock alternatifFORGUETTE MI NOTE,
qui fit vaguement parler de lui dans les années 90. CLAIRE DITERZIexplore la voie ouverte par EMILIE SIMON, celle
d’une chanson française baignée dans l’électronique et traumatisée par le
travail de production vocale de BJÔRK. Jusque là, pas grand-chose qui
mérite que l’on se déplace, sauf que là oùCLAIRE DITERZIécrase
largement la concurrence, c’est d’abord par sa grande personnalité, à la fois
comme compositrice et comme interprète. Sa voix très particulière, exploitée de
manière multiple au sein de chœurs dissonants ou de phrasés saccadés et hystériques,
répond parfaitement à un style de chansonnettes faussement guillerettes,
articulées par des rythmiques électroniques mécaniques et des petites mélodies
esquissées à la guitare claire. Une recette efficace, bien qu’un peu limitée.
C’était d’ailleurs le souci de « Boucle », un peu trop
linéaire dans sa forme. Pour « Tableau de Chasse », CLAIRE DITERZIa cherché
à jouer la carte du contraste. Elle y est parvenue aisément, peut-être même un
peu trop. Cet album est effectivement un conglomérat de chansons disparates, tantôt
rapides, tantôt lentes, mais qui dégagent pareillement une authentique
mélancolie contemplative. A cela s’ajoute l’extrême qualité des textes, qui,
non seulement, évitent les pièges thématiques de la chanson à grosses ficelles,
mais s’offrent en plus le luxe d’un vocabulaire et d’une rhétorique d’un très
haut niveau, ce qui tranche agréablement avec les paroles niaiseuses et
fauchées de Lionel Florencequi, je vous le rappelle, sert de parolier à
pratiquement tous les représentants de la chanson française. « Tableau de Chasse »est donc un album OVNI, dont
l’inventivité permanente a permis à CLAIRE DITERZIde sortir d’une
audience confidentielle pour gagner un public plus large et sans doute quelque
peu bobo. Reste que l’album manque peut-être un peu d’âme à force de se vouloir
un catalogue sonore, et perd un peu de consistance dans sa dernière partie. Mais,
en fait, le plus gênant, c’est que l’énorme travail qu’ont nécessité les
arrangements et le mixage de ce disque n’empêche hélas pas qu’on en fait assez
rapidement le tour. Une dizaine d’écoutes seront suffisantes pour dévoiler tous
les trucs de ce petit tour de magie sonore, et il reste finalement de tout cela
une poignée de chansonnettes légères et volatiles qui s’évaporent assez vite
dans la mémoire. Une mention particulière pour “La Vieille Chanteuse“, une chanson
réaliste façon années 20 enregistrée au maximum dans les conditions de
l’époque, avec la qualité de son d’un gramophone. L’idée est originale, le défi
technique est bluffant, mais 4 minutes de ces roucoulades en sourdine, ça
devient vite inécoutable, et l’on prend rapidement l’habitude d’appuyer sur “skip”. En gros, « Tableau de Chasse »est un véritable album
de chanson française merveilleusement produit et imaginé, qui ravira grandement
les oreilles les plus exigeantes, sans pour autant les satisfaire totalement.
Toutefois, se laisser prendre au charme désuet de la voix de CLAIRE DITERZIest un vice autorisé, auquel on peut s’abandonner sans modération. Ne nous en
privons donc pas.
J’avais parlé du premier album d’ETYL, « La
Tortue »(2005) ici même, il y a un peu plus de deux ans. Etant
peu ouvert à la chanson française dans les règles du lard, c’était avec une
certaine surprise que j’avais découvert cette artiste évoluant dans une pop
française entre BJÖRKetPORTISHEAD, et joignant à une créativité
musicale rarissime une écriture très juste et très personnelle, mettant en
scène comme en une thérapie musicale, une rupture douloureuse dont elle peinait
à se remettre. Je vous renvoie à la critique de cet album (Janvier 2007) pour
plus de détails. C’est donc avec une certaine curiosité que j’attendais le deuxième album d’Eglantine
Hermand- aka ETYL- et c’est avec plaisir que j’ai découvert ces « Souris»,
un nouveau bestiaire dont le titre même nous indique qu’Eglantine Hermand
n’est pas près d’avoir fini de regarder nos faiblesses humaines comme des
atavismes du règne animal. Qui sont d’ailleurs ces “souris“? Que les amis des bêtes se
rassurent : aucun rongeur n’a été martyrisé durant l’enregistrement de cet
album. De même qu’Eglantine Hermandse qualifiait de “tortue”, en
référence à cette période de sa vie où, se terrant dans sa carapace pour mieux
ruminer sa souffrance, elle n’arrivait plus à se sentir avancer, ceux qui sont
dissimulés derrière cette métaphore mammifère, ce sont les proches de la
chanteuse :la famille et ses rituels absurdes(“Noël“), les amis à
la sincérité inégale (“J’ai Beau“), les amiEsavec qui il
y’a toujoursune rivalité larvée (“Jalouse“), la famille éloignée, bâtarde
et indifférente(“Sao Song”), la mère sacrificielle(“Maman”)et
enfin, le nouveau compagnon(“L’Ours en Poils“)avec qui ça n’est hélas pas toujours facile(“Le
Sillon“). On pourrait trouver impudique, voire nombriliste, cette exécution en règle de
l’entourage, qui est aussi une nouvelle évocation de la vie privée de la
chanteuse, mais se révélant cette fois-ci trop complexe et trop diversifiée
pour que cela nous interpelle autant qu’une rupture sentimentale. Cependant, Eglantine Hermanda le bon goût de ne pas trop donner dans le
factuel. Elle reste dans le ressenti, avec tout ce que cela peut représenter de
pulsionnel, voire d’égoïste. On devine les natures des rapports humains sans que
réellement on soit certain de les appréhender correctement. D’ailleurspeu importe ce qui est vrai ou ne l’est pas.Comme sur« La
Tortue », Eglantine Hermandcherche surtout à évoquer le
malaise, le besoin de fixer une émotion comme si c’était là une vérité à
laquelle se raccrocher. Oscillant entre agacement et culpabilité, la jeune
chanteuse finit par faire sa touchante auto-critique (“J’Me Fais Mal”),
ce qui fait fatalement resurgir les souffrances passées, et pas encore guéries(“Tombée“, “A Quoi Ca Sert ? “, “Je Savais“). Sur le plan musical, l’album frappe d’entrée de jeu par la quasi-absence
d’éléments électroniques, qui étaient pourtant foisonnants sur« La
Tortue ». Le
parti-pris sonore est résolument pop-rock, avec quelques réminiscences jazzy,
notamment sur“J’Me Fais Mal“et sur“L’Ours En Poils“. Eglantine Hermanda visiblement souhaité ce son plus organique, ce qui n’empêche pas
que l’ensemble reste assez étrangement froid, sans doute de par le choix d’une
orchestration toujours dépouillée et par l’absence d’éléments extrapolatifs sur
l’ensemble de l’album (à l’exception de “Le Sillon”, seul titre à
dépasser les cinq minutes, et ce grâce à un superbe final instrumental).Chaque
chanson se place avec un certain bonheur comme le chapitre d’une histoire
imaginaire, et il n’y a guère que sur le titre post-grunge franchement poussif
de“Jalouse”et sur le jazz-rock quelque peu hystérique de“Maman“que l’on pourra froncer les sourcils. Même“L’Ours en Poils“, que
j’avais entendu l’an dernier en live et qui m’avait fait craindre le pire, tire
honorablement son épingle du jeu, grâce à une coloration très jazz et des
arrangements avec cuivres qui rehaussent grandement le morceau. Pour conclure, si« Les Souris»n’est peut-être pas
aussi réussi que« La
Tortue »,
cela reste un très bon album, dont les défauts même témoignent de la volonté d’Eglantine
Hermandde faire évoluer sa musique, avec les inévitables couacs que toute
démarche expérimentale suscite, mais qui sont finalement plus nobles pour un
musicien que de rester prudemment sur ses acquis. Le disque s’écoute sans
ennui, et augure, de toutes manières, d’un des talents les plus prometteurs de
la jeune scène française.
.
. EX REVERIE - The Door Into Summer (Language Of Stone)
Retenez bien ce nom : Gillian
Chadwick. Cette jeune musicienne folk connue, jusqu’à cette
année, comme une collaboratrice d’ESPERS, s’est retrouvée sur trois des
meilleurs disques du genre publiés en 2008. Chanteuse de talent,
multi-instrumentiste exceptionnelle, Gillian Chadwick est à la tête de
trois projets (EX REVERIE, RUSALNAIA avec la chanteuse Sharron
Kraus et WOODWOSE, avec Jessica Weeks, dont l’album est prévu pour 2009), tout en participant au superbe album de FERN KNIGHT (voir deux
chroniques plus loin). Commençons avec EX REVERIE et le magnifique album “The Door Of
Summer”, qui fut l’une des premières sorties de l’année, et qui restera
sans doute comme un des albums folk les plus novateurs des années 2000.
Entourée par Greg Weeks (ESPERS, THE VALERIE PROJECT,
producteur et responsable du label Language Of Stone), David Chadwick, Margie Wienk (FERN KNIGHT) et Jessica Weeks (WOODWOSE), Gillian
Chadwick signe neuf titres d’une folk venimeuse, métissée de stoner rock,
sans que jamais la guitare saturée façon années 70 ne prenne réellement le
pouvoir. Basse, violoncelle et guitare acoustique mènent la danse, tandis que
la guitare électrique, adoptant des riffs à la BLACK SABBATH, sert
essentiellement à conférer à certains morceaux (“Dawn Comes For Us All“,
“Second Son“) un air de sorcellerie, ou plutôt de rituel païen, ce qui
ramène l’auditeur à une ambiance folk. Mais il y a ambiance folk et ambiance folk. Gillian Chadwick s’est bien
plus nourrie de COMUS ou de JETHRO TULL que de PENTANGLE ou
LEONARD COHEN. La folk d’EX REVERIE est baignée dans le
psychédélique, dans le krautrock et dans le rock progressif des années 70. Et
pourtant, sur un plan structurel musical, EX REVERIE ne s’éloigne pas
non plus d’une folk académique, comme le démontrent des chansons plus
acoustiques comme “The Years” ou “Cedar“, tandis qu’avec “Days
Away”, Gillian Chadwick s’autorise même un titre proche du
psychédélique américain des années 60, celui du JEFFERSON AIRPLANE ou de
LOVE. Point d’orgue de cet album à la fois étrangement varié et totalement cohérent, “Wooden
Sword” demeure le titre le plus fort et le plus diabolique d'EX REVERIE.
Gillian Chadwick signe là un album surprenant de créativité débridée, à
la fois extrêmement novateur et profondément ancré dans les années 70, empreint
d’une nostalgie passéiste et d’un occultisme fascinant. Un album à découvrir
toutes affaires cessantes, avec ou sans cigarettes qui font rire.
En savoir plus :Le site officiel d'EX REVERIE Ecouter :La page MySpace d'EX REVERIE Dorian Wybot vous invite à regarder :Aucun document vidéo d'EX REVERIE n'étant en ligne, je vous propose de regarder Gillian Chadwick chanter avec Margie Wienk un extrait du dernier album de FERN KNIGHT
.
. MYLENE FARMER – Point de Suture(Universal)
Terminons(enfin) le tour d’horizon des quelques
sorties intéressantes en chanson française, avec l’album qui fut le plus
controversé de l’année, celui de MYLENE FARMER. MYLENE FARMER, on aime ou on déteste, mais on est obligé d’admettre
qu’elle occupe une place assez unique. L’ex-égérie new-wave des années 80 a su
concilier une musique accessible mais personnelle, avec une démarche artistique
assez peu commerciale, tournée vers une certaine ambiance morbide et torturée,
nimbée d’un érotisme assez subtil, qui non seulement ne rebute pas le public
basique de la chanson française, mais suscite même un culte excessif et maladif
chez ses fans. Etrange artiste à la voix vacillante, aux paroles
perpétuellement ambiguës, et qui fut baignée dans le cinéma, que ce soit au
travers de son modèleFrances Farmer, dont elle a emprunté le patronyme,
ou au travers de ses clips, tenant plus de courts-métrages que de vidéos
promotionnelles proprement dites. Cette quête perpétuelle de complémentarité visuelle et spirituelle a permis à MYLENE
FARMER de devenir une des personnalités les plus fortes de la chanson
française, au point qu’elle a atteint même une renommée discrète mais
inattendue dans de nombreux pays étrangers, dont les Etats-Unis. Mais c’est
aussi de par son ambiguïté tenace qu’elle fascine les foules : chanteuse
populaire mais qui reste invisible pour ses fans, chantant pour un public majoritairement
constitué de ménagères et de gays écervelés mais citant elle-même Luc
Dietrich ou Fernando Arrabal parmi ses principales références littéraires;
artiste conceptuelle qui parsème clips et paroles de chansons de petits indices
artistiques mais qui développe marketing et produits dérivés sans intérêt comme
un authentique vendeur de soupe; star inatteignable travaillant soigneusement
le côté classieux de son image tout en chantant des refrains idiots sur des
mélodies cheaps qu’on croirait sorties d’un Bontempi des années 80 ; pop-star
remplissant des stades avec des spectacles colossaux dignes de la Rome Antique
tout en étant surtout connue pour des chansons intimistes, MYLENE FARMER
est une énigme, un paradoxe vivant, voire une impossibilité artistique. D’abord chanteuse new-wave assez typique, quoique déjà nantie d’une
personnalité et d’un univers très particuliers, MYLENE FARMER a évolué
dans les années 90 dans une sorte de chanson/pop oscillant entre de la techno
diluée (« L’Autre »-1991), du grunge abâtardi (« Anamorphosée »
- 1995), de la résurgence 80’s (« Innamoramento » -
1999) avant de se réaliser pleinement dans un mélange de tout cela dans les
années 2000 (« Avant que l’Ombre »- 2005). Pourtant, à l’écoute de sa discographie entière, incluant même les deux albums
écrits sur mesure pour la jeune chanteuse Alizée (« Gourmandises »- 2000, « Mes Courants Electriques » - 2003), on
retrouve une surprenante continuité, une cohérence absolue, et ce
principalement grâce au talent hors normes de LAURENT BOUTONNAT, mentor
de MYLENE FARMER et compositeur de pratiquement toutes ses chansons. Ce « cinéaste
devenu musicien », selon ses propres termes, est donc responsable du
style musical de MYLENE FARMER, et il possède un talent unique pour accoucher
de petites mélodies mélancoliques et mécaniques, aux boucles obsédantes et aux
arrangements cheaps mais attachants. Avec son sixième album, « Avant que l’Ombre », MYLENE
FARMERétait un peu sortie du carcan électronique de son style habituel,
pour s’offrir le luxe d’un orchestre, de quelques instruments acoustiques et
d’une ambition musicale un peu plus appuyée. Hélas le succès ne fut pas au
rendez-vous, assez injustement même, et la réaction ne s’est pas faite
tellement attendre : « Point de Suture » est l’exact
contraire d’ « Avant que l’Ombre », à un point tel qu’il en
devient presque absurde. On avait beaucoup reproché à« Avant que l’Ombre »d’être un
album trop long (Presque 75 minutes), d’avoir trop de ballades, d’être
surproduit et d’être un peu trop lyrique. Message bien reçu : « Point
de Suture »dépasse à peine les 45 minutes, n’a que deux ballades,
sonne lo-fi au possible et donne dans un radicalisme électronique totalement
déshumanisé. Autre détail, mais plus subjectif : il y avait dans « Avant
que l’Ombre » quelques uns des meilleurs morceaux de MYLENE
FARMER, toutes époques confondues. Hélas, on peine à en trouver seulement
un dans ce nouvel opus. Est-ce à dire que « Point de Suture »est un mauvais album ?
Pas réellement, en fait. Disons que c’est un disque qui est dépourvu de toute
sincérité. C’est presque une commande, dont le but était de rattraper l’insuccès
d’« Avant que l’Ombre », en y accumulant à peu près tout ce
que le public jugeait d’absent de cet album. Sur ce plan-là, « Point
de Suture » est une vraie réussite : c’est un disque facile
d’écoute, où l’on retrouve un best-of de tout ce que les gens aiment chez MYLENE
FARMER : le côté techno-acid de « L’Autre » se retrouve
mêlé à l’ambiance néo-80’s d’« Innamoramento », “Dégénération”
répond à “Désenchantée”, tandis que “Paradis Inanimé »
répond à ‘Dessine-Moi Un Mouton“, “Sextonik“ répond à “Souviens-Toi
du Jour“ tandis que “C’est dans
l’Air“ ramène à “C’est Une Belle Journée“, “Looking For My Name“
semble être un clone tardif de “Regrets“ tandis qu’“Appelle-Mon Numéro“ pourrait
être un inédit d’Alizée et jure franchement au milieu du reste… En gros,
on peut jouer tout le long de l’album à : De quel vieux morceau de MYLENE
FARMER est inspiré ce nouveau morceau de MYLENE FARMER ? Arrivé à ce niveau-là, on a deux options : soit on rejette en bloc tout le
concept foireux de cet album, soit on le prend comme il est, et, à défaut de
ressentir un grand enthousiasme, ce sera sans déplaisir qu’on plongera dans ce
faux best-of prévisible et pas trop casse-tête. « Point
de Suture » n’est pas un très bon album,
certes, mais à défaut, c’est une assez intéressante compilation d’inédits ou de
fonds de tiroir. On appréciera même avec une agréable surprise le duo avec MOBY“Looking For My Name“, une sorte de pop-song électronique douce-amère
bien plus réussie que la précédente tentative en duo sortie en single il y a
quelques années, même si on peut se demander où est l’intérêt de vouloir
obstinément mêler deux voix qui s'accordent aussi peu que celles de MYLENE
FARMER et de MOBY. Bref, « Point
de Suture »est suffisamment bien ficelé
pour faire les beaux jours de nos platines, mais il ne laissera sans doute pas
de souvenirs impérissables. Ceci dit, il n’est pas interdit de déguster avec un
délectable second degré le beat primaire de “Dégénération“, que CONFETTI’S
n’aurait pas renié, ou le solo guitare Hard FM qui conclut assez étrangement “Si
J’Avais Au Moins“, sans doute la seule chanson à sauver sur un futur
best-of – un vrai, cette fois-ci. On prendra donc « Point
de Suture »pour ce qu’il
est : une remise à niveau plus planifiée que réellement inspirée, mais que
sauve du ratage complet l’indiscutable savoir-faire de MYLENE FARMERetLAURENT
BOUTONNAT. On espère néanmoins qu’ils feront mieux la prochaine fois.
En savoir plus :Le site (presque) officiel de MYLENE FARMER Ecouter :La page MySpace de MYLENE FARMER Dorian Wybot vous invite à regarder :Le court métrage incluant les clips de "Dégénération" et "Si J'Avais Au Moins", où l'on apprend que MYLENE FARMER, comme toutes les extraterrestres, aime beaucoup les partouzes et les animaux.
Troisième album pour le projet acid-folk FERN
KNIGHT, mené par la multi-instrumentiste Margie Wienk, et qui signe
avec ce disque éponyme non seulement son meilleur album mais un chef d’oeuvre
absolu du genre folk. Disons-le d’emblée : « Fern Knight »
est pour moi le meilleur album de l’année 2008. Neuf titres, neuf merveilles,
neuf chefs d’œuvre qui n’en forment qu’un seul, comme les différents mouvements
d’une symphonie. Si les précédents albums deFERN KNIGHTétaient plutôt réussis, ils
manquaient gravement de cohérence, se révélant plutôt des anthologies de
chansons écrites à différentes époques, que des titres visant à faire un album avec
une ambiance bien déterminée. Défaut mineur mais défaut constant, même si«Music
For Witches and Alchemists »(2006), le précédent album,
démontrait une surprenante maturité pour une si jeune artiste. Mais pour ce
nouvel album, parfaitement homogène, Margie Wienk s’est surpassée et
nous offre un disque absolument parfait, sans temps morts, sans faute de goût
et surtout merveilleusement inspiré, de la première seconde jusqu’à la fin. « Fern Knight », l’album, marque véritablement l’entrée
de Margie Wienk dans la cour des grands. Prenant le parti de rester dans
une musique d’inspiration celte à l’instrumentation épurée, comme elle l’avait
fait pour ses deux premiers opus, Margie Wienk ajoute une couleur
acid-folk, néo-psychédélique, et même post-rock, beaucoup plus affirmée. La
guitare wah-wah fait d’heureuses incursions, la voix de Margie Wienk
elle-même résonne dans des distorsions d’écho façon LED ZEPPELIN, et
tout cela est fait à l’ancienne, sans une once de modernité. « Fern Knight »aurait pu être enregistré en 1971, sans que l’auditeur
saisisse la différence. Le violoncelle et la harpe répondent harmonieusement aux solos psychédéliques
de Greg Weeks(ESPERS), une nouvelle fois derrière les manettes
pour cet album. Présents aussi sur cet enregistrement : Gillian Chadwick (EX REVERIE, RUSALNAIA,
WOODWOSE) et Orion Rigel Dommisse. On pourra peut-être reprocher à cet album d’être quelque peu écrasé par
l’influence du leader d’ESPERS. Il est vrai que certains titres,
notamment "Hawk Mountain", sonnent tellement comme du ESPERS
qu’on croirait presque entendre un titre de leur premier album. Reste que non seulement c’est
largement aussi bon que du ESPERS, mais la voix de Margie Wienk,
plus grave et très différente de celle de Meg Baird, chanteuse d’ESPERS,
apporte une sorte de mélancolie ancestrale et plus volontiers médiévale à cette
musique d’une beauté grandiose, qui plonge ses racines dans le patrimoine même
de l’humanité. Les titres sont longs, se répandant soit en mélopées déchirantes,soit en
variations très légèrementprogressives, et font la part belle aux instruments
acoustiques, la harpe et le violoncelle en tête. Les paroles, magnifiquement
écrites, évoquent des temps anciens, l’omniprésence d’une nature belle et
sauvage qui rendait les hommes contemplatifs. La trilogie finale, "Magpie Suite", co-chantée avec Gillian
Chadwick et Orion Rigel Dommisse, conclut l’album de façon
magnifique, avec lyrisme et mélancolie. Difficile de ne pas se sentir ému
jusqu’aux larmes par une musique qui sait aussi bien allier la délicatesse et
la profondeur des mélodies avec une qualité d’interprétation et une maîtrise
musicale à la fois virtuose et subtile. Peu d’artistes en sont aujourd’hui
capables. ESPERS sont de ceux-là. FERN KNIGHT aussi, même si,
finalement, ce sont un peu les mêmes. Toujours est-il que si vous aimez les belles mélodies, la musique ancienne, la
musique psychédélique ou hippie, ce disque ne peut que devenir votre disque de
chevet. Je le compterai parmi les dix meilleurs disques de la décennie qui
vient de s’écouler. Soyez assuré qu’un tel enthousiasme n’a rien d’exagéré. Ne cherchez pas « Fern Knight »à la FNAC ou chez votre
disquaire habituel. Le label VHF Records n’est pas distribué en France, mais
vous pouvez acheter très facilement l’album sur des sites de vente en ligne et
à un prix très attractif, les petits labels étant beaucoup moins gourmand que
les gros.
On désespérait de voir cet album arriver un jour
dans les bacs. Objet d’un culte discret mais réel de l’autre côté des
Etats-Unis, GLASS CANDY a fait son apparition au tout début des années
2000 au travers d’un album assez rock, entre glam et post-punk, nommé « Love,
Love, Love » et publié sur le label américain Troubleman
Unlimited. Sorte de diva 70’s, quelque part entre Marianne Faithfull, Deborah Harry, chanteuse de BLONDIE,
et Martha Davis, chanteuse de THE MOTELS, Ida No,
accompagnée de son compagnon et compositeur Johnny Jewel, a effectué un
virage brutal vers une sorte de disco électronique très downtempo, que l’on a
pu découvrir sur le maxi-CD « Iko, Iko » (2005). C’est donc avec une certaine impatience que l’on attendait l’album de cette
renaissance électronique. Mais pour une raison étrange, GLASS CANDY
s’est évertué pendant toutes ces années à ne publier que de rares 45 tours
(sans édition numérique) ou des CD-R autoproduits et vendus à la sauvette lors
de ses performances scéniques. Une absence totale d’ambition qui laisse
perplexe, mais qui frustrait pas mal d’auditeurs. Trois ans de patience ont été nécessaires pour découvrir ce « Beat Box », sorti sur Italians Do It Better, un
sous-label de Troubleman qui publie ses albums en tirage limité et dont la
marque de fabrique est de vendre ses CD sans boîte, dans des petites pochettes
plastiques plutôt cheaps. Autant se préparer à être frustré par un artwork à
peine plus travaillé que les CD-R vendus jusque là par le groupe. Néanmoins, l’album se laisse écouter avec beaucoup de plaisir. Restant dans la
lignée de« Iko, Iko »,GLASS CANDYsigne un
album mélodique et plaisant, tirant le meilleur de toute la création musicale
des années 1977-1982 : rythmiques électroniques hypnotiques, voix cassée
et sensuelle, samples disco, piano romantique, mélodies apaisées et
nostalgiques. La recette est parfaite, et touchera de sa nostalgie tous ceux
qui, comme moi, ont vécu ces années-là dans leur prime enfance et gardent au
fond du coeur la magie délavée de ses paillettes. Pour faire court, on dira que« Beat Box »sonne comme du
CHRIS & COSEY, qui aurait été produit par GIORGIO MORODER. Dominé
par le grandiose “Beatific“, l’album enchaîne de somptueuses perles,
tantôt d’une électro clinique (“Life After Sundown”, “Digital
Versicolor”), tantôt d’un disco agrémenté de cuivres (“Candy Castle”,
“Rolling Down The Hills”) ou même d’un électro-funk très début 80’s (“Etheric
Device“). Cerise sur le gâteau, l’assez inattendue reprise du “Computer
Love” de KRAFTWERK, une version assez fidèle à l’originale, mais un
tantinet plus groovy, et qui achève de donner à l’album ce côté nostalgique et
mélancolique. Avec un certain talent,GLASS CANDYfrôle l’easy listening sans jamais y
sombrer véritablement. Les mélodies sont soignées, le côté désuet ne se veut
jamais risible et on se laisse délicieusement bercer par cet album réjouissant,
entraînant, qui coule dans l’oreille comme du miel. Tout au plus, on aurait pu
souhaiter ce« Beat Box »un peu plus long et peut-être
un peu plus torturé. Mais ce serait pinailler sur un album qu’on se réécoutera
sans fin, et avec toujours le même plaisir. A noter sinon queGLASS CANDYa également publié à la fin de l’année une compilation de
titres inédits sobrement intitulée« Deep Gems ». Ecouter :La page MySpace de GLASS CANDY Dorian Wybot vous invite à regarder :Un clip de fan, un peu cheap mais touchant, pour le morceau "Beatific".
