Deuxième volet de la tétralogie du "Monde Réel", assurément la plus grande réussite de Louis Aragon (1897-1982), "Les Beaux Quartiers" (1936) fait suite à "Les Cloches de Bâle" (1934), déjà traité sur ce blog en avril dernier.
"Faire suite" est une expression toute relative, puisque le roman ne continue pas là où s'était arrêté son prédécesseur. Les personnages changent, et seul l'industriel Joseph Quesnel, intervenant mineur dans "Les Cloches de Bâle", se retrouve dans ce second tome.
L'édition Folio débute par une longue préface d'Aragon lui-même, qui explique, comme il a souvent l'habitude de le faire, la gestation de son récit en long, en large et en travers. Cette préface, qui atteint tout de même les 50 pages, est très instructive, mais du fait qu'elle révèle bien des éléments du récit, en tuant d'office le suspense, je ne vous recommande pas de la parcourir avant d'avoir lu le roman. Très logiquement, je reparlerai plus bas de cette préface, après avoir rédigé un résumé du livre, que vous êtes libre de sauter, si vous souhaitez le découvrir par vous-même.
A noter cependant que "Les Beaux Quartiers" est un roman qu'on pourrait qualifier, encore plus que son prédécesseur, de "post-naturaliste", en ce sens que l'on y retrouve la construction rigoureuse (bien que parfois aléatoire, j'y reviendrai), le sens du détail pointilleux, la démonstration implacable et une sorte de mécanique de l'échec qui renvoient immanquablement à l'oeuvre d'Emile Zola.
"Les Beaux Quartiers" est divisé en trois parties, dont les deux premières définissent le lieu géographique de l'action.
La première partie, et la plus longue, "Serianne" nous plonge en 1913, soit l'année suivante de l'action dans "Les Cloches de Bâle". Nous assistons d'entrée aux intrigues d'une ville de province imaginaire, située dans le sud de la France. Là aussi, Sérianne nous ramène à Zola, et à son "Plassans", sa ville imaginaire fortement inspirée d'Aix-en-Provence, la propre ville natale du père du naturalisme.
Sérianne est une petite ville typique, dont l'auteur commence à nous décrire les personnalités locales avant d'aborder le sujet brûlant qui permet, à dates régulières, de sortir ses habitants de l'apathie rurale dans laquelle il vivent : les élections municipales.
Le maire de Sérianne se nomme Philippe Barbentane, et officie également comme médecin de la ville. Sous une étiquette conservatrice, Barbentane est déjà élu depuis plusieurs années lorsque débute ce récit. Le Docteur Barbentane est décrit comme un bourgeois athée, manipulateur, sans grand scrupule, bien décidé à garder sa place coûte que coûte. Il est (mal) marié avec Esther, une femme dévote, hystérique et quelque peu dérangée, dont il a eu deux enfants : Edmond, l'aîné, personnalité affirmée proche de son père, et Armand, le cadet, petit enfant frêle et sensible.
Du fait que Mr et Mme Barbentane sont à coûteaux tirés et vivent dans une haine de l'autre, tranquille et résignée, leurs deux enfants vont choisir leur "camp". Edmond, enfant ambitieux, sera très proche de son père. Armand, prenant en détestation son père et son frère, va devenir le poussin soigneusement chéri de sa mère.
C'est d'Armand d'abord qu'il sera question. Passant toutes ses jeunes années auprès de
sa mère, celle-ci transmet à Armand sa foi religieuse et le pousse, très jeune, à prier et à dire le benedicite en cachette, puisque le Docteur Barbentane interdit ces pratiques à la maison. Très rapidement, et par amour de sa mère, Armand devient vite un petit crapaud de bénitier, dont le puritanisme forcené lui vaut d'être la risée de ses camarades de classe. Mme Barbentane, ravie du chemin suivi par son fils, le pousse à devenir prêtre. Celui-ci suit donc avec opiniâtreté le cathéchisme et s'offre même de longues discussions avec le curé de la paroisse, ébaubi devant une si profonde vocation.
Mais l'adolescence succède à l'enfance, et Armand en découvre tous les tourments au travers d'une affirmation de soi quasi-mégalomane : la certitude d'être un jour un saint, qui lui vaut les remontrances de son abbé. L'homme d'église le met en garde contre le pêché d'orgueil, mais Armand ne l'écoute que d'une oreille.
Armand a aussi des rêves et des lubies peu en accord avec les dogmes de l'Eglise, un sentiment d'injustice profonde face aux différences de classes sociales (qui, à l'époque, n'était pas dénoncées par le clergé) et enfin des troubles et des émois envers quelques jeunes filles de bonne famille, qui se refusent à le regarder autrement que comme un curé en puissance.
