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touvier_or_not_touvier_20_avril_1994.mp3
mage_violet_versus_dorian_21_avril_1994.mp3
COMMENTAIRES 2008 :
En voici un qui a terriblement choqué les gens, non
sans raison d’ailleurs. A l’époque, le procès de l’ancien collaborateur Paul
Touvier venait de déboucher sur sa réclusion à perpétuité. Je n’aimais pas le
battage qu’on faisait autour de ce procès, pas plus que je n’ai apprécié celui
que l’on a fait à Maurice Papon des années plus tard.
Que ces hommes aient fauté et causé la mort de
plusieurs personnes, c’est un fait. Mais que l’on se serve d’eux comme de boucs
émissaires pour faire le procès du Nazisme, c’est pour moi une dérive
regrettable. D’abord parce qu’il ne faut pas croire que les Collaborateurs
étaient des idéologues nazis : rentrer dans la Résistance demandait un
courage et un désintéressement de soi-même véritablement héroïques, et tout le
monde n’était pas prêt à le faire. De plus, des gens comme René Bousquet, Paul
Touvier et Maurice Papon étaient avant tout des fonctionnaires de l’Etat, et
l’Etat était assujetti à l’occupant. Pour eux, refuser d’obéir aux ordres revenait
non seulement à briser leurs carrières (parce qu’à l’époque personne ne savait
d’avance que l’occupation ne durerait que quatre ans), mais ça ne différait en
rien l’exécution des personnes concernées. Se seraient-ils rebellés qu’on les
aurait déportés eux aussi et qu’on aurait trouvé quelqu’un d’autre pour signer toutes
les autorisations d’exécutions. Il n’y avait probablement pas grand-chose
d’autre à faire que ce qu’ils ont fait.
Néanmoins, que l’on demande à ces hommes, même des années après, de rendre des
comptes sur leurs actes, et même devant la Justice, je le comprends
parfaitement. Qui dit poste à responsabilité dit assummation totale de ces
responsabilités. Mais que l’on traite ces hommes comme s’ils avaient été
eux-mêmes des Himmler ou des Goebbels français, non, là, je pense que l’on se
fourvoie complètement, et que l’on sombre dans le faux prétexte pour un lynchage.
Je l’exprime mieux aujourd’hui que je ne le faisais à l’époque, où ma réaction
première passait par une revendication de mon indifférence face à un sujet dont
les médias voulaient nous bourrer le mou jusqu’à ce que l’on se dise ce qu’ils
avaient envie d’entendre.
Et d’un mensonge, je passe à un autre : celui autour du Zyklon B. Car
effectivement, c’est dans un ouvrage on ne peut plus officiel écrit par un
historien, dont hélas nom d’auteur et titre sont complètement sortis de ma
mémoire, que je tirais cette information. Avec le recul des années, je me dis
que Zyklon B ou pas Zyklon B, on a assassiné des millions de gens, et qu’à la
limite peu importe comment. Mais à l’époque, ne voyant pas l’intérêt d’une
telle inexactitude, j’émettais l’idée que si l’on nous mentait sur une simple
question de détail concernant un sujet aussi grave, on pouvait se demander si
on nous disait réellement la vérité sur le reste.
D’ailleurs lorsque je dis que le bouche-à-oreille a noirci le tableau, c’est
vrai. Il y a eu d’ailleurs, surtout dans les années 70, je ne sais combien de
livres et de films détaillant avec sadisme les tortures pratiquées dans les
camps. Et si ma foi, celles qui avaient réellement existé ne suffisaient pas,
on en inventait des nouvelles : ça a été le cas de la vingtaine d’ouvrages
publiés par Christian Bernadac, ou des films italiens d’un goût douteux comme « Ilsa,
La Louve SS », « Salon Kitty » ou « Hôtels de
Plaisirs Pour SS ». Au fil des
ans, ce folklore horrifique s’est plus ou moins mêlé aux véritables faits de
l’histoire et aujourd’hui encore, faire la part du vrai et du grand guignol est
surtout le privilège des historiens.