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GUNS N'ROSES - Chinese Democracy (Geffen)
2008 fut une année particulièrement hard-rock, qui
vit le retour sur la scène de trois des plus grands groupes des années 80 : AC/DC
(dont la datation remonte plus loin, mais avec un autre chanteur), METALLICA
et GUNS N’ROSES. Même si je ne pratique guère plus ce genre musical, je
ne suis pas du genre à renier mes premières amours qui, dans cette deuxième
moitié des années 80, me vit tourner mes jeunes oreilles vers des vilains pas
beaux qui faisaient du bruit avec leurs guitares. Néanmoins, GUNS N’ROSES n’a jamais été ma tasse de thé. Certes « Appetite
For Destruction » (1987) est un petit chef d’oeuvre de glam-rock,
mais le côté un peu compilation m’a toujours quelque peu derangé. J’ai toujours
trouvé à cet album un seul et unique mérite : celui d’avoir rassemblé en
dix chansons tous les clichés et les poncifs du hard-rock des années 80, et de
les avoir exprimés avec une rage nouvelle et une énergie totalement maîtrisée. Cependant,
sur le plan de la créativité ou même de la personnalité musicale, les GUNS
N’ROSES récupéraient dix ans d’héritage musical avec la volonté sans doute
quelque peu fumiste de se les réapproprier. Mais là où« Appetite
For Destruction »s’avérait une
réussite dans son style, les deux volumes de« Use Your Illusion »(1991) furent un semi-échec commercial et un total ratage musical. Tiraillé
entre une volonté d’expérimenter de nouvelles musiques, mais sans avoir
l’inventivité nécessaire pour le faire, et des atavismes glam-rock qui, en ce
début des années 90, sonnaient particulièrement datés, lesGUNS
N’ROSESaccouchèrent d’un double album indigeste, roboratif et d’un mauvais goût
absolu. Mollasson dans son classicisme, grossièrement pataud dans sa recherche
d’innovation,« Use Your Illusion »reflétait l’ego maladif
de son leader, Axl Rose, qui allait très rapidement se faire lâcher par
les autres membres du groupe, après un album de reprises, « The Spaghetti Incident » (1993), parfaitement dispensable. Depuis quinze ans, donc, Axl Roserecrutait de nombreux musiciens,
enregistrait des morceaux dont on ne savait plus très bien s’ils existaient ou
non, et multipliait les rumeurs prochaines de ce« Chinese
Democracy », déjà annoncé dans les bacs il y a plus de dix ans et
interminablement repoussé. Les fans étaient aux abois, les journalistes s’en
arrachaient les cheveux, le label Geffen retenait des pulsions meurtrières, et
c’est finalement en 2008 que « Chinese
Democracy »a
enfin vu le jour au moment où plus personne n’y croyait. Et le cas de cet album
est suffisamment exceptionnel pour que j’en parle aujourd’hui. Et Car imaginez qu'un musicien ait une brusque envie de faire un album dans lequel il mettrait tout ce qui lui passe par la tête, c'est-à-dire autant des inspirations fulgurantes que des idées complètement absconses. Imaginez enfin qu'au mépris de tous les producteurs et tous les conseillers artistiques, ce musicien dispose de moyens énormes pour faire son album tel qu'il le veut, sans aucun recul ni considération extérieure. Vous obtenez un caprice mégalomane complètement chaotique, et à partir de là, vous êtes partagé entre l'affliction la plus absolue et la fascination quasi-morbide. Disons-le d’emblée,« Chinese
Democracy »est
exactement ce caprice mégalomane, et je le qualifierai d’une expression américaine
qui n’a pas d’équivalent chez nous :« so-bad-it’s-good »:
tellement mauvais qu’il en devient bon. Exactement, comme les films d’Ed
Wood, les tours de magie de Garcimore ou les chansons disco de Dalida. Pourtant, l’album démarre plutôt bien, grâce aux deux titres “Chinese
Democracy”et “Shackler’s Revenge”, qui affichent une influenceMARILYN
MANSONassez bienvenue. Et puis, soudain, dès le troisième morceau, l’album
bascule dans la quatrième dimension. Terminé les guitares rock bien en avant,« Chinese
Democracy »sombre dans une pop kitschissime à laTOTO, teintée
de funk, de soul et d’arrangements R’n’B modernes, le tout n’étant pas sans
rappeler ROBBIE WILLIAMS.Seuls le chant d’Axl Rose, quelques
riffs très en retrait et une guitare solo omniprésente font le parallèle avec
le hard-glam-FM des années 80, et encore, cela renforce davantage la kitscherie
de l’ensemble. Le désastre atteint un tel niveau que plus Axl Rose tente
d’imposer des arrangements modernes, plus le caractère terriblement ringard de
ses compositions réapparaît avec la ténacité d’un bouton de fièvre. Mais n’allons pas si vite en besogne. Il ne faut tout de même pas jeter le bébé
avec l’eau du bain, car outre que« Chinese
Democracy »bénéficie d’une excellente production qui évite à la surenchère d’arrangements de
se transformer en pudding sonore, il demeure quelque chose de particulièrement
attachant à cette pop-métal, finalement plus frétillante et créative que celle
de groupes plus récents et qui se réclament de cette étiquette. « Chinese
Democracy », c’est un monstre gentil, tel qu’aurait pu en inventer
Walt Disney, une chose absurde dont l’absurdité même est le meilleur crédit
artistique. Et c’est sans doute pour cela que j’écoute cet album avec un
certain plaisir, et avec beaucoup d’ironie charmée. Certes, il y a deux ou trois morceaux dont l’écoute s’effectuera de manière
plus douloureuse pour les oreilles, tant le mauvais goût s’y attarde en trop
grande quantité, mais là aussi, un peu de second degré permet de rire allègrement
de ce qui fonctionne le moins. Le point d’orgue étant assurément la ballade à
la fois sirupeuse et cacophonique “This I Love“, que ni Elton John
ni Michael Bolton n’auraient renié. Il m’est difficile de l’écouter sans
pouffer de rire, mais parce que justement, elle a le talent de faire naître le
rire à chaque fois, je la considère finalement comme un des titres essentiels
de cet album boursouflé et risiblement prétentieux, qui ferait passer Scott
Walker, The Divine Comedy ou Rick Wakeman pour des joueurs de
bouzoukis. Bref, un album que devrait apprécier bien des gens à différents degrés,
excepté, sans doute, les fans de GUNS N’ROSES, qui risquent de trouver
la pilule difficile à avaler.
En savoir plus :Le site officiel de GUNS N'ROSES Ecouter :La page MySpace de GUNS N'ROSES Dorian Wybot vous invite à regarder :Hé oui, aucun clip n'a été fait pour cet album, on se demande bien pourquoi. Voici néanmoins un extrait live d'assez bonne qualité où le groupe interprête (éructe ?)"Better", un des meilleurs titres de l'album.
SHARRON KRAUSest une artiste britannique
qui force l’admiration, tant par son talent que par l’impressionnante
discographie qui est la sienne alors qu’elle n’a commencé sa carrière seulement
en 2002. Multi-instrumentiste de talent, chanteuse à la voix sidérante, compositrice
hors pair, elle fait partie de ces artistes folk qui s’ouvrent à de nombreuses
influences nouvelles et fait évoluer ce genre musical loin de la niaiserie
populiste dans lequel on le confine trop souvent.Grande amie et collaboratrice
occasionnelle de David Tibet (CURRENT 93) et Michael Gira
(SWANS), elle s’est également rapprochée de la scène acid-folk
américaine, que ce soit avec les défunts THE IDITAROD avec qui elle a
co-signé un double album, ou avec Meg Baird et Helena Espvall d’ESPERS
avec qui elle a enregistré un album de reprises folk (« Leaves From
Off The Tree » qui est déjà considéré comme une référence du
genre, ou encore avec Gillian Chadwick (EX REVERIE) avec qui
elle a crée le groupe RUSALNAIA (voir plus bas) ou même avec Tara
Burke de FURSAXA avec qui elle a déjà signé deux albums sous le nom
de TAU EMERALD. Plus surprenant encore, SHARRON KRAUS s’est
également acoquinée avec l’artiste électronique CHRISTIAN KIEFER avec
qui elle a co-signé un album, « The Black Dove ». Et comme si avec tout ça, elle n’était pas encore assez occupée, SHARRON KRAUS a encore trouvé le temps
d’écrire et d’enregistrer quatre excellents albums solos. « The Fox’s Wedding » est le dernier en date, et
assurément le plus abouti. Bénéficiant enfin d’une excellente production, SHARRON
KRAUS nous offre douze chansons terriblement mélancoliques, évoluant dans
une folk austère, mais richement agrémentées de flûtes médiévales et celtes,
d’une viole de gambe, de violons et de violoncelles déchirants et de
percussions diverses et anciennes. Comme souvent, les chansons brossent des
portraits désabusés de personnages vivant dans un passé lointain, et les
mélodies elles-mêmes évoquent ces résignations d’un autre âge, ces destinées
tristes et sans illusions venues d’une époque où l’on ne pouvait pas même se
raccrocher à des rêves. Même lorsque SHARRON KRAUS esquisse une mélodie
au banjo, instrument généralement assez gai, c’est pour en sortir des arpèges
désolés (“Would I“), tandis qu’elle dénonce l’hypocrisie des riches
prédicateurs au cours d’une danse tragique (“The Prophet“), reprend de
manière là aussi déchirante une ballade du XVIème siècle de Tomas Campion (“Thrice Toss These
Oaken Ashes“) où s’abandonne à une très impudique autocritique (“Ruthless
And Alone“). On l’aura compris : ce n’est pas vraiment la fête au Mariage
du Renard. L’ambiance est plus à l’enterrement, mais la beauté des mélodies,
l’extrême subtilité des arrangements, la richesse instrumentale et la qualité
de la production subliment de manière vibrante cet album magnifique et profond,
définitivement grandiose dans sa tragédie. « The Fox’s Wedding » est un album à écouter d’urgence
pour tous ceux qui pensent encore que la musique folk est juste bonne à remplir
les fest-noz et à faire se pâmer les vieux babas. Et SHARRON KRAUS
démontre par sa seule existence que la folk anglo-saxonne retrouve une ferveur
et une créativité qu’elle n’avait pas connu depuis les débuts de LEONARD
COHEN ou JOAN BAEZ.
Depuis presque 30 ans qu’il existe, le collectif
slovène LAIBACH a su se montrer assez souvent inspire, et toujours
imprévisible. Certes, le dernier album en date, « Volk »
(2006), précédemment chroniqué sur ce blog, était un ratage assez manifeste, et
il y avait gros à parier que le groupe ne retomberait pas dans la même erreur. Indéniablement, LAIBACH a su cette fois-ci encore être là où on ne
l’attendait pas. « Kunst Der Fuge » (« L’Art de la Fugue ») est un album
strictement instrumental, le premier du groupe depuis « Macbeth »
(1990). Il s’agit de reconstruction électronique de plusieurs pièces écrites
par le grand compositeurallemand JOHANN-SEBASTIAN BACH. Tout en restant
assez fidèle à la partition, LAIBACH inclue des rythmiques électroniques
hypnotiques, mais évite le côté dancefloor de la techno. « Kunst Der
Fuge » évolue plus dans une musique électronique expérimentale
minimale et dépouillée que les précédentes tentatives dans le genre faites par
des membres de LAIBACH (la reprise du “Mars“ de GUSTAV HOLST
dans « NATO » ou la version assez catastrophique du “Also
Spracht Zarathustra“ de RICHARD STRAUSS dans un album du
side-project 300 000 V.K.). Cet hommage au grand compositeur allemand fut initié par une performance
artistique et musicale au sein d’une exposition lui ayant été consacrée. « Kunst
Der Fuge » est donc la bande originale d’une installation
artistique, et il ne faut donc pas s’étonner que l’album n’ait pas une forme
conceptuelle aboutie. Dominé par un titre atteignant les 20 minuteset demeurant une des plus belles
pièces imaginées parLAIBACH, « Kunst Der Fuge »est un disque qui ne se découvre pas en deux écoutes. Si les différentes
versions peuvent sembler linéaires, elles gagnent à être écoutées avec
attention, car elles fourmillent de petites variations, que l’on déguste
pleinement au casque audio. Bref, après s’être commis dans un album commercial et racoleur, LAIBACH
remet les pendules à l’heure avec cet album arty et anti-commercial au
possible, sorti sur un obscur petit label slovène. « Kunst Der
Fuge » se déguste comme un bon KLAUS SCHULZE ou un vieux TANGERINE
DREAM, et distille en digital une magie électronique remontant à
l’analogique et se basant sur une musique organique qui n’a rien perdu de sa
beauté au fil des siècles. Je n’émettrai qu’un seul bémol à cet album : c’est que cette idée mirifique
d’adapter BACH en électronique est loin d’être nouvelle. En 1969, puis
en 1972, le compositeur WALTER CARLOS, plus connu pour son travail dans
la bande originale du film « The Clockwork Orange » (« L’Orange
Mécanique »), avait signé deux albums nommés « Switched On
Bach », en adaptant fidèlement le répertoire de BACH au
synthétiseur Moog. Certes, à l’époque, WALTER CARLOS jouait BACH à
l’identique, ne modulant que les textures de ses sons, comme le ferait
également plus tard pour d’autres bidouilleurs comme le japonais TOMITA.
LAIBACH fonctionne beaucoup plus indépendamment, et tourne autour des
compositions sans réellement les jouer à l’identique. Mais le principe demeure
le même, et l’on peut se demander si le projet « Kunst Der
Fuge » n’est pas quelque
peu motivé par la récente réédition CD des albums « Switched On
Bach » (ressortis, je le précise pour ceux que ça intéresserait,
sous le nom de WENDY CARLOS, l’artiste ayant changé de sexe dans les
années 90 – véridique !). Bref, si LAIBACHs’est déjà montré beaucoup plus créatif, le groupe
réussit quand même un grand retour vers une musique plus volontiers
expérimentale, et qui devrait intéresser autant les fans de musique
électronique que les admirateurs de la musique de BACH, pour peu
que ces derniers aient néanmoins l’esprit ouvert.
En savoir plus :Le site officiel de LAIBACH Ecouter :La page MySpace de LAIBACH Dorian Wybot vous invite à regarder :Une vidéo amateur montrant un extrait assez significatif de la performance scénique "Kunst Der Fuge".
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. MARCOEUR-Travaux Pratiques(Label Frères)
Il y avait
déjà quelques temps que j’attendais qu’ALBERT MARCOEUR me donne
l’occasion d’écrire tout le bien que je pense de sa musique. Son dernier album,« L’ » ,
étant sorti deux ans avant la création de ce blog, je n’avais pas eu l’occasion
d’en parler jusque là. Le nom d’ALBERT MARCOEUR ne dira sans doute rien aux moins de cinquante
ans. Ce musicien émérite, issu du jazz-rock et du rock progressif, longtemps
comparé à FRANK ZAPPA, est un homme d’une exceptionnelle discrétion. 35
ans de carrière, 10 albums soigneusement mûris qui sont autant de chefs
d’œuvre, et une évolution musicale permanente. Après une trilogie d’albums très
fortement orientés jazz-rock et publiés initialement chez Philips, « Albert
Marcoeur » (1974), « Album à Colorier » (1976) et « Armes et Cycles »
(1976) et (1979), qui ont obtenu un
très fort succès d’estime, ALBERT MARCOEUR va poursuivre sa carrière de
manière plus sporadique dans les années 80-90, signant néanmoins un album tous
les 4 ou 5 ans, diffusés sur de petits labels français. A la fin des années 90, ALBERT MARCOEUR crée avec ses deux frères
musiciens CLAUDE et GERARD MARCOEUR, son propre label, Label
Frères, et sacrifie désormais son prénom pour mieux mettre en avant le
caractère familial d’une petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Depuis 2001, ALBERT
MARCOEUR a réédité en auto-production la quasi-totalité de ses albums en
digipaks remasterisés, et a publié trois nouveaux disques qui marquent une
nouvelle étape dans sa création musicale, en jouant sur une plus grande
diversité instrumentale et en laissant plus de place aux textes.Car si la
musique d’ALBERT MARCOEUR a su toujours jouer d’un métissage heureux
entre jazz, rock et musique contemporaine, les textes d’ALBERT MARCOEUR
ont eux aussi une grande importance dans sa création : de sa voix fragile,
faussement humble, ALBERT MARCOEUR parle de petits moments de
l’existence, de ceux où soudain le point se fait en nous, où l’on réalise la
vanité de certaines choses, l’inéluctabilité malaisée de certaines autres
choses. ALBERT MARCOEUR parle de cette vie dont nous sommes souvent des
spectateurs ballottés, sans pouvoir de la mener là où nous voudrions. Souvent,
c’est avec une teinte de surréalisme et de poésie délicate que se dessinent
devant nous des saynètes incongrues qui nous ramènent à nos propres
incongruités. On pense à JULOS BEAUCARNE, à FRANCOIS BERANGER,
mais le format est ici moins adapté à la chanson. ALBERT MARCOEUR écrit
les choses comme elles viennent, sans les assouplir, sans les formater, et plus
le temps avance, plus ses textes sont noirs, désespérés, à l’image du monde où
nous vivons, bien loin de la grande fête des « freaks » des
années 70. « Travaux Pratiques » s’inscrit donc dans la droite
lignée des précédents opus,« Plusieurs Cas de Figure »(2001) et « L’ »(2004), et comme pour chacun de ces
opus, ALBERT MARCOEUR a cherché à mettre en avant un instrument précis
dans ses nouvelles compositions. Cette fois-ci, c’est le violon, représenté par
le QUATUOR BELA, qui illustre de ses notes plaintives la voix désabusée
d’ALBERT MARCOEUR. Car le maître mot de cet album, c’est en effet la désillusion. Avec« Travaux
Pratiques », ALBERT MARCOEUR nous livre son oeuvre la plus
grave, la plus sérieuse, peut-être même la plus tragique. Les jeux dissonants
des cordes n’y sont sans doute pas pour rien, mais les textes eux-mêmes
reflètent ce climat désabusé. ALBERT MARCOEUR doute de tout : des
femmes (“Les Femmes, Ah les Femmes“), des sondages d’opinion (“Stock
de Statistiques“), des tentatives de diminuer les consommations de tabac (“Si
les Fumeurs Fument…“), ou même du bien et du mal (“Tant Bien Que Mal“).
Lorsque ALBERT MARCOEUR tente de paraître plus guilleret que ce soit
dans sa “Bourrée en La“, quelque peu schizophrène, ou dans “Le Diable“,
au refrain hilarant, où il évoque une tardive poussée de sève inspirée par une femme
plus jeune que lui, le chanteur semble se faire violence pour rire de ce qui ne
le fait plus tellement rire, finalement. Pourtant, malgré ce désespoir ambiant, ALBERT MARCOEUR demeure un auteur
inspiré et un interprète touchant, dont la détresse profonde est finalement
celle que nous ressentons tous mais sur laquelle nous ne savons pas forcément
aussi bien poser les mots. Musicalement, « Travaux Pratiques »
est certes plus noir et mélancolique que ses précédents albums, mais on
retrouve une qualité d’écriture et une richesse d’arrangements dont peu de chanteurs
sont encore capables de nos jours. L’album se conclue sur le brillant “Un Poète
Péruvien à Paris“, un titre tout en subtilité sur la déception d’un poète
étranger venu dans la capitale française sans retrouver le Paris de Baudelaire
et de Rimbaud. Plus parlé que réellement chanté, le morceau se rapproche
presque du slam, sans pour autant tomber dans un populisme de bas-étage ou dans
une pseudo-hip-hop attitude. La poésie est au-delà des modes fugitives, et ALBERT
MARCOEUR signe là un album brillant, intemporel, une symphonie de cordes et
de mots qui dégagent une grande tristesse et une grande sagesse, celle de
l’homme lucide qui sait ne jamais devoir se voiler la face. En savoir plus :Le site officiel de MARCOEUR Ecouter :La page MySpace de MARCOEUR Dorian Wybot vous invite à regarder :Quelques extraits live de la tournée"Travaux Pratiques"
Est-il encore besoin de présenter un groupe comme METALLICA ?
Même les allergiques aux guitares électriques ne peuvent pas ne pas avoir
entendu parler de ce groupe fondateur du thrash metal, l’un des genres les plus
extrêmes du hard-rock des années 80. METALLICA, c’est quatre albums
légendaires qui ont installé dans l’histoire du rock un toucher de guitare
particulier, très froid, très mordant, agressif sans être brutal. Si leur
premier disque, « Kill’Em All » (1983), considéré
pourtant longtemps comme l’un des albums métal les plus mythiques, a
sérieusement vieilli, les trois albums suivants, « Ride The
Lightning »(1984), « Master Of Puppets » (1986)
et surtout « … And Justice For All » (1988), leur chef
d’oeuvre à ce jour, conservent encore toutes leurs qualités par delà le temps
qui passe. Puis, au début des années 90, c’est le virage brutal vers un rock plus
accessible et plus ordinaire. « The Black Album »(1991) offre au groupe ses plus grands succès commerciaux, “Until It Sleeps”,
“The Unforgiven”, et surtout la ballade “Nothing Else Matters”,
tube planétaire qui acheva de dégoûter les fans de METALLICA de leur
idole. Les années 90 virent le groupe s’enfoncer encore plus bas dans la médiocrité,
dans une sorte de rock mollasson post-grunge et surproduit grâce aux très
controversés « Load »(1996) et« Reload »
(1998), qui sonnaient véritablement comme un sordide requiem pour un groupe
mythique qui n’arrivait plus à se hisser au niveau du mythe. Enfin, METALLICAentrevoyait confusément le bout du tunnel avec« St Anger » (2003), un album très influencé par le néo-métal mais dans
lequel on retrouvait tout de même un peu de la magie des temps anciens. Enfin, au moment où on ne l’attendait plus, voilà qu’enfin METALLICA cesse
toute velléité de se mettre à la page et décide de refaire ce qu’il sait
vraiment faire : du thrash à l’ancienne. C’est donc la principale raison d’être de ce« Death Magnetic »longuement attendu par les fans et qui semble les avoir tous contentés. Mais
est-ce que tout le monde ne serait pas un petit peu emballé, tout à la joie des
retrouvailles ? On peut effectivement se poser la question,surtout dans cette démarche
toujours difficile à rendre pour un groupe qui consiste à refaire le mieux
possible ce que l’on faisait brillamment vingt ans auparavant sans avoir besoin
de se forcer. Sur le plan technique, « Death Magnetic » est une
incontestable réussite. METALLICA a joué la carte de la sobriété, et
s’est offert une excellente production moderne sans se départir pour autant
d’un son “live”. Sur le plan sonore, « Death Magnetic »
ambitionne de se placer dans la continuité d’ « …And Justice
For All », tout en étant moins froid, moins sombre et plus
travaillé. Globalement, il y réussit assez bien, d’autant plus qu’avec le temps,
James Hetfield a fait de nets progrès dans le domaine du chant. Le souci de « Death Magnetic », c’est d’abord que les
compositions, sans être mauvaises, ne retrouvent pas la force et l’intensité de
leurs classiques des années 80. On peinera à isoler sur cet album de quoi
alimenter un hypothétique best of, si ce n’est avec “The Day That Never
Comes“, un titre évoquant à la fois “Fade To Black“ et “One“,
sans jamais retrouver hélas la puissance de ses deux modèles. Ensuite, l’autre souci, nettement plus dommageable, c’est que si « Death
Magnetic » sonne thrash, il ne sonne plus autant que ça METALLICA.
En effet, le groupe ne fut jamais le plus technique et le plus expert en breaks
et ruptures rythmiques qu’eût à compter le thrash des années 80. Mais dans « Death
Magnetic », METALLICA enchaîne jusqu’à saturation les
changements de rythmes, les solos, les breaks et autres variations, ce qui
prouve indéniablement que sur le plan musical le groupe a énormément progressé,
mais hélas, cela donne à tous les titres un côté bouillie plombante difficile à
digérer, même si au fur et à mesure des écoutes, on comprend plus volontiers la
logique de l’écriture des morceaux. Du coup, « Death Magnetic »rappelle finalement
beaucoup de vieux groupes de thrash metal, d’EXODUS à TANKARD, en
passant par SLAYER ou ANTHRAX, mais METALLICA noie un peu sa propre personnalité dans cette pratique
globale d’un genre musical sur laquelle on a un peu l’impression qu’il fait une
OPA. « Death Magnetic » est donc un album d’une grande
richesse, fruit incontestablement maîtrisé de longues années de composition et
de maturation. On y trouvera quasiment tous les éléments musicaux du thrash métal
dans les règles de l’art. Toute la question désormais étant de savoir si cette
démarche “anthologique” était vraiment ce qu’on attendait de METALLICA,
c’est-à-dire d’une des plus fortes personnalités du genre, mais certainement
pas la plus typique. Mais bon, ne boudons pas notre plaisir ! : « Death
Magnetic » est un album plaisant à écouter, dont le caractère
riche est le gage de durée de vie sur votre platine. Un bon investissement, donc,
et certainement un des meilleurs albums de rock sortis cette année.
En savoir plus :Le site officiel de METALLICA Ecouter :La page MySpace de METALLICA Dorian Wybot vous invite à regarder :Le vidéo clip très Tempête du Désert de "The Day That Never Comes", où il n'y a vraiment que la musique qui bouge.
Autant le dire d’entrée de jeu : je ne suis pas fan
à la base de MISS KITTIN. Cette DJette française, répondant au nom
hautement charismatique de Caroline Hervé, est issue du milieu techno,
mais s’est fait connaître il y a huit ans avec un album co-signé avec THE
HACKER, qui prétendait remettre au goût du jour une certaine électro-pop de
la fin des années 70. L’album se voulait lo-fi, il était surtout bâclé. Les
titres étaient vraiment trop simplistes, et assez peu convaincants, mais deux
singles, “1982” et “Frank Sinatra”, commencèrent à circuler dans
les clubs et sur les ondes, tandis que quelques journalistes en manqué de
sensation créaient une sorte de mouvement autour de ce duo, et c’est ainsi que
naquit le terme « electro-clash » sous la plume d’un
quelconque scribouillard peinant à décrire ce qui n’a pas d’étiquette. On en qualifia tous les groupes sonnant vaguement revival 80’s qui sortirent un
album dans les trois années suivantes. Ce fut finalement FISCHERSPOONER
qui toucha le gros lot avec son « N°1 » surmédiatisé, et on
en vint rapidement à reléguer MISS KITTIN comme DJette de soirée
branchée. Elle eût néanmoins un sursaut de rébellion et publia un premier album solo
en 2003, « I Com », un disque atroce où se faisait
sentir la cruelle absence de THE HACKER, qui, lui, revint en solo l’année
suivante avec son excellent album « Rêves Mécaniques ». On
comprit alors qui était le plus doué des deux. Les choses auraient pu en rester là, mais MISS KITTINest coriace. Cinq
ans, c’est ce qu’il aura fallu attendre pour qu’un troisième album sorte enfin.
Et ça valait grandement la peine d’attendre, car « Batbox »
est tout simplement un chef d’œuvre ! D’abord, MISS KITTIN a corrigé le principal défaut de ses précédents albums :
la production. Elle est ici parfaite. Revenant à une électro-pop très fin
70’s/début 80’s, MISS KITTIN alterne une production d’époque - mélodies
très new-wave, sons analogiques gentiment kitschs - avec des éléments
rythmiques technoïdes plus modernes, mais jamais réellement racoleurs. Bien
sûr, il est entendu que MISS KITTIN ne donne pas spécialement dans l’originalité.
Malgré sa remise au goût du jour, la jeune femme fait revivre les années 80 de
manière tellement tangible que l’on peut presque dire de quel artiste elle
s’est inspirée pour chaque morceau. Commençant par deux tubes électro-disco, ”Kittin Is High” et ”Batbox”,
MISS KITTIN évolue rapidement vers une new wave froide et moins
électronique. La basse ronronnante façon cold-wave vient agréablement soutenir
les fantastiques “Grace” et “Barefoot Tonight”, tandis que de
glaciales rythmiques kraftwerkiennes marquent des titres comme “Pollution Of
The Mind” ou “Machine Joy”, et que le fantôme de GINA X
PERFORMANCE hante “Sunset Strip” et “Solidasarockstar”. Enfin, MISS KITTIN s’offre deux surprenantes ballades gothiques et
morbides, “Wash N’Dry” et “Mightmaker”, qui justifient plus ou
moins le titre de l’album, moins foncièrement batcave néanmoins qu’il ne se prétend. Mélodique, dansant, à la fois nostalgique et furieusement dans l’air du temps, « Batbox »
est un album léger mais jamais superficiel, qui peut toucher autant les
inconsolables des 80’s que les fans de techno ou de post-punk. Ce caractère "anthologique",
loin d’être un poids, donne tout son sens à une musique qui se veut avant tout
un hommage à des artistes d’hier. Il est regrettable que « Batbox »
n’ait que modérément marché auprès du public, car c’est incontestablement le
meilleur album de MISS KITTIN. Un disque rafraîchissant et envoûtant que
l’on redécouvrira sans doute d’ici une décennie, en se rappelant que les années
2000, c’était tout de même pas si mal que ça.
.
. NINE INCH NAILS - The Slip (NIN / Red Distribution)
Difficile de croire aujourd’hui que NINE INCH
NAILS fut un groupe dont on attendait impatiemment le nouvel album pendant
parfois près de cinq ans. Depuis 2005, Trent Reznor est pris d’une
boulimie créative où quantité ne rime hélas pas avec qualité. D’abord avec le
très médiocre « With Teeth » (2005), puis avec l'inégal « Year Zero » (2007), NINE INCH NAILS
s’est un peu égaré dans une sorte de pâle copie de lui-même, s’investissant
dans un rock efficace mais dénué de profondeur et assez peu novateur. Le public
ne s’y est pas trompé, réservant un accueil assez frileux à ces deux albums. De
ce fait, l’impossible s’est produit : NINE INCH NAILS, groupe
mythique des années 90, à qui l’on doit le fabuleux « The Downward
Spiral » (1994), qui est à ranger parmi les plus grands albums de
toute l’histoire du rock, s’est retrouvé promptement éjecté du label Nothing,
qu’il avait pourtant grandement contribué à faire connaître. Ce fut le début
d’une carrière en autoproduction qui a d’abord été marquée fin 2007 par la sortie
de « Ghosts I-IV », un double album instrumental fait
de petits morceaux atmosphériques, sympathiques mais pas transcendants, et qui sonnait
comme une messe des morts pour un groupe véritablement en fin de course. Malgré tout, moins de six mois après, NINE INCH NAILS sortait son
huitième album, « The Slip », en édition limitée à "seulement"
250 000 exemplaires. Une démarche singulière pour un disque que l’on
n’attendait pas et qui marque un retour particulièrement efficace à une musique
rock, brute, directe, pratiquement débarrassée de toute velléité industrielle.