Armand s'écarte progressivement de sa vocation ecclésiastique. Cherchant sa voie, il s'abandonne à ses rêveries adolescentes. Il veut devenir acteur, s'imagine un don qui lui ouvrira une prestigieuse carrière. En même temps, la vie d'un saltimbanque ne lui suffit pas, et il tente aussi de s'investir politiquement. Par le biais de son ami Pierre, dont il envie secrètement la romance passionnée qu'il vit avec Angélique, une jeune servante du voisinage, Armand entre au sein de "Pro Patria", un groupuscule de jeunes coqs patriotes, anti-républicains et vaguement nostalgiques du boulangisme. Armand s'y fait des amis, mais ne s'épanouit pas au milieu de ces garçons désoeuvrés qui caressent des pensées viriles et violentes. Au cours d'une manifestation antimilitariste organisée par des ouvriers, les membres de "Pro Patria" tuent un terrassier. Ce crime inutile et impuni choque profondément Armand, qui prend de la distance avec "Pro Patria" et finit par jeter son insigne de membre par la fenêtre d'un train. Déçu des amitiés viriles et sauvages des garçons, il tente de courtiser quelques jeunes filles : d'abord Jacqueline, dont on lui a rapporté qu'elle aurait rougi en le voyant un jour à l'église, et sur laquelle il se fait tout un film qui, bien entendu, ne débouchera sur rien. Puis, ce sera Suzanne, mondaine et superficielle. Elle écoeure rapidement Armand, d'une part par son esprit conservateur cynique, mais aussi parce qu'elle ne se laisse pas vraiment toucher et ne jure que par le mariage.
Finalement, c'est auprès d'Avril, le forgeron du village, qu'Armand trouve quelque réelle amitié. L'homme est simple, sans grande instruction, mais il a connu les colonies et sait faire rêver le jeune adolescent avec des récits de voyages probablement très romancés. A longueur de journées, Avril raconte à Armand les paysages sublimes, les villes exotiques, les femmes sensuelles et faciles, la vie de nababs que vivent les colons français, et l'envie chaque jour plus forte qu'il a lui-même d'y retourner. Un jour, Armand trouve la forge fermée. Avril est reparti dans son paradis tropical, emmenant avec lui les rêves d'Armand.
Faute de pouvoir aller lui-même dans ces terres coloniales, Armand poursuit ses études à un lycée privé d'Aix-en-Provence, tandis que des élections municipales se préparent sur Sérianne. Armand achète à Aix des journaux interdits de vente à Sérianne par son père, des quotidiens socialistes ou syndicalistes qu'il dévore avec passion. Convaincu que le socialisme est l'avenir du monde, il rentre à Sérianne et rencontre le candidat socialiste opposé à son père. Maurice Vinet, candidat pour la forme et conscient que Sérianne est imprenable, accueille avec distance cette candidature enthousiaste, dont il sent qu'elle peut lui valoir plus d'ennuis qu'autre chose. Il oriente néanmoins Armand vers un militantisme de fond et tente de lui faire comprendre qu'il n'y a rien à espérer. Ce défaitisme blesse profondément Armand, mais le jeune homme s'incline et se fait discret. Néanmoins, cet engagement politique lui vaut un regain d'attention de la part des personnalités de la ville, fort amusées et très intriguées par cet ancien futur curé devenu socialiste et qui ose braver aussi impudemment son père. Cette renommée moqueuse lui vaut tout de même de finir entre les bras de Thérèse Respellière, une femme adultère sur laquelle la moitié de la ville est déjà passée, qui va le dépuceler tant bien que mal, non sans salir la naïveté amoureuse du jeune homme par son cynisme condescendant de catin assumée.
Petit à petit, on arrive au jour des élections qui, à Sérianne, est jour de fête. Après la victoire écrasante du Dr Barbentane, qui laisse un goût amer dans la bouche d'Armand, la fête organisée au soir du scrutin va être doublement endeuillée. D'abord par le suicide d'Angélique, la compagne de Pierre, l'ami d'Armand. Engrossée et répudiée par son employeur, dont elle était aussi la maîtresse, puis quittée par Pierre qui cache mal derrière une déception romantique de façade une envie de ne pas voir sa réputation ternie par cette histoire, Angélique a préféré le suicide au déshonneur. L'attitude de Pierre, qui fut longtemps un modèle d'amoureux épanoui et sincère pour Armand, plonge notre héros dans un écoeurement total que viendra parachever le meurtre brutal du mari de Thérèse Raspellière par un amant éconduit de celle-ci. Le mari trompé s'écroule mort aux pieds d'Armand. C'est sur cette image que se termine la première partie du roman.
La deuxième partie, "Paris", rompt brutalement avec la première, en nous transportant dans la capitale où Edmond est monté faire ses études de médecine. Edmond loge dans une chambre d'hôtel payée partiellement par son père.