On peut trouver que je n’étais pas très loin du révisionnisme, mais j’avais
l’intelligence de ne pas tomber dedans. Je n’avais pas de théorie personnelle.
Je pointais du doigt un problème, et j’appelais à ce que l’on y réfléchisse.
C’est d’ailleurs autant cette attitude interrogative que le choix même de la thématique qui poussait les
gens à appeler. Ce qui forcément intéressait Maurice, puisque j’apportais de
quoi alimenter la catharsis propre à l’émission.
On peut me trouver un peu radical dans mon apostrophe aux jeunes Juifs. Mais
c’est vrai qu’entretenir le devoir de mémoire implique aussi d’aviver ce même
devoir de mémoire chez les Néo-Nazis et autres extrémistes. L’holocauste fut
déjà un acte abominable, qui a marqué les générations suivantes. Stigmatiser
davantage l’affront fait au peuple juif, c’est aussi courir le risque de
réveiller de vieilles haines, surtout que le litige qui oppose aujourd’hui
Israéliens et Palestiniens génère une nouvelle forme d’antisémitisme, qu’il est
beaucoup moins simple de combattre. Le Peuple Elu devenu, aux yeux de beaucoup,
un peuple oppresseur ne gagne qu’un peu plus d’antipathie à jouer encore les
peuples opprimés. Il y a là une
incohérence entre deux périodes de son histoire que la communauté juive ne doit
pas, à mon sens, renforcer davantage.
C’est plus ou moins ce que j’ai voulu dire, du haut de mes 21 ans, et peut-être
aurais-je dû moins jouer la carte de la provocation et de l’insolence pour
traiter d’un sujet aussi complexe.
Néanmoins, je crois me souvenir que le sujet a bien marché au moins sur les
deux soirs qui ont suivi. Sans attendre davantage, les commentaires ont commencé
avec la jeune fille qui passe juste après moi, Arielle, 18 ans, de Créteil,
venue parler du film de Spielberg « La Liste de Schindler ».
Je n’ai pas conservé toute son intervention, mais juste la partie où elle
réagit à mon texte. Ou du moins, elle essaye, car le moins que l’on puisse
dire, c’est que Maurice prend « presque » résolument ma
défense ! :-)
Ensuite, nous avons Leila, 17 ans, de Pontoise, qui, elle, s’oppose à Arielle
et fait un parallèle entre le passé et le présent (A l’époque, il y avait les
camps de purification ethnique en Bosnie), mais privilégie le devoir d’action
immédiate au devoir de mémoire. C’est un peu basique, mais en même temps, elle
était plutôt dans le vrai. C’était le genre de réactions que j’étais fier
d’engendrer. Des gens qui réfléchissaient à ce que je disais, qui réagissaient
ensuite avec leurs propres mots, apportant quelque chose de nouveau au débat.
Cette Leila de Pontoise fait partie des gens qui m’ont incité à continuer mon
travail, en dépit des risques et de l’impopularité qui m’auraient atteint.
D’ailleurs, si Maurice n’avait pas, à plusieurs reprises, exprimé son soutien à
ma cause, il est certain que tout le monde aurait fini
par me détester.