En effet, plutôt que de signer des concepts-albums paresseux, Trent Reznor
a assez sagement choisi de revenir à un rock primaire, puisant à la fois dans
un registre punk-rock et dans un esprit proche du néo-métal. Du coup, par
certains côtés, « The Slip » n’est pas sans évoquer « Broken »
(1992), l’album le plus radical de NINE INCH NAILS à ce jour. Est-ce à dire que NINE INCH NAILS a retrouvé le feu sacré ?Ce
serait très excessif, car si « The Slip »est un album
largement plus enthousiasmant que ses prédécesseurs, il manque à ce disque de
grands titres, des futurs classiques du groupe. Certes, “1 000 000“,
“Discipline“ et “Head Down“sont de très bons morceaux, mais on
n’y retrouve pas l’inspiration sauvage de l’âge d’or de NINE INCH NAILS.
Les mélodies rappellent fatalement tel ou tel morceau vieux de dix ans et,
évidemment, en beaucoup moins réussi. Trent Reznor en reste à ce qu’il
sait faire sans prendre beaucoup de risques, mais au moins, il a su retrouver
l’efficacité rock qui faisait défaut à ses trois derniers albums. Qui plus est,
le mixage très organique entre le son des guitares et les synthétiseurs saturés
donnent à la musique une teinte un peu poisseuse assez fascinante. Autre détail un peu gênant, l’album est quelque peu "cassé"
par l’enchaînement, à partir du septième morceau, de “Lights In The Sky“,
une petite ballade intimiste et quasiment chuchotée au piano, avec deux
instrumentaux très atmosphériques (“Corona Radiata“, longue plage
ambient de plus de 7 minutes, et “The Four Of Us Are Dying“, petite
bluette électronique très downtempo comme on en trouvait sur « The
Fragile »). Soudain, la rage rock se dilue dans 14 minutes de
musique mollassonne et moyennement inspirée, avant de finir sur un dernier
titre rock, “Demon Seed“. La partie vidéo de l'album consiste en cinq titres live filmés dans un hangar devant une poignée de fans statiques. L'image est de qualité moyenne, mais le son est bon, tellement bon qu'en fait on comprend au bout d'un moment que ce n'est pas vraiment du live. Déprimant ! Bref, « The Slip » est un album quelque peu
déconcertant, et au choix artistique plus que discutable, mais il a le mérite
de nous prouver que non seulement NINE INCH NAILS n’est pas encore mort,
mais qu’il peut encore nous surprendre et nous toucher. Et si « The
Slip » n’est pas la claque que l’on pouvait attendre, ça n’est pas
non plus le ratage supplémentaire d’un artiste un peu trop resté dans les
années 90. L’album sonne moderne, est tout à fait dans l’air du temps, et à
défaut de séduire totalement, il ouvre des auspices assez optimistes à tous les
inconsolables de « The Downward Spiral » et « The
Fragile ». En effet, NINE INCH NAILS survivra très
dignement à son actuelle traversée du désert, c’est désormais une certitude.
Assurément l’album de l’année, le plus audacieux et
le plus inattendu. Presque un an après sa sortie, je reste encore stupéfait par
le coup de maître des trois sorciers de PORTISHEAD. Brisant onze longues années d’absence, alors qu’absolument personne n’imaginait
même qu’ils puissent revenir, les co-fondateurs du genre trip-hop, popularisé
aussi parMASSIVE ATTACKetTRICKY, reviennent avec un album
d’une radicalité insoupçonnée, puisant dans le gothique et l’industriel des
années 80 et délaissant les boîtes à rythmes 90’s et la touche jazzy qui ont
fait leur succès. Avec dix ans de retard sur son grand rival MASSIVE ATTACK,
PORTISHEAD signe son propre« Mezzanine », un
retour sans concessions à une musique organique, puisant dans le rock et dans
la musique concrète une énergie nouvelle et même une violence sonore dont on ne
les aurait jamais crû capables. Cela aurait pu être un suicide commercial,
c’est une réussite flamboyante, non seulement sur le plan artistique, mais
aussi auprès des fans de PORTISHEAD qui ont adhéré unanimement à ce
changement de style aussi arbitraire que peu harmonieux pour des oreilles pas
franchement exercées. Le clip de “Machine Gun“, le titre le plus radical de l’album - et là
aussi paradoxalement, le premier dont le groupe ait révélé la primeur - est
révélateur du caractère général de l’album, même si les autres morceaux sont
tout de même plus mélodiques : Trois musiciens, en studio, sous une
lumière bleue nuitée, jouent live un morceau ne reposant que sur une percussion
électrique et un synthétiseur glacial aux sonorités new-wave. Exit
l’ordinateur, exit les samples, exit même la mise en avant sytématique de la
voix de Beth Gibbons. Son chant se retrouve noyé au milieu d’un brouhaha
électronique lo-fi, qui évoque les expérimentations d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN
ou de CONTROLLED BLEEDING, tandis que les guitares torturées nous
ramènent au « Pornography » de THE CURE ou même aux
premiers albums de CHRISTIAN DEATH. Pourtant, le style PORTISHEAD perdure étrangement sous cette nouvelle
forme, peut-être parce que le groupe a toujours cultivé une certaine ambiance
dépressive et neurasthénique, et que sur le plan des arrangements, il a
toujours recherché une certaine expérimentation. Il n’y a vraiment que le
caractère jazzy qui ait été totalement éradiqué, et malgré tout, le chant de Beth
Gibbons en évoque encore le spectre. Sur le plan musical, les compositions sont beaucoup plus variées que sur les
précédents opus du groupe. Les ambiances sont tantôt rock expérimental, tantôt
industrielles, avec quelques passages plus calmes mais pas spécialement plus
lumineux. « Third »fait penser à un orage, une tempête
de sons qui semblent gronder dans le ciel, rappelant que la tourmente est un
mot qui désigne autant le mal-être que le mauvais temps. A la fois romantiques
et désespérées, les onze chansons de cet album marquent durablement l’imagination,
et témoignent avec grandeur qu’il existe encore des artistes prêts à prendre
des risques authentiques pour aller jusqu’au bout de leur créativité. « Third » n’est pas uniquement un chef d’oeuvre qui
fera date dans la musique, c’est aussi une leçon cuisante pour tous les
bidouilleurs de Pro-Tool, et tous les groupes qui noient leur fadeur dans des
galettes surproduites et insipides. Alors que le monde entier s’est ému à
l’écoute de MGMT, dont on a déjà oublié ce qu’ils chantent, de leur côté,
avec quelques vieux synthés et beaucoup d’imagination, trois vieux routiers du
trip-hop pondent un album fantastique, qui est d’ores et déjà un classique. Cela
devrait en faire réfléchir certains. Toujours est-il que « Third » a bien usé mon lecteur CD,
et continuera de l’user encore longtemps. Je ne saurais trop donc vous
recommander cet album absolument indispensable pour tous ceux qui aiment que la
musique aille au-delà des conventions.
Une excellente surprise que l’arrivée de QUANTEC
dans le monde de la musique électronique. Cet artiste électronique allemand a
une passion pour le dub, un genre instrumental dérivé du reggae et qui est un
des fondements de la musique psychédélique, puisque c’est une des premières
musiques au monde à tenter de recréer sur un plan sonore les altérations de
perception que l’on subit lorsque l’on est drogué. QUANTEC avait sorti jusqu’à présent quelques maxis en vinyles. Avec « Unusual
Signals », il signe probablement l’un des meilleurs albums de dub
électroniques, et certainement l’un des disques les plus nécessaires pour tout
fumeur de joints qui se respecte. Que l’on attende pas de QUANTEC une musique particulièrement construite
ou conceptuelle. Ce qui fait toute la qualité d’un album comme « Unusual
Signals », c’est avant tout le choix de rythmiques à la fois
hypnotiques et entêtantes, émaillées de subtiles variations, mais jouant
majoritairement sur le côté répétitif. Il y a un peu plus de dix ans, l’autrichien Stefan Betke, plus connu
sous le nom de POLE, avait lui-même lancé un peu le genre, en reprenant
le type d’écho utilisé dans le dub, et en joignant des rythmiques minimales et
très lo-fi, avec en plus une utilisation quelque peu agaçante des craquements
de vinyle. Après trois albums assez efficaces, POLE s’était essayé à
d’autres styles, sans beaucoup de bonheur. Ceci pour dire à quel point l’album deQUANTECest une nouvelle pierre
dans un genre qu’on pensait en perte de vitesse. Jouant sur une production qui
combine boucles dub et rythmiques lancinantes, QUANTEC évite le lo-fi et
joue sur tout le panel de la stéréophonie pour plonger l’auditeur dans une musique
minimale mais totalement envoûtante, qu’il sait maintenir durant une bonne
dizaine de minutes, le temps pour l’auditeur de se laisser complètement dominer
par la transe. Certes, QUANTEC demeure dans le minimal, et l’on regrette un peu qu’il
ne développe pas plus ses mélodies et se contente de jouer massivement avec les
échos. Mais « Unusual Signals » est un album qui se
prête d’autant mieux à l’hallucination auditive lorsque l’on se trouve dans un
état second. C’est un peu à la perception de tout un chacun d’ajouter à cette
musique ses propres fantasmagories sonores. Et avec les 76 minutes de cet
album, chacun pourra monter et descendre au gré des échos et de la
réverbération de cette musique totalement obsessionnelle. Bref, « Unusual
Signals » est un disque à écouter d’une
manière très particulière. C’est un trip auquel on peut adhérer ou pas, mais
que l’on peut comparer au fabuleux « Consumed » de PLASTIKMAN,
un classique absolu des musiques à dormir debout et à voyager très loin en
soi-même. Pour aventuriers du son et amateurs de paradis pas si artificiels que
ça, justement.
Il était difficile de passer à côté de l’évènement
que fut, en tout début d’année, la sortie du nouvel album de RADIOHEAD. Dix
ans après la sortie du triomphal « OK Computer », les
icônes pop les plus influentes de la scène anglaise claquaient la porte de leur
label (Parlophone, une succursale d’EMI), disant pis que pendre des majors et
décidant de sortir leur album en autoproduction, par le seul intermédiaire
d’Internet. Dès la fin 2007, non seulement on pouvait acheter le nouvel album en MP3, mais en plus, on donnait ce qu’on voulait. Pas de prix fixe,
c’était comme on le sentait. Une démarche profondément désintéressée qui force
l’admiration, mais dont beaucoup ont dû abuser, car au bout de quelques
semaines, le téléchargement était interrompu, et RADIOHEAD signait chez
XL Recordings (chez qui le chanteur Thom Yorke avait déjà signé son « The
Eraser ») pour une sortie en CD du nouvel album. Le succès a-t-il été au rendez-vous ? Difficile à dire. Les fans purs et
durs ont sûrement suivi, mais l’essentiel du public pop a dû avoir la tête
ailleurs. Je ne connais personne qui l’ait acheté ou même téléchargé, et il
s’est retrouvé assez rapidement en offre spéciale chez les disquaires. L’époque
est en plus au revival pop80’s/post-punk, et il est hélas évident que RADIOHEAD
n’est pas le moins du monde dans ce délire-là. Donc, sans être affirmatif, j’ai
dans l’idée que RADIOHEAD a commence à payer cher ses velléités
d’indépendance. C’est fort dommage, car « In Rainbows » est le digne
successeur d’ « Hail To The Thief », le précédent opus du
groupe. Presque cinq ans d’attente sont récompensés par un album à la fois
mélodiquement complexe et d’une grande fluidité d’écoute. Le producteur Nigel
Godrich a déployé des trésors de finesse pour donner à chaque morceau un
son cristallin et onirique, à la fois dépouillé et d’une grande richesse
sonore. Débutant sur deux morceaux pourtant un peu quelconques, “15 Step“
et “Bodysnatchers“, l’album démarre vraiment avec la magnifique ballade “Nude“
pour ne plus lâcher l’auditeur jusqu’à la fin. « In Rainbows » n’est pas un album qui se découvre au
bout d’une seule écoute. C’est un disque à la fois très académique et
foisonnant d’arrangements très innovants, riches et précieux. La grande force
de l’album est précisément cette débauche d’arrangements qui pourtant ne
surcharge jamais les morceaux, leur légèreté pop demeurant intacte. Vous l’aurez compris, « In Rainbows » est assurément
une des plus belles réussites de RADIOHEAD, même si on peine à isoler un
single ou un morceau plus intense que les autres. Pas de “Creep“, ni de “Exit
Music“, ni même de “Street Spirit“ sur cet album dont la cohérence
absolue contraste agréablement avec le côté plus "collage"
de « Hail To The Thief ». Mais cette absence d’un titre
phare que l’on serait susceptible de se repasser en boucle du matin au soir ne
gâche en rien le plaisir d’écouter cet album dont l’atmosphère unie nous fait
voyager presque aussi loin que celle d’ « OK Computer ».
Et puis “Nude“ et “Jigsaw Falling Into Place“ sont tout de même
d’excellents titres, susceptibles d’honorer un futur best of du groupe. On ne reprochera qu’un défaut à cet album, mais c’est celui que l’on peut faire
à absolument tous les disques deRADIOHEAD: quand cesseront-ils
donc de faire des pochettes aussi laides ? :-)
Lorsque des artistes électroniques français s’investissent
sérieusement dans la musique électronique, on ne sait que trop ce que ça
donne : soit de la house disco, soit de la dance-tuning. On ne sort pas de
ce créneau on ne peut plus rentable. La France a acquis ainsi, en une quinzaine
d’années d’intense activité, la réputation fort méritée du premier pays
producteur de merdes à danser. Le genre de renommée qui vous fait souffrir de
bien des frustrations, lorsque vous même êtes français et avez envie de faire
de la bonne musique électronique. Ce fut sans doute le cas d’Eric Guillanton et Sébastien Fouble,
les deux bidouilleurs qui se cachent sous le nom de REMOTE. Définitivement
traumatisés par KRAFTWERK et GIORGIO MORODER, décidés à entrer
dans la cour des grands suite à la mode de l’électro-clash, les deux parisiens
ont roulé leur bosse quelques années, ont sorti une dizaine de maxis sous
divers pseudonymes avant de concrétiser leurs efforts par ce premier album
aussi sobre et élégant que sa pochette. « Dark Enough » est en fait moins sombre que
terriblement glacial. Ici, pas de groove funky, on nage dans le robotique et le
mécanique, entre techno minimale, electro-clash et résurgence new wave. Le
résultat est aussi urbain et oppressant qu’une promenade à La Défense par temps
nuageux, sans perdre pour autant une dimension dansante, maintenue en
permanence par leur beats métronomiques. L’album enchaîne dix morceaux à la
fois très semblables et très disparates, proposant des mélodies simples mais parfaitement
huilées, et ce au travers d’une production parfaite, qui évite la surenchère ou
la caricature. Bien que la musique soit très centrée sur le rythme, c’est avant
tout l’ambiance qui est soignée, une ambiance délicieusement inhumaine, qui
atteint son point d’orgue sur “Dark Enough“, “Veron“, “Berliner“
et “Sinister Boogie“ qui, à eux quatre, justifient amplement l’achat
de l’album. Entre exercice de style radical et brûlôt technoïde sans concession, « Dark
Enough » est un premier coup de maître impressionnant et s’inscrit
comme un album qui fera date dans l’histoire de la musique électronique. REMOTE,
qui s’investit également dans un autre projet post-punk ( ?) nommé HENRY
GOES DIRTY, est un duo à surveiller de très près. Rassurez-vous, je m’en
charge ! :-)
.
. REWORK-Pleasure Is Pretty (Pavlek Records / Hausmusik)
Une bizarrerie de la nature que ce jeune groupe
allemand apparu en 2000, et qui, pendant huit ans, a collectionné les
apparitions hasardeuses sur de multiples compilations sans jamais chercher à
sortir un album, puis, plus récemment, a publié quelques 45 tours (et seulement
sous ce format), passant progressivement d’un style electro-clash à une mixture
assez indéfinissable entre post-punk, new-wave et cold-wave. REWORK est un trio composé de Daniel Varga, Michel Kuebler
et de la chanteuse Sascha Hedgehog, une vocaliste au timbre situé
quelque part entre MISS KITTIN et NICO. « Pleasure Is
Pretty » est leur premier album et couronne huit ans d’existence
dont on aurait pu penser qu’ils auraient été consacrés à un peaufinage d’un son
bien défini. En fait, c’est à peu près tout le contraire. « Pleasure
Is Pretty » est un patchwork qui flirte un peu dans tous les
styles, que ce soit l’électro-clash robotique (“Check Your Vox“, “Come
On“, “Busdriver”), la new-wave façon NEW ORDER (“Wrong In All Our Ways“, “Questions“), la
pop néo-sixties (“Losing Myself“, “What She Wants”), le post-punk
lo-fi entre JOY DIVISION et SUICIDE (“Can’t Wait“, “I
Want To Be Like You“) et le renouveau EBM (“Love Love Love Yeah“, “Pleasure
Is Pretty“). Même si au niveau des arrangements, REWORK s’efforce de maintenir une
cohésion du son d’un morceau à l’autre, l’auditeur ne peut que constater cet
éparpillement et rester perplexe. D’abord parce qu’une telle incohérence est
plutôt le genre de défaut que l’on trouve chez un jeune groupe qui enregistre
tout ce qui lui passe par la tête, ensuite parce que tout cela atteint un
niveau tel que l’on est bien obligé d’y voir une démarche volontaire,
c’est-à-dire un choix artistique. Pour apprécier « Pleasure Is Pretty », il faut donc
intégrer cette donnée, admettre que c’est ainsi que les compositeurs voient
leur création. Et sur ce plan-là, on ne peut pas leur en tenir rigueur. En effet, « Pleasure Is Pretty » s’éparpille, mais
retombe sur ses pattes. Chaque morceau est parfaitement réussi dans son style,
qu’il donne dans le mécanique lo-fi ou dans une démarche plus pop. Globalement,
REWORK récupère beaucoup de sons et d’ambiances des musiques underground
des années 80. On peut discuter le bien fondé de vouloir tous les rassembler en
un seul album, mais en l’occurrence « Pleasure Is Pretty »
est un bon disque, qui s’écoute avec un joli plaisir, et qui séduira autant les
nostalgiques des années 80 que les aficionados de la pop actuelle. Et parions
que REWORK fera parler un peu plus de lui durant les années à venir. Enfin,
si le groupe sort un jour un autre album, naturellement…
En savoir plus :Le site officiel de REWORK Ecouter :La page MySpace de REWORK Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip chic et décadent de "The Copenhagen Experience", qui ne se trouve malheureusement pas sur l'album.
.
. ROBOTS IN DISGUISE-We're In The Music Biz(President Records)
J’ai une tendresse particulière pour les deux
chipies britanniques de ROBOTS IN DISGUISE, dont la réputation encore
discrète demeure incompréhensible. Dee
Plume et Sue Denim ont tout de
même été parmi les premières à donner dans le revival 80’s, et ce dès leur
premier mini-album « Mix Up Words And Sounds » (2000), intégralement repris dans leur premier album « Robots In
Disguise » (2001), un véritable chef d’œuvre entre new-wave,
post-punk et électro-funk qui retrouvait avec une justesse rare un son très
80’s. L’album ne connut qu’un succès d’estime, mais il intéressa l’ex-membre
d’un groupe trip-hop déjà presque oublié (SNEAKER PIMPS), un certain Chris
Corner, qui préparait son nouveau projet IAMX. (2000) Chris Corner prit le duo sous son aile, et sous sa houlette, les ROBOTS
IN DISGUISE entamèrent un virage plus punk avec leur deuxième album « Get
RID ! » (2004), un disque court mais débordant d’une énergie
exceptionnelle et d’une inspiration brillante. Hélas, ce fut un nouvel échec
commercial, malgré le succès relatif du single très funky “The DJ’s Got a
Gun“ et ceux plus confidentiels, mais néanmoins bien réels, de “Turn It
Up“, un single plus sombre qui fit les beaux jours des soirées gothiques,
et “La Nuit“, un titre joyeusement kitsch chanté dans un français assez
approximatif. Remerciées par leur label Recall, les deux sirènes britanniques ont erré
quelques années comme DJettes avant de se voir proposer de reprendre les
chemins des studios par President Records, qui a réédité dans la foulée « Get
RID ! ». C’est donc avec impatience que j’attendais ce nouvel opus et malheureusement,
malgré sa pochette assez osée, « We’re In The Music Biz »
est un album très inférieur aux deux précédents disques des deux jeunes filles.
Principalement parce que le son de ROBOTS IN DISGUISE a perdu de
beaucoup son originalité, se collant un peu trop au genre post-punk à la mode. Fini
les sons kitschs funky et le côté électro-pop qui donnaient un côté trop joyeux
aux chansons du groupe. Comme son prédécesseur, « We’re In The Music Biz » est
un album court, dépassant de peu la demi-heure, mais la frustration n’en est
que plus grande, tant on attend en vain un morceau qui décolle. Car l’autre
souci de cet album, c’est que les compositions sont parfaitement quelconques.
Malgré le mal que se donne le duo pour accoucher d’un post-punk énergique,
jamais les ROBOTS IN DISGUISE n’ont été aussi peu inspirées mélodiquement.
Même le single pourtant prometteur “The Sex Has Made Me Stupid“ suscite
une attention polie, rien de plus. Il n’y a guère que sur “I’m Hit“ ou “Don’t
Copy Me“ que l’on retrouve un peu, mais seulement un peu, de la qualité des
précédents disques. Quand on sait en plus que President Records ne se
spécialise pas particulièrement dans la distribution et que dénicher cet album
chez un disquaire ou même sur Internet n’est pas gagné d’avance, on comprend
que là non plus, elles n’ont vraiment pas dû changer de tranche d’impôts cette
année . Que dire d’autre, sinon que de souhaiter aux ROBOTS IN DISGUISE de mieux
travailler le prochain album, en espérant qu’elles ne passent pas toute leur
carrière à manquer le coche. Quant à vous, chers lecteurs, je vous recommande
de vous pencher plus avant sur « Robots In Disguise »
et « Get
RID ! », qui sont du très, très, très bon
ROBOTS IN DISGUISE comme j’espère que nous aurons encore le plaisir d’en
écouter.
Attention ! Chef d’œuvre absolu ! L’album
éponyme de RUSALNAIA est probablement celui qui a le plus tourné dans
mon lecteur CD cette année ! Ce duo presque inconnu a tout simplement
signé le deuxième meilleur album de l’année 2008 selon moi (Le premier, c’est
le FERN KNIGHT, suivez donc un peu
ce que j’écris !). RUSALNAIA, c’est la rencontre de la chanteuse médieval-folk
britannique Sharron Kraus et de la multi-instrumentiste américaine Gillian
Chadwick, fondatrice d’EX REVERIE et de WOODWOSE, mais
aussi seconde voix de FERN KNIGHT, dont j’ai déjà eu l’occasion de
parler plus haut. Ensemble, elles composent une sorte de folk païenne et rituelle, qui tire de la
folk anglaise de Sharron Kraus une sorte de mélancolie intemporelle et
de la folk psychédélique de Gillian Chadwick un caractère hypnotique et
un lyrisme quelque peu sulfureux. A cela s’ajoute la production de Greg
Weeks, le leader d’ESPERS, qui, comme à son habitude, effectue un
travail sonore magistral et apporte sa guitare psychédélique sur quelques
morceaux. Sur le plan instrumental, les guitares acoustiques côtoient des instruments
médiévaux et des percussions très anciennes, auxquels s’ajoutent quelques notes
plus électriques, le violoncelle de Margie Wienk (FERN KNIGHT) ou
l’ombre d’un vieux ARP Odyssey aux sonorités surannées. Mais plus que cet univers médiévalo-païen auquel on peut très bien rester
insensible, ce qui fait la force de l’album de RUSALNAIA, c’est la
beauté des mélodies, la variété des ambiances, l’harmonie parfaite entre les
voix graves et aigues des deux sirènes et tout ce que leur musique profane, à
la fois traditionnelle et constamment inventive, expérimentale et virtuose,
intemporelle et psychédélique peut interpeller au sein de notre inconscient
collectif. Du morceau “Rusalnaia“ qui se termine en une envoûtante
mélopée de messe noire, à la ballade à la triste féerie de “Kindling“,
en passant par la ronde joyeuse de “Dandelion Wine“ ou par le dantesque
final psychédélique de “Wild Summer“, l’album de RUSALNAIA est un
bouleversant voyage dans le temps, teinté de la déchirante mélancolie d’un
autre âge, auquel nous convient deux musiciennes exceptionnelles, deux
chanteuses aux voix sublimes pour qui chaque note est une révélation, deux
interprètes de cultures anciennes par la bouche desquelles s’expriment les
siècles passées. Un disque magique, mystique, bouleversant, magnifique et
imposant, comme les ruines d’un temple vieux de plusieurs millénaires.
Ecouter :La page MySpace de RUSALNAIA Dorian Wybot vous invite à regarder :Pas de clip, juste une version live de "Kindling"enregistrée à Toulouse mais dont le son et l'image sont plus que déplorables, d'autant plus que ces demoiselles sont un tantinet pompettes.
.
. SANTOGOLD-Santogold(Downtown Music)
Une découverte épatante que cette jeune chanteuse
noire, fille de bonne famille, diplômée en ethnologie, et qui a tout laissé
tomber pour se consacrer à la musique, et pas la plus évidente qui soit. Bien
qu’ayant d’abord composé pour des chanteuses R’n’B, SANTOGOLD, de son vrai nom Santi
White, s’est lancée cette année en solo dans une musique résolument
post-punk, fortement inspirée de chanteuses de la fin des années 70, de NINA HAGEN à SIOUXSIE AND THE BANSHEES, en passant par BLONDIE, GINA X PERFORMANCE
ou le TOM TOM CLUB. Seuls atavismes
de ses racines afro-américaines, un remix vaguement R’n’B et un excellent
morceau reggae à l’ancienne, à peine rehaussé de quelques bidouillages
électroniques, qui n’arrivent même pas comme un cheveu sur la soupe dans cet
album admirablement cohérent en dépit de la variété de ses influences. Pour un premier album, c’est un beau coup de poker. Avec une production
soignée, mais minimale et assez lo-fi, SANTOGOLDse montre d’abord une chanteuse au registre de voix très large, pouvant aussi
bien chanter soul que rock ou reggae. Cette flexibilité, ajoutée à
l’originalité de son timbre, compense largement un manque de puissance vocale
assez manifeste. Il n’empêche, ce premier album éponyme est d’une étonnante fraîcheur, démarrant
sur le très poppy “L.E.S. Artistes“
puis se poursuivant avec l’excellent “You’ll
Find A Way“, et son petit côté STRANGLERS.
Vient ensuite le seul reggae de l’album, l’assez tripant “Shove It“, puis l’album évolue vers un étrange mélange de new wave
et de dub, marqué par d’excellents titres comme “Say Aha“ ou le très gothique “My
Superman“, à propos duquel SANTOGOLD
a avoué s’être inspirée du titre “Red
Light“ de SIOUXSIE & THE
BANSHEES. A la fois léger, vaporeux et soigneusement ciselé, le son de SANTOGOLD est d’une profonde
originalité et reflète un métissage étonnamment réussi entre musiques noires et
musiques blanches qui fleure bon la fin des années 70, malgré les quelques
arrangements electro-clash qui y confèrent une certaine modernité à laquelle on
peut être plus ou moins sensible, mais qui de toutes manières ne gâchent en
rien le côté "vintage"
des morceaux. La chanson qui clôt l’album, “Anne“
est un titre sombre et envoûtant qui mérite grandement le détour. En fait, l’immense qualité de cet album tient au fait qu’il révèle une
personnalité musicale hors du commun et déjà parfaitement maîtrisée, mais aussi
que ce disque doit beaucoup également à la sincérité absolue de la démarche
artistique de SANTOGOLD, qui ne
s’abandonne à aucun compromis musical et demeure à la croisée de musiques aussi
différentes que traditionnellement incompatibles. Même le remix final de “You’ll Find A Way“, qui s’inscrit
pourtant dans une démarche plutôt R’n’B, évolue dans son refrain vers une sorte
d’industriel à la NINE INCH NAILS totalement
imprévisible. Bref, « Santogold », l’album, est avant
tout un disque inspiré mais profondément déconcertant. Mais c’est justement ce
côté déconcertant qui en fait un grand disque, parce qu’il nous rappelle qu’en
matière de musique, même lorsqu’on se prétend éclectique ou expert, on a des
idées bien arrêtées sur telle ou telle musique. Une artiste comme SANTOGOLD déboule un peu comme un chien
dans un jeu de quilles et fait virevolter toutes nos certitudes. On peut se
braquer, bien sûr, juger qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes et
récriminer sans fin sur les métissages douteux qui cachent mal le peu
d’inventivité des artistes, mais je suis plutôt pour ma part quelqu’un
d’ouvert. Rentrer dans cet album m’a été ardu, mais j’y ai pris un plaisir
réel, et en dépit des quelques maladresses bien pardonnables à une artiste qui
débute, je suis devenu totalement fan de SANTOGOLD.