Louis Aragon profite de ce chapitre pour nous dépeindre un Paris oublié, celui des étudiants du début du XXème siècle, au temps d'avant 1968 où le Quartier Latin était déjà le rendez-vous de tous les universitaires, studieux le jour, décadents le soir. Edmond n'échappe pas à cette langueur mélancolique qui l'éloigne peu à peu de la vocation carriériste vers laquelle le pousse son père. Ce père qui vient sur Paris ponctuellement, histoire de voir Edmond et essayer de l'intéresser quelque peu à la politique. Edmond fait tout pour l'éviter, échapper à la honte d'apparaître dans un restaurant aux côtés de ce géniteur faussement gaillard, parlant fort et avec un accent méridional qui trahit ses racines rurales.
Nous assistons également à l'intervention de personnages secondaires. Je laisse au soin du lecteur éventuel du roman d'en découvrir les autres protagonistes. Qu'il suffise de savoir qu'ils s'échelonnent de haut en bas des classes sociales, et évoluent chacun dans des intrigues différentes, cernant sans y toucher de leurs manipulations vénéneuses un Edmond enivré par le spleen de Paris.
Décrit dans "Sérianne" comme un garçon distant et sûr de lui, Edmond apparaît à présent comme un adolescent fragile, qui cache derrière une façade assurée un vide existentiel qui l'éloigne chaque jour davantage de sa faculté de médecine. Excédé par son père, mais aussi par un vieux camarade de Sérianne monté sur Paris et croisé par hasard, Edmond se sent détestablement lié à cette ville natale dans laquelle il n'imagine déjà plus revenir. Ses économies partent dans des cigarettes coûteuses, dans des parfums aux relents de fougères et dans des smokings, achetés au cas où la fortune descendrait soudain sur lui.
Il traîne dans quelques billards et bowlings où il fait bon d'être vu, mais n'est remarqué par personne. Il sympathise néanmoins avec un de ses enseignants, le professeur Beurdeley, dont on ne saura pas grand chose, sinon qu'il a une femme qu'il délaisse volontiers. De ce fait, il finit par demander à Edmond d'accompagner sa femme au théâtre, dont elle est friande, et qu'il ne goûte point lui-même.
Au-delà de toute idée gaillarde, Edmond voit surtout dans cette opportunité celle de pénétrer dans le Paris mondain des gens de pouvoir. Il se fait beau et accompagne Mme Beurdeley, une femme élégante mais déjà un peu fânée, assister à "Alice", une pièce républicaine naïve, jouée par une actrice alors très en vogue en ce début du siècle, Réjane. La soirée se déroule sans heurts, mais Edmond prend tout de même brutalement conscience qu'il n'est personne, et que nul ne le regarde, pas même Mme Beurdeley.
Autre scène éprouvante, quelques jours plus tard : l'arrivée soudaine du Docteur Barbentane, excité par le bras de fer qui se joue entre Millerand et Poincaré. Il invite Edmond à terminer rapidement ses études, et à revenir à Sérianne exercer la double profession de médecin et de futur candidat politique, prêt à prendre la relève de son père. Edmond refuse de quitter Paris, et annonce au Docteur Barbentane son intention d'y exercer au sein des hôpitaux municipaux. Celui-ci est bien évidemment furieux, mais relativise en se disant qu'Edmond est suffisamment finaud pour se faire une place à Paris.
Parallèlement, une autre rupture se joue à Sérianne, où Armand annonce à sa mère, au détour d'une discussion sur son avenir, sa volonté d'être acteur de théâtre et de ne jamais être prêtre. Celle-ci est soudain prise d'une crise d'épilepsie et s'écroule à terre la bave aux lèvres, en hurlant comme un animal, imposant à son fils la folie ultime de sa dévotion possédée.
Il n'est pas inutile de préciser qu'en ce temps là, croyance religieuse et arts de la comédie
théâtrale ne faisaient pas bon ménage. Le théâtre était considéré, sans doute aussi par la faute de quelques cabotins légendaires tels Mounet-Sully, comme un art perverti, baignant dans le stupre. En effet, les acteurs de théâtre jouissaient d'une renommée assez comparable à celle des acteurs de cinéma d'aujourd'hui, grâce à de nombreuses tournées dans les grandes villes de province. Et si les rails de coke n'étaient pas encore à l'ordre du jour, les comédiens étaient connus pour boire beaucoup et enchaîner les coucheries avec les admirateurs/trices. Ajoutons à cela que les tragédies grecques de Sophocle ou Euripide, qui ne s'embarrassent pas de principes moraux, constituaient le gros des prestations de ces artistes, et l'on comprendra mieux, à la lueur de ce rappel historique, tout ce qu'impliquait, auprès d'une femme simplette et dévote comme Esther Barbentane, le choix de son fils de se détourner de Dieu pour aller vers Shakespeare.