Enfin, le sujet
sera clos avec cet échange de politesses par textes interposés entre le Mage
Violet et moi. Le Mage Violet était un peu l’éternelle deuxième star de
l’émission. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici. Il trouve enfin l’occasion
d’essayer de redorer quelque peu son blason. Malheureusement pour lui, son
plaidoyer est teinté d’un sentimentalisme vaguement répressif, qui, sous une
forme apparemment conciliante, est simplement un refus du droit à la remise en
question. Relativiser, comme je l’ai fait, le génocide juif aux autres
massacres de l’histoire de l’humanité n’est justement pas une trahison de
l’histoire, mais au contraire, une grande fidélité à l’histoire. La barbarie
n’est pas née en 1933. L’Empire Romain sous l’Antiquité, Alexandre Le Grand,
Attila et ses Huns, les barbares celtes : tous ces gens là ont fait couler
le sang sans aucun scrupule partout où ils passaient. Plus près de nous, les
massacres perpétrés par Staline, Pol-Pot ou Slobodan Milosevic n’ont finalement
pas grand-chose à envier à l’holocauste, si ce n’est une organisation mécanisée
et administrative au possible. Mais est-ce là une raison de sacraliser un
génocide plutôt que tel autre ? Ca n’était pas mon avis, et ça ne l’est
toujours pas.
L’appel du Mage
Violet à retrouver tous les collaborateurs au nom du devoir qu’a la France d’affronter
son passé me fait, aujourd’hui encore, froid dans le dos. Comme je l’ai
expliqué plus haut, il ne faut pas confondre collaborateur et chef nazi. Mise à
part une poignée de miliciens sadiques, les collaborateurs étaient surtout des
gens qui veillaient à leur propre intérêt, ce qui est certes égoïste, mais ça
n’est pas bien difficile de cracher aujourd’hui un tel instinct de conservation
alors qu’il n’est plus sollicité par le contexte.
Peu de collaborateurs ont eu du sang sur les mains. Certains ont été des
exécutants, mais beaucoup ont été des délateurs, parce qu’ils espéraient
bénéficier ainsi d’un traitement de faveur pour eux ou leur famille. C’est
répugnant, mais c’est humain, et vous qui me lisez, êtes-vous donc si sûr que
vous ne procéderiez pas ainsi, si nous étions à nouveaux envahis par un
puissant ennemi ?
Pour ma part, je laisse le principe de l’expédition punitive aux extrémistes de
tous poils. Cela ne me semble pas être très en accord avec des valeurs
républicaines.
Notre société n’est pas une pomme dont une partie serait pourrie. La pomme
entière est pourrie, mais paradoxalement, ça n’est que de cette manière qu’elle
parvient à survivre. Mais comme le Mage Violet est devenu depuis un éminent
journaliste, j’imagine qu’il a eu largement l’occasion de s’en rendre compte.
La réponse que
je lui fais est un brin primaire, je le reconnais. Il y avait beaucoup
d’insultes à mon endroit dans son texte, ainsi qu’un ton paternaliste qui
m’irritait beaucoup, et c’est là des choses qui ne m’incitent pas au dialogue.
J’ai donc réagi avec un pamphlet pour le libre-arbitre, teinté de vannes
acérées, qui étaient avant tout une incitation à changer de ton. Il est vrai
que le Mage Violet n’était pas méchant par nature. Il faisait là un effort
visible pour m’imiter, et cela même était une faiblesse qu’il ne me restait
plus qu’à montrer du doigt, en lui rappelant que l’intérêt que mes textes suscitaient
en lui n’était pas réciproque. C’était terriblement méprisant, et je regrette
aujourd’hui de m’être montré aussi radical et de n’avoir pas contre-attaqué de
manière un peu plus précise son argumentation. Mais il est aussi vrai que s’il
avait fait preuve d’un minimum de courtoisie, j’aurais certainement fait de
même.
Enfin, derniers commentaires sur le sujet, ceux de
Jean-Christophe, 23 ans, de Guyancourt et de Xavier, 20 ans, d’Aubervilliers.
Si Jean-François apporte une opinion mitigée, mais qui reflétait sans doute
assez fidèlement celle de la grande majorité des gens, Xavier, lui, démontre un
impressionnant effilochage de raisonnement foireux, qui débouche sur une
comparaison entre moi et Le Pen, avec comme fil d’Ariane le simple amour
de la provocation. C’est évidemment complètement idiot, mais cela montre aussi
à quel point mon statut de provocateur pouvait nuire à la pertinence de mon
propos auprès des esprits simples.
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