D’abord parce que, comme je l’ai dit, cet album est plutôt réussi, et ensuite
parce qu’il est novateur, bien plus qu’on ne peut s’en rendre compte à la première
écoute. C’est un disque à part, signé par une artiste pas comme les
autres : ni underground, ni commerciale, composant une musique ni vraiment
blanche, ni vraiment noire, ni totalement actuelle, ni véritablement rétro.
L’air de rien, c’est peut-être le début de quelque chose… Toujours est-il que j’attend avec impatience le prochain opus de SANTOGOLD, qui sera signé d’ailleurs
sous le nom de SANTIGOLD, un obscur
individu utilisant "Santo
Gold" comme pseudo depuis un quart de siècle ayant obligé la
chanteuse par voie juridique à changer de pseudo. Comme quoi, rien n’est gagné
d’avance pour Santi White, et on ne
peut que lui souhaiter de continuer aussi brillamment de nous déconcerter et de
s’accrocher à son rêve d’une autre musique pop.
.
. SILVER SUMMIT-Silver Summit(Language Of Stone)
Bien que le très enthousiasmant label Language Of
Stone de Greg Weeks, le leader d’ESPERS, se dirige de plus en plus vers
une sorte de stoner rock pas toujours très digeste, délaissant les voluptés
acid-folk pour un hard rock façon années 70 bien en peine de détrôner ses
aînés, il y aura eu au moins quelques bonnes sorties sur ce label cette année,
dont le premier album de SILVER SUMMIT,
un duo formé de David Shawn-Bosler
et Sondra Sun-Odeon, deux
guitaristes hippies, bercé par les refrains du JEFFERSON AIRPLANE et de HOT
TUNA, ainsi que par les riffs psychédéliques de AMON DÜÜL II. Néanmoins, ce couple atypique s’est fait aider de près d’une dizaine de
musiciens aguerris, dont Greg Weeks(qui est aussi le
producteur de l’album) d’ESPERS,Margie WienkdeFERN KNIGHT, Laura OrtmandeTHE DUST DIVEetl’inévitableGillian Chadwick, d’EX-REVERIE, de RUSALNAIA, deWOODWOSE,
de FERN KNIGHT, qui vient ici
principalement prêter sa voix aux choeurs. Musicalement, l’album est une réussite plutôt enthousiasmante, même s’il
démarre dans un esprit très rock psychédélique et qu’il se détourne fort
rapidement vers une folk assez austère, pour ne pas dire dépressive qui
contraste étrangement avec les trois premiers morceaux. “The Door“and“Awaken“sont effectivement deux titres
purement psychédéliques qui nous replongent au tout début des années 70. Sondra Sun-Odeon a une voix et un chant
assez voisins de ceux de Grace Slick,
la très charismatique chanteuse de JEFFERSON
AIRPLANE, et tout comme elle, Sondra
sait donner un caractère presque effrayant à sa voix, notamment sur la ballade
schizophrénique “Fool’s Love“. La différence étant
principalement que SILVER SUMMIT
demeure très attaché à ses racines folk, et souffre un peu de cette
impossibilité à choisir entre rock et folk, ou du moins n’arrive pas encore à
trouver un équilibre parfait entre les deux. Tout cela n’empêche pas que ce premier album éponyme nous transporte avec un
surprenant réalisme dans les années 70, à ce moment où le « Summer Of Love » commençait à tourner au bad trip. SILVER SUMMIT s’offre même une reprise
du “Wishing Well“ de BERT JANSCH, le leader de PENTANGLE,
avant de conclure l’album sur le magnifique “The Bridge“,
ballade désabusée au piano qui s’abîme dans un déluge de guitares psychédéliques. On reprochera à SILVER SUMMIT une
noirceur désespérée qui se marie assez mal avec les éléments hippie de sa
musique, mais indéniablement, la recette fonctionne. L’album est poignant,
fascinant, dérangeant, mais il demeure beau et profond, la sincérité de sa
musique palliant efficacement aux quelques maladresses d’écriture. Si SILVER SUMMIT n’est pas forcément
le meilleur groupe pour s’initier à la nouvelle scène acid-folk, il s’impose
comme une personnalité avec laquelle le genre devra compter. Un nouveau JEFFERSON AIRPLANE, peut-être, mais il
est encore un peu tôt pour l’affirmer. En attendant, si vous avez fait Mai 68
ou si vos parents vous ont fait rêver en vous parlant de la communauté où ils
se sont rencontrés, nul doute que cet album vous arrachera à tous quelques
fleurs de nostalgies qu’il vous appartiendra de tendre aux policiers
d’aujourd’hui, just like in the good old
days…
.
. MARIEE SIOUX-Faces In The Rock(Grass Roots Records)
Dernière perle folk de ce Millésime. Non seulement
ce n’est pas la moindre, mais c’est peut-être même la seule dont vous ayiez pu
entendre parler. Félicitons chaleureusement le directeur marketing de Grass
Roots Records ou de son distributeur français : il est hallucinant de voir
que cette petite jeune fille âgée d’à peine 23 ans, ayant enregistré son album
dans sa lointaine maison de Nevada City, en Californie, a pu se payer une
session sur France Inter, et une poignée de concerts à Paris. Fille d’une mère latino-indienne (et elle en est fière) et d’un père
hongro-polonais (et elle en parle déjà moins), Mary Sobonya se rebaptise MARIEE
SIOUX, et décide de suivre la vocation familiale (son père est joueur de
mandoline) en devenant musicienne. Un CD-R autoproduit circule entre de bonnes
mains, et moins de deux ans après ses premières démos, MARIEE SIOUX s’offre un « Faces In The Rock »
signé chez le prestigieux label folk Grass Roots, et commence à voyager à
travers le monde pour faire entendre ses chansons folk. Bien qu’elle se réclame de ses racines indiennes, elles s’entendent hélas assez
peu dans sa musique, qui relève plutôt d’une folk acoustique proche deJOAN BAEZ, avec néanmoins une forte
inspiration européenne. Seules quelques flûtes indiennes, utilisées d’ailleurs
avec parcimonie, dessinent sous nos paupières un paysage désertique peuplé de
quelques guerriers sioux, notamment sur les deux meilleurs titres de l’album, “Wizard Flurry Home“ et le magnifique “Wild Eyes“. Car aussi jeune soit-elle, MARIEE SIOUX
est une songwriter de grand talent qui sait écrire des mélodies d’une qualité
impressionnantes, des chansons qui marquent la mémoire et que l’on semble
connaître depuis vingt ans dès la première écoute. Seul bémol, la petite
prodige a parfois tendance à se répéter un peu trop et surtout à s’étaler sur
près de dix minutes, sans toutefois que l’écriture des morceaux le justifie
réellement. D’où une tendance pour l’auditeur à décrocher quelque peu à la
moitié de l’album, d’autant plus que la répétition interminable des arpèges ne
semble pas lasser la demoiselle. Bref, autant de petits défauts techniques que l’on serait bien en peine de
reprocher sérieusement à une aussi jeune artiste. L’avenir dira si MARIEE SIOUX inscrira son nom au
fronton de la folk, mais il y a tout lieu de penser que si cette jeune artiste
persiste dans son art, nous n’avons assurément pas fini d’en entendre parler.
En attendant, je vous invite à découvrir cet album sensuel et intimiste, doux
et paisible, que l’on peut mettre sans risque aucun entre toutes les oreilles.
Ecouter :La page MySpace de MARIEE SIOUX Dorian Wybot vous invite à regarder :La route et la nature sauvage des Etats-Unis, dans le très beau clip de"Wizard Flurry Home".
Un nouvel album de VON MAGNET est toujours un évènement majeur, tant il est vrai que
ce groupe absolument inclassable promène depuis plus de 20 ans une carrière
sans faux pas au travers d’une musique qui flirte allègrement entre
l’industriel, l’électronica, le flamenco, le tango et les musiques ethniques
traditionnelles, tout cela mis au service d’une vision du monde profondément
humaniste et multiculturelle, mais aussi ténébreuse et pessimiste. « Ni
Prédateur, Ni Proie » est le huitième album studio pour le
collectif de Phil Von et Flore Magnet, qui apparait étrangement
sur Ant Zen, un label plutôt connu pour accueillir des artistes donnant dans une
techno industrielle très urbaine. Trois ans après le somptueux « De
l’Aimant » (2005), meilleur album du groupe à ce jour, VON MAGNET effectue un virage brutal
vers un son plus âpre, plus urbain et plus noir que jamais. Est-ce le groupe
qui essaye de coller à son nouveau label ou bien est-ce parce que son dernier album
est dans cette mouvance que le groupe l’a proposé à ce label ? Nous
laisserons à VON MAGNET le bénéfice
du doute. Commesesprédécesseurs,« Ni Prédateur, Ni Proie »est un album complexe qui ne se découvre pas en trois écoutes. Mais ce n’est
pas tout ! Le groupe a choisi de
composer principalement des morceaux articulés sur plusieurs séquences
rythmiques, créant au sein d’un seul morceau une sorte de collage sonore qui
n’est pas facile à démêler. Reste que le travail structurel est, comme
d’habitude, d’une grande richesse et d’une inventivité totale. VON MAGNETretourne à ses racines
industrielles et ne le fait pas à moitié. Les morceaux sont oppressants,
inquiétants, d’une noirceur viscérale sans pour autant sombrer dans la
morbidité facile. Les rythmes électroniques rencontrent des percussions
tribales et distordues, tandis que les textures se font plus orchestrales, les
samples vocaux plus paniqués et hystériques. « Ni Prédateur, Ni
Proie » reflète avec une grande fidélité l’époque à laquelle nous
vivons, c’est-à-dire précisément une époque de prédateurs et de proies, sur
laquelle VON MAGNET jette un regard
lucide et excédé. L’album sonne presque comme la bande originale d’une guerre
sans issue. L’ambiance dégage une martialité que les nombreuses percussions
orientales n’assouplissent en rien, bien au contraire, puisqu’elles nous
évoquent à la fois l’Irak et le conflit israélo-palestinien. Des guerres sans
issues, justement. La boucle est bouclée : « Ni Prédateur, Ni Proie »
est lui aussi un album sans issue, un enfermement dans la folie humaine,
d’autant plus fascinant qu’il recèle de réels moments de grâce. On remarquera l’absence presque totale de chant et de guitare flamenca, sacrifiés
semble-t-il sans regrets. La musique, l’atmosphère, l’évocation sont ici
privilégiés avec une certaine justesse. On adhère ou pas, mais on saluera sans
peine l’ambition et la rigueur deVON
MAGNET, qui signe là son album le plus extrême et le moins harmonieux. Presque 20 ansaprès son premier album,« El Sexo Surealista »,VON MAGNETdemeure un groupe résolument
avant-gardiste, puissamment créatif et dont l’œuvre,plus noire que jamais,
séduira les oreilles les plus tourmentées et les plus exigeantes.
Nous concluerons ce Millésime 2008 avec le come
back le plus discret de l’année, celui des vétérans de WIRE. Apparus à la toute fin des années 70 dans un contexte punk
ultra-basique, WIRE a évolué dans
les années 80 vers une new-wave austère, qui n’est pas sans rappeler NEW ORDER. Après avoir cessé toute
activité en 1991, WIRE a fait un
vibrant retour en 2003 avec « Send », un album
fortement inspiré de sa première période punk, mais où Colin Newman et sa bande avaient introduit samplers et riffs assassins,
se rapprochant ainsi du son plus moderne de NINE INCH NAILS tout en conservant le caractère glacé de leur
période new wave. On attendit à cet album énergique une postérité qui ne vint pas, et finalement,
c’est presque dans l’intimité qu’est sorti cet« Object 47 »en
2008 sur leur propre label Pink Flag. Ce nouvel album marque à la fois un
retour à la new wave des années 80, mais aussi une proximité nouvelle avec les
albums solos de Colin Newman, à
commencer par son mirifique « Commercial Suicide »(1986). A partir de là, évidemment, l’attention de l’auditeur dépend surtout de son
jugement face à cette démarche résolument passéiste. Ou il a envie de réécouter
le WIRE de« IBTABA »(1989), ou il passe son chemin. Dans le premier cas, l’auditeur sera même très agréablement surpris par cet
album assez basique, marqué par une basse ronronnante "à l’ancienne", et où l’électronique se fait discrète.
S’ouvrant sur le très neworderien “One
Of Us“, l’album poursuit
dans une cold-wave fort classique, franchement binaire mais tout à fait
délectable pour ceux qui aiment ça et qui peinent à trouver des groupes qui
savent encore le faire. Certes, comme toute recette éculée, celle-ci a quelque peu ses limites, mais
durant le temps de neuf compositions fort honorables qui toutes ensemble n’atteignent
même pas les 35 minutes, il est bien difficile de se lasser. Il faut reconnaître en plus que l’album est d’autant plus réussi, qu’il est
clairement sans prétentions et que chaque mélodie sonne juste. Pas un seul
couac ! Je dirais même : bien plus de bons morceaux que l’on en trouve sur
« The
Ideal Copy » ou « A Bell Is A Cup… ». L’album
distille avec bonheur une excellente pop 80’s dénuée de toute modernité et tout
autant inspirée, sinon plus, que l’originale. « Object 47 »
aurait pu être aussi bien imaginé en 1986, WIRE
n’en aurait pas changé une note. Par conséquent, je ne dissimulerai pas tout le plaisir que j’ai eu à glisser
dans mon lecteur CD cet « Object 47 » parfaitement
suranné, mais qui ne dépare nullement entre un MINIMAL COMPACT et un ASYLUM
PARTY. Et qui reprocherait sérieusement à ces fringants quinquagénaires de
faire simplement ce qu’ils savent faire le mieux ? Pas moi, vous l’aurez
compris, ni vous non plus, ou alors c’est que vous y mettez de la mauvaise foi.
Ecoutez donc sans à priori ce 47ème objet signé WIRE, et vous verrez que les punks, ça ne vieillit pas toujours
aussi mal qu’on le croit.
Voilà pour
cette année 2008. Au programme l’année prochaine : PLAID, MARISSA NADLER, WHITE LIES, FERN KNIGHT
(déjà !), WOODWOSE, et de manière plus
incertaine : ESPERS, SHE WANTS REVENGE, I LOVE YOU BUT I’VE
CHOSEN DARKNESS, plus bien d’autres albums surprise et qui sait, peut-être
un jour le nouveau MASSIVE ATTACK. En attendant, bonne écoute à tous, merci de votre patience et à bientôt.
Dessins de Maurits Cornelis Escher (1898-1972). Le premier date de 1936, le second de 1952.
Comme
l’an dernier, et comme j’espère le faire à chaque début d'année, ce premier post de 2008
sera consacré aux meilleures sorties d’album de l’année qui vient de s’écouler.
2007 a été une année prolifique, où le post-punk a atteint une sorte d’apogée,
et sera donc particulièrement représenté cette fois-ci.
Première conséquence de cet effet de mode, le gothique, et surtout le
death-rock (c’est-à-dire le rock gothique californien, rien à avoir avec le
death-metal) ont également eu quelques excellentes surprises, dont le retour
inattendu et inespéré des vétérans de CHRISTIAN DEATH, sans doute le
meilleur groupe du genre (je parle bien évidemment du CHRISTIAN DEATH de
Valor, celui de Rozz Williams ou de ses continuateurs ne mérite
guère qu’on s’y intéresse).
La musique électronique est la grande absente de cette année. C’est assez
injuste, car j’en ai énormément écouté. Mais le temps passe, et la techno a
trop souffert de son image de musique pour décérébrés pour survivre longtemps
aux années 90. Pourtant, paradoxe, ce qui survit encore aujourd’hui, c’est
précisément le versant le plus décérébré et le plus « jetable »
de la techno, c’est-à-dire la dance et la house. Et le véritable amateur de
musiques électroniques ne peut que se lamenter en voyant les ventes
faramineuses que font des sous-merdes comme Cascada, Justice ou Laurent
Wolf.
Pourtant paradoxalement, j’avoue goûter déjà plus agréablement David Guetta
ou Martin Solveig, bien que je ne dépenserai pas dix centimes pour leurs
albums. Les programmations primaires et le caractère racoleur de ces deux
enfants spirituels de Cerrone est contrebalancé par un certain sens de
la mélodie et un goût prononcé pour les clips vidéos drôles et kitschs que je
reverrai sans doute dans vingt ans avec une certaine nostalgie.
La nouveauté de 2007, ce sera l’apparition, encore timide cette année, de la
nouvelle scène acid-folk américaine. Pour ceux que le terme acid-folk déroute,
je prends le temps de l’expliquer : L’acid-folk est un genre qui apparut aux
USA à la fin des années 60, peu de temps après le « Summer Of
Love ». Il s’agit en d’une musique folk très hippie, avec des éléments
hypnotiques et psychédéliques. Une authentique musique contemplative, en accord
avec la nature et la rêverie humaine. L’acid-folk se compose souvent de morceaux moyennement longs, planants,
semi-expérimentaux et hautement recommandés avec la prise de drogue ou de
fumette. Ceci dit, moi, vous savez, je n’ai pas besoin de prendre des substances, je suis
« stoned » de naissance, donc le « Turn On, Tune
In, Drop Out », je ne vous cache pas que depuis l’automne 2007, c’est
un minimum de trois fois par jour et ce sans rien prendre d’illicite ! La
découverte de cette nouvelle scène m’a scotché durant une bonne partie de ces
derniers mois dans des rêves éveillés dont il m’est assez souvent difficile de
sortir. Parmi
cette foisonnance de jeunes groupes, aussi créatifs que prolifiques, il y a un
pilier central : ESPERS, qui signa en 2003 son premier album
éponyme et en a publié deux autres depuis. Son fondateur, Greg Weeks,
s’active au sein de nombreuses formations et a même créé en 2007 son propre
label, Language Of Stone, sur lequel pas mal de nouvelles pointures voient le
jour, parmi lesquelles MOUNTAIN HOME, dont je vais vous parler plus bas,
mais aussi SILVER SUMMIT et EX REVERIE, dont je vous parlerai
l’année prochaine, avec d’autres formations acid-folk qui sortiront un album en
2008, comme FERN KNIGHT, SHARRON KRAUS ou RUSALNAIA. A noter
que tous ces artistes sont peu distribués en Europe, et pas du tout en France,
mais que le site Amazon.fr les propose à des prix défiant toute concurrence (En
moyenne, 10 euros le CD, port compris), et que vous n’imaginez même pas à quel
point une bonne partie de mon compte en banque, déjà bien modeste, s’en ressent
douloureusement.
Ceci dit, tout cela fait que ce « Millésime » annuel, ne
devant rien aux labels, aux espaces publicitaires ou aux envois promotionnels
gratuits, vous proposera chaque année un classement qui ne ressemble à aucun
autre, et dans lequel vous pourrez trouver de précieuses perles, dont à priori peu
de personnes se risqueront à faire l’apologie. Déjà, ce « Millésime 2007 »
est marqué par l’absence évidente de tout ce qui s’est beaucoup vendu cette
année : Aux chiottes, Amy Winehouse ! A la poubelle, Mika !
Aux chiens errants, Christophe Willem ! Au fond du trou, Grégory
Lemarchal ! (En même temps, il y était déjà, ça ne le dépaysera pas…) Certes, j’aurais pu parler du dernier album de BJÖRK, mais la petite Islandaise m’ennuie de plus en plus au fil des années. BJÖRK me fait
penser à DAVID BOWIE : tous deux aiment faire original, mais juste un
peu original ! Il ne faut pas que les bidouillages de l’une ou les
dissonances de l’autre puissent détourner leurs auditeurs de leurs voix
sempiternellement uniformes. De ce fait, entre leurs expérimentations
inabouties et leurs chants terriblement lassants à force d’être immuables, BJÖRK
et BOWIE m’ennuient avec la même intensité, la même radicalité qui ne me
poussera jamais à aller au-delà de deux écoutes.
J’aurais pu parler également de l’inattendu retour d’UNDERWORLD, avec
l’album « Oblivion With Bells ». J’aime beaucoup UNDERWORLD,
tout comme j’ai beaucoup aimé ORBITAL et FLUKE, qui eux ont déjà
définitivement rangé les claviers. De ce fait, il m’est pénible d’en dire du
mal, et je n’ai que du mal à dire de ce septième album studio, profondément
raté, dépourvu de toute inspiration et franchement bâclé. La version limitée
avec le DVD est encore pire, puisque le DVD nous présente une collection de
documents vidéos que l’on croirait filmés au téléphone portable, et qui se
veulent un manifeste de ce que le groupe baptise pompeusement du nom de « jam-art ».
Pour résumer en quelques mots, il s’agit de faire n’importe quoi n’importe
comment, avec comme principe de base : la spontanéité avant tout. On peut
ainsi contempler d’impressionnantes peintures qui ressemblent exactement à ce que
vous et moi pouvions faire à quatre ans et demi avec un pinceau et une feuille
à dessin, et encore ! L’album aussi semble obéir à ce principe du « jam-art »,
puisqu’on a la sensation que le groupe a lancé cinq ou six boucles les unes
par-dessus les autres, qui tournent bien évidemment à vide, puis la voix de
Karl Hyde se greffe dessus, un peu n’importe comment et sans que ça rajoute
quelque chose, d’ailleurs… Bref, restons-en là. Karl Hyde et Rick Smith sont
fatigués. Souhaitons-leur de pouvoir se prendre des vacances bien reposantes
avec l’argent des ventes de cet album, qui aura au moins servi à cela.
Donc, pas de musique électronique cette année. Cela devrait déjà aller mieux en
2008, avec les sorties annoncées d’AUTECHRE, de PLAID et de CLARK sur le prestigieux label Warp, plus préoccupé
lui aussi de sortir des groupes post-punk en ce moment, mais même pas
intéressants, ce qui est plus grave.
Sinon, en France, la chanson plouc se porte toujours aussi bien hélas. Quelques
chanteurs et chanteuses ont poussé dans les ondes FM comme des bubons d’acné.
Ils sont affreusement ennuyeux : leurs musiques sont chiantes comme la
mort, leurs paroles sont dégoulinantes de niaiserie et de débilité. On
retiendra cette année l’étonnante percée de Renan Luce, sorte de
métissage contre nature entre un puceau attardé et un petit vieux tout fripé,
et dont la vocation profonde consiste à marmonner des conneries hallucinantes avec un gros sourire d’idiot du
village. Son histoire de lettre de pouffiasse enceinte est glauque comme un fait
divers de France Dimanche, et sa face précocement défraîchie vous met mal à
l’aise comme s’il s’agissait du résultat d’une maladie vénérienne. Retenez-bien
ce nom : Renan Luce. On n’avait pas vu une tronche de cake pareille
et autant dénuée de la moindre once de talent depuis Nicolas Sirkis.
Et puisqu’on en est à dire du mal, penchons-nous aussi sur Rose, qui a
le talent inimitable de chanter des déclarations d’amour qui donneraient envie
à n’importe quel homme normalement constitué de courir s’enfermer dans un
monastère. Contrairement à Renan Luce, son truc, ce n’est pas les
lettres, c’est les listes. Vous saisissez la nuance ? Les interminables
listes des idées complètement crétines qu’elle peut avoir envie de partager
avec celui qu’elle aime. Une chose est sûre : il n’en est pas une seule
qui soit motivante, et comme elle évite soigneusement de parler de sexe, j’en
déduis habilement que tout ce programme d’inepties n’a qu’un seul but :
différer le moment de passer au lit, et donc de démontrer à son homme toute
l’étendue de sa frigidité névrotique... :-)
Allez, allez, c’est bon de dire du mal des nullards, mais il ne faut pas
exagérer, point trop n’en faut. Il y a d’ailleurs deux musiques de pauvres que
j’ai trouvées touchantes cette année : le « Umbrella » de
Rhianna, et le « Butterfly » de Superbus. Ce
seront sûrement les deux dont je me souviendrai le plus facilement dans vingt
ans. Et n’oublions pas le tube « porno-R’n’B » de Joe Houston,
« Te Cracher dans la Bouche », qui n’est pas passé sur M6 ni
sur les radios FM, mais qui a bien tourné tout de même. Cherchez le clip sur le
Net, regardez bien les images, écoutez bien les paroles : vous ne serez
pas déçus du voyage ! Marc Dorcel, à côté, c’est du Rohmer !
Arrêtons-là ces exécutions sommaires et revenons à cette année 2008 toute neuve
qui s’annonce. Quoi de neuf en 2008, me direz-vous ?
D’abord, en ce qui me concerne, et qui vous concerne aussi, l’année 2008 sera
marquée par l’ouverture d’un nouveau blog, ces prochains mois. Un travail
titanesque d’écriture et de numérisation, qui explique en grande partie l’irrégularité
de mes posts ces derniers mois. Cette nouvelle dépendance virtuelle, attenante à celle-ci, sera un
blog audio, qui présentera en version digitale et téléchargeable, la
quasi-intégralité des textes que j’ai écrit et lu à l’émission de Maurice sur
Oui FM et Skyrock, entre 1993 et 1996, soit pas loin de 150 fichiers
audio ! Seront joints à ces fichiers, mais en format écrit et sur le blog,
des commentaires actuels, resituant l’actualité de l’époque ou relatant des
anecdotes liées à l’émission. Vous pourrez donc m’entendre dans mes premiers
écrits, avec la petite voix flûtée d’un jeune homme de 20 ans, lorsque je
m’exprimais sur des sujets aussi variés que la guerre en Yougoslavie, la mort
de Kurt Cobain, les premiers faits d’armes de Nicolas Sarkozy
lors de la prise d’otages de l’école maternelle de Neuilly, l’affaire Paul
Touvier et une bonne centaine d’autres thèmes.
Le passé rencontrera cette année le futur, puisque je vais également me livrer
à partir d’avril à des lectures publiques régulières, en compagnie d’une
dizaine d’autres écrivains et poètes, lors des soirées de poésie underground « Le
Langage des Viscères », qui devraient avoir lieu dans un
café-concert parisien avec une régularité qui sera fluctuante de la motivation
du public. Je négocie actuellement pour que mes lectures et celles d’éventuels
autres participants soient filmées et diffusées sur nos blogs ou pages MySpace
respectifs.
Vous serez avertis en temps et heure sur ce blog par des posts publicitaires.
Pour ceux et celles qui hésitent encore, il n’est pas trop tard pour s’abonner
à ce blog, et recevoir ainsi une alerte chaque fois qu’un texte y est publié.
Et à présent, sans plus attendre, je vous invite à découvrir avec moi les 25
albums essentiels (selon moi, bien sûr) de l’année 2007.
ADULT. - Why Bother ? (Thrill Jockey)
Premier album à mériter mes
hommages, “Why Bother ?” de ADULT. (Le point
après le nom est très important, le groupe y tient beaucoup) fut aussi la toute
première sortie de l’année, et elle ne fut pas la moindre.
Groupe californien qui affiche déjà une décade derrière lui, ADULT. a
commencé sa carrière dans ce que l’on appelle « l’électro-clash »,
dont il fut l’un des pionniers. Cette sorte de techno-pop, extrêmement proche
de la new-wave, se marie avec le post-punk et le rock, et évoque les toutes
premières expériences électroniques, minimales et glacées, du début des années
80, et a été popularisée par des groupes comme FISCHERSPOONER, GOLDFRAPP
ou les français MISS KITTIN&THE HACKER. ADULT. s’est très vite désolidarisé de cette scène en renonçant au tout
électronique, et en incorporant basses et guitares dans leur punk électronique.
A partir de 2005, le groupe donne dans un death-rock électronique extrêmement
proche de VANISHING ou SIXTEENS. ADULT. travaille aussi
beaucoup le visuel de ses albums, montrant souvent des scènes de crimes ou de
suicide, mettant en scène des personnages extrêmement bien habillés, mais dont
on ne voit jamais le visage. La pochette de ce nouvel album
n’échappe pas à ce style très particulier. « Why Bother ? », très naturellement, marque un
nouveau tournant dans le peaufinage du son très personnel d’ADULT.. Par
rapport au précédent opus, “Gimmie Trouble” (2005), leur disque
le plus death-rock et le plus hystérique, « Why Bother ? »
marque un net ralentissement du tempo et une orientation vers une musique
industrielle, souvent instrumentale.