Armand doit affronter la haine et la rancoeur de sa mère qui, ironie ultime, en vient même à appeler au secours son mari, tant de fois honni par elle-même, pour remettre le petit dernier dans le droit chemin. Le Docteur Barbentane, agréablement surpris par le sursaut d'intelligence de son cadet mais voulant jouer correctement son rôle de chef de famille, dispense Armand du séminaire mais l'oblige à poursuivre ses études, car le métier d'artiste, ça n'est pas du sérieux. Armand feint d'accepter, histoire de ne pas dramatiser la situation. Mais déjà, les études lui pèsent.
Retournant à Aix, il démarre une liaison avec Yvonne, la laveuse de vaisselle de son lycée, jeune fille rustre aux mains noueuses mais qui va lui apprendre les subtilités premières de l'amour. Malheureusement, cette relation ne sera pas discrète, et après avoir rossé durement un camarade de classe qui l'avait traité de "Baiseur de bonniche", Armand est convoqué par le Proviseur et renvoyé de son lycée. Saisi d'une sorte de frénésie, il achète un journal socialiste à Aix et rentre chez son père pour annoncer son renvoi, le sourire aux lèvres et le canard scandaleux sous le bras. Alors que le Docteur Barbentane tempête et que Mme Barbentane égrène son chapelet en pleurant dans la pièce voisine, Armand multiplie les provocations, refuse d'être inscrit dans un autre lycée, et persiste dans sa vocation théâtrale. Il y gagne une gifle magistrale de son père. L'insultant de manière irréparable, Armand s'enfuit de la maison familiale, avec quelques sous en poche et sans nulle part où aller.
De son côté, Edmond poursuit son adaptation enthousiaste aux moeurs parisiennes. Un ami lui fait découvrir les courses à Longchamp, à l'époque divertissement favori de l'élite. Ayant perdu tout son argent sur un tuyau malencontreux, Jacques, l'ami d'Edmond, l'invite dans un des restaurants les plus chics du Paris des années folles : La Cascade. Jacques y connaît du monde, et présente même à Edmond un prestigieux ami, venu là dîner avec sa maîtresse : l'industriel Joseph Quesnel.
Au vieil homme, Edmond accorde peu d'attention, d'autant plus qu'il dit connaître le Docteur Barbentane et qu'Edmond souhaiterait, lui, ne plus porter ce nom. Mais il ressent un brutal coup de foudre pour sa compagne, une jeune "garçonne" blonde nommée Carlotta Beneduce. Il comprend rapidement qu'elle est une aventurière, ouvertement entretenue par Joseph Quesnel. Partagé entre le dégoût et une vive attirance, il se sent intérieurement bouleversé par cette femme, malgré le fait qu'il n'imagine pas la revoir.
Troublé jusqu'à en paraître suspect, Edmond, en manque de présence féminine, multiplie les sorties dans le Paris nocturne avec Mme Beurdeley, qui s'attache fatalement à ce garçon si disponible. Mais à peine Edmond est-il devenu son amant, qu'il reçoit chez lui une lettre de Carlotta, l'invitant à venir la voir.
Edmond entame donc une relation avec Carlotta, vit avec elle sa première histoire d'amour, tout en maintenant "diplomatiquement" une liaison adultère distante avec Mme Beurdeley. Ce qui ne pose pas réellement de problèmes, étant donné que Carlotta continue d'être officiellement la "bonne amie" de Joseph Quesnel.
Un soir qu'Edmond attend d'être rejoint par Carlotta, il reçoit la visite d'Armand, monté sur Paris avec les derniers sous qu'il lui reste.
Edmond, agacé de se trouver avec son frère, qu'il juge aussi "plouc" que le reste de sa famille, lui paye un verre à la terrasse d'un petit café où il ne connaît personne et écoute indifféramment la confession terrible de son jeune frère, tout en songeant à Carlotta, le sourire aux lèvres. Puis, promettant une aide ultérieure à laquelle il ne songe pas vraiment, Edmond se débarrasse rapidement de son frère en prétextant un rendez-vous.
Armand n'a pas osé dire qu'il n'était descendu à aucun hôtel, n'ayant pas les moyens de se payer une chambre, et il passe donc sa nuit à errer dans la capitale. Le Paris qu'il découvre est loin d'être le même que celui qui fait tant rêver Edmond. C'est la ville froide, luxueuse, où on le regarde de travers, où il sent qu'il dépare, qu'il est loin, très loin de ce faste de plumes et de lumières qui fait vibrer la capitale. Il délaisse le Quartier Latin et remonte vers le nord. Il finit par arriver à la Butte Montmartre, haut lieu du prolétariat parisien d'alors, où il assiste à une célébration de la Commune par le Parti Socialiste, mené par un Jean Jaurès alors au sommet de sa gloire. Entouré par des vieux Communards, Armand découvre ce pan de l'histoire jusque là ignoré qui répond si intensément à ses propres tendances politiques.
Le lendemain, le garçon d'hôtel annonce à Edmond simultanément la visite d'une dame et l'arrivée de son frère. Aussitôt habillé, Edmond descend voir son frère, qui n'a pas dormi de la nuit, lui donne de quoi manger pour la journée et le fait décamper vite fait. Puis il se prépare à recevoir Carlotta.
Mais ça n'est pas Carlotta qui se présente à lui. C'est Mme Beurdeley, qui arrive sans prévenir, nantie d'une grosse valise. Elle vient de quitter son mari, et a rassemblé ses quelques biens, et tous ses bijoux et vient s'installer dans la chambre d'Edmond. Celui-ci est à la fois choqué et éberlué, doublement tenté de la virer à coups de pieds et de s'emparer de ses précieux bijoux, dont la revente lui permettrait peut-être de "racheter" Carlotta à Joseph Quesnel. Edmond se sent plein de mépris pour cette femme pleurnicharde, se consumant d'un amour de gamine ratée, et si éloignée d'une Carlotta qui tient dans sa main l'un des hommes les plus puissants de Paris. Finalement, il abandonne son macabre projet, apprend brutalement à Mme Beurdeley qu'il a une autre liaison qu'il place bien au-dessus de la sienne, et lui ordonne de partir et de ne plus jamais revenir. Celle-ci s'enfuit en larmes, trainant derrière elle sa lourde valise.
Armand, détroussé naïvement par une prostituée peu scrupuleuse, revient demander de l'aide à son frère. Celui-ci transmet à son cadet un télégramme envoyé par le Docteur Barbentane la veille, pardonnant les méfaits d'Armand et l'enjoignant à revenir à Sérianne. Edmond croit se débarrasser facilement de son frère, mais Armand refuse de rentrer et prétend trouver un travail sur Paris. Son frère ricane. Armand ne sait rien faire, cela se voit, et Edmond ne lui cache pas que personne ne l'embauchera. Armand, blessé et arrogant, ordonne à son frère de l'aider au moins pour cette journée et lui dit qu'après cela, il ne voudra plus le revoir. Devant le sourire toujours amusé de l'aîné, Armand traite Edmond de canaille. Son frère le gifle. Armand lui saute dessus. Les deux garçons se battent violemment, et finalement Edmond, plus fort physiquement, prend le dessus, assomme à demi son frère et le jette hors de la chambre en lui disant d'aller crever ailleurs. Il lui dit néanmoins que ses parents ont envoyé de l'argent et qu'il pourra le toucher à la réception de l'hôtel d'ici quelques jours. Après s'être partagé entre son orgueil et son instinct de survie, Armand finit par aller chercher cet argent, avec amertume et cynisme.
La troisième partie du roman, la plus courte aussi, "Passage-Club", va prendre une
tournure plus policière. Le "Passage-Club" est en fait un tripot du quartier de l'Opéra, où Carlotta va emmener obstinément Edmond. Ce dernier apprend par les journaux l'assassinat de Mme Beurdeley, retrouvée coupée en morceaux dans le Canal Saint-Martin et dépossédée de ses bijoux, nouvelle qui laissera Edmond intrigué mais impassible. Il faut dire qu'il a bien d'autres soucis : il s'est découvert le démon du jeu à force de traîner au "Passage-Club" et ses finances, bien qu'épaulées par Carlotta, commencent à virer au rouge. C'est sans doute cette urgence qui va lui faire commettre une erreur terrible. Un des clients du "Passage-Club", Mr Alexandre, est un recéleur peu regardant sur l'origine de sa marchandise. Edmond le surprend un soir achetant à un inconnu des bijoux qu'il reconnaît comme étant ceux de Mme Beurdeley. Il commence alors à faire chanter Mr Alexandre, le menaçant de tout dire à la police, et lui extorque régulièrement des sommes qu'il s'empresse d'aller perdre sur le tapis vert. Malheureusement pour lui, Mr Alexandre a dans ses relations un individu particulièrement peu recommandable, l'inspecteur Colombin, flic véreux, sado-masochiste pervers et magouilleur sans scrupules.
Celui-ci a tôt fait de mener sa petite enquête, et de retrouver des preuves indéniables de la liaison entre Edmond et Mme Beurdeley. Colombin s'invite donc chez Edmond et le fait chanter à son tour : ou bien il rend à Mr Alexandre les sommes qu'il lui a prises, ou bien lui, Colombin, fait arrêter Edmond comme assassin présumé de Mme Beurdeley, ce qui revient à l'envoyer ni plus ni moins qu'à la guillotine.