Une sensation que l’on ne ressent pourtant pas en écoutant le single « I
Feel Worse When I’m With You », très proche de « Gimmie
Trouble » et peu révélateur de l’esprit du nouvel album. On
retiendra surtout de ce patchwork de sons brutaux et atmosphériques, saturés et
épurés à la fois, le magnifique « You Don’t Worry Enough »,
sans doute le meilleur titre de l’album. « Why Bother ? » est donc un jalon de plus dans la
créativité d’un groupe unique au monde, dont la musique malsaine et malaisée se
laisse difficilement apprivoiser dès les premières écoutes, mais se révèle peu
à peu aussi fascinante qu’une énigme policière teintée de surréalisme. Un grand
disque pour un grand groupe, dont vos enfants vous reparleront peut-être, avec
un étrange sourire, tout en serrant le manche d’une hache dans leurs
mains...
Le duo électronique français le plus branché chez
les bobos n’est pas estimé à sa juste valeur, et c’est hélas bien dommage. Car
dès 1998, et leur premier album « Moon Safari »,
illustré par les tubes quasi-planétaires « Sexy Boy » et «Kelly
Watch The Stars » (Et oui, dix ans déjà, ça file, le temps, ça file…),
les deux cousins bidouilleurs de AIR avaient posé les bases de cette
nostalgie des années 78/81 dans laquelle nous sommes, aujourd’hui, enfoncés
jusqu’au cou, avec une complaisance qui tiendrait presque du masochisme. Par la suite, AIR avait enfoncé le clou avec la bande originale de « The
Virgin Suicides », qui avait replongé la France entière dans ces
années 70 follement insouciantes. Le duo s’inspirait alors de KLAUS SCHULZE,
FAUST ou ASH RA TEMPEL et concoctait de ces musiques planantes
une version édulcorée et tout public, qui restituait fidèlement l’ambiance sans
que le côté ouvertement psychotrope des originaux ne défrise l’homme de la rue.
Ne voulant pas être catalogués dans le easy-listening un peu facile des arrières-salles de bars branchés, les deux
Versaillais avaient d’abord tenté le progressif pompeux avec un certain bonheur
(« 10 000 Hz Legend » en 2000) avant de revenir à
l’easy-listening maniéré avec « Talkie Walkie » en
2003.
Néanmoins, si ces deux albums sont très bons chacun dans leurs styles, AIR n’a
jamais réussi à renouer avec le succès de « Moon Safari »,
et Virgin les a donc prestement remerciés. C’est EMI qui les a donc récupérés, et leur
a offert donc l’opportunité de ce quatrième album qui, hélas, est un premier faux
pas.
En effet, si l’excellent single « Once Upon A Time », sans
ouvrir de nouvelles perspectives musicales, apparaît comme une nouvelle
dimension ciselée et épurée de la musique de AIR, le reste de l’album ne
tient hélas pas la route. L’inspiration n’est guère au rendez-vous, et à force
d’épurer à l’extrême une composition, elle finit par sonner creux, comme le
second single « Mer du Japon », particulièrement décevant. « Pocket Symphony» m’a fait énormément
penser aux premiers albums de THE ALAN PARSONS PROJECT. Même souci du
détail sonore, même volonté d’atteindre un son clair, lumineux, parfait jusqu’à
l’exubérance - mais sans l’exubérance. Hélas pour AIR, la différence -
l’énorme différence -, c’est que les symphonies d’ALAN PARSONS ne sont
pas de poche. Il y a des orchestres réglés au millimètre près, jouant à
l’unisson, dégageant une force purement musicale qui vous arrosent de beauté
comme un tsunami venu de l’Eden. Or chez, AIR, on est loin du
tsunami ! On est plutôt dans les petites vagues paresseuses, qui caressent
l’oreille jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Et elle s’endort vraiment rapidement.
Que dire d’autre ? Sinon que « Pocket Symphony »
est un album mineur, une sorte de AIR allégé, un album en passant, parce
qu’on avait quelques heures à tuer. Le problème, c’est que AIR a dû
passer bien plus que quelques heures sur cet album trop méticuleux et trop
superficiel à la fois.
Souhaitons donc que pour leur prochain disque, les deux hommes de l’AIR
redescendent sur terre.
AND ALSO
THE TREES – (Listen For) The Rag And Bone Man (AATT)
Il est des groupes de légende qui refusent autant
de s’assujettir aux modes qu’à l’oubli inévitable où peut les contraindre leur
démarche. AND ALSO THE TREES est de ceux-là.
Né au début des années 80, AND ALSO THE TREES a crée une pop
mélancolique inimitable, qui a marqué durablement la musique anglaise des années
80, et ce malgré l’hostilité ouverte de John Peel, qui détestait tant le groupe qu’il
les avait même menacés de les empêcher personnellemnt d’être signés. Héritier de JOY DIVISION et de THE CURE,
AND ALSO THE TREES se démarquait des
autres formations post-punk par son univers résolument bourgeois et passéiste,
et évoluait dans une musique caractérisée par un son de guitare particulier,
nourri d’échos dissonants et de riffs mélancoliques au possible.
Après quatre albums considérés comme d’authentiques chefs d’œuvre, le groupe a
abordé les années 90 de manière quelque peu difficile. A partir de 1996, AND
ALSO THE TREES réoriente sa musique vers un soft rock à l’américaine, très
inspiré par CHRIS ISAAK. Puis, petit à petit, le groupe chercha à concilier sa
musique d’hier avec ses aspirations d’aujourd’hui. En autoproduction depuis leur précédent opus « Further
From The Truth », les AND ALSO THE TREES atteignent un certain
point d’orgue avec ce « (Listen For) The Rag and Bone Man »,
dixième album studio, qui célèbre près d’un quart de siècle d'une carrière dans l'ombre.
Ce nouvel album est dans la droite lignée de son prédécesseur, y compris même
dans ses défauts. Comme « Further From The Truth », « (Listen
For) The Rag and Bone Man » démarre mieux qu’il ne se termine, et
propose une dizaine de titres tout à fait estimables, mais au milieu desquels
on peine à isoler un morceau qui viendrait s’ajouter à la déjà longue liste de « tubes »
d’AND ALSO THE TREES. Du très bon travail, plutôt réussi, mais
finalement où il manque encore une fois la force créatrice des premières
années.
Il reste de tout cela un bon album, savamment travaillé, merveilleusement
produit, et qui offrira aux auditeurs de véritables moments d’émotion musicale.
Mais ces arbres-là ne défieront probablement plus jamais les cieux.
Le renouveau du death-rock a beau être très avancé,
je suis en retard sur mes articles, et je prierai ceux que ça intéresse de ne
pas m’en vouloir pour la rareté de mes articles. Ceci dit, si l’année 2007
marque un net ralentissement sur ce grand retour du rock gothique à l’ancienne,
on notera néanmoins trois sorties majeures, dont celle du deuxième album de BLACK
ICE.
Bien que BLACK ICE affirme haut et fort qu’il existe depuis 1999, le
groupe n’existe officieusement que depuis 2003, et la publication d’un premier
EP en format vinyle uniquement. C’est surtout avec « Terrible
Birds » (2005), leur premier album déjà épuisé, que BLACK ICE
s’est imposé d’entrée de jeu comme un poids lourd du genre avec lequel il
allait falloir compter.
Il faut avouer que « Terrible Birds » a tout pour
plaire : un authentique son death-rock, sans aucune adjonction
électronique chère aux VANISHING, SIXTEENS ou ADULT, une
voix féminine puissante et morbide, à mi-chemin entre EVA O et SIOUXSIE,
en la personne de Miss Kel, chanteuse du groupe, et, pour finir, une bonne grosse
basse ronronnante à la CHRISTIAN DEATH.
Pourtant, tout ne partait à la base pas si bien que ça : la moitié de
BLACK ICE est composée de la moitié des très médiocres THE PHANTOM LIMBS,
Skot B. et Stevenson Sedgwick. Mais là, il fallait s erendre à l'évidence : l’inspiration était
clairement au rendez-vous. Seulement voilà, une question demeurait : BLACK
ICE pouvait-il faire encore mieux que « Terrible Birds » ?
On connaît à présent la réponse, et elle est sans appel : non !
De ce « Myopia » sorti en tout début d’année, on ne
peut raisonnablement pas dire qu’il s’agisse d’un mauvais album. Les mélodies y
sont clairement réussies, le chant de Miss Kel a gagné encore en folie,
mais l’apparition de synthétiseurs quelque peu « burtoniens »
(c’est-à-dire à la Tim Burton) et le ralentissement très marquant du
tempo indiquent sensiblement le désir du groupe de coller un peu plus à
son époque, ce qui n’est pas forcément une bonne idée. Non que l’époque ne
propose pas une musique intéressante, mais parce que c’est là une démarche qui
peut amener BLACK ICE à sonner comme d’autres formations déjà en place et à perdre une
partie de leur personnalité propre.
En l’état actuel des choses, on me reprochera mon pessimisme, et je le
comprends fort bien. « Myopia » est avant tout un
excellent album, pas aussi marquant que « Terrible Birds »,
mais le groupe n’a aucunement à en rougir. On retrouve là de grands titres,
comme la ballade « Signals », le lyrique « My
Fever » ou le très puissant « In The Dark », et même
si le parti pris de BLACK ICE est de nous offrir un album beaucoup plus
atmosphérique et clairement moins enragé que le précédent, n’importe quel fan
de death-rock, aussi pointilleux et puriste soit-il, prendra un pied royal à
l’écoute de cet album aussi merveilleusement beau que totalement sinistre et
dépressif. « Myopia » est clairement l’une des grandes sorties
gothiques de l’année, et il serait vain de cracher dessus. Simplement, l’écoute
attentive et prolongée de cet album vous procurera certes une satisfaction
totale, mais il demeurera, quoi que vous fassiez, l’inexplicable sensation
qu’il manque à ce disque quelque chose de crucial qui aurait pu en faire un
authentique chef d’œuvre. Et cette frustration, aussi irrationnelle soit-elle,
risque fort de vous gâcher quelque peu le plaisir, au bout d’un certain temps.
En savoir plus : Le site officiel de BLACK ICE. Ecouter : La page MySpace de BLACK ICE. Dorian Wybot vous invite à regarder : Pas de clip pour l'album "Myopia", mais vous pouvez découvrir les tout débuts de leur carrière dans le clip agréablement psychédélique de "Eve E.".
Pour nombre d’entre vous, le nom de KATHARINE
BLAKE n’évoque sans doute rien. Pourtant, cette jeune femme en pleine
gestation est en fait l’une des musiciennes les plus actives et les plus douées
des années 90.
C’est en 1990 que KATHARINE BLAKE apparaît au travers d’un groupe, au
départ strictement vocal, du nom de MIRANDA SEX GARDEN. Très rapidement,
MIRANDA SEX GARDEN va devenir beaucoup plus rock, et va signer deux des
albums les plus créatifs de la scène gothique des années 90 : « Suspiria »
(1993), et surtout « Fairytales Of Slavery » (1994),
produit par Alexander Hacke et F.M. Einheit de EINSTÜRZENDE
NEUBAUTEN.
Deux ans plus tard, KATHARINE BLAKE lance un projet parallèle : MEDIEVAL
BAEBES, un collectif féminin qui poursuit dans un climat médiéval le parti
pris vocal du premier album de MIRANDA SEX GARDEN. J’avoue n’avoir
jamais réellement accroché ce projet, qui m’a toujours barbé, quels que soient
les albums.
Après un ultime opus en 2000, MIRANDA SEX GARDEN voit ses membres
s’éparpiller dans différents projets. KATHARINE BLACK lie son destin à
celui de Nick Marsh, l’ex-chanteur de FLESH FOR LULU, un
groupe goth-rock éminemment dispensable des années 80.
Sept ans de silence (à défaut d’être de malheur), entrecoupés à peine de
quelques nouvelles galettes de MEDIEVAL BAEBES, et voici que KATHARINE
BLAKE revient en solo, par la porte de derrière, avec un album co-écrit avec son tendre époux, album qui n'est rien moins que son meilleur disque depuis « Fairytales
About Slavery ».
Jadis rugissantes, les guitares se sont faites acoustiques, et c’est dans un
registre folk, voire acid-folk, que la belle Londonienne évolue désormais.
Cependant, pour ceux qui sont nostalgiques de MIRANDA SEX GARDEN, la
magie devrait toujours agir, car si KATHARINE BLAKE s’est calmée, elle a
aussi acquis une surprenante maturité que l’on constatera sans peine à l’écoute
de cet album hautement réussi et très soigneusement produit. La présence amicale et tangible de Donna
McKevitt et Trevor Sharpe, autres transfuges de MIRANDA SEX
GARDEN, ainsi que celle, plus discrète, de deux invités inattendus, Chris
Corner (I AM X) et Sue Denim (ROBOTS IN DISGUISE) font
de « Midnight Flower » une fascinante rencontre de
talents intemporels.
De la chanson éponyme « Midnight Garden » jusqu’au très expérimental
«The Voiceless Silence », en passant par une mélopée arabisante à
la DEAD CAN DANCE, le superbe « Higher », puis par une
ballade désabusée chantée avec Nick Marsh, « Cold Blows The
Wind », « Midnight Flower » est un pur joyau,
à la fois sombre et lumineux, mélancolique et chatoyant, intimiste et
grandiose. Un grand disque, d’une qualité rare, où guitares, flûtes et harpes
s’entremêlent en une musique organique, plongeant ses racines dans un passé
celtique dont on devine seulement l’évocation. Nulle kitscherie ou Moyen-Âge de
carton-pâte ne vient ici polluer la délicate atmosphère nostalgique de l'album. Comme DEAD CAN DANCE, KATHARINE
BLAKE sait avec talent évoquer un univers sans jamais en brosser un
portrait caricatural ou grotesque. Il y a là de la subtilité, de la finesse, et
même quelque chose auquel les Anglais nous ont peu habitués : un certain
bon goût ! « Midnight Flower » est un album que vous ne trouverez
pas à la FNAC, ni sur Amazon, ni sur eBay. Vous ne le trouverez pas non plus sur
eMule ou sur Soulseek. A moins de le télécharger en mp3 sur ITunes, il vous
faudra l’acheter par le seul moyen qu’il y ait, c’est-à-dire ce lien : http://www.ccnow.com/cgi-local/sc_cart.cgi?1124445468856768
C’est une petite somme, mais qui ne profitera qu’à l’artiste et n’engraissera
pas les producteurs de soupe. Pour ma part, c’est un investissement que je ne
regrette en aucune façon. Vous l’avez compris : « Midnight
Flower » est clairement un de mes gros coups de cœur de l’année
2007, et je ne saurais trop vous le recommander.
CHRISTIAN DEATH – American Inquisition (Season Of Mist)
Allons droit au but !“American Inquisition” a été clairement, pour moi, l’album
que j’ai impatiemment attendu toute l’année, ou presque (il est sorti en
octobre).
Si vous n’êtes pas familiarisé avec la musique gothique, le nom de CHRISTIAN
DEATH ne vous dira sans doute pas plus de choses que celui de votre voisin
de palier. Pourtant, depuis un quart de siècle, CHRISTIAN DEATH est LE
groupe gothique américain, le fondateur absolu du death-rock, le plus célèbre
des groupes underground, dont on mesure aujourd’hui l’énorme impact sur la
scène gothique actuelle.
Apparu en 1981 en Californie, avec un line-up dont il ne reste aujourd’hui plus
trace, CHRISTIAN DEATH a publié entre 1982 et 1988 six albums - un par
an - qui sont aujourd’hui des classiques incontournables du genre gothique, et
c’est à la toute fin de cette période faste que j’ai découvert ce groupe qui
fut, sans nul doute, à l’origine de toute ma perception artistique. D’abord
sous l’égide du chanteur Rozz Williams, puis ensuite entièrement phagocyté
par le chanteur et musicien multi-instrumentiste Valor Kand, CHRISTIAN
DEATH passa brillamment les années 80, avant de connaître une difficile
période dans la première moitié des années 90, en partie à cause d’un différend
assez saignant entre Valor Kand et Rozz Williams, ce dernier s'étant
mis en tête de reformer un groupe parallèle nommé lui aussi CHRISTIAN DEATH
et inondant le marché d’atroces compilations de lives semi-officiel au son
déplorable. Après une décision de justice qui donna à Valor Kand le
droit exclusif d’utiliser le nom officiel, CHRISTIAN DEATH souffrit des
conséquences du suicide de Rozz Williams en 1998, qui se pendit chez lui
après avoir signé en sept ans une demi-douzaine d’albums d’une profonde
indigence sous divers pseudonymes (SHADOW PROJECT, DAUCUS KAROTA,
PREMATURE EJACULATION) et deux albums de spoken-word sous son propre
nom. Beaucoup de fans de Rozz Williams désignèrent en Valor Kand
un traître usurpateur, partiellement responsable du suicide de leur idole.
Pourtant, la vérité est toute autre : Rozz Williams a mis fin à ses
jours pour des raisons personnelles, et s’il est bien l’auteur du nom CHRISTIAN
DEATH, il n’a été activement présent que sur trois des quatorze albums
studios du groupe, et sur un seul des trois albums live. C’est également lui
qui avait convaincu Valor Kand de reprendre le groupe lorsqu’il venait de splitter une première fois, et c’est également lui qui a quitté CHRISTIAN DEATH en 1985,
et qui a même insisté pour que Valor Kand conserve le nom du groupe,
alors que ce dernier voulait en changer. Mais hélas, la véracité des faits
n’eût que peu de poids auprès des fans inconsolables de Rozz Williams,
ainsi que de ses proches qui, encore aujourd’hui, haïssent ouvertement Valor
Kand, et l’insultent même durant leurs propres concerts (c’est notamment le
cas de EVA O et de William Faith, de FAITH & THE MUSE).
Mieux encore : l’intérêt de plus en plus marqué de Valor Kand pour
le black métal l’amena à composer, dans la deuxième moitié des années 90, des
albums hybrides qui rebutèrent une grande partie du public gothique, pour qui
un tel métissage ne pouvait être que contre nature.
Toujours est-il qu’après la sortie du très moyen « Born Again
Anti-Christian » en 2000 (avec un featuring plus que douteux mais
heureusement très succinct de Dani Filth de CRADLE OF FILTH), CHRISTIAN
DEATH s’enferma dans un silence de sept années, marqué par les rumeurs
persistantes d’un album à venir nommé « 10 Excuses For Suicide »,
éternellement en cours d’enregistrement, ainsi que par d’autres rumeurs de séparation
entre Valor Kand et sa compagne Maitri (responsable de son côté
du projet LOVER OF SIN, sorte de death-metal-hardcore franchement
indigeste).
Bref, on avait tout lieu de penser que la carrière de CHRISTIAN DEATH
s’arrêterait là, lorsque soudain voilà qu’un nouvel album est annoncé pour
octobre, et sur le label français Season Of Mist, qui plus est. Qu’en
penser ? CHRISTIAN DEATH pouvait-il revenir sur le devant de la
scène ? Arriverait-il à dépasser l’image d’extrême médiocrité de ses
derniers albums ? Il a fallu 9 mois – le temps d’une gestation – pour
avoir la réponse. Alors, oui, je ne vous ferai pas mariner plus longtemps : « American Inquisition »
est bien l’album que l’on attendait désespérément
de CHRISTIAN DEATH, mais il reste encore bien des problèmes à
gommer, hélas !
Dépasser la laideur extrême de la pochette et celle, plus intense encore, du
livret intérieur, est déjà un premier challenge. Mais il faut avouer que c’est aussi le plus
difficile. « American Inquisition » marque le grand
retour de CHRISTIAN DEATH vers un death-rock sophistiqué et malsain, dans la droite lignée de « The
Scriptures » (1987) ou de « Pornographic Messiah »
(1998). Les années métal sont loin derrière, malgré un côté hard-FM que l’on
peut déceler sur quelques titres (« Stop Bleeding At Me », « Seduction
Thy Destruction », « See You In Hell »), mais que l’on retrouvait déjà sur quelques uns des classiques du
groupe (« Sick Of Love », « Church Of No Return »).
Pour son onzième album studio en solitaire, Valor Kand nous offre un
album subtilement écrit, proposant le meilleur de son art, tout en s’ouvrant de
manière significative aux influences actuelles. Ainsi, l’héritage de MARILYN
MANSON s’entend volontiers dans « Dexter Said No To
Methadone » et « The Last Thing », tandis que des
synthétiseurs façon LINKIN PARK font leur apparition sur « Stop
Bleeding On Me » et « Narcissus Metamorphosis Of ».
Enfin, le titre phare de l’album, « Angels And Drugs »,
étonnamment accessible, doit beaucoup à EVANESCENCE et au piano d’Amy
Lee.
Pourtant, nous n’avons pas affaire ici à une mauvaise copie ou à une pathétique
tentative de remise à niveau. Le talent de Valor Kand est d’incorporer
de manière tout à fait naturelle et spontanée ces influences nouvelles à une
structure de composition qui, elle, ne date pas d’hier. Le résultat est un
album cohérent mais varié, osant même, et avec bonheur, un flirt poussé avec
des programmations technoïdes (« Victim X ») ou avec des
chœurs d’enfant (« The Last Thing »). Est-ce à
dire qu’ « American Inquisition » est un chef d’œuvre
absolu ? Non, bien sûr. L’album est bardé de défauts, mais des petits
défauts agaçants, des petites fautes de goût que, pour ma part, j’imputerai à
la propension de Valor Kand de vouloir en faire trop pour combler ces
sept ans de silence.
D’abord, l’album en lui-même est trop long. 69 minutes qui auraient pu être précieusement
raccourcies, en supprimant les inutiles et interminables intros et outros sur
les morceaux, un défaut déjà récurrent chez CHRISTIAN DEATH, mais qui
atteint ici un niveau maximum. Ensuite, le traditionnel instrumental pour clôturer
l’album, généralement inspiré, est ici franchement moyen, et encombré de trop
nombreux discours de propagande chrétienne, dispensables et pesants, malgré
l’intention toujours louable de dénoncer les abus de la religion.
Mais le fait que cet album soit trop long n’empêche pas, hélas, qu’on en fasse
finalement assez vite le tour. Une dizaine d’écoutes suffiront à connaître
presque par cœur ces douze mélodies finalement assez simplettes, et qui
brillent surtout par leur maîtrise et par l’inventivité des arrangements.
Le problème majeur néanmoins reste, pour moi, la production, insuffisante pour
les ambitions voulues pour ce disque. Les guitares manquent d’ampleur, la
batterie est poussive et mal foutue, la stéréo elle-même n’est pas suffisamment
bien exploitée. « American Inquisition » semble finalement assez
bâtard, à mi-chemin entre un esprit « lo-fi » propre au
death-rock et une production qui se veut moderne, mais sonne terriblement cheap
au final.
Enfin, ma dernière réserve, plus secondaire, concerne le titre même de l’album.
On s’attendait à un album qui, comme ceux de MINISTRY ou de GREEN DAY,
serait un pamphlet saignant contre l’attitude de l’Amérique dans le monde
d’aujourd’hui. Il n’en est rien : seul le morceau d’ouverture, « Water
Into Wine » sample allègrement George Bush Jr, et se permet
deux-trois phrases assassines à son encontre. Un peu partout, des mélodies
arabisantes jouées au violon par Valor Kand lui-même nous rappellent
qu’à l’est, il n’y a rien de nouveau. Le reste de l’album demeure du CHRISTIAN
DEATH de base : attaques sanglantes de la religion et apologies
cyniques et provocatrices de différentes perversions sexuelles. C’est un peu
limité, mais vu que sept ans ont passé depuis le précédent opus, ça coule dans
l’oreille comme du petit lait sans trop de difficultés.
Bref, je cherche allégrement la petite bête, mais « American
Inquisition » a été sans doute le disque qui a le plus tourné sur
ma platine cette année, et il n’est pourtant sorti qu’en octobre !
Retrouver CHRISTIANDEATH, le plus mémorable de mes amours de
jeunesse, a été ma plus grande joie en 2007 ! Et tant pis si tout cela est
plus ou moins bien ficelé, tant pis si ça sonne quelque peu ringard et déplacé,
tant pis si le niveau de la critique religieuse est au ras des
pâquerettes : j’ai adoré « American Inquisition ».
Et je n’ai qu’une chose à dire à CHRISTIAN DEATH : Encore merci, et,
par pitié, n’attendez pas sept ans pour le prochain !
En savoir plus :Le site officiel de CHRISTIAN DEATH. Ecouter : La page MySpace de CHRISTIAN DEATH. Dorian Wybot vous invite à regarder : Faute de matériel plus récent, et dans l'attente d'un nouveau clip qui n'arrive toujours pas, je vous invite à découvrir ou redécouvrir l'émotion absolue de mes 16 ans, le clip fauché mais hautement comique de "Church Of No Return" (1988), le plus grand succès commercial du groupe.
COLLECTION
D'ARNELL-ANDREA - Exposition - Eaux Fortes et Méandres (Prikosnovénie)
Je n’ai pas manqué cette année de sentir le poids du
temps qui passe avec le retour de vieilles icônes gothiques ou industrielles
des années 80. Mais aucune de ces résurrections de l’oubli ne m’a replongé dans
la fraîcheur romantique de mes 20 ans comme a pu le faire le retour en beauté
de COLLECTION D’ARNELL-ANDREA.
Pourtant, elles sont loin, bien loin, ces années où j’ai acheté “Un
Automne à Loroy”, “Au Val des Roses” ou “Les
Marronniers” au Virgin des Champs-Elysées, dans leurs éditions
originales de Lively Art, avec mon argent de poche longuement économisé.
A l’époque, COLLECTION D’ARNELL-ANDREA était un groupe français
totalement inconnu. Vingt ans après ses débuts, il l’est encore. Un constat
d’autant plus inexplicable qu’en huit albums, plus un “ Best Of” en
double CD, le groupe de Gien, devenu presque un collectif, nous offre un disque
tous les deux ou trois ans, et que l’indifférence des médias ne se justifie en
rien.
Comparé hâtivement à ses débuts à DEAD CAN DANCE (pour la voix éthérée
de Chloé Saint-Liphard, et l’amour des instruments classiques et des
claviers glacés), le groupe de Jean-Christophe d’Arnell se mit aux
guitares saturées dès 1994, et livra un assez inattendu concept-album sur la Première Guerre
Mondiale, « Villers-aux-Vents » cette même année. Cet
album est aujourd’hui encore son plus grand succès commercial.
Avec ou sans guitares, le style de COLLECTION D’ARNELL-ANDREA est
inimitable et même inclassable. Prikosnovénie, le label qui publie et réédite
les albums du groupe depuis 2002, y perd lui-même les pédales, puisqu’il osait
distribuer cet album avec comme mention : « entre Dead Can Dance
et Nine Inch Nails », probablement la description la plus
inepte et la plus grotesque que l’on ait faite de la musique du groupe, qui, au
passage, ressemble autant à Nine Inch Nails que The Cure peut
ressembler à Led Zeppelin…
Alors puisqu’on ne peut se fier ni au label, ni aux journalistes des Inrocks,
je vais donc tenter, en vieux fan sévère mais juste, de vous décrire, le plus
précisément possible, la musique de COLLECTION D’ARNELL-ANDREA.
Mariant synthétiseurs glacés, mélodies new-wave, guitares grunge et violoncelle
romantique, COLLECTION D’ARNELL-ANDREA dessine avec des mélodies simples
mais poignantes des cartes postales musicales (et c’est là le seul point commun
avec DEAD CAN DANCE), non pas d’un autre pays mais d’un autre temps.
Le groupe cultive depuis vingt ans une nostalgie terriblement contagieuse pour
la France des années 1910 à 1930, au travers de chansons couleur sépia, aux
paroles romantiques, lyriques et désenchantées. Le tour de force de COLLECTION
D’ARNELL-ANDREA est que ce voyage dans le temps dans une époque figée et
révolue n’est jamais politisé, et que l’on y respire ni d’odeur de soutane
maurrassienne, ni de parfums âcres de guinguettes à flonflons. Les années
folles, pour COLLECTION D’ARNELL-ANDREA, sont paradoxalement d’une
grande sagesse et d’une parfaite quiétude. Elles sont colorées, mais de
couleurs un peu passées, délavées par le temps, et elles sont en symbiose avec
la nature. L’on y voit des petites filles insouciantes batifolant au milieu des
fleurs des champs, en petites robes à volants, non loin d’une tonnelle en ruines,
dont les vieilles pierres sont mangées par le lierre.