Pris à son propre piège, Edmond se résigne et accepte le marché de Colombin, bien qu'il ne sache pas vraiment où trouver l'argent demandé. Colombin, lui, va trouver Carlotta et la fait elle aussi chanter, lui faisant croire qu'Edmond est réellement l'assassin de Mme Beurdeley et la menaçant de le dénoncer si elle ne se soumet pas à ses jeux sexuels. Putain affirmée mais amoureuse, Carlotta lui cède, pensant qu'il se contentera d'une nuit. Mais Colombin veut en faire sa soumise régulière.
Carlotta réfléchit alors au moyen de sortir de cette ornière. Elle n'en trouve qu'un seul : demander l'aide de Joseph Quesnel. Ce qui revient aussi à lui avouer sa liaison avec Edmond. Le vieil homme peut fort mal le prendre, et oeuvrer de pair avec Colombin pour les envoyer tous deux à la potence. Mais Edmond et elle sentent qu'ils n'ont pas d'autre choix.
C'est pourtant un hasard assez grand-guignolesque qui va débarrasser les deux jeunes gens de l'encombrant inspecteur Colombin. Obsédé sexuel notoire, il a obtenu de force des faveurs d'à peu près toutes les femmes du "Passage-Club", dont une employée psychologiquement fragile fiancée à l'un des croupiers. Cette employée ayant fini par basculer dans la folie, le croupier se présente donc chez l'inspecteur Colombin et va l'assassiner de ses mains, le réduisant proprement en charpie, au cours d'un chapitre atroce aux détails sanguinolents extrêmes. On peut s'étonner d'une telle débauche de violence et d'horreur chez Aragon, qui se complait à décrire les entrailles déchirées, les yeux crevés, le pénis arraché de l'inspecteur avec un ton à la fois clinique et ironique. Disons-le clairement, cette scène de meurtre arrivant comme un cheveu sur la soupe est une terrible faute de goût, et son extrémisme même rend tout à fait incroyable ce qui, au départ, était déjà peu crédible.
Malheureusement, Carlotta a déjà avoué toute l'histoire à Joseph Quesnel lorsqu'elle apprend la mort de Colombin et la fin de ses ennuis. Après réflexion, Joseph Quesnel convoque donc un Edmond et lui débite un pamphlet vibrant sur la douleur de vieillir et la misère d'aimer. Cet industriel, dont la position sociale fut pendant tout ce roman la menace voilée d'une autorité punitive, se révèle être un vieillard amoureux, conscient de la naïveté de son amour, et qui ne peut mieux l'exprimer qu'en laissant Carlotta vivre le sien avec Edmond. En gage de bonne volonté, il propose même à Edmond ce dont il rêve : une situation. Joseph Quesnel va en effet trouver à Edmond un poste dans ses affaires, en compensation de sa tolérance envers les quelques "escapades" que Carlotta pourra faire avec lui-même jusqu'au moment de sa mort. Il apprend aussi à Edmond qu'il a "recueilli" Carlotta dans un bordel, quelques années auparavant, et qu'il en a fait l'aventurière mondaine qu'elle est aujourd'hui. Et Joseph Quesnel sait que, pour cela au moins, elle lui sera fidèle, sinon en amour, au moins en "compagnie".
Quant à Armand, porté disparu depuis quelques centaines de pages, il mène plus ou moins la vie d'un de nos "sans domicile fixe" d'aujourd'hui, lorsqu'il croise un camarade de Sérianne, qui reste ébahi de voir l'ancien curé, fils de bonne famille, devenu clochard. Il lui propose, faute de mieux, de le pistonner pour un travail d'ouvrier, dans une usine de Levallois (qui à l'époque était une banlieue populaire). Armand s'y présente avec joie, et touche une avance confortable qui lui permet de se prendre une chambre d'hôtel. Malheureusement, il se retrouve vite dans une situation compliquée, tiraillé entre la Maison des Syndicats, qui entre rapidement en conflit avec la direction, et la direction de l'usine elle-même, à qui il doit sa situation présente. Les journaux témoignent de la lutte de Jaurès et de son fameux "Alors, la France finit là..." en réaction au vote de la Loi des Trois Ans. Et comme s'il s'agissait du geste le plus important de sa vie, Armand entre à la Maison du Syndicat, rejoignant les ouvriers dans leur lutte contre l'injustice.
Que penser de ce roman, dont la morale et la narration même nous paraissent aujourd'hui d'une extrême dûreté ?
D'abord, bien que le synopsis que j'en aie tiré soit assez long par lui-même, il s'agit en fait d'un résumé lacunaire, qui se concentre essentiellement sur les deux frères Barbentane. En fait, autour d'eux, à Sérianne comme à Paris, une nuée de personnages secondaires viennent appuyer le récit, directement ou moins directement. Il eût été trop long de les énoncer tous, et je laisse aussi volontairement une part de mystère à déflorer pour un lecteur éventuel.
Je pense pour ma part qu'on aurait tort de juger "Les Beaux Quartiers" d'un point de vue moral. Certes, Edmond, le frère dur, corrompu, indifférent au malheur d'autrui, obtient la réussite sociale qu'il convoite, tandis qu'Armand, le rêveur, l'idéaliste, le juste même, doit renoncer à toutes ses ambitions pour rejoindre le peuple. On peut y voir l'apologie d'une injustice, d'autant plus que le ton de Louis Aragon est d'une grande neutralité, sans parti pris. Il raconte ce qu'il voit d'un ton égal. Il est un narrateur absent.
On peut voir aussi dans "Les Beaux Quartiers" une chronique douce-amère sur les destins incompatibles de deux adolescents livrés à eux-mêmes. Comme dans "Les Cloches de Bâle", les personnages principaux effectuent une sorte de "voyage initiatique", celui que chaque personne réalise à l'adolescence, abandonnant ses plus beaux rêves au bord du chemin et s'accommodant, par delà les mauvais coups de la vie, des réalités les plus terre-à-terre, dans une ultime - et peut-être vaine - quête du bonheur.
En vérité, je pense que le titre même de ce roman nous met sur la voie. Il y est en effet assez peu question de "beaux quartiers". L'action se passe d'abord à Sérianne, dans une bourgeoisie de province qui n'a rien d'un "quartier", puis à Paris, majoritairement dans le Quartier Latin, qui est avant tout un quartier étudiant. "Les Beaux Quartiers" me semblent en fait une métaphore pour la bourgeoisie, qui est la cible d'Aragon dans ce récit.
Lorsqu'on adopte ce point de vue là, on voit d'un oeil différent les accomplissements des destinées d'Armand et Edmond. La bourgeoisie qui assèche les coeurs et déshumanise les hommes, à force de conventions, d'éducation rigoureuse aux principes rigides, génère les déviances en corruption d'Edmond et en idéal d'Armand. D'ailleurs, les deux fils Barbentane, chacun dans leur style, se détournent des fondements mêmes de cette éducation. Edmond renie son père, Armand renie sa mère. Cette histoire est avant tout le terrible constat d'échec d'une bourgeoisie à bout de souffle, face à un monde nouveau. Les nombreuses théories politiques passéistes du Docteur Barbentane sont d'ailleurs là pour témoigner de ce fossé des générations, de l'inconscience de la bourgeoisie du XIXème siècle du vent nouveau qui allait balayer le XXème siècle, au travers des deux guerres mondiales, de la montée du Nazisme et celle du Communisme.
A ce titre, les deux fils Barbentane sont les symboles de la nouvelle génération. Ils aspirent à un monde nouveau, à des valeurs nouvelles (Armand) ou renouvelées (Edmond), mais sont finalement incapables de s'en tenir à leurs ambitions respectives. Edmond ne sera pas le dandy décadent qu'il veut-être, Armand ne sera pas acteur. Tous deux sont emportés dans le flot de l'histoire.
Penchons-nous d'abord sur Edmond. Son image d'homme fort, sûr de lui, dominateur, est extrêmement égratignée au cours de ce récit. Edmond est dépassé par les évènements. Il ne supporte rien : ni son passé, ni son présent, ni son avenir. La seule étoile qui brille dans ses ténèbres, c'est Carlotta, une fille vénale qu'il aime d'un amour pur, insoupçonnable chez un individu aussi matérialiste. On s'attend à ce que Carlotta elle-même, en fille de joie aguerrie, fasse voler en éclats l'amour naïf de ce jeune homme. Mais non, elle y répond, avec la même ferveur que le vieux Joseph Quesnel, amoureux de sa catin comme un gamin de 14 ans.
Ce ménage à trois, coorompu jusqu'à la moëlle - le jeune arriviste dénué de scrupules, la putain complaisante, le vieillard pervers et égoïste -, doit en fait sa rédemption au don total de leurs personnes auquel les trois protagonistes se livrent, au nom de l'Amour avec un grand A, dernière valeur crédible à leurs yeux.
Et l'amour, très étrangement, c'est ce qu'Armand ne comprend pas. L'amour est absent de sa vie. Déniaisé par une mondaine, il laisse chaque femme derrière lui sans un seul regret. Lorsqu'Edmond parle de Carlotta à son frère, lors d'un moment où ils se croisent à l'hôtel, Armand le regarde d'un air ahuri. Armand qui rêve d'art, de justice, de beauté et de grandeur, est en fait insensible à l'amour. Malgré la justesse de ses causes, il est décrit finalement comme un capricieux, un impulsif, un égoïste et un violent. Aragon ne justifie aucunement les actions d'Armand - et certaines sont terribles - par le lyrisme exacerbé de son romantisme. Armand effraye ceux qui ne le comprennent pas (Edmond, Jacqueline, son père et sa mère), mais il effraye aussi le lecteur par sa nature double, à la fois sensible et méditative, mais aussi violente et imprévisible.