Toujours rustique mais jamais rustre, l’univers de COLLECTION
D’ARNELL-ANDREA puise dans l’art, dans la poésie et dans la littérature,
dans la préciosité d’une certaine bourgeoisie idéalisée, dans les rêveries de
promeneurs solitaires en paix avec eux-mêmes plus qu’avec le monde. Il y a en
filigrane une certaine misanthropie, chez COLLECTION D’ARNELL-ANDREA, ou
tout du moins une philosophie d’anachorète. Chaque album est comme le tableau
impressionniste d’un instant de vie décliné musicalement, et il devait
fatalement arriver que COLLECTION D’ARNELL-ANDREA consacre un album
entier à la peinture. C’est désormais chose faite. « Exposition – Eaux Fortes et Méandres » est une
collection de onze titres, chacun inspiré par une peinture. Les tableaux
originaux datent de toutes époques mais restent avant tout figuratifs. Mondrian
et Kandinsky ne sont pas de la partie, mais on ne s’en étonnera guère.
On regrettera que les lois sur la reproduction des œuvres d’art n’aient pas
permis au groupe d’inclure les images des tableaux dans le livret. Néanmoins,
si l’album est très réussi, le parallèle avec les tableaux ne m’est pas apparu
comme capital. Les mélodies sont avant tout dans le style habituel du groupe,
et le lien de causalité avec les tableaux se trouve plus dans l’oreille du
compositeur que dans celle de l’auditeur. Ceci étant dit, j’invite chaque
auditeur à faire comme moi et à retrouver des reproductions légales sur Internet,
par le biais d’un moteur de recherche ou d’un site consacré à l’art. « Exposition – Eaux Fortes et Méandres » fait directement suite à « The
Bower Of Despair », le précédent album de 2005, qui était
particulièrement sombre et torturé, et avait, de ce fait, séduit un public
ordinairement moins sensible aux atmosphères proustiennes. Ce nouvel album s’en
écarte nettement, et malgré des éléments gothiques toujours très présents, il
renoue avec le romantisme mélancolique et contemplatif des premières années, et
m’a particulièrement rappelé, avec les guitares en plus, l’album de 1992, « Les
Marronniers ».
Entre cold-wave et néo-classique, COLLECTION D’ARNELL-ANDREA signe un excellent
album, offrant même quelques unes des meilleures chansons du groupe (Le sublime
“The Long Shadow” ou le très électronique “Into Flowers”), tout
en renouant avec les longues ballades douces-amères qui manquaient quelque peu sur « The
Borrow Of Despair » (« Les Herbes Mortes », « The
Monk On The Shore »). On regrettera juste, comme pour le précédent
album, que le violoncelle soit de plus en plus discret dans les chansons, au
profit du violon ou des guitares.
Pour moi, ce fut tout de même un des meilleurs albums de l’année, et il a
beaucoup, beaucoup tourné sur ma platine. Si vous êtes passés à côté et si
comme moi, vous avez le cœur qui ne se reconnaît pas en ces temps modernes, je
ne saurais trop vous conseiller cette madeleine musicale que Marcel Proust
n’aurait point reniée.
Parmi les fleurons de la scène industrielle des
années 80 et 90, DEUTSCH NEPAL occupe une place à part, y compris dans
l’écurie généralement assez formatée de l’assez médiocre label Cold Meat
Industry.
Car loin des productions ambient et martiales du label suédois, DEUTSCH
NEPAL plonge ses racines musicales dans les années 70, et plus précisément
dans le rock psychédélique allemand, le “krautrock”, un genre aussi
prolifique que nanti encore d’une excellente renommée auprès des amateurs de
musique pointue. Le nom « Deutsch Nepal » est d’ailleurs le
titre d’une des chansons d’AMON DÜÜL II, l’un des groupes krautrocks les
plus connus.
Malgré le fait que l’homme qui se dissimule sous les pseudos aléatoires de Der
General ou Lina Baby Doll compose une musique essentiellement digitale et
électronique, DEUTSCH NEPAL est un projet musical assez peu prolifique (huit
albums en dix-huit ans d’existence, dont certains sortis très
confidentiellement), et son créateur prend véritablement le temps de construire un univers
sonore qui soit à la fois en accord avec les canons de la musique industrielle
et qui possède néanmoins une texture sonore personnelle. « Erotikon », publié à la toute fin de l’année 2006,
brise quatre années de silence, depuis la sortie de l’excellent “A Silent
Siege” en 2002. Loin du radicalisme industriel de ce précédent opus, « Erotikon »,
comme son nom l’indique, se réfère ouvertement aux films érotiques des années
70, et à leurs bandes originales dont certaines sont reconnues aujourd’hui comme
des chefs d’œuvre en la matière.
Néanmoins, n’allons pas jusqu’à parler d’un album sensuel, gaillard ou gentiment coquin :
« Erotikon » demeure un disque résolument industriel,
mais assez peu martial, et il nous ramène à des ambiances sombre et
psychédéliques comme on pouvait déjà en entendre dans « Benevolence »,
l’album de 1993, très inspiré du PINK FLOYD.
Mais loin d’être juste planant et aérien, « Erotikon » est
avant tout un album subtil, riche en arrangements d’une grande
originalité et d’une cohérence parfaite. Sans temps morts, « Erotikon »
peut clairement être considéré comme le meilleur album de DEUTSCH NEPAL
à ce jour, même si d’aucuns regretteront le recul d’une martialité que, de
toutes manières, d’autres formations développent tout aussi bien. DEUTSCH
NEPAL prouve avant tout qu’il est un classique de l’industriel, et qu’il
fait ce que bon lui semble. Nous ne pouvons qu’accorder notre assentiment,
surtout à une époque où le genre souffre d’un formatage abusif et d’une réelle
panne d’inspiration. « Erotikon » est clairement le chef d’œuvre industriel
que l’on attendait plus, et peut-être le signe avant-coureur d’une “démilitarisation”
de ce genre musical, qui me semble plus que nécessaire.
Voici l’album qui fut cette année la petite perle
que se passèrent et se repassèrent les initiés, le secret le moins bien gardé
de la rive gauche, droite et jusqu’à l’estuaire : DRAGONS, un duo
anglais inconnu au bataillon, autoproduisant un premier album qui s’annonce
d’ores et déjà comme un chef d’œuvre qui fera date dans l’histoire du revival
80’s de ces années 2000.
Pour faire court, on dira que DRAGONS serait une sorte de chaînon
manquant entre INTERPOL, EDITORS et SHE WANTS REVENGE, et
où l’on saisirait autant les influences du meilleur des années 80 que celles du meilleur
des années 2000, puisque DRAGONS nous offre un album supérieur, et de
loin, aux derniers opus d’INTERPOL, d’EDITORS et de SHE WANTS
REVENGE. « Here Are The Roses » réunit effectivement dix
morceaux absolument parfaits, évoluant du post-punk à la cold-wave, en passant
par la new-wave et le rock gothique. Un album ou une compilation ? On se
le demanderait presque, et on serait tenté de reprocher à DRAGONS son
manque de personnalité si ses copies ne dépassaient allégrement ses modèles. « Here
Are The Roses » et « Lonely Tonight » renvoient
indéniablement à EDITORS, mais on ne trouvera pas d’aussi bons morceaux
sur le nouveau EDITORS. « Trust » et « Condition »
semblent émaner de SHE WANTS REVENGE, mais jamais SHE WANTS REVENGE
n’a signé d’aussi bons morceaux. « Obedience », quant à lui,
est un magnifique hommage à DEPECHE MODE, mais on cherchera en vain un
tel chef d’œuvre dans la discographie de ces derniers..
Bref, si DRAGONS doit tout à ses aînés, l’élève dépasse aisément ses maîtres et gageons que leur deuxième album ne sera pas, lui, autoproduit. Ajoutons
à ce tonnerre de compliments la magnifique ballade « Where Is The Love
? », qui fut le morceau présent sur ma page MySpace pendant une bonne
partie de l’année, et qui a été la bande originale de ma reconstruction
personnelle en cette année 2007.
Enfin, car certains détails mineurs ont tout de même leur importance, comment résister aussi à la magnificence
de cette pochette, montrant des roses prises dans la glace, et à la beauté
élégante et sobre du livret ? Comment ne pas béer d’admiration face à
l’extrême qualité de la production et des arrangements dignes d’un produit de
chez Universal ? C’est en vain que l’on chercherait un défaut chez DRAGONS,
si ce n’est le choix quelque peu prolétaire et lacrymal du clip de « Lonely
Tonight ». En de hors de cela, tout y respire le travail bien fait, la sincérité
artistique et un certain bon goût, rare à notre époque.
Par ailleurs, DRAGONS commence à être, ici en France, l’objet d’un culte
significatif, dû autant à l’extrême qualité de ce premier album qu’à la
difficulté persistante du groupe à monter sur scène. Déjà deux dates
parisiennes, situées pourtant à près d’un an d’intervalle, ont été annulées
pour des raisons assez mystérieuses.
Si ce n’est déjà fait, et malgré d’importants problèmes de distribution en
France, ne laissez pas ce superbe album éviter vos oreilles. Elles y ont
droit : « Here Are The Roses » devrait presque
être prescrit chez le médecin et remboursé par la Sécurité Sociale. Ecouter cet
album est une question de salubrité publique, je vous le dis !
Affaire à suivre. Quelque chose me dit que ces DRAGONS-là n’ont pas fini
de nous mettre le feu…
Arrêtons-nous, justement, mais sans nous éterniser
plus que de raison, sur le nouvel album d’EDITORS, auquel nous nous
référions brièvement dans la chronique précédente. EDITORS est apparu sur PIAS en 2005, avec un premier album
enthousiasmant, “The Back Room”, et un single déjà classique, “Munich”.
En quelques mois, EDITORS a dépassé et écrasé INTERPOL sur son
propre terrain avec ce premier album surprenant de maîtrise, et apportait au
genre post-punk l’influence mélodique de U2 sans jamais tomber dans le
pathos sirupeux façon COLDPLAY.
Deux ans plus tard, Epic récupère EDITORS et l’a soigneusement
reformaté. Dès le premier titre, « Smokers Outside The Hospital
Doors », ballade dégoulinante et chiantissime dont le groupe a
néanmoins fait son premier single, on comprend que l’esprit post-punk ne faisait
pas partie du contrat avec Epic. EDITORS est désormais le clone un poil
plus viril de COLDPLAY et évolue dans le même registre, celui de la
pop mollassonne pour ménagère au romantisme frustré. Malgré quelques titres
plus proches de « The Back Room » (« Bones », « An End Has
A Start »), ce deuxième album restera
jusqu’à son terme dans cet esprit ultra-mélodique, surproduit et flamboyant,
qui accroche l’oreille dès la première écoute et ennuie profondément dès la
seconde.
Pourtant, dans cette gluasserie pop, l’auditeur opiniâtre et compréhensif
rencontrera quelques vrais moments de grâce, comme “The Weight Of The World”,
et son jeu de guitare à la AND ALSO THE TREES, ou le très réussi « Escape
The Nest », probablement le meilleur titre de l’album. Mais le reste
du temps, on s’ennuie ferme et la fin de l’album évolue même dans une gelée
musicale que Céline Dion ne renierait pas. Bref, un ratage quasi-total qui
engendre même une certaine colère face à un tel gâchis. A moins qu’EDITORS
ne redresse correctement le tir pour leur troisième album, « An End Has
A Start » aura été effectivement pour le groupe le début de la fin.
EINSTÜRZENDE
NEUBAUTEN – Alles Wieder Offen (Potomak)
Peu
d’albums sont autant fiévreusement attendus que ceux d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN.
Ce groupe berlinois qui a donné à la musique industrielle ses lettres de
noblesse attise les foules depuis presque trente ans sans discontinuité. Pourtant, le temps a bel et bien passé et depuis ses jeunes années, la musique d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN a perdu
beaucoup de sa rage et un peu de sa substance. Néanmoins, elle s’est enrichie et
a acquis une dimension méditative qu’elle n’avait pas durant ses premières
années. EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, au départ, ce sont quatre punks qui improvisent
une musique en cognant sur des tôles, des tuyaux métalliques, et en incluant
des bruits de perceuse et de scies sauteuses. L’un d’eux, Blixa Bargeld,
le charismatique leader et vocaliste, psalmodie des textes torturés de sa voix
très particulière et ses hurlements égosillés se marient de manière fascinante
avec les bruits d’usine, en une sorte de symphonie déstructurée où le bruit
devient la musique de la ville, la musique d’un urbanisme oppressant, celui du
Berlin industriel des années 80, figé à jamais dans les trois premiers disques
du groupe. Petit à petit, les synthétiseurs accompagnent le crissement des
outils, et la musique naît véritablement du bruit. EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN explose en 1986 avec « Halber
Mensch », longtemps considéré comme le meilleur album du groupe. Il
reste aujourd’hui encore le point d’orgue du collectif berlinois, qui dès l’année
suivante va, en douceur, faire entrer de plus en plus d’instruments dans sa
musique. Basse, guitares et enfin orchestre de cordes vont intégrer les albums
d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, jusqu’à ce que l’un des membres, F.M.
Einheit, considérant que tout cela devient trop mélodique, jette l’éponge
et abandonne le groupe en 1996 à Bargeld.
Celui-ci remplace le déserteur par deux percussionnistes et continue à pousser
le groupe dans cette voix mélodique et apaisée, engendrant d’excellents disques
à défaut de chefs d’œuvre, mais laissant une partie de son public au bord du
chemin.
Le crû 2007 est une nouvelle étape pour EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, qui a
quitté Mute Records, son label depuis près de quinze ans, pour tenter
l’aventure en solo, avec le soutien financier de ses fans. EINSTÜRZENDE
NEUBAUTEN a ainsi créé sa propre structure, Potomak, et publié en un
luxueux digipack son nouvel album, “Alles Wieder Offen”.
Le pari était difficile à atteindre, et très logiquement, le succès n’a pas été
totalement au rendez-vous. Déjà parce que sur le plan promotionnel, une partie
non négligeable des fans du groupe n’a même pas été informée de la sortie de
l’album, et ensuite parce que pour marquer un tel coup, il aurait fallu qu’EINSTÜRZENDE
NEUBAUTEN se fende d’un très bon album. Or, sans être réellement exécrable, « Alles
Wieder Offen » est un album mineur, qui tombe un peu à plat après
le superbe « Perpetuum Mobile » de 2004.
Comme son titre l’indique (« Alles Wieder Offen » signifie «Tout
est de nouveau ouvert »), ce dixième album studio est un album assez
positif, probablement le plus joyeux qu’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN ait
publié à ce jour. C’est aussi le plus atmosphérique et le moins percussif. On
peut véritablement sentir de manière quasiment tangible la jouissance des
musiciens à s’investir sans aucune contrainte de temps ou de finances dans cet
album, très correctement produit malgré un son qui manque parfois un peu
d’ampleur. « Alles Wieder Offen » est avant tout un album de
quinquagénaires épanouis, ce qui peut déjà laisser dubitatif de la part d’un
groupe qui fut longtemps considéré comme l’un des plus torturés de la scène
industrielle, mais peut aussi laisser de glace, lorsqu’on est pas soi-même un
quinquagénaire épanoui. Là se tient en fait le véritable problème.
En vérité, et malgré une déception générale, « Alles Wieder
Offen » est un album éminemment sympathique, intellectuellement
jouissif, mais qui marque l’installation d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN dans une
retraite paisible et dorée, à l’intérêt artistique discutable, soit, mais qui
est tout de même amplement méritée. Si le groupe se cantonne quelque peu à ce
qu’il sait faire et qu’« Alles Wieder Offen » pourrait
sembler une sorte d’anthologie de chutes de studio des trois précédents albums,
on ne niera pas la présence de grands titres sur cet album, comme le frétillant
« Let’s Do It A Dada » ou le seul morceau qui frôle les 10 minutes, « Unvollständigkeit »,
et dont les montées chromatiques brutales sont d’une singulière puissance. On
pourra apprécier également des titres comme « Weil Weil Weil », « Alles Wieder Offen »ou« Susej », qui font,
certes, déjà entendus mais sont extrêmement plaisants à écouter pour n’importe
quel fan d’EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN.
Alors, « Alles Wieder Offen » est-il ou n’est-il pas
l’album de trop ? La question est délicate à trancher. Indéniablement, « Alles
Wieder Offen » est un album plus intéressant que l’on ne peut le
percevoir au premier abord ou à la première écoute. Mais il est vrai que jamais
auparavant on avait ressenti aussi fortement cette impression que le groupe se
répète et semble à bout de souffle.
Je dirais que pour le prochain album, EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN devra
renouer un minimum avec l’esprit novateur qui l’a souvent guidé, et devra
justifier plus fortement que jamais son existence. Faute de quoi, tout sera
définitivement fermé, et EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN sera comme ces vieux
héros radoteurs que l’on évite de trop montrer en public pour que le souvenir
que l’on garde de leur splendeur de jeunesse n’en soit pas altéré.
FLYKKILLER
– Experiments In Violent Light (FlyKKllr / EMI Poland)
Une enthousiasmante découverte que ce premier album
d’un jeune duo électronique, celui de la chanteuse polonaise Pati Yang
et de son compagnon britannique Stephen Hilton. Pati Yang a déjà publié en 1998 un premier album, « Jaszczurka »,
reflétant l’ambiance breakbeat/trip-hop de l’époque, avant de rencontrer le DJ Stephen
Hilton, et de le rejoindre au sein du collectif THE FREE ASSOCIATION,
initié par le célèbre activiste électronique DAVID HOLMES. Puis ce fut
un deuxième et tardif deuxième album pour Pati Yang, « Silent
Treatment », évoluant dans un trip-hop mélodique et mélancolique.
Malgré le fait que ce deuxième album ait été chanté en anglais, sa renommée
n’est pas vraiment sortie de Pologne, et c’est donc probablement dans l’optique
d’un succès international que le couple anglo-polonais s’est investi dans un
nouveau projet fort différent de ses précédents travaux, FLYKKILLER. « Experiments In Violent Light » est un album assez
étrange, conglomérat instable entre le background trip-hop et breakbeat du duo
et une nouvelle couleur purement industrielle, poisseuse et urbaine à souhait.
On pense d’abord à un mélange assez surprenant de PORTISHEAD et DEATH
IN VEGAS, que l’on aurait fait remixer par NINE INCH NAILS. Ni rock,
ni purement trip-hop, ni vraiment industrielle et encore moins pop, la musique
de FLYKKILLER est assez déconcertante et complètement inclassable. Les
mélodies sont très souvent basiques et tout l’intérêt de cet album se trouve soit dans le
chant tour à tour mélancolique et radieux de Pati Yang, soit dans la
finesse extrême des arrangements et des sonorités bizarres que l’auditeur peut
entendre un peu partout (bris de verre, objets qui tombent, liquides qui
coulent, etc…).
A noter la présence, en fin d’album, d’un excellent remix de « Flykkiller »
réalisé par DAVID HOLMES, qui mériterait de faire les beaux jours de
certains dancefloors.
En fait, « Experiments In Violent Light » est un album
assez expérimental et totalement imprévisible. L'oreille y est constamment surprise. Des bourdonnements d'ailes de mouche synthétiques de « Flykkiller » au rock
‘n’roll perverti de « Shine Out » ou « F.E.A.R »,
en passant par le groove glacé et mécanique de « Get All Pulled Out » et « Sell My Pulse » ou par les bluettes malsaines et faussement jazzy que sont « Peroxide » ou bien « B.Murphy », c’est à une constante perte de repères que
nous entraîne FLYKKILLER, quitte à consacrer quasiment toute la deuxième
face de l’album à des instrumentaux traversés de rares émanations lointaines de voix féminines.
On l’aura compris : « Experiments In Violent Light »
est un OVNI qui mérite amplement le détour. Ni véritablement novateur, ni non
plus dans la continuité de genres musicaux en place, le premier album de FLYKKILLER
a très naturellement obtenu l’estime admirative des médias et la
quasi-indifférence du public. Il n’y avait hélas rien là que de très
prévisible. « Experiments In Violent Light » n’est pas
un album qui vous envoûte dès la première écoute. Il faut un certain temps pour
pénétrer dans cet univers musical étanche et incohérent, qui fait, de bien
marginale manière, le lien entre la musique électronique des années 90 et la
musique rock des années 2000. Mais une chose est sûre : une fois arrivé au
terme de ce périple sonore, on ne regrette pas le voyage. FLYKKILLER est assurément un groupe à suivre de près s’il survit à ce
premier semi-échec commercial. Mais le génie, en ce monde, finissant par valoir
moins qu’un baril de pétrole, rien n’est hélas joué d’avance pour FLYYKILLER.
KLAXONS –
Myths Of The Near Future (Because Music)
Voici un album qui m’a causé bien du souci ! J’ai
tourné autour durant des mois et des mois, sans parvenir à me décider.
Devais-je le prendre ? N’allais-je pas regretter de l’avoir acheté et le
revendre après trois écoutes ?
Il est rare que je me montre aussi hésitant pour un disque, et la raison en est
simple. Musicalement, KLAXONS m’a enthousiasmé progressivement, au fur
et à mesure que je voyais leurs clips sur une chaîne musicale pourtant peu
ouverte aux productions indépendantes. KLAXONS évolue dans un post-punk assez en accord avec ce qui se fait
aujourd’hui : basse ronronnante, guitares criardes, rythme binaire
soutenu, claviers lo-fi aigrelets, quelque part entre BLOC PARTY et INTERPOL.
L’extrême originalité vient des arrangements, souvent délirants, privilégiant
l’usage de bruits, de larsens, voire de programmations presque industrielles.
D’où venait donc ma méfiance extrême ? Des voix, tout bonnement, de ces
chants et de ces choeurs complètement en désaccord avec la musique. Les trois
membres de KLAXONS développent un chant à trois voix, mielleux et flûté,
quelque part entre une pop happy et un vieux funk américain. Bref, une horreur
pour les oreilles !
Néanmoins, il faut faire l’effort de dépasser cet inconvénient vocal, car « Myths
Of The Near Future » est un petit chef d’œuvre de post-punk
chaotique et foisonnant, à mi-chemin entre glam torturé et pop expérimentale à
la LIARS. En 11 titres et à peine un peu plus d’une demi-heure, KLAXONS
enchaîne des perles brillantes et énergiques. On retiendra bien entendu les
nombreux tubes : « Golden Skans », (probablement le
morceau le moins intéressant de l’album malgré son succès), « Atlantis
To Interzone », un délire complexe mais maîtrisé qui n’est pas sans
rappeler le meilleur de ELECTRIC SIX, « Magick », un des
titres les plus violents de l’album, illustré par un clip cauchemardesque, « Gravity’s
Rainbow », le morceau le plus funky de l’album mais néanmoins très
prenant et, enfin, « It’s Not Over Yet », mon titre préféré et
celui qui a motivé mon achat final de l’album. « It’s Not Over Yet » est à la base une reprise d’un hit dance
de 1995 publié par le projet GRACE de Paul Oakenfold et qui, sous
la patte de KLAXONS, apparaît comme une relecture moderne et énergique
du « Making Plans For Nigel » de XTC.
Beaucoup de tubes, donc, dans « Myths Of The Near Future »
(titre emprunté à un recueil de nouvelles de l’écrivain de science-fiction J.G.
Ballard), mais aussi de très bons morceaux secondaires comme « Two
Receivers », « As Above, So Below » ou le puissant « Four
Horsemen of 2012 » qui clôt cet album effectivement apocalyptique.
Salué par la critique, récompensé par plusieurs prix et vendu à plusieurs
milliers d’exemplaires, KLAXONS a réussi dès son premier disque un pari
extraordinaire : celui de créer une musique à la fois originale et dans
l’air du temps, expérimentale et populaire, de grande qualité et
commercialement très rentable. Même s’il est difficile aujourd’hui de dire si « Myths
Of The Near Future » vieillira bien, KLAXONS est désormais
un groupe avec lequel il faudra compter et sans doute un futur classique du
post-punk des années 2000. N’attendez pas que la nostalgie de ces années-là
vous cueille au détour de la quarantaine pour découvrir ce disque unique.
NB : En ce début 2008, Because Music a eu la très intelligente idée de
ressortir le CD « Myths Of The Near Future » avec des bonus plus ou moins dispensables (une
version française de « As Above, So Below » et un titre inédit
déjà plus intéressant, « Electrickery », mais surtout, avec en
plage CD-Rom, quatre des meilleurs clips de cet album, dont les incontournables
« Magick » et « It’s Not Over Yet ».
Privilégiez donc l’achat de cette réédition à la toute première édition, que
vous trouverez de toutes manières éminemment soldée sur le web et ailleurs, au
cas où.
Il y a des albums que le hasard nous fait découvrir
de manière assez imprévisible, et qui fait malgré le fait que l’on a beau être
un vieux de la vieille pour qui une galette est une galette, et que c’est pas
ces petits jeunots qui vont nous apprendre à faire la grimace, on est scotchés
par un groupe de gamins jaillis de nulle part et qui nous enthousiasment comme
lorsqu’on avait 14 ans.
Il m’a suffi de rentrer dans une célèbre boutique de disques parisienne, à la
recherche de rien et de n’importe quoi, et de tendre l’oreille à ce qui passait
en fond. Me voilà accroché au bout de deux morceaux, et je me précipite à la
caisse pour demander quel est le nom du groupe qui passe en fond. Le vendeur me
brandit un digipack noir : l’album de LOVE OF DIAGRAMS. Mais il me
prévient : il est mis de côté pour quelqu’un et il n’est pas à vendre.
Non, il n’a pas d’autres exemplaires à me proposer, il est désolé. Je note le
nom, je remercie le vendeur et je me balade à travers la boutique, non sans
remuer de la tête à chaque nouvelle chanson qui passe. J’adore franchement, et
dès la première écoute.
Et lorsque je repasse à la caisse avec un CD laborieusement choisi dans le stock
pas toujours très fourni de cette boutique, le vendeur en m’encaissant, me
dit : - « Dites-moi, vous avez l’air de beaucoup l’aimer, le Love Of
Diagrams ? ». J’acquiesce avec un sourire. Puis, il me dit alors
de manière inattendue : - « Bon, allez, je vais vous le vendre, je
m’arrangerai avec la personne qui l’a fait mettre de côté. C’est un ami, il
comprendra. »
Et tout joyeux, je suis ressorti avec mon LOVE OF DIAGRAMS, l’exemplaire
même qui passait en fond lorsque je l’ai écouté pour la première fois. Merci à
toi, ô vendeur du OCD de la Rue des Ecoles ! Je ne t’ai plus jamais revu
derrière la caisse, et j’espère que ton ami ne t’a pas assassiné pour cette
infidélité. Comme tu peux le voir, le LOVE OF DIAGRAMS est tombé en de
bonnes mains.
Et d’abord, c’est quoi, LOVE OF DIAGRAMS ? C’est un jeune groupe
australien, qui vient de signer son premier album sur le prestigieux label
pop-rock Matador. Côté musique, on évolue dans un surprenant post-punk/gothique
à l’ancienne, qui lorgne autant sur JOY DIVISION que sur SIOUXSIE
& THE BANSHEES, THE VEIL, X-MAL DEUTSCHLAND ou MARTHA
& THE MUFFINS, et le tout avec un chant féminin noyé dans la reverb,
comme au bon vieux temps. Pas une once de modernité chez LOVE OF DIAGRAMS :
plus qu’une production "lo-fi" de base, « Mosaic » renoue
avec un certain son austère des 80’s. Chant, basse, guitare, batterie, de la reverb,
de la flanger et de l’écho. Une voix lointaine à peine compréhensible, et une
ambiance ténébreuse et mélodique, le long de douze titres un peu linéaires mais
où tout est sacrifié à l’efficacité, et avec bonheur.
En guise de single, le morceau le plus mélodique de l’album, « The
Pyramid », servi par un clip tout aussi sincère et basique que leur
musique. Mais l’on retrouve tout au long de l’album des titres d’une extrême
qualité, comme « At 100% » ou bien « All The Time »,
sans oublier la perle qui clôt l’album, le superbe « What Was I
Supposed To Do ? ». Des titres courts qui vont à l’essentiel,
sans fioritures, ni grand-guignol. Malgré cette démarche ouvertement rétro, une
indéniable fraîcheur se dégage de cet album inspiré et spontané. LOVE OF
DIAGRAMS retrouve la magie de cette époque brève mais intense où le
post-punk débouchait lentement vers le gothique et la cold-wave.
Bien que ce soit pour moi l’un des meilleurs albums de l’année, LOVE OF
DIAGRAMS n’a pas séduit un grand public et demeure encore dans l’ombre.
C’est somme toute logique : lorsque la musique commence à valoir plus que
ceux qui l’achètent, les groupes n’ont plus qu’à attendre de mourir dans la misère pour
devenir enfin des légendes.