Serait-ce à dire qu'Armand serait le méchant et Edmond le gentil ? Non, je ne crois pas
qu'il faille parler en termes manichéens. Armand et Edmond sont deux produits de la bourgeoisie, deux monstres d'égoïsme aux sensibilités opposées mais au nombrilisme prononcé. Ils sont des personnages, au sens noble du terme, touchants parce que faillibles, et faillibles aux moments les plus critiques. Edmond, le manipulateur manipulé, et Armand, l'idéaliste contraint de voir de ses yeux l'âpreté de la vie. A eux deux, la vie donne une leçon, une leçon pertinente et douloureuse, qui les poussera peut-être à se dépasser, à se bonifier. Pour Edmond, on apprendra son évolution dans "Aurélien". Pour Armand, on pourra suivre la suite de ses aventures dans le roman "Les Communistes".
"Les Beaux Quartiers", en lui-même, se veut complet, peut-être trop. Il est passionnant, c'est certain, par rapport au degré de narration qu'il atteint. On se sent témoins du monde, témoins des vies possibles de personnages crédibles (si l'on excepte l'inspecteur Colombin, un peu caricatural). Le livre en lui-même est parfois confus et besogneux, la lecture en est parfois difficile, voire indigeste. Pourtant, on a là le génie de l'Aragon prosateur, tellement oublié à notre époque. Le romancier ultime qui effectue un travail sur le déclinement du récit presque aussi important que celui de Proust.
Notons également que comme chez Proust, on retrouve un ancrage très profond dans une époque (le début du XXème siècle), mais des thématiques qui sont intemporelles (les injustices sociales, l'adolescence, le vertige du pouvoir, le besoin de reconnaissance). Cette dualité fait d'Aragon à la fois un prophète et un témoin, bref un homme qui a vécu cette période tourmentée, dont on ne retient hélas trop souvent que le caractère joyeux.
Dans sa préface, Louis Aragon aborde, comme il en a l'habitude, une foule de sujets divers liés à la composition de l'ouvrage, dont la pertinence est variable.
Deux notions, cependant, me semblent intéressantes à souligner ici.
- D'abord ce qu'il appelle, très inexactement à mon sens, le "collage", c'est-à-dire l'incorporation et l'adaptation de faits réels au sein d'un récit imaginaire, thème qu'il avait déjà abordé dans la préface de "Les Cloches de Bâle". S'il confesse ici s'être ouvertement inspiré d'André Breton (et de sa Nadja, sans doute), Aragon donne de précieuses clés, ce qu'il n'a pas l'habitude de faire, sur la part de réel et de fictif dans son récit. Notamment sur le fait d'ajouter des éléments réels dans des passages très accessoires du récit, dont on ne mesure pas au prime abord l'importance, mais qui contribuent à ce sentiment profond de véracité. Les romans du "Monde Réel" se lisent autant comme des biographies que comme des récits de fiction. Aragon sait aussi ne pas céder aux impératifs rythmiques du récit pour donner encore plus à son roman cette sensation d'un témoignage, de rapport précis de faits réellement arrivés.
- Ensuite, sa méthode d'écriture, qu'il désigne comme une sorte de graphomanie contrôlée, une improvisation constante sans aucun scénario prédéfini. A en croire Aragon, alors même qu'il écrivait ce roman, il ne savait même pas comment il allait le terminer. La performance peut paraître banale, puisque de nos jours les écrivains dits d'"auto-fiction" procèdent plus ou moins pareillement. Mais ce qui force l'admiration, c'est l'extrême complexité des intrigues, le foisonnement des personnages et des aventures qui se recoupent avec une précision rigoureuse, et la longueur même de l'ouvrage, qui s'étale sur près de 630 pages avec une unité de ton totale. Seuls quelques changements de cap assez inattendus, et le meurtre un peu grotesque de l'inspecteur Colombin, laissent appréhender les limites du côté strictement expérimental de la narration.
En conclusion, même si ça n'est pas le roman idéal pour découvrir Aragon, "Les Beaux Quartiers" demeure un chef d'oeuvre de la littérature française, malgré quelques défauts habituels chez l'auteur et une surcharge parfois besogneuse tant au niveau du style d'écriture que du scénario, compliqué à outrance. Pour un lecteur ordinaire, ça reste un sacré défi donc, mais gageons qu'il en sera bien plus satisfait que du dernier prix Goncourt.
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