Aussi, n’hésitez pas à changer le cours de l’histoire en acquérant (légalement,
bien sûr) cette petite perle, dont on parlera beaucoup plus dans quelques
années. LOVE OF DIAGRAMS est assurément l’un des meilleurs groupes que
l’Australie nous a envoyé depuis… Euh, depuis INXS ? Euh non,
mauvais exemple… Depuis MIDNIGHT OIL ? Buerk ! Bon disons depuis HUNTERS
& COLLECTORS, qui a fait de très belles choses avant de mal tourner. :-)
Les années 2000 auront été les années post-punk. Les
années 2010 risquent de marquer un brutal retour vers les années 70 et le
mouvement hippie. Bien entendu, on peut se lamenter sur le manque de créativité
musicale qui nous amène, depuis déjà vingt ans, à recycler des modes ayant fait
leur temps. Pourtant, lorsque la qualité et l’inspiration sont au rendez-vous,
pourquoi jouer outrageusement les puristes ronchons ou les pinailleurs ?
Depuis l’apparition d’ESPERS et de FERN KNIGHT il y a déjà cinq
ans, la ville pourtant bien urbaine et grisâtre de Philadelphie, en
Pensylvanie, vit à l’heure du « Summer Of Love », au milieu de
fleurs imaginaires et de brumes de cannabis.
Le succès d’ESPERS a poussé son leader Greg Weeks à fonder son
propre label, Language Of Stone, sur lequel on peut déjà découvrir quelques
groupes enthousiasmants. C’est le cas du jeune duo de MOUNTAIN HOME,
composé de deux multi-instrumentistes, Joshua Blatchley et Kristin
Sherer. Avec seulement deux guitares et un violon électrique, ce couple de
hippies modernes signe un album enthousiasmant, entre folk psychédélique et pop
larmoyante.
La voix de Kristin Sherer n’est pas sans rappeler celle de BJÖRK ou
celle de Hope Sandoval, la chanteuse de MAZZY STAR. Voix fragile,
balançant perpétuellement entre la tristesse et l’extase, sur des mélopées
neurasthéniques, très simplement interprétées par des arpèges de guitares sans
grande complexité. La virtuosité ou la tradition technique folk n’est pas ici
le propos, et comme dans MAZZY STAR, l’ambiance et l’émotion sont
hautement privilégiées à l’académisme musical.
Cet album éponyme pose les bases de l’univers très particulier du groupe. Trois
compositions personnelles, plus deux versions de morceaux traditionnels, cela
fait à peine 5 titres pour une durée de 37 minutes. C’est court ? Oui et
non. MOUNTAIN HOME interprète des mélodies à peine esquissées, que le
caractère itératif, ne rend pas monotone pour autant. La forme est un peu tout
le temps la même, mais on se laisse prendre à la transe hypnotique et lumineuse
des chansons, dont chacune semble être un mouvement d’un titre unique. Si
l’album eût été plus long, il n’est pas impossible que l’oreille de l’auditeur
se soit lassée. Là, aucun risque. On plonge dans une musique fluide et fraîche
comme la rosée d’un petit matin.
Pourtant, derrière cette beauté apparente, derrière cette aube musicale, on
sent une poignante mélancolie, teintée d’amertume et de regret. Le voyage est
coloré, mais les couleurs sont délavées. C’est ce qui donne à cet album un
caractère unique, poétiquement désenchanté, sans effets inutiles, sans mise en
scène artificielle. Tristesse et beauté, nature et mélancolie, « Mountain
Home » est un disque apaisant et obsédant qui laissera une trace
particulière dans l’acid-folk.
Comme beaucoup d’autres artistes de cette scène, MOUNTAIN HOME n’est pas
distribué en France. L’album est néanmoins trouvable à un prix très avantageux
sur Amazon et eBay.
En savoir plus : Le site de Language Of Stone, le label de MOUNTAIN HOME. Ecouter : La page MySpace de MOUNTAIN HOME. Dorian Wybot vous invite à regarder : Un court reportage (non sous-titré mais compréhensible) sur le groupe de Greg Weeks, ESPERS, qui est à l'origine de toute la nouvelle scène acid-folk de Philadelphia. Il n'existe malheureusement aucune vidéo de MOUNTAIN HOME.
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MARISSA NADLER – Songs III : Bird On The Water (Peacefrog/Kemado)
Troisième album pour la chanteuse folk américaine MARISSA
NADLER, et le meilleur à ce jour ! Ce qui en soi n’est pas une
performance puisqu’on retrouve derrière ce petit chef d’œuvre rien moins que Greg
Weeks, le leader d’ESPERS et le sorcier du nouveau son freak folk
américain.
Pour ceux qui seraient passés à côté de MARISSA NADLER, il faut
savoir que cette jeune chanteuse folk venue du Massassuchets évolue depuis 2004
dans un esprit étrangement torturé et gothique, tout en proposant des chansons
généralement mélodiques et plaisantes, influencées par JOAN BAEZ, LEONARD
COHEN ou JONI MITCHELL qu’elle met en scène dans des vidéos clips
qui oscillent entre une ambiance à la David Lynch et un climat très
cinéma d’avant-garde. Chanteuse mais aussi artiste peintre, MARISSA NADLER
est une femme étrange, qui compose depuis l’âge de 14 ans et a vécu dans une
famille d’artistes underground définitivement marqués par le « Summer
Of Love ». Une influence à peine perceptible chez MARISSA NADLER,
pour qui la folk est avant tout une façon d’exprimer une mélancolie profonde. Elle
a, par exemple, adapté le « Annabel Lee » d’Edgar Poe sur son
premier album et publié une version encore plus larmoyante du « No
Surprises » de RADIOHEAD. A 26 ans à peine, MARISSA NADLER
est en passe de devenir l’une des artistes les plus essentielles de la folk
moderne.
Après deux albums intimistes sur le label Eclipse Records, MARISSA NADLER
passe donc à la vitesse supérieure avec ce troisième disque bien loin de
l’académisme auquel elle nous avait habitués dans « Ballads Of
Living and Dying » (2004) et « The Saga Of Mayflower
May » (2005).
Promptement « esperisée », MARISSA NADLER gagne donc un
son plus foisonnant, plus psychédélique, où les synthétiseurs distordus et les
guitares 70’s répondent à sa magnifique voix, approfondie par un écho caverneux
surréel. Points d’orgue de ce disque, la déchirante et magnifique ballade « Bird
On The Grave », bande originale parfaite pour un film de David
Lynch, et la très sombre « Mexican Summer », à compter
parmi les plus belles chansons de MARISSA NADLER.
Remarquons aussi l'envoûtante ballade onirique "Feathers", sans doute le titre le plus psychédélique de l'album, ainsi que la reprise fort bienvenue du « Famous Blue
Raincoat » de LEONARD COHEN, qui ne souffre nullement d’être
sublimé par un timbre vocal aussi éloigné de son interprète d’origine.
Preuve de son immense talent de producteur, Greg Weeks a certes apporté à
l’univers de MARISSA NADLER quelques unes de ses recettes qui ont
largement fait leurs preuves, mais loin de s'approprier la musique de la belle
américaine, elles en approfondissent la personnalité gothique et intemporelle. « Songs
III : Bird On The Water » nous offre une MARISSA NADLER
au sommet de son art, inspirée et magnifiquement entourée. Outre Greg Weeks,
on retrouve sur ce brillant album Jesse Sparhawk, Otto Hauser, Helena
Espvall (trois transfuges d’ESPERS) et ORION RIGEL DOMMISSE,
l’une des récentes signatures de Language Of Stone, le label de Greg Weeks.
Bref, voilà un album extrêmement réussi, à défaut d’être un chef d’œuvre du
genre, à la fois classique et inventif, romantique et ténébreux, qui devrait
mettre d’accord autant les puristes de la folk que les aficionados de l’acid-folk.
A noter, pour les amoureux fous de MARISSA NADLER, que la sortie de cet
album s’est accompagnée de la publication parallèle sur Eclipse Records d’un
album de huit titres inédits de différentes époques, « Ivy And The
Clovers », sorti en édition limitée et qui commence à atteindre un
prix plus que confortable chez les disquaires. Ne traînez pas trop pour
l’acquérir…
Bien des gens de ma génération doivent à NINE
INCH NAILS quelques uns de leurs meilleurs souvenirs durant les années
90. Par trois fois, le groupe multiforme
de Trent Reznor a enflammé nos platines de chefs d’œuvre définitifs du
rock.
En 1992, « Broken » sort à quelques jours d’intervalle
du « Psalm 69 »
de MINISTRY. Ces deux disques vont apporter en ce début des années 90
une violence sonore que le rock industriel avait rarement atteinte à ce
moment-là. En à peine plus d’une demi-heure, « Broken »
dresse un mur de guitares à la frontière du bruitisme pur. Plus rien désormais
ne sera comme avant.
1994, NINE INCH NAILS offre au monde ce qui allait être son chef d’œuvre
« The Downward Spiral ». Un album ultime, novateur,
inspiré, où la violence de certains titres alternait avec des morceaux plus
atmosphériques. NINE INCH NAILS affirmait alors une personnalité
musicale hors du commun qui mélangeait allègrement pop, rock, métal, funk,
électronique et industriel. « The
Downward Spiral » est à classer parmi les 10 meilleurs disques des
années 90, tous genres confondus.
Enfin, après cinq années de silence et de stress pour un Trent Reznor
considéré de plus en plus, et à tort, comme l’homme qui allait rénover
totalement le rock, NINE INCH NAILS publie un ambitieux double-album, « The
Fragile » en 1999, qui, pour la première fois, ne fera pas
l’unanimité. Mis à part quelques titres efficaces et réussis, « The
Fragile » est un album essentiellement atmosphérique, où le côté
rock passe au second plan. Mais les compositions sont néanmoins très réussies,
et le disque reste une œuvre originale et un exemple en matière de production.
Puis ce sera à nouveau six années de silence avant la sortie en 2005 d’un
nouvel album, « With Teeth », écrit en quelques mois
seulement, et témoignant de la volonté de Trent Reznor de revenir à une
musique pop-rock, facile d’accès et universelle. Effectivement, « With
Teeth » est une compilation épurée à l’extrême de tous les
caractères de la musique de NINE INCH NAILS. C’est un disque qui
s’écoute aisément, et s'oublie tout aussi vite.
C’est donc non sans une certaine appréhension que l’on attendait la sortie de
ce «Year Zero ». Sage attitude ! « Year
Zero » redresse largement le cap par rapport à « With
Teeth », mais l’essoufflement du groupe est plus tangible que
jamais.
Ce nouvel album frappe d’entrée de jeu par sa texture sonore presque
exclusivement électronique. Les guitares se font discrètes et lointaines,
tandis que les boîtes à rythme très hip-hop/R’n’B martèlent de manière très
binaire des compositions assez disparates qui s’enchaînent avec une cohérence
discutable.
Les 16 titres de cet album démontrent à la fois l’immense talent de
programmateur de Trent Reznor et les limites de ce talent. Car autant « With
Teeth » était avant tout un album rock, revenant aux sources du
genre, autant « Year Zero » est un album résolument
expérimental, dont les compositions sont souvent constituées de boucles
rythmiques émaillées de bidouillages et de « glitches »
hallucinés, et où parfois seule la voix de Reznor pose une structure
mélodique.
Malheureusement, si au niveau technique, Reznor a résolument du génie,
c’est dans l’aboutissement de ses expérimentations qu’il laisse voir ses
limites. D’abord sur les boîtes à rythmes, très convenues, et parfois même
singulièrement dépassées, et dont le côté ultra-binaire alourdit singulièrement
l’écoute. Ensuite, parce que Reznor ne va pas au bout de ses idées. Aussi
expérimentaux que soient ses titres, il se sent obligé d’y insuffler un côté
pop et ultra-mélodique, soit au début, soit à la fin. On aimerait se sentir
basculer dans un chaos sonore contrôlé, comme par exemple dans un album d’Autechre,
mais ici, fatalement, Reznor va gâcher cet instant d’un refrain funky ou
de quelques notes tristounettes de piano, comme si soudain, il réalisait qu’il
n’y avait pas assez de mélodie et s’empressait de balancer la première qui lui
passait par la tête.
Mais après tout, me direz-vous, quel mal y’a-t-il à mettre un peu de mélodie
dans des compositions expérimentales ? Aucun, bien sûr, à condition que là
aussi, l’inspiration soit au rendez-vous. Et cette fois encore, elle ne l’est
pas. Tout au long de cet album, Trent Reznor évolue entre des resucées
de vieilles chansons et de nouvelles idées musicales d’un goût atroce, dont on
pourra mesurer le point culminant dans le refrain façon Level 42 de « Zero
Summ », la ballade qui clôt l’album.
Bref, « Year Zero »est clairement un coup d’épée dans l’eau,
et seule l’extrême foisonnance sonore du disque l’empêche de sombrer dans
l’oubli dans lequel on a d’ores et déjà relégué « With Teeth ».
Il y a de cependant quelques très bons titres, comme « The Beginning Of The
End », seul véritable morceau rock de l’album, « The Good
Soldier », un titre très funk 80’s mais assez inspiré, «Me, I’m
Not », sans doute le meilleur morceau de l’album, et les deux titres
les plus expérimentaux, « The Greater Good » et « The
Great Destroyer », ce dernier étant un grand moment de programmation
rythmique destructurée.
Si NINE INCH NAILS n’a guère plus aujourd’hui le caractère novateur de
ces jeunes années, il garde néanmoins un certain savoir-faire qui fait de « Year
Zero » un album plaisant à découvrir, même si, arrivé à la fin de
l’album, on a la conviction, comme c’était déjà un peu le cas pour « With
Teeth », de ne pas avoir écouté un véritable album mais une
compilation de titres très inégaux et enregistrés au petit bonheur. L’âge d’or
du groupe est bel et bien révolu, et il n’y a plus qu’à s’acharner à fouiller
chaque titre à la recherche de ce qui, jadis, éclatait dès la première écoute.
Ah là, je sens que ce choix va m’être lourdement
reproché. Pour beaucoup, PLASTISCINES est un quatuor de petites filles à
papa à qui on a offert des instruments de musique pour Noël, et qui ont eu
envie de cracher au monde entier leur rage contre cette société pourrie qui ose
priver les plus de 25 ans de la carte Imagine R.
En conséquence de cela, j’entends déjà quelques détracteurs qui vont clamer
haut et fort que mon exigence musicale a été corrompue par les physiques de
rêve de quatre pisseuses, auxquelles tout mâle normalement constitué doit
trouver du génie, quel que soit le niveau de justesse des accords qui sortent
de leurs guitares.
Et là, je dis stop ! PLASTISCINES a sans doute beaucoup plus
souffert que bénéficié des qualités esthétiques de ses représentantes. On pense
aux BANGLES, fatalement, et on aurait tendance à croire ces demoiselles justes bonnes à
reprendre « Walk Like An Egyptian » de manière un peu musclée,
comme dans une publicité télévisée pour des gels coiffants. Les filles de PLASTISCINES
sont plus regardées que véritablement écoutées, et on les exécute volontiers
avant même d’avoir posé leur disque sur la platine. Or, leur disque, je l’ai beaucoup écouté
cette année, et c’est surtout de ceci dont je veux vous entretenir.
Car ce « LP1 », excusez du peu, est un des meilleurs
disques de rock français sorti depuis bien des années. Certes, 13 morceaux en
28 minutes, c’est sacrément court. Certes, le chant y est aigu et on est loin
d’une voix rauque à la Iggy Pop, charriant le vague souvenir des
milliers de litres d’alcool qui y ont transité. Certes, les PLASTISCINES
ne sont pas habillées en cuir et en porte-jarretelles, ne mâchent pas de
chewing-gum en faisant d’ignobles grimaces, et n’ont pas les cheveux dressés
sur la tête et luisants d’huile de moteur. Dans le livret du CD, où l’on peut
voir des photos de ce que chaque membre du groupe a dans son sac à main, il n’y
a pas de Tampax, ni de serviettes hygiéniques. Les PLASTISCINES, on
l’aura compris, ne sont ni trash, ni décadentes, ni militantes au MLF (si ça existe encore). Et j’ai envie de vous dire : et alors ?
Certes, elles sont moins enclines à susciter les onanismes nocturnes que des Lita
Ford, des Nina Hagen ou les filles de Girlschool. Mais
n’est-ce justement pas très primairement « macho » de ne
regarder ces jeunes femmes que pour ce qu’elles sont censées représenter en
tant que femmes, pour le rock ou pour le public ?
Car, pour en finir avec le sujet des jeunes filles elles-mêmes, il faudrait que
certains comprennent que le rock n’est plus une musique décadente, et est
encore moins une musique de prolos. S’il reste encore quelques punks
quinquagénaires en liberté, c’est en vain que l’on cherchera un loulou de
banlieue avec la banane et le perfecto cuir. Le rock est devenu, depuis déjà
une bonne décennie, une musique de bourgeois. A-t-il perdu en qualité pour
autant ? A mon sens, non. Le trip a changé, mais la musique reste ce
qu’elle était, avec quelques influences plus modernes, soit, mais qui
n’enlèvent rien à sa pureté.
Et c’est grâce à cette habile transition que je vais revenir à ce « LP1 »,
qui mérite très sincèrement le détour. PLASTISCINES, c’est un peu la
continuation d’un certain esprit rock français. Celui de TELEPHONE ou de
STARSHOOTER. Celui aussi de formations moins connues du grand public
comme MARQUIS DE SADE, SHAKIN’ STREET ou STINKY TOYS, dont
les galettes s’arrachent aujourd’hui à prix d’or, même à l’étranger.
Musicalement, PLASTISCINES donne dans une relative intégrité : pas
de surproduction, un son de guitare crade, une chant dépourvu de lyrisme, des
compositions dépassant rarement les 3 minutes, une couleur rock 77-78. Tous les
éléments du punk basique sont là. L’énergie est réelle et totalement prenante.
Aucune concession à un polissage sonore quelconque.
Mais ce n’est pas tout. L’inspiration est bien là, ce qui est aussi très
important. Les morceaux sont accrocheurs, efficaces, et l’on se surprend à les
fredonner dans la rue, même longtemps après avoir écouté l’album. Beaucoup de
gens font une allergie au single « Loser ». Moi, je l’aime
beaucoup. On n’est vraiment pas loin de STINKY
TOYS, et l’influence du VELVET UNDERGROUND est même assez tangible
dans la mélodie. Les paroles sont certes un peu bébêtes, mais citez-moi un seul
classique du rock dont les paroles ne soient pas à pleurer ! Ni le rock,
ni le punk ne sont des genres musicaux à texte. Ne faisons pas aux PLASTISCINES
un procès qu’on pourrait tout aussi bien faire aux ROLLING STONES ou
même à OASIS.
Par ailleurs, on trouvera sur l’album des PLASTISCINES bien d’autres
perles, dont « Shake (Twist Around The Fire) », « Mister
Driver », « Tu As Tout Prévu », ou ma préférée « Under
Control ». J’émettrai quelques réserves sur « Zazie
Fait de la Bicyclette », bluette naïve co-signée avec Bertrand
Burgalat, et que l’on a beaucoup entendu également sur les ondes (Les PLASTISCINES
sont même allées interpréter ce morceau à l’émission « Vivement
Dimanche » de Michel Drucker, où elles étaient invitées par Régis
Laspalès. Je vous laisse imaginer le degré de lubricité que le comédien
avait dans le regard lorsqu’il parlait d’elles). « Zazie Fait de la Bicyclette » est un titre à prendre au
second degré, mais qui peut effectivement s’avérer dangereux sur un long terme
pour les PLASTISCINES. Il y a gros à parier que Virgin les pousse à
composer de plus en plus ce genre de choses, et cela ne cadre pas avec le style
premier du groupe.
Pour en terminer avec l’album, « LP1 » est à prendre
comme tel : c’est le premier disque d’un jeune groupe qui livre ses
compositions de jeunesse de manière brute, authentique et spontanée. Le
problème des PLASTISCINES va être désormais d’échapper à ce qui a
détruit nombre de ses aînés : le polissage commercial. Certes, les PLASTISCINES
gagneront à étoffer leurs morceaux, à leur donner une dimension plus subtile,
plus technique même. Mais le spectre de la variété française va très
sérieusement planer au-dessus d’elle. La France est encore en 2008 un pays où
il n’est pas bon d’être un rocker. Il n’est pas exclu que Virgin leur fasse
comprendre qu’il faille noyer tout cela dans la pop. Le groupe aura-t-il la
force morale et les moyens de s’arracher à ce type d’influence ? L’avenir
nous le dira.
Toujours est-il que « LP1 » est non seulement un bon
album, mais un grand album, qui sera appelé à rentrer tôt ou tard dans le
panthéon du rock français, et peut-être qu’à ce moment-là, on oubliera que ce
disque est né sous les doigts de jeunes et jolies jeunes filles de bonne
famille, et qu’on se concentrera sur la seule chose importante, celle qu’on ne
devrait jamais négliger : la musique.
En savoir plus : Le site officiel des PLASTISCINES. Ecouter : La page MySpace des PLASTISCINES. Dorian Wybot vous invite à regarder :Le court-métrage "French Made", au cours duquel les PLASTISCINES interprètent deux de leurs meilleurs titres, "Shake" et "Mister Driver".
J’attendais depuis deux ans la sortie du premier
album de PRAVDA, précisément depuis que j’avais assisté au concert de
cet étonnant duo en première partie de ROBOTS IN DISGUISE, fin 2005. A
peine arrivée sur scène, Sue Side, la chanteuse avait sorti : « Allez,
les mollassons, va falloir se réveiller ! », ou quelque chose du
même style, ce qui, de la part d’un groupe de première partie, était assez
audacieux.
Néanmoins, cette audace était justifiée : PRAVDA distille un
post-punk d’influence très américaine, entre DEVO et THE CARS, servi
par un guitariste hors-pair, Mac, qui se révèle aussi virtuose
qu’efficace. Après leur passage, la tension est retombée d’un coup, et les ROBOTS
IN DISGUISE, si efficaces en studio, ont paru terriblement nulles sur
scène, le fait qu'une grande partie de leurs instruments soit enregistrée en play-back n'arrangeait rien non plus. Totalement
sous le charme, j’avais acheté en fin de concert la démo « Démystification »en CD-R de PRAVDA, qui a bien tourné chez moi depuis deux ans.
C’est donc avec fébrilité que je me suis jeté sur cet album tant attendu dès le
jour de sa sortie, et même si « A l’Ouest » a été un
album que j’ai longuement écouté et apprécié, je ne peux cacher que j’ai été
terriblement déçu.
La raison en est hélas fort simple : le PRAVDA que j’ai découvert
sur scène était un groupe live basique, primaire presque, mais qui générait une
énergie fantastique. Le PRAVDA que je découvrais sur disque était un
groupe surproduit, pro-toolisé à l’extrême, et dont la musique sonnait presque
hardcore tant on avait forcé les dynamiques. Et je ne parle même pas du livret
signé par Mondino. D’un petit groupe intègre, on a tenté de faire une grosse
machine rock qui sonne comme toutes les autres. Mauvais calcul, certes, mais
qui était hélas prévisible dans un pays aussi culturellement arriéré que la
France. « A l’Ouest » n’en est heureusement pas pour autant un
mauvais album. Les compositions sont bonnes, même si les morceaux qui
circulaient déjà sous le manteau, « Tu es à l’Ouest », « Je
Suis French » et l’instrumental « Soyuz » (repris même
dans un spot publicitaire produit par le Ministère de la Santé) restent les
titres les plus forts de PRAVDA. On appréciera également la reprise
assez inattendue du « Franck Sinatra » de MISS KITTIN &
THE HACKER, ainsi que d’excellents titres comme « Body
Addict », « What Did
You Expect » ou le grandiose « I Wanna Be Your God »,
qui reste pour moi le meilleur morceau de l’album.
Surproduit ou non, « A l’Ouest » reste l’un des grands
disques d’un rock français qui semble renaître de ses cendres en cette année
2007. Il reste à espérer que le succès de cet album ayant été estimable mais
pas fantastique non plus, PRAVDA lui donne un successeur moins ambitieux
et plus sincère, à l’image de ses performances live.
En voilà qui ne perdent pas de temps : Moins d’un
an après la sortie de leur premier album éponyme, les deux américains de SHE
WANTS REVENGE remettent le couvert sans complexes. L’effet de surprise ne
joue plus, mais le duo a tiré son épingle du jeu en approfondissant le climat
purement gothique de ses chansons.
La pochette de l’album, en ce sens, annonce bel et bien la couleur : « This
Is Forever » est effectivement la copie conforme de l’album
précédent, mais en version plus noire. SHE WANTS REVENGE s’éloigne de JOY
DIVISION pour se rapprocher de SISTERS OF MERCY, voire de MARILYN
MANSON.
Dès la première écoute, l’auditeur remarque la prépondérance des synthétiseurs
se répandant en nappes atmosphériques et en échos caverneux tout le long de
l’album.
Parlons-en des morceaux : ils sont paradoxalement plus variés que dans le
premier album, mais pas assez pour dissiper cette impression profondément
linéaire et monotone que l’on ressent à son écoute. « Written in Blood »,
qui ouvre l’album après un court et dispensable instrumental, fait immanquablement penser à « Red Flags And Long Nights », premier tube de l’album précédent. « True Romance »
lorgne ouvertement vers le MARILYN MANSON de « Mechanical Animals ».
« She Will Always Be A Broken Girl »,
“Checking Out” et « Pretend The
World Has Ended » évoquent de manière troublante les SISTERS OF
MERCY. On retrouve la grande inspiration de SHE WANTS REVENGE, dans trois
titres à l’essence minimale mais qui justifient à eux seuls l’achat de ce
second opus : « This Is The End », « Replacement »
et « Rachael ». Ceux qui auront penchés pour l’édition limitée
de l’album en boîtier de Super-Audio CD pourront également profiter d’un bonus track
« … And A Song For Los Angeles », touchante ballade à l’européenne,
quelque part entre THE CURE et THE CHAMELEONS. De « This Is Forever », on pourra penser
aléatoirement qu’il est une redite inutile ou un album complémentaire au
premier album. Il y a sans doute un peu des deux. Il ne faut pas oublier que si
« She Wants Revenge » était sorti en 2006, il avait été
enregistré en 2004. Par conséquent, « This Is Forever »
est le fruit de trois années de composition, et c’est en ce sens, justement,
que l’on peut trouver une certaine redite.
Par ailleurs, il faut reconnaître que « This Is Forever »
est avant tout un album efficace, et qu’il s’écoute avec le même plaisir que
son prédécesseur, pour peu qu’on ne l’ait pas obstinément à l’esprit. « This
Is Forever » est un disque profondément mélodique et
atmosphérique, et à mon avis, on ne peut lui trouver comme défaut sérieux que
ce parti pris esthétique de « gothiser » leur style musical,
quitte à le rendre quelque peu kitsch ou grand-guignol.
Mais ce défaut même, qui était celui d’une certaine pop des années 80 dont
s’inspire ouvertement SHE WANTS REVENGE, n’entamera pas le plaisir
sincère que vous pourrez éprouver à l’écoute de cet album qui, s’il n’est
peut-être pas pour toujours, fera néanmoins les beaux jours de votre
discothèque.
SIXTEENS - Into The Gold Wave Of The Future Non Rip-Off ! (Hungry Eye Records)
A compter aussi parmi mes gros coups de coeur de
l’année ! SIXTEENS est un groupe totalement inconnu dans nos contrées,
au point de ne pouvoir réunir plus de 30 personnes lors de son concert parisien
d’avril 2007. Pourtant, ce duo californien représente ce qui se fait de plus
rigoureux et de plus extrême dans le renouveau post-punk des années 2000.
Apparu en 2003 avec le fantastique album « Casio », publié sur
Cochon Records, SIXTEENS s’est fait tout de suite remarquer par la
critique américaine. Inspirée par CHROME, SUICIDE et CHRISTIAN
DEATH, la musique de SIXTEENS a comme particularité de ne recéler
aucun élément de modernité. Vieille basse, vieilles boîtes à rythmes
ultra-binaire, vieux son de guitare et surtout, surtout, vieux sons de
synthétiseurs de la fin des années 70 passés sous pédale Boss, et qui crachent
des sonorités saturées et sales au possible. S’ajoute à ce matériel de 30 ans d’âge un chant gothique dans la plus
pure tradition du death-rock à la CHRISTIAN DEATH, voix féminine et
masculine s’entremêlant en des lamentations déformées au vocoder ou à la pédale
flanger. « Casio » valut au jeune groupe non seulement la
reconnaissance des médias, mais aussi celle de groupes antédiluviens comme EINSTÜRZENDE
NEUBAUTEN (avec qui le groupe a tourné aux Etats-Unis en 2004) et PSYCHIC
TV (Genesis P. Orridge a même signé la pochette de leur EP de 2004, « Fendi »).
Bref, on aurait pu croire que SIXTEENS allait percer, mais finalement,
il n’en a rien été. Après un EP¨et un split-album avec VANISHING, le duo
s’est enfoncé dans une longue période de silence qui n’est arrivée à terme que
cette année, avec la sortie tant attendue de ce deuxième album, « Into
The Gold Wave Of The Future Non Rip-Off ! », publié sur le
label Hungry Eye Records, sur lequel était déjà sorti leur EP « Fendi ».
Que dire de cet album, sinon qu’il tient effectivement toutes ses promesses, en
dépit d’un changement de cap assez radical. SIXTEENS s’éloigne des
climats gothiques pour se rapprocher d’une ambiance industrielle et
expérimentale. Moins immédiatement accrocheur que « Casio »
mais beaucoup plus ambitieux, « Into The Gold Wave Of The Future Non
Rip-Off ! » est un album puissamment dépressif, plombé par
les 9 minutes de « An Old DC-10 », une expérimentation
industrielle avec spoken-word qu’on n’attendait vraiment pas de la part de SIXTEENS.
L’ambiance générale de l’album est chaotique et désespérée, c’est la bande son
idéale d’un accident nucléaire ou d’un film post-apocalyptique. Glacé mais
organique, dépressif mais hystérique, il est comme une lente agonie
contre-nature et fascine durablement par cet aspect.
Par ailleurs, « Into The Gold Wave Of The Future Non
Rip-Off ! » recèle aussi quelques grands titres comme “Aphrodite”,
“Clear Area” ou “Crystalline Saturate”. Enfin, l’album se meurt
avec superbe sur le dernier titre « Caroliner » ou apparaît un
saxophone larmoyant et désabusé qui porte à son apothéose l’un des albums les
plus sinistres des années 2000. SIXTEENS demeure le dernier maillon d’une création musicale vieille de
30 ans, et le prouve au sein de ce chef d’œuvre impérissable qui fera la joie
de nombreux intellectuels dévoyés d’ici une bonne vingtaine d’années. Et même
si vous ne trouverez pas cet album en FNAC ou à VIRGIN, montrez-vous
avant-gardiste dès aujourd’hui et payez-vous la fin du monde en stéréo.
SOHODOLLS
– Ribbed Music For The Numb Generation (Filthy Pretty)
Très bon
souvenir que ce premier album des SOHODOLLS ! J’ai coutume de dire que
ce n’est pas moi qui ai découvert ce groupe mais que c’est lui qui m’a
découvert. J’ai effectivement reçu en début d’année une demande d’ami spontanée
sur MySpace émanant du profil musical des SOHODOLLS, et m’invitant à
découvrir leur univers musical. C’est généralement une pratique courante de la
part de petits groupes, surtout lorsqu'ils sont mauvais. Néanmoins,
j’étais tout de même allé jeter une oreille, histoire d’avoir une bonne raison
de refuser. Et j’ai été charmé, donc j’ai accepté la demande d’ami, et j’ai
acheté leur album dès qu’il est sorti.
Je vais
donc présentement vous parler de SOHODOLLS et de leur album, mais je
m’empresse de préciser que SOHODOLLS n’est pas un groupe dont la musique
donne mal à la tête ou pousse au suicide. Ce qui en fait, évidemment, un cas à
part dans la sélection que je vous propose cette année. :-)
Musicalement, SOHODOLLS se situe quelque part entre GARBAGE et GOLDFRAPP.
C’est une pop mélodique, accrocheuse, fort bien produite, et qui digère autant
les influences de la new-wave que du glam des années 70. C’est d’ailleurs
d’abord de ce dernier genre que relève le premier titre de l’album, “Stripper”,
un hymne glam rehaussé de quelques bidouillages synthétiques, dans l’esprit de PINK
GREASE. Puis dès le deuxième morceau, l’album part sur un chemin totalement
différent, résolument électro-pop, où la guitare se fait plus que rare.
Il n’importe ! Là où la cohérence fait défaut, l’inspiration prend le relais !
Car c’est là que réside le secret du talent de ce jeune quintette britannique :
SOHODOLLS fait de très belles chansons, mélodiques, prenantes, qui restent
délicieusement dans l’esprit. La voix de Maya Von Doll, la ravissante
chanteuse, colle de manière sensuelle à chaque composition avec une harmonie
parfaite. Douze chansons, douze perles légères et irisées, entre mélancolie et
extase colorée, jusqu’à la fantastique « 1724 », dernière
chanson de l’album et l’une de mes préférées. SOHODOLLS risque d’être rapidement une valeur montante, même si « Ribbed
Music For The Numb Generation » n’a pas connu le succès escompté,
malgré un fan-club solide, notamment en France, où un Internaute a monté un
forum exclusivement consacré aux SOHODOLLS, alors que l’album n’est même
pas distribué dans notre pays. De plus, le groupe s’est offert une première
partie de IAMX, lors de leur concert parisien, ce qui augure des
meilleures choses. C’est bien là tout le mal qu’on leur souhaite… En savoir plus : Le site officiel de SOHODOLLS. Ecouter : La page MySpace de SOHODOLLS. Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip chic et glamour de "Right and Right Again".
La Suède est devenue depuis quelques années un
vivier de jeunes groupes qui mélangent post-punk et électro-pop. Après THE
KNIFE et REVL9N, c’est au tour de SOVIAC de se lancer avec un
premier album assez déconcertant mais
d’une grande fraîcheur.
Découvrir SOVIAC sur MySpace m’a été plus facile que de me procurer leur
album, atrocement mal distribué en dehors de Suède. Pourtant, je ne le regrette
pas, car sans être véritablement plus qu’un premier album, « Hello
Bunny » fait partie de ces disques qu’il est bon de se mettre dans
le casque le matin parce que c’est vivant et que ça réveille ! Entre une techno-disco glacée (« Rightsayer », « Gouse »,
« Mallorca ») et un électro-punk délirant (« I Got The
Ribbah », « Ogashaga »), « Hello
Bunny » s’éparpille néanmoins un peu trop dans des chemins différents, ce qui est
quelque peu regrettable vu qu’en plus, l’album est assez court et que l’on a
peu de temps pour rentrer dans un trip bien défini. On appréciera cependant quelques morceaux assez inclassables comme « Friction », « Saddle
Cattle » ou « Boots ».
Si quelques titres font preuve d’une assez agréable folie, elle a hélas ses
limites, notamment sur le plan mélodique. Le groupe ne peut s’empêcher de
recourir à des refrains très accrocheurs même sur des morceaux déjantés. On se
dit que SOVIAC aurait pu aller plus loin dans le délire, et
que tout cela est finalement bien plus sage que ça en a l’air.
Reste que « Hello Bunny » doit être pris pour ce qu’il
est : un excellent premier album, compilant surtout des premières
compositions, mais dont la spontanéité cache mal un manque de maîtrise tout à fait
compréhensible. SOVIAC a posé les jalons de son univers, il lui reste à
pousser plus avant ses expérimentations pour peaufiner au maximum son style.
Rendez-vous est pris donc pour le deuxième album, et gageons que je n’aurais
que du bien à en dire, que ce soit l’année prochaine ou celle d’après. Mais
n’attendez donc pas les bras croisés que vienne cette héroïque chronique, et courez donc
vous procurer ce premier opus sur Internet. Et prenez-vous y bien à
l’avance : comme vous l’avez peut-être déjà compris, ça n’est vraiment pas
simple !
STOLEN
BABIES – There Be Squabbles Ahead (No Comment/The End Records)
Je
joindrai un petit retardataire à ce Millésime 2007. L’album de STOLEN BABIES
est sorti fin 2006, mais je l’ai découvert à la mi-2007, et le groupe était
encore en train de tourner aux Etats-Unis pour le promouvoir. Donc je me
baserai sur ce fait pour lui obtenir la nécessaire dérogation pour avoir droit
d’être considéré sur ce blog comme un album de 2007.
Les STOLEN BABIES sont, comme on l’aura compris, un groupe américain,
qui évolue entre le néo-métal, le black métal, le death-rock et ce qu’on a
coutume d’appeler le math rock, c’est-à-dire une sorte de hardcore
ultra-technique.
Et c’est cette haute technicité qui fait de STOLEN BABIES un groupe unique
en son genre. En effet, nous évoluons là dans un univers qu’ordinairement je
déteste au plus haut point : un trip pseudo-gothique à l’américaine,
fortement inspiré de Tim Burton, ouvertement adolescent, pour ne pas dire
boutonneux, et assez franchement geignard. Bref, lorsque le hasard a mis cet
album entre mes mains, je ne doutais pas un instant qu’il y aurait matière à
rire.
Je me trompais lourdement : « There Be Squabbles Ahead »
n’est pas seulement un bon album, c’est un authentique chef d’œuvre, un disque
inclassable et qui a stupéfait une bonne partie des vieux briscards, passionnés
de musique mais revenus de tout, qui gravitent dans mon entourage. Et
pourquoi donc ? Pour une foule de raisons que je vais vous exposer pas
plus tard que tout de suite ! :-)
D’abord l’instrumentation : elle est exceptionnelle. Outre le nécessaire
quatuor voix/guitare/basse/batterie, on
a droit à de l’accordéon, du glockenspiel, de la harpe, de la mandoline, du
sitar, du tuba, de la trompette, du violon et de l’euphonium, auxquels il faut
ajouter une impressionnante armada d’instruments de percussion. Et n’allez pas
croire que tout cela est samplé : ces instruments sont joués réellement et
avec talent par les quatre multi-instrumentistes du groupe, Dominique Lenore
Persi, Rani Sharone, Ben Rico et Gil Sharone, qui sont
rejoints pour l’occasion par quatre autres collaborateurs.
Mais un tel orchestre n’a que peu de sens si on ne sait pas jouer ou harmoniser
ses compositions. Là non plus, rien à dire : STOLEN BABIES
utilise ces instruments non seulement avec maîtrise mais avec bon goût et
sobriété. On est loin du lyrisme pompeux et niais que l’on retrouve dans bien
des groupes de métal. Toute cette kyrielle d’instruments s’égaille au gré des
chansons, agrémentant chaque seconde de sonorités ornementales à la fois
discrètes et essentielles, en un chef d’œuvre absolu de production. Mais ce
maniérisme méticuleux n’entame en aucune façon la rage et la violence des
morceaux, qui restent d’une efficacité totale. Tout est optimisé, tout est
préservé, rien n’est sacrifié. Cette simple richesse totale du son est pour
beaucoup dans l’admiration que peut susciter STOLEN BABIES, même si on se sent fort loin de son univers.
Mais le plus riche instrument des STOLEN BABIES, c’est la voix de Dominique
Persi, la délicieuse vocaliste qui commence déjà à être l’objet d’un
sérieux culte aux Etats-Unis. Dominique Persi n’a pas seulement une très
belle voix : elle est capable d’alterner un chant grave et mélodique et un
chant black/death à vous faire dresser les cheveux sur le crâne, et le tout en
jouant imperturbablement de son accordéon. Plusieurs morceaux exploitent ainsi
cette étonnante alternance, avec un effet aussi effrayant que fascinant. Enfin,
les compositions elles-mêmes ne sont évidement pas à négliger : entre
néo-métal et post-punk, les compositions sont à la fois variées et cohérentes,
même lorsque le groupe s’autorise un instrumental en forme de fanfare slave
morbide ( « Swint ? Or Slude ? ») ou s’offre une
ballade presque FM mais poignante et magnifique («Lifeless »).
Bref, non seulement STOLEN BABIES est un groupe tellement talentueux
qu’il peut tout se permettre, mais en plus, justement, il se permet tout, et on
en redemande ! STOLEN BABIES flirte même avec le ska dans « Filistata »
et avec une sorte de java dans « Push Button », mais tout passe
magnifiquement, fondu dans ce gothique à l’américaine, baigné de souvenirs
d’enfance sonores détournés : orgues de barbarie funèbres, musiques de fêtes
foraines rendues effrayantes, sons d’instruments-jouets asservis à des mélodies
macabres. Le tout illustré graphiquement par Crab Scrambly, un
dessinateur visiblement tombé dans la marmite burtonienne dès sa plus tendre
enfance.
Le concept était pourtant douteux, mais le résultat est là : « There
Be Squabbles Ahead » est un véritable chef d’œuvre, capable
d’émouvoir même des mélomanes n’ayant aucun penchant ni pour le métal ni pour
le gothique. Face à tant de talent et tant d’inspiration, on ne tergiverse
plus, on adhère aveuglément, car aucun contre-argument ne peut avoir de prise. Le seul
véritable problème pour STOLEN BABIES sera désormais de faire mieux. Car si
« There Be Squabbles Ahead » n'est qu'un premier album, il place néanmoins la barre extrêmement haut. Avec son prochain opus, STOLEN BABIES
ne pourra que rentrer au panthéon du rock ou s’effondrer complètement. Souhaitons
néanmoins aux Californiens de connaître le succès d’un EVANESCENCE, et
en attendant, je ne saurais trop vous recommander ce qui reste l’un des
meilleurs albums de l’année 2006 – ou 2007, au choix !
Les
hasards de l’ordre alphabétique sont parfois heureux, car comment mieux
conclure ce Millésime 2007 qu’en revenant sur le retour inattendu mais ô
combien délectable de TUXEDOMOON, le plus européen des groupes
américains et l’un des meilleurs souvenirs de mes jeunes années. TUXEDOMOON, c’est avant tout l’histoire d’un malentendu de 30 ans. En
1978, TUXEDOMOON est un groupe post-punk qui enchaîne les concerts, obtient
une réputation d’estime et sort un EP 4 titres dont la diffusion sera
relativement discrète. Mais sur ce EP, le dernier titre se nomme « No
Tears », et c’est un tube post-punk monstrueux, qu’on entend encore
régulièrement dans les soirées gothiques de nos jours.
Sauf que… Durant l’année qui va suivre, TUXEDOMOON va changer
complètement son orientation musicale pour se diriger vers une musique
semi-électronique fortement métissée de jazz contemporain. Il en découlera deux
albums essentiels, « Half-Mute » (1979) et surtout « Desire »
(1981), leur chef d’œuvre à ce jour. Le public new-wave et gothique ne leur
pardonnera jamais ce revirement.
Puis, après quelques autres EP, le violoniste et chanteur BLAINE L. REININGER
quitte le groupe pour mener sa carrière solo. TUXEDOMOON ne s’en
remettra jamais, et après une poignée d’albums assez moyens, le groupe cessera
d’exister en 1987.
Et alors que nul ne s’y attendait, voici que TUXEDOMOON renaît de ses
cendres en 2003, avec BLAINE L. REININGER, dont la carrière s’était
arrêtée en 1990. Au début, cette reformation était seulement pour quelques performances scéniques (dont celle au Centre Georges Pompidou qui restera l’un des meilleurs
concerts de ma vie), puis en moins d’un an, sans l’avoir le moins du monde
annoncé, TUXEDOMOON se fend d’un nouvel album, « Cabin In The
Sky » (2004). Là aussi, une bonne partie des inconsolables des
années 80 vont se jeter dessus, ayant encore « No Tears » ou
l’album « Desire » en tête. Beaucoup furent déçus de
constater qu’en 2004, TUXEDOMOON n’était plus très investi dans la
new-wave, mais l’était encore davantage dans le jazz. Comme quoi, les gens sont assez souvent naïfs. « Cabin In The Sky » fut composé et enregistré à Rome,
et reflétait un peu le chaos et l’éparpillement de cette reformation. Il a
quelques bons moments, mais c’est clairement une simple remise sur les rails.
Il fallait voir comment ça allait évoluer par la suite. Et bien, bonne nouvelle ! Ca a
très bien évolué !
Il faut bien entendu passer deux obstacles pour arriver à écouter cet album.
D’abord, faire abstraction de l’impression moyenne, voire mauvaise, laissée par le précédent opus. Ensuite, faire abstraction de la pochette absolument
hideuse de cet album. Certes, celle de « Cabin In The Sky »
était déjà peu glorieuse mais elle avait le mérite d’être minimale. « Vapour
Trails » pourrait vraiment concourir à l’élection de la pochette
la plus moche de toute l’histoire du disque. A noter que le font gris est en
fait une photo du ciel d’Athènes mais prise à l’envers, à la tombée du jour. On
voit l’Acropole et les édifices environnants tout en haut, et donc à l’envers.
Quel étrange concept !
Mais venons-en à la musique de « Vapour Trails » !
L’album en lui-même est brillant, très différent du précédent. Enregistré et
composé à Athènes, il ne reflète pas réellement l’ambiance de la Grèce
(contrairement à « Cabin In The Sky » qui incorporait
quelques éléments italiens ou bruits de la ville), mais se révèle un album
plutôt expérimental, majoritairement instrumental, et nettement plus travaillé
et peaufiné que son prédécesseur. La musique y prend une intensité
particulière, la basse y est très lourde et la clarinette éthérée. De la ville
antique, TUXEDOMOON a su saisir le poids de l’histoire et le caractère
presque éternel. Il y a dans cet album un parfum d’infini, une douceur
intemporelle que la grande importance des cuivres - nettement plus discrets
dans « Cabin In The Sky » - rend persistante tout au
long de l’album. Et pourtant, quelle variété de formes : Jazz éthéré et
hispanisant dans « Muchos Colores », rock semi-industriel dans
« Still Small Voice », expérimentations électroniques dans « Dark
Temple », chœur presque mystique dans « Epso Meth Lama »,
auxquels il faut joindre l’instrumental protéiforme « Kubrick » et les
titres « Big Olive » et « Dizzy », qui
sonnent comme de troublantes réminiscences d’ « Half-Mute ».
Une mention particulière sera faite sur le chant de BLAINE L. REININGER,
qui dégage une beauté et une émotion rarement atteintes auparavant.
Avec « Vapour Trails », TUXEDOMOON signe certainement
son meilleur album depuis « Desire », un véritable chef
d’œuvre d’électro-jazz expérimental et intemporel, une musique extrapolative et
méditative, aussi émotionnelle qu’intelligente, et qui marque les 30 ans de
carrière d’un groupe qui est indéniablement au mieux de sa forme. « Vapour
Trails » a été un des disques que j’ai le plus écouté en 2007 et
2008. Je ne peux que vous souhaiter le même bonheur.
A noter que la sortie de cet album a été accompagnée d’un coffret 3CD + 1 DVD, sobrement nommé « 7707tm :
30th Anniversary Box », et qui propose une compilation de titres
inédits, un album live de 2007, l’album « Vapour Trails » et
un DVD sur lequel on trouvera le moyen-métrage « Ghost Sonata »,
réalisé en 1982, ainsi que différents vidéo-clips de toute la carrière de TUXEDOMOON.
On peut se procurer ce coffret à un prix très intéressant sur Amazon.
Et sinon, sachez, pour finir, que BLAINE L. REININGER a également sorti
un album solo en 2007, « Glossolalia », composé d’expérimentations
personnelles et de chutes de studio de « Vapour Trails », et
qui s’avère assez chaotique et franchement dispensable.
En savoir plus : Le site officiel de TUXEDOMOON. Ecouter : La page MySpace de TUXEDOMOON. Dorian Wybot vous invite à regarder :Le clip hallucinant et délirant de "Jinx" (1981), extrait du meilleur album de TUXEDOMOON, "Desire". Le groupe ne faisant plus de clips, je n'ai hélas pas trouvé d'extraits live actuels sur le Net avec un son correct.
. .
Bonne écoute à vous tous et bonne découverte ! Merci également de ne pas télécharger gratuitement les oeuvres de ces artistes : mieux vaut réserver le vol à ceux qui volent le talent des autres.
NB : La photo ouvrant ce Millésime, ainsi que le dessin qui le clôt sont tous deux l'oeuvre de la jeune artiste Merewen, et demeurent sa propriété intellectuelle. Vous pourrez retrouver ces oeuvres parmi beaucoup d'autres sur sa page Merewen sur DeviantArt et vous pourrez également lire ses expérimentations littéraires sur son blog Exutoire des Anges. Merci à elle de me laisser ainsi piller son talent une fois par an.
Comment ne pas avoir envie de vomir en entendant Nicolas Sarkozy éructer (car
nous sommes vraiment plus proches d'un déglutissement primal que d'une phrase
articulée) qu'il faut "tourner la page de Mai 68" ? Comment ne pas
sentir son estomac se nouer à l'écoute de ce fatras de plaidoyers moralisateurs
et réactionnaires, professé par un olibrius donneur de leçons dont l'infidélité conjugale et les
traîtrises diverses ne sont pourtant plus à prouver ?
Outre la
sottise passéiste de ces propos purement démagogiques, ce qui donne véritablement la nausée, c'est l'outrecuidance
même de ce magouilleur corrompu jusqu'à l'os qui se présente en Croisé de la
morale en perdition.
Mai 68 fait
partie de notre patrimoine culturel et politique. Cela reste assurément comme
l'une des révolutions les plus salutaires de toute l'histoire de l'humanité.
D'une part, parce qu'elle n'a pas dégénéré dans un bain de sang, d'autre part parce
qu'elle a changé véritablement nos vies, bien plus que la politique - et on peut le
regretter - mais aussi parce qu'elle n'a débouché sur aucun gouvernement totalitaire.
Sous le nom "morale", bien des orateurs et des politiciens ont rangé
une série de lois tacites sur la bienséance et la soumission à l'autorité,
qu'elle soit divine ou étatique. La morale est censée incarner des valeurs
humaines et des vertus irréprochables, qui imposent une hiérarchisation de la
société selon l'adhésion de chacun à ces valeurs et ces vertus. Là où le ver
obstinément se glisse dans le fruit, c'est que cette morale perd rapidement de sa
signification et ne devient, pour tous ceux qui y adhèrent, qu'un symbole
clanique, une bannière fédératrice, bref, une chapelle défendant son patrimoine
et, fatalement, dénigrant, détestant et pourchassant tous ceux qui ne s'y
retrouvent pas.
Car même si cette idée choque encore beaucoup, la morale est un
concept propre aux sociétés barbares et primitives, qui n'imposent leur
structure collective qu'au moyen d'une codification précise de rites et
d'interdits, qui perdent peu à peu leur signification propre pour ne plus
devenir que des balises permettant de reconnaître le troupeau aveugle parmi la
masse.
C'est parce
que la corruption du système moraliste était arrivée à son comble que la jeune
génération de
Mai 68 s'est soulevée contre cet ordre hypocrite et dévoyé pour
imaginer un nouveau monde, plus moderne, plus juste et plus humain, tout simplement.
Néanmoins, Mai 68 ne fut rien de plus qu'un mouvement spontané, peu
constructif, peu pertinent, mais ce manque de pertinence était aussi dû au fait qu'il fallait rejeter des institutions
qui, elles, se gargarisaient de leur constructivité et de leur pertinence.
"L'imagination au pouvoir", "Jouissez sans entraves", "Sous
les pavés, la plage !", "Faites la révolution en vous-mêmes"…
Pour aussi naïfs qu'ils puissent paraître aujourd'hui, ces slogans exprimaient
fort bien l'urgence de vivre dans un monde nouveau et plus créatif. Une utopie,
certes, mais comment accoucher d'une monde nouveau, avec des valeurs nouvelles,
sans passer par l'utopie ?
Pourtant,
c'est moins Mai 68 que les années qui suivirent qui ont vu la France changer,
en finir avec la morale et les idées puritaines. La mort de De Gaulle, celle
plus sordide de Pompidou et le fiasco Giscard ont conforté une jeunesse égarée
dans le fait que la politique de leur pays était en fin de règne. L'arrivée de
Mitterrand au pouvoir fut une libération pour toute la France, même si
finalement ses deux septennats furent décevants sur bien des points.
Dans les
années 70 et 80, et je m'en souviens hélas peu mais je garde néanmoins quelques souvenirs
vivaces, la culture, LES cultures, étaient dignement représentées dans tous les
médias. Aujourd'hui, c'est la course absolue à la connerie, au vidage de tête
et au degré zéro de personnalité.
Nous sommes aujourd'hui en 2007, et malgré les immenses projets technologiques
accomplis ces dix dernières années, l'immense majorité des Français est
intellectuellement, culturellement et politiquement largement inférieure à ce
qu'elle était il y a seulement vingt ans. Les années Chirac ont marqué la
régression culturelle et sociologique de la France à un niveau tellement
catastrophique que peu de gens osent véritablement aborder le sujet. Comment
a-t-on pu tomber aussi bas ?
Les idées
d'un personnage comme Sarkozy ont ceci de commun avec la religion (outre la
conviction profonde et stupide de leurs assujettis) qu'elles ne s'épanouissent
réellement que dans un environnement de profonde ignorance. Or, aujourd'hui, la
bêtise atteint des niveaux records chez nos concitoyens. La stupidité émane du vide,
et ce vide est soigneusement entretenu par tous les dispensateurs
d'informations. Bien des gens aujourd'hui ne peuvent se targuer d'autres
références que des séries télé, des chanteurs, des logiciels PC ou des grilles de sudoku.
Petite parenthèse : savez-vous pourquoi le sudoku rencontre un tel succès ces dernières
années ? Parce qu'il offre le même exercice intellectuel que des mots croisés, mais
sans nécessiter de bagage culturel. Car les mots croisés, ça demande un minimum
de connaissances en vocabulaire. C'est déjà trop pour pas mal de gens. Tandis
que les chiffres de 1 à 9 à assembler en puzzle, ça va, ça n'est pas trop
contraignant pour la mémoire… Ceci pour
dire que le manque de culture entraîne un manque de références et, fatalement,
un manque de confiance en soi et en les autres (puisque personne ne supporte
plus l'idée qu'il y ait plus intelligent que soi-même, tout en ne faisant rien non plus pour évoluer intellectuellement). De ce fait, sans pour
autant se passionner pour les exploits militaires ou pour les répressions sauvages,
beaucoup de gens ont envie, comme me le disait récemment une certaine "Cruella", dans les commentaires
du précédent sujet, de se faire "botter
le cul" ou, à défaut d'être pris en charge et parqués à l'endroit le plus
approprié. Reste que cet infantilisme gâteux est une véritable aubaine pour
tous les activistes d'extrême droite. C'est tellement plus facile d'écraser un
peuple lorsqu'il se sent une merde au point de trouver salutaire son écrasement…
Voilà ce
qu'est devenue la France, à au moins 53,1% de sa totalité : Une Terre de
Lebensborn, formée de gens qu'on a formés à penser peu mais comme il faut, à qui l'on a appris à jongler
entre un égoïsme nombriliste et un complexe d'infériorité maladif, à ne vivre que pour eux-mêmes, et à haïr les faibles pour pouvoir enfin se croire forts. Un clonage
culturel et intellectuel qui vise à balayer tout respect de l'individu et de
son droit à la différence et à la marginalité. Une armée de "braves
gens" et d'"honnêtes gens", qui réécouteront "La Mauvaise
Réputation" de Brassens sans jamais s'y reconnaître.
Mai 68 est
le symbole de la révolte de l'individu contre la société. "Faites la
révolution en vous-mêmes",
c'est pour moi le plus beau slogan jamais
imaginé, car il invite chaque individu à se réaliser, à s'épanouir,
indépendamment de la masse et des pouvoirs en place. Il dénonce aussi ces
conditionnements que l'on ne cesse de nous inculquer depuis la petite enfance
pour nous rendre plus malléables, plus formatables et plus soumis. Enfin, il nous invite tous à nous prendre en mains, à nous construire nous-mêmes sans déléguer ce privilège à aucun directeur de conscience.
Nous serons
un peuple heureux lorsque nous saurons être des individus heureux. Le bien-être,
à défaut du bonheur absolu, non seulement ça s'apprend, mais ça s'acquiert. Ca
demande d'arrêter de passer sa vie à surfer entre un boulot à la con, des
histoires de cul à la con et des divertissements à la con. Il faut se servir de
son cerveau, il faut chercher un sens, une cohérence de soi, ailleurs que dans
des réponses prédécoupées et faussement apaisantes. Il faut lire beaucoup,
s'interroger souvent, quêter perpétuellement la vérité, même si elle ne nous
est pas agréable, SURTOUT si elle ne nous est pas agréable. Il ne s'agit pas de
masochisme, mais d'arrêter de penser de façon manichéenne. Le bien et le mal
sont des notions humaines qui reflètent généralement les plus égoïstes de nos
intérêts. Rien de tout cela n'existe dans la nature. Cessons une bonne fois
pour toute d'être subjectifs. Devenons objectifs, au maximum, sans morale pour
nous programmer, sans religion pour nous soumettre, sans un Sarkozy pour nous
pousser à la haine de tout ce qui ne nous ressemble pas.